‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 28 sur 73 · II · texte numérisé non relu

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réclamées, leur inutilité, comme vous l'expliquez, fait le silence. Mais votre livre, quel effet va-t-il faire à Genève f Je veux vous dire un mot de la religion de votre livre. Si ce que vous dites est un adoucissement pour ne pas scandaliser, à la bonne heure; mais si absolument c'est votre avis qu'il y a une révélation, mais qu'eHe a été altérée, voici mes réflexions, que je vous prie d^écouter sans impatience, parce que de bonne foi je cherche la lumière, et vous avez vu tous les doutes qui m'embarrassent.

Vous dites que vous vous regardez chrétien parce que vous recevez la morale de Jésus-Christ et que ses exemples vous touchent de vénération; mais ceux qui professent la religion naturelle et qui nient une révélation, ne désavouent pas pour cela une Providence générale qui fait part de ses dons à de& hommes privilégiés, qui étend pour eux les biens de la nature par des lumières plus pures et un plus grand caractère de vertu» ils ne nient pas que TÊtre suprême ne veuille peut-être donner ces hommes au genre humain comme un secours et comme un modèle pour l'éclairer et le rendre meilleur. Nous avons eu des génies et dés sages ; étendez l'idée de leurs forces et de leur sainteté, vous aurez une plus grande perfection. Mais pourquoi changer le même ordre de choses, pourquoi toute la sublimité et la pureté que l'esprit humain peut concevoir, ne seraient-elles pas en effet dans les voies de la nature dont BOUS ne connaissons pas les bornes? Je ne vois pas pour cela kl nécessité d'une révélation, c'est-à-dire, comme je l'entends, d'une action extraordinaire et surnaturelle.

S'il y avait une révélation au-dessus de la nature, il faudrait qu'elle tendit à découvrir des vérités que la raison seule éclairée ne peut connaître (comme vous le dites dans le Vicaire savoyard). Or, comment celle qu'on nous annonce y parvient-elle, puisque vous donnez comme principe qu'il n'est rien de nécessaire dans cette révélation^ sinon les idées que la

raison et la conscience nous persuadent sur notre auteur et nos devoirs, et que vous n'en reconnaissez pas d'autres?

Il me semble que c'est attaquer cette réyélation dans sa source de dire qu'elle a été altérée ou mal entendue. La difficulté devrait être de savoir s'il y a eu une révélation, et non sur sa perpétuité ou intelligibilité, car s'il en est une, comment douter que Dieu ne l'ait maintenue, qu'il l'ait laissée inutile par l'obscurité et l'incertitude, qu'il s'annonce un moment et permette après qu'on le méconnaisse. Certainement, il est déjà assez de difficultés à admettre une révélation aussi bornée que celle qu'on nous présente, restreinte aux lieux et aux temps où elle est annoncée ; que serait-ce si elle ne servait plus qu'au pays et à la génération qui virent Jésus-Christ, et si les autres n'avaient nul moyen de l'entendre? Vous séparez avec grand soin les instructions de Jésus-Christ et les paroles des apôtres, mais Jésus-Christ même nous serait étranger s'il n'était une voie pour apprendre sa morale et sa doctrine. Je ne parle point des disputes de votre Église avec la catholique, ici c'est, ce me semble, cause commune. Il n'est point question de l'infaillibilité de rÉglise, mais bien de l'infaillibilité de la règle sur laquelle, soit l'Église, soit chez vous le fidèle, jugent de la foi. Or, les uns et les autres reconnaissent l'Écriture comme loi commune, il n'y a de dispute que sur l'autorité de l'interprète. Voilà donc dans les livres saints une propagation de foi préparée, une instruction renouvelée, en un mot une révélation continuée. Rien alors ne peut sembler étrange et indifférent ; ce qui fut annoncé doit être cru, la parole est la même, la même foi doit suivre. De plus, les paroles mêmes de Jésus- Christ ne donnent-elles pas cette autorité de créance pour répandre sa doctrine : Enseignez toutes les nations ; qui vous écoute m'écoute^ qui vous méprise me méprise. Après cela, quelle différence voulez-vous faire entre les paroles du maître

et celles des disciples? De plus, ne sont*ce pas les disciples qui rapportent celles de Jésus-Christ?

