‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 31 sur 73 · DAVID HUME · texte numérisé non relu

DAVID HUME

Hume (Dayid], célèbre philosophe et historien, né, en 1717, à Edimbourg, d'une famille noble mais peu fortunée, passa sa jeunesse en France, et composa à La Flèche son premier ouvrage, le Traité de la nature hutname (1737). Il le fit suivre d'Essais moraux» politiques et littéraires (1742), qui commencèrent sa réputation. De retour en Angleterre, en 1746, il fut successivement précepteur et secrétaire d'ambassade à Vienne et a Turin. Il publia, en 1751, de nouveaux Essais ^ en 1752, des Recherches sur les principes de la morale^ et une Histoire tiaturelle de la religion. Il fut nomné la même année bibliothécaire à Edimbourg, et c'est alors qu'il entreprit le plus remarquable et le plus célèbre de ses ouvrages, son Bittoire d^ Angleterre (1754-1761). Il accompagna, en 1761, lord Hertford i Paris, comme secrétaire d'ambassade, et, en 1766, engagea Rousseau à venir en Angleterre. Mais on sait qu'il survint bientôt entre les deux amis une rupture éclatante. Hume fut nommé, en 1767, sous-sccrétaire d'État. Deux ans après, il quitta les affaires et se retira à Edimbourg, où il mourut en 1776.

Edimbourg, 2 juillet 1762'.

J'ai eu rhonneur de recevoir hier une lettre d'une personne de grand mérite et qui a pour vous une estime toute particulière, la comtesse de Boufflers, et je trouvai que cette lettre m'était écrite dans la supposition que j'étais à Londres,

' Sur un faux avis de madame de Boufflers, Hume croyait Rousseau réfugié à I^ndres lorsqu'il lui adressa la lettre qu'on va lire. Ce dernier ne la reçut qu'à Motiers, bien des mois après, et n'y répondit que le 19 février 1763. Voyci, dans la Correspondance, cette lettre de Rousseau et Vobservation qu'y joint H .Mus^etrPathay.

attiré probablement par votre présence en celte ville. Il n*cst rien que je regrette plus que d'être à une si grande distance et de me voir ainsi privé d*un avantage que j'ai tant ambitionné, le plaisir de votre connaissance, auquel, avec le temps, j'eusse voulu joindre (au moins je voudrais m'en flatter moi-même) Tlionneur de voire amitié. Je prendrai la liberté de vous dire tout de suite, sans la moindre recherche de compliment, que, de tous les hommes de lettres en Europe, depuis la mort du président de Montesquieu, vous êtes ta personne que je révère le plus, à la fois pour la force de votre génie et la grandeur de votre esprit. Eussé-je été à Londres, je n'aurais pas désespéré, bien que j'y sois presque aussi étranger que vous, de pouvoir vous être de quelque utilité. J'aurais au moins été en état de vous montrer par mon respect et mes attentions que le mérite persécuté est considéré comme le plus précieux aux yeux de quiconque est capable de Tapprccier; mais je suis convaincu que l'immense réputation que vous avez acquise par vos éloquents écrits engagera plus de monde à vous offrir leurs civilités et leurs services que ne le comporte votre goût pour la retraite et la solitude. Pour moi, je pourrais seulement espérer être reçu par vous avec quelque distinction, grâce à cette dame * qui semble désireuse d'établir entre nous une relation d'amitié. Permettez-moi aussi la présomption de penser que ma conduite et mon caractère me sont un titre à votre sympathie, au moins en ce qui concerne mon amour de retraite philosophique, mon insouciance des préjugés vulgaires et mon dédain de toute dépendance. Si ces circonstances avaient heureusement étabU la base d'une amicale relation entre nous, j'aurais entretenu le projet de vous engager à vous fixer dans cette partie du monde> et je vous aurais aidé à

* Madanl^de Boufflen.

surmonter les désavantages de climat et autres désagréments qui s y trouvent. Il y a ici plusieurs hommes de lettres et de mérite qui seraient orgueilleux de votre connaissance et que vous-même n auriez pas trouvés indignes de votre estime. Pour moi, je me serais fait une gloire d'être la personne qui aurait eu le bonheur de vous mettre en rapport ensemble. En attendant, voulez-vous me permettre de vous envoyer quelques-uns de mes amis à Londres pour vous offrir leurs services et ne pas vous étonner s'ils s'autorisent de mon nom pour vous payer le tribut de leurs hommages? J'ai écrit à un ou deux, qui, je l'espère, sont actuellement en cette ville et qui, j'en suis sâr, .accompliront le mieux du monde les bons offices que j'aurais été fier de remplir moi-même envers vous. Vous pouvez être certain que la vertu et la probité des personnes que je recommande à votre amitié seront principalement en œuvre, beaucoup plus que leur rang ou même leur génie et leur savoir, quoiqu'ils soient aussi éminents en cette dernière particularité.