Si je ne vous ai pas bien entendu, pardonnez-moi, mais voilà comme tout cela s'est arrange dans ma tête, et si vous pensez encore ,à ce sujet, je désire Fort que vous m*y fassiez voir plus clair.

Je suis à présent, mon ami, dans de grandes perplexités. J*ai vu le commandant de Pierre-en-Cise : il s'intéresse à mon mari et sollicite sa liberté. Sa tête n*est point changée, mais il dit qu'il ne répond plus de son désespoir ; que la prison fait un effet terrible sur sa santé et sur son esprit; que, s'il reste, il est sûr qu'avant un an il sera fou ou se tuera; que des parenls, dans ces circonstances, ne peuvent le perdre et le laisser malade comme il est, en danger de mort. Les Dupin parlent de sa liberté; j'ai obtenu de ma mère qu'elle ne s'y opposerait pas. Il s'agit du lieu où il vivra ; je voudrais qu'if fût à huit ou dix lieues de Paris, parce que, comme il me demande absolument, il me serait afTreux d'aller à cent lieues seule, et vis-à-vis d'un homme de ce caractère. D'ailleurs étant près, on veillerait sur sa conduite,il verrait nos parents, nos amis; il courrait le pays sans danger, parce qu'on verrait ses occupations et ses sociétés. Les Dupin et lui-même demandent qu'il s'embarque pour les îles ; ce parti me fait horreur, je n'y peux consentir. Des gens sages m'ont dit que dans l'état des choses c'était mon repos ; mais il faudrait être tout à fait insensible pour laisser au bout du monde un homme avec si peu de tête, dans six mois il serait sur la paille ou en prison. 11 ne pouvait vivre ici avec sa fortune, c'étaient tous les jours des affaires; que sera-ce seul? Et lorsqu'on est sensible à la pitié, au souvenir des bonnes qualités qu'il avait, quel tremblement aurais-je chaque jour de penser à tous les malheurs qu il y a à croire qu'il éprouverait! N'en recevant point de nouvelles, on craint toujours les plus cruelles. Cela

me désespère,«inais il le désire passionnément, et je doute pour sa part de le faire changer. Si ses parents Tempëchent, comme je le peux par ma mère, six mois après il partira, et plus témérairement encore, rien n'étant prévu ni arrangé. Je fais tout mon possible pour le persuader de rester en France. Quoique je n'aie nul crédit sur lui, je compte le voir ; je veux au moins qu'il promette de rester quelque temps dans ce pays, pour voir si, ayant le champ libre et voyant ses amis, il ne changera pas de dessein. Mais si après il part, qu'y pourrai-je? je sens qu'il m* est impossible de laisser continuer la prison dans les circonstances présentes malgré les dangers futurs. J'aurais du repos si je n'étais pas sensible, car on peut absolument arrêter les nouvelles folies, mais du caractère dont je suis, je souffrirais davantage; ainsi, c'est courir tous les hasards. Pensez aussi à l'avenir qui se prépare pour son retour, si dans des années il revient dans un moment où peutêtre mon fils prendrait une place, où lui-même se trouverait dans quelque mauvaise affaire, dans une maladie après la mort de ma mère, enGn dans des moments qui me laisseraient dans la crainte d'un homme qui aurait vécu tant d'années avec les mauvais sujets de sa patrie! Ces réflexions m'accablent et je n'y peux rien ; je ne doute pas, mon ami, de l'intérêt que vous y prenez. S'il vous vient quelque bonne pensée pour arranger les choses, dites-le-moi. Mandez-nous aussi comme va votre santé, et soyez persuadé de toute ma sincère et tendre amitié. M. de Rulhière est à Paris.