J'ai pris la liberté de vous écrire en anglais % parce que c'est la seule langue en laquelle Je puisse m' exprimer avec assez (le propriété, quoique je sois incertain si vous entendrez ma lettre sans l'aide d'un interprète.

Je reste, monsieur, avec un respect sincère, votre plus obéissant et plus humble serviteur.

Février 1766 •.

M. Hume présente ses meilleurs compliments à M. Rous-

* Les lettres originales de Hume à Rousseau sont toutes écrites en anglais ; nous n'en donnons ici que la traduction.

* Rousseau reçut les cinq billets suivants de Hume à Chiswick, près de Londres, où il passa plusieurs semaines avant son départ pour Woolton.

seau; il aura Thonneur de lui rendre visile demain, dans matinée, et de lui présenter mistress Boscawen, veuve de l'amiral et belle-sœur de M. Priée.

in

Février 1766.

Je passerai chez tous demain, à une heure et demie, afin de vous emmiener en ville. J'ai pris des renseignements sur le vicomte d'Ars. Il est vivant et bien portant. C'est un veuf, engagé dans un procès qui me semble d'une très-délicate nature et d'une issue incertaine. C'est chose d'importance, mais il me serait difficile de vous en donner une pleine explication qui n'est pas essentielle à madame de Yerdelin.

Vous vous rappelez, j'espère, votre promesse de me donner la recette pour jouer un tour de cartes (hocus poctis) que vous mentionnez, dans vos Lettres de la Montagne et que vous jouiez quand vous étiez à Venise; je l'ai déjà promis, sur votre foi, à la comtesse d'Ailesbury, qui est impatiente de le savoir.

Je suis avec la plus grande sincérité, cher monsieur, votre plus obéissant serviteur.

Février-mars 1766.

M. Hume présente ses respects à M. Rousseau ; il lui envoie la lettre de M. Maltlius. Il espère que M. Rousseau connaît son adresse, mais s'il ne l'a pas demandée et qu'il veuille bien écrire une réponse et la remettre à M. Hume samedi, M. Hume trouvera moyen de la faire, parvenir à M. Mallhus,

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M. Hume a vu M. Davenport, qui est Ircs-heureux de la perspective de recevoir M. Rousseau à sa campagne; il se propose de présenter samedi ses devoirs à M. Rousseau chez M. Ramsay. C'est un homme âgé, d'une forlune considérable et d'une bonne réputation; ses offres paraissent à M. Hume très-engageantes, et il espère qu'elles paraîtront telles à M. Rousseau.

M. Hume a eu une longue lettre du président de Maiesherbes qu il communiquera à M. Rousseau à leur prochaine riencontre.

M. Stev^art a dit à M. Hume que les bagage^ de M. Rousseau étaient arrivés, qu'il n'avait pas encore pu les retirer de la douane, mais que M. Rousseau n'en fût pas en peine.

Mars 1766.

Le porteur de ce billet, M. Gosset, artiste, désire beaucoup faire votre portrait, à la vive requête de plusieurs personnages qui veulent en orner leur cabinet; il m'assure qu'il ne vous demandera pas plus d'une demi-heure pour poser. Je ne pouvais pas me refuser à une sollicitation si raisonnable, et j'espère que vous excuserez la liberté que j'ai prise.

Je suis, cher monsieur, votre plus obéissant et humble serviteur.

P. S. M. Davenport me dit qu'un retour de chaise a lieu pour Ashburn. Il est entré en arrangement pour vous et mademoiselle Levasseur. 11 part vendredi matin et vous enverra son carrosse.

Lundi, mars 1766.

Je suis prié par lady Ailesbury et le générai Conway de vous proposer de leur faire la faveur de dîner avec eux demain, ainsi que mademoiselle Levasseur. Si vous acceptez, la voiture de M. Davenport vous amènera en ville avant diner, avec tous vos bagages ; si vous n*acceptez pas, par n'importe quelle raison, je ferai^en sorte de vous excuser auprès d'eux. Il n'est pas nécessaire que vous vous contraigniez le moins du monde pour cela.

Je suis à vous avec une grande sincérité.

Lisle-slreet, LeiceslerCeld , 22 mars 17G6.