J'allais vous envoyer celte lettre, lorsque je reçois la vôtre qui me donne la plus grande inquiétude ^ Je croyais bien que votre livre devait vous faire de nouveaux ennemis et causer une grande fermentation ; tout cela m'afflige et me fait encore plus regretter la première imprudence. Vous êtes accablé et

* Lettre inconnue.

déchiré ; pour la sûreté, on me dit qu'elle est entière où vous êtes. Donnez-moi de tos nouvelles lorsque vous le pourrez. J'avais envie de ne pas vous envoyer cette longue lettre, qui dans vos inquiétudes doit vous paraître importune, mais vous n'y répondrez que quand vous voudrez. Ce qui m'intéresse aujourd'hui uniquement est votre repos et votre sûreté. Faites vos efforts pour calmer vos mouvements, pour tâcher de ne pas agir avec passion. J'ai vu Tabbé de Mably, voilà sa lettre ^ Il est sûr qu'il n'est pas de votre avis, et qu'il a été fâché avec bien des gens de vos amis que vous ayez écrit si vivement, mais assurément son caractère et ses sentiments pour vous sont à cent lieues de ce qui peut vous nuire ou vous afQiger. Si Ton a répandu ou même envenimé ce qu'il en aura écrit, c'est un procédé bien condamnable, et ses amis et lui ont tort de s'expliquer légèrement avec des gens imprudents. Je serais au désespoir si cela vous brouillait, parce que je lui suis fort attachée. Pour vous, mon ami, je ne puis vous dire combien je souffre de vos altercations, combien je souhaiterais votre tranquilUté et votre bonheur. Donnez-moi de vos nouvelles.

Été 1765.

n y a des siècles, mon ami, que vous ne m'avez donné de vos nouvelles ; j'espère bien que ce n'est pas que vous m'oubliiez, ni que vous vous souciiez moins de moi pour ne nous plus voir. Je voudrais bien aussi que mes lettres ne vous fatiguassent pas, je n'aime point à écrire et cependant

*■ Il s'agit de la lettre que l'abbé de Mably avait écrite peu de temps aupariTant à madame Saladin, de Genève» à l'occasion des Lettres de la Mon^ tagnCj et dont madame de Chenonceaux envoyait une copie à Rousseau.

j'ai souvent envie de vous écrire avant que je Tose. Je sais combien vous souffrez et tous les embarras des lettres de tous côtés que vous recevez : ce serait pour moi un vrai chagrin d'augmenter ces moments de fatigue, et pourtant je ne m'accoutumerai jamais à la longue absence qui rend ces soins si nécesssrires. Comment se passe votre vie, mon ami? Êtesvous un peu moins sauvage? Quels sont vos amusements et vos occupations? Votre santé vous permet-elle un peu plus d'en prendre? Vous n'aimez pas qu'on vous parle de vos maux, mais une ligne dans vos lettres me laisserait cependant moins inquiète que Pincertitude ; au moins vous devriez dire à mademoiselle Levasseur de me récrire. Pour vos sociétés, il me semble que vous êtes content du pays ; ce que j'en aime, c'est qu'il est moins loin. Vous n'avez pas répondu aux questions que je vous avais faites sur nos espérances de vous revoir peut-être un jour; mes idées ne me consolent pas, mais j'aime que vous ne m'ayez pas dit non. Je veux prendre pour un bon signe votre silence, au moins en est-ce un que ce n'est pas de votre part que serait l'impossibilité, et dans ce moment c'est tout ce que je désire qu'il n'y en ait pas. Au moins peut-on nourrir des chimères. J'en ai une dans la tète que vous n'auriez peut-être pas méritée, mais enfin je vous en fais tout Ihonneur, et j'en augmente mes regrets de votre absence ; c'est qu'à présent que je suis seule et comme hors de Paris, je pense que si vous étiez resté à Montmorency, vous seriez peut-être venu me voir. Vous auriez pu assurément ne point passer par les rues, car je suis aux barrières, et vous vous seriez cru à la campagne, tant la maison est champêtre et en plein air; jugez combien j'aurais été aise.