Je suis très-impatient d'apprendre votre arrivée saine et sauve à Wootton, et, par-dessus tout, de savoir si l'endroit vous convient. J'ai vu M. Davenport ce matin; il exprime la même anxiété, il insiste encore sur la promesse que vous lui avez faite de dire librement toute circonstance qui peut vous déplaire, il y remédiera si cela est en son pouvoir. Si Wootton en général vous déplaît, il espère qu'une petite ferme près de son autre propriété du Cheshire pourrait être plus à votre convenance. Si cela ne devait pas vous être agréable, il prêtera tout son concours ^ vous établir selon votre gré en quelque autre lieu, et il dit qu'il ne vous perdra jamais de vue jusqu'à ce qu'il vous voie satisfait et à l'aise; voilà de même le grand objet de mon ambition.

M. Stewart m'a envoyé son compte le matin d'après votre départ ; il s'est excusé de ne l'avoir pas envoyé la veille au

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soir, il était si occupé qu'il n'a pu à temps se présenter chat vous. Je Tai acquitté etj*en ai reçu payement de M. Davenport ; je vous Fenvoie ci-inclus.

Adieu ) mon cher ami. Puissent la santé et le bonheur toujours être avec vous! Mes compliments à mademoiselle Levasseur. Je suis à vous avec une grande sincérité.

P. S, M. Gosset m'a apporté un de vos portraits dont vous avez, dit-il, Tintention de faire présent. Apprenez-moi, je vous prie, à qui je dois l'envoyer *.

«7 mari 1766.

Nous avons eu très*mauvais temps ces jours passés, et j*cD ai été très-inquiet en songeant à vous; j'espère que vous avez pu traverser les montagnes du Derbyshire sans quelque fâcheux accident.

I/artiste qui m'a apporté un exemplaire de votre buste m'a dit que vous le destiniez à un ami; ayiz la bonté de me dire à qui je dois le délivrer. J*ai vu aujourd'hui M. Mallhus, qui vous fait ses compliments; il regrette beaucoup votre changement de résolution.

Je suis à vous sincèrement.

30 mars 1766.

Je vous demande mille pardons, mon cher ami, pour la légère supercherie essayée en votre faveur'; je n'y ai pris

*■ La réponse de Rousseau à cette lettre est du 29 mars 1766.

' Voyez, dans la Correspondance^ la lettre de Rousseau du 22 mars 1766, i laquelle celle-ci sert de réponse. La supercherie dont il est question ici avait rapport au prix d'une Toiture qu'on avait voulu abaisser en faveur de Rousseau.

cependant aucune part, excepté en vous la taisant. M. Daveiiport lui-même s'en repent, et, par mon avis, il est résolu de ne jamais plus former un projet pareil. Ainsi, vous n'avez pas besoin d'avoir d'autres appréhensions à ce sujet.

Rien ne peut me rendre plus heureux que d'apprendre que voire situation est à votre convenance. J'espère que cela continuera ainsi. M. Davcnporl insiste sur votre promesse de l'informer de toute circonstance qui peut vous déplaire, afin qu'il s'efforce d y porter remède; vous ne pouvez pas mieux correspondre à ses amicales intentions qu'en usant de cette liberté. Mes bons vœux vous accompagnent en quelque lieu du monde que vous puissiez vous retirer, vœux mêlés de regrets d'être si éloigné de vous.

Je vous ai envoyé par la poste deux lettres sous deux enveloppes, exemptées par un ipembre du parlement qui ne paye point de port; si vous les avez refusées, faites-les redemander, parce qu'elles peuvent être importantes. Je pense que vous devriez recevoir toutes les lettres qui sont affranchies, attendu qu'elles vous sont probablement transmises ou par M. Davenport ou par moi.

Je suis, mon cher monsieur, tout à vous sincèrement.

3 mai, 1766.

Depuis peu de jours seulement le général Conway a recouvré assez bien sa santé pour venir en ville. Immédiatement après son arrivée, je lui communiquai la réponse de lord Maréchal et le fis ressouvenir de renouveler ses demandes à Sa Majesté. Hier, j'ai reçu de lui cette lettre que je vous transmets. Je pense qu'il sera nécessaire que vous écriviez à

M. onway à la fois pour lui notifier votre adhésion aux bontés de Sa Majesté et le remercier de ses bons offices. Comme les caractères de nos ministres vous sont probablement inconnus, je dois vous informer qu'il n'est dans le royaume aucun homme de mœurs plus approuvées que M. Conway et de plus de notoriété pour la probité et l'honneur. Aussi ne devezvous pas craindre que les quelques marques d'estime que vous pouvez lui donner semblent serviles ou indignes de vous. Je me renseignerai moi-même auprès de M. Conway touchant la manière la plus convenable de vous faire parvenir cette pension et je vous en informerai. En attendant, vous pourrez songer à quelque banquier ou autre dépositaire entre les mains de qui vous choisirez de consigner l'argent.