Mon mari va, je crois, sortir de prison; c'est pour un autre exil, selon moi plus effrayant, mais enfin il le préfère : c'est pour passer à l'île Bourbon. Tout cela assurément n'est pas de mon choix. Je crois qu'un grand éloignement et iso*

lement est cent fois plus dangereux pour une aussi mauvaise tète, mais ses parents ont craint de le voir dans ce pays-ci, et lui-même l'avait pris en aversion. Ce parti m'assure encore quelques années ma sûreté, mais au prix de combien d'inquiétudes ! II ne se tiendra sûrement pas pour heureux et nous aurons de nouvelles scènes; il n'est point changé. S'il voit là-bas bien mauvaise compagnie, comme il est à croire, jugez comme il nous reviendra, et aussi tout ce que ses folies lui foront souffrir? J'en ai pour la vie. Ma mère est dans la grande dévotion; son caractère ne me Faurait pas fait deviner. Savez-vous, mon ami, ce qui lui coûte le plus de son nouveau genre de vie? c'est que son directeur lui a défendu vos livres. Elle n'aura pas cette peine longtemps, car on m'a dit qu'on faisait un Jean-Jacques chrétien d'où l'on a ôté ce qui scandalisait. Vous voyez que les prêtres entrent en accommodement pour être sûrs qu'on ne vous lira pas ; ils vous traitent comme les pères jésuites faisaient de nos livres classiques. Je viens de relire de suite tous vos ouvrages ; j'ai vu que je les savais, pour le fond, presque par cœur. Je m'en étais souvenue à merveille, excepté de l'impertinence sur les femmes et de quelques petites choses ; ils m'ont touchée encore plus peut-être que dans leur temps. Votre Devin fait merveilles ; c'est une musique céleste. Je voudrais que les directeurs de l'Opéra changeassent, alors peut-être vous ne vous offenseriez plus qu'on demandât votre opéra. On m'a apporté ces jours-ci vos lettres sur votre affaire du consistoire de Motiers. Voltaire n'a donc pas pu vous faire excommunier? Ce trait est bien bon, il l'aura senti. Vous voilà donc tranquille et en repos; pourquoi n'êtes-vous pas au milieu de nous?

Je vais passer un mois chez mon oncle, mais vouç pouvez toujours adresser vos lettres à Paris, rue des Brodeurs. Si cela ne vous fatigue pas de répondre, dans le temps que vous voudrez, à ma dernière lettre, je n'ai pas oublié les pensées

que je vous ai dites, si c'est une gcne ou une contrariété, n'y pensez pas un moment.

XY

4 juillet 176C.

Aussitôt après votre lettre ', j'ai envoyé* à la poste celle que vous m'adressez pour la Suisse % en recommandant qu'on la donnât au commis même à qui on affranchit. Ainsi, elle doit arriver sûrement et sans retard. J'ai reçu exactement, comme je vous l'ai mandé, par M. Coindet, votre dernière lettre', mais vos différents voyages ou autres accidents ont retardé de plus de cinq semaines la réception de la mienne*. Vous me mandiez que vous pensiez que je me suis trompée de date et que je voulais écrire février pour janvier ; je ne me trompais pas, et ma lettre vous est venue plus d'un mois après le temps que je comptais. Ce qu'elle contenait m'a fait bien regretter ce retardement, car, lors de votre réponse, M. de Beautéville' était déjà parti, et tout ce que cette dame désirait ne pouvait plus s'arranger de même. Elle a voulu garder votre réponse, que je lui avais fait voir comme je vous en avais prévenu, en promettant qu'elle ne sortirait pas de ses mains. Je sais que d'avance elle avait parlé de vous avec toute l'estime qu'elle en fait à M. de Beauteville ; il a été aussi prévenu en faveur de l'ami de Genève que vous nommez dans votre lettre. Voilà apparemment à quoi se réduisent les projets qu'on avait. C'est une chose fâcheuse que vous soyez parti de

* Lettre inconnue.

* Rousseau était alors à Wootton, en Angleterre . ' Lettre inconnue

^ La lettre de madame de Chenonceaux, à laquelle elle fait allusion, n'a pas été retrouvée.

^ Le résident de France à Genève.

France à ce moment, ou qu'on n*ait paseuplustôideyosnou- Telles. Dans tous les cas, vous n'auriez pas repris votre établissement à Genève, mais j'avoue que j'aurais eu bien delà joie que votre liberté et tous vos droits y eussent été rétablis : c'aurait été une justice et un honneur à votre nom et à vos amis. J'avais déjà bien de l'inquiétude de votre établissement en Angleterre, et j'ai même su une partie des troubles que vous y avez vu excités. Je ne suis point étonnée de la conduite de Voltaire, mais je n'aurais jamais cru M. d'Alembert capable de le suivre. Quelle lâche et malheureuse passion que cette jalousie ! Vous avez en vérité bien fait de ne vous point occuper de tout ce qu'ils peuvent dire ou écrire; l'injustice et la méchanceté irritent à la longue, et combien est-il préférable pour votre vertu et pour votre repos de vivre en paix malgré qu'ils en aient. Mais, mon ami, quel dessein que celui de vous éloigner aussi de la communication de vos amis I Je sens bien que dans un si grand éloignement les lettres peuvent devenir incommodes, et, comme vous le dites, demandent d'autres liaisons qui fatiguent aussi. Je ne pensais pas vous en demander souvent, mais l'annonce que vous me faites de les rendre fort rares, me fait craindre que vous ne soyez aussi trop longtemps sans me donner de vos nouvelles et que vous me laissiez incertaine des différentes situations où vous pourrez vous trouver; je serais alors bien plus inquiète. Je n'aime pas les lettres plus que vous, mais je désire toujours savoir si vous êtes content et tranquille et que votre état ne change pas.

Quelle vie allez-vous mener dans ce pays dont vous ne savez pas la langue, et où vous avez choisi un lieu apparemment peu fréquenté? Quelle impression le cUmat fait-il à votre santé? Les promenades vous y conviennent-elles? Je n'aimais point ce parti là. Mon ami, vous pensez à nous revoir encore; je n'en veux point désespérer. Qui sait les retours et les

circonstances qui pourront vous ramener? Les choses extraordinaires ne vous sont pas étrangères, et vous jugez avec quel plaisir je me laisse cette chimère. Tous me promettez, mon ami, une amitié constante ; oui, assurément, je la désire et la mérite : ce n'est point une liaison aussi suivie et aussi intime qu'on oublie. Je pense souvent a vous avec le plus sensible regret de nous voir séparés; peut-être l'avenir fera mieux qu'on ne peut penser, et dans tous les temps soyez sûr de l'attachement le plus vrai et le plus durable .

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Été 1767.

Enfin, mon ami, vous voilà donc avec nous, et quitte de ce vilain pays d'Angleterre qui me faisait tant de peur ^ ; vous m'aviez mandé de ne vous y point écrire. J'ai eu bien de la peine lorsque j'ai appris que vous aviez passé si près de Paris sans nous voir. 11 est vrai que je n'étais guère en état, car je viens d'être malade pendant trois mois avec fièvre et convulsions où je n'avais ma tête que par moments et bien faible. C'est l'état le plus cruel et le plus souffrant qu'il y ait que ces maux de nerfs. Heureusement me voilà guérie, mais j'ai encore presque toujours mal à la tête. Si votre voyage eût été trois semaines plus tard, avec quelle joie aurais-je été audevant de vous pour vous revoir notre compatriote I Nous sommes encore séparés, mais c'est tout de vous savoir hors TAngleterre, où je n'aurais pas voulu vous voir partir et où^ il m'était impossible de vous sentir, car j'aurais terreur de passer nos frontières comme si c'était partout ailleurs des abîmes. Les courses de mon mari m'ont inspiré cette crainte.

*■ Rousseau venait de s'établir depuis peu au château de Trye.

368 LETTRES DE tlADAME DE GHENONCEÂlX

Je ne sais où vous êtes, ni le temps que vous y resterez. Si c est loin, j'espère que dans quelque temps vous vous rapprocherez, mais je suis contente de tout pour le présent, et j'espère que, loi*sque vous serez entièrement reposé et arrangé, nous chercherons des moyens pour que je puisse vous voir et vous dire, mon ami, combien je suis ravie de penser que vous serez encore dans ce pays. Je sais que vous vouliez me voir et j'en ai été bien touchée. Adieu, soyez sûr de tout mon tendre attachement.

Si j'avais été en bonne santé, mon ami, je vous aurais écrit; mais il m*a été impossible; il n'y a que depuis quelques jours que je suis mieux. J'ai toujours été tourmentée d'alarmes depuis ma dernière maladie, et l'événement qu*on vous a mandé m'a fait retomber. Je ne suis point dans mon état naturel ; vous ne pouvez comprendre la souiïrance de ces convulsions, et ce qu'elles donnent de trouble et d'ennui à l'esprit. Je vous assure que je ne fais aucune drogue, et M. de Vernage, que j'ai vu, les désapprouve. J'espère que le temps et la tranquillité me donneront plus de calme. Je pense comme vous sur l'événement, mais il m'a fait bien du mal. J'ai senti tout ce que vous me dites touchant ma belle-mère, même mon mouvement m'eût portée à désirer être avec elle dans ces moments. Je ne l'ai pas vue, et, depuis, mon beau-père m'a écrit qu'elle craindrait de me voir, car il semble que cela l'éloigné depuis que je ne vis plus avec elle. Il me semble que -je suis seulement contente d'être tranquille, mais que je ne ressens plus ni humeur ni passion. Ma. mère m'a donné dans celte occasion toute marque de

A J..J. IIOUSSÈAU. *i69

bonté et d'intérêt; elle suit mes affaires avec le plus d'attache, et a été occupée de ma maladie avec bien de la sensibilité. On ne peut prendre d'arrangement définitif dans ce moment. J'ai bien peur de me retrouver encore dans les affaires à la mort de mon beau-père ; mais mon conseil, qui a grande réputation d'habileté et de probité, a bonne espérance, et m^a même dit qu'il était à présent très-content des dispositions du conseil de M. Du pin. Mon fils a paru trèssensible et Ta fort été à ma maladie. Dans les occasions, il a l'air de m'ôtre attaché. C'est, vous pensez bien, un grand bonheur pour moi. Ce qui me met au désespoir, c'est que Tardeur et la pétulance de son caractère et la santé que j'ai m'empêchent de le prendre, et vous jugez de toutes mes inquiétudes. Au moins je le suivrai le plus possible, et par moi et par mes amis.

Quoique je ne vous aie pas écrit, j'ai bien été occupée de vous et avec le plus vrai intérêt. J'espère que votre santé se sera un peu réparée dans notre climat, et qu'en vous éloignant de vos chagrins vous aurez retrouvé plus de calme et de tranquillité. On dit que le lieu où vous êtes est affreux ; c'est bien mal pour vous, et je le regrette bien. Je désire que vous preniez quelque occupation douce et intéressante qui, sans vous fatiguer, plaise à votre esprit et vous fasse passer le temps avec contentement. Adieu ; vous êtes bien persuadé combien sincèrement je désire votre bonheur.

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Vous apercevez-vous, nîon ami, du temps qu'il y a que je n'ai eu de vos nouvelles? Les lettres fréquentes vous fatiguent, mais je ne suis pas tranquille sur votre compte, parce

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