Cela me donne une grande satisfaction, mon cher ami, d'apprendre que votre présente situation vous est agréable ; j'aurais seulement souhaité que vous et mademoiselle Levasseur vous fussiez chargés de l'administration de votre ménage, cela vous aurait été un amusement, vous auriez eu chaque chose plus à votre gré, et comme M. Davenport avait pris à cet égard toutes ses mesures, il n'en aurait éprouvé aucun inconvénient. Du reste, comme il doit vous voir dans quelques jours, je n'en dirai pas davantage là-dessus.

Permettez-moi de vous exprimer en peu de mots mon regret d'un passage d'une de vos lettres à M. Davenport ^ Vous supposez qu'il y a des calomnies répandues dans Londres sur vos mœurs et que ces calomnies s'accréditent. Je ne peux pas imaginer qui vous a fait ce rapport, mais soyez convaincu que c'est entièrement faux. Il existe, il est vrai, une lettre satirique de Voltaire, très-incorrectement imprimée et que probablement vous avez vue, mais même cette lettre ne contient rien concernant vos mœurs, excepté une supposition

^ Lettre inconnue.

(|ue TOUS aimez le vin, laquelle insinuation est fondée seulement sur un passage de votre Lettre à M. d*Alembert. Mais, mon cher ami, si vous devez fuir du genre humain, ne renoncez pas du même coup à l'amusement et à la consolation de la société, et sentez toute la peine qui peut résulter des vaines opinions d'hommes eux-mêmes mal interprétés. Les expressions contenues dans la lettre du général Conway vous démontrent en quelle considération vous êtes tenu par tous les hommes de marque en Angleterre. Nous désirerions seulement que vous vous plussiez dans notre compagnie autant que nous aimons la vôtre.

Lord Maréchal m*a envoyé la pièce ci-jointe du roi de Prusse, qui me semble assez ordinaire.

J'ai reçu dernièrement une lettre de madame de BoufDers, qui va bien et désire être rappelée à votre souvenir. Mes compliments à mademoiselle Levasseur.

17 mai 1766.

Jû VOUS envoie, mon cher monsieur, la copie du rescrit du roi de Prusse qui m'a été envoyée par votre ami,-M.du Peyrou. il me dit que cette pièce a été imprimée par Voltaire, qui néanmoins n'a pu se défendre d'y faire une légère altération ; page 2, ligne 14, au lieu de : Au sieur Rousseau^ il a substitué : A un homme^ tellement il lui répugnait de vous nommer en quelque particularité qui pût vous rapporter honneur ou avantage.

Votre lettre au général Conway * m'a causé, ainsi qu'à lui, un grand trouble. Nous ne voyons pas pour quelles raisons

*■ Lettre de Jean-Jacques au général Conway du ^ mai 1766, dans laqueUe il refuse momentanément la pension oflcrte par le roi d'Angleterre.

A J.-J. ROUSSEAU. 28a

vous retireriez le consentement que vous aviez donne d'accepter le témoignage de la bonté du roi d'Angleterre à votre égard. Vous dites, dans votre lettre à lord Maréchal, que le secret de la pension vous était plutôt agréable qu'autrement, parce qu'ainsi cette pension était simplement un effet do Festime du roi, au lieu d'être une marque de vanité par laquelle il affecterait de paraître un protecteur des lettres. Le général Conway espère que vous reviendrez à la mêmt! manière de penser et que vous lui écrirez pour lui notifier votre acquiescement.

Mais il se trouve un autre passage dans votre lettre qui m'a causé encore un plus grand chagrin. Vous mentionnez qu'une grande calamité ou alHiction vous est survenue et vous a plongé dans la plus profonde mélancolie. Le général Conway et lady Ailesbury imaginent que la lettre de M. Walpole en est cause. Si cela est, ils me prient de vous informer que M. Walpolé est très-fâché de vous avoir autant offensé, et que cette folle pièce de plaisanterie ^ était destinée à rester entièrement secrète; la publication qui en a été faite était tout à fait contraire à ses intentions et provient de pur accident. M. Walpole m'a exprimé les mêmes sentiments.

Je reçois à l'instant une lettre de lord Maréchal, qui me semble être en bonne santé.

Je suis à vous avec une grande sincérité.

26 mai 176().

M. Hume présente ses compliments à M. Rousseau. Il a reçu la lettre ci-join(e du ministre anglais à la cour de Turin. U se rappelle au souvenir de M. Davenport.

^ Ln prétendue lettre du rei de Prusse à Rousseau, écrite par Horace Walpoic.

2 juin 1766.

Compliments de M. Hume à M.Rousseau. Il lui envoie une lettre de madame de Boufflers, et demande, aussitôt qu'il le pourra, une réponse à sa dernière lettre, parce qu'il sera obligé de quitter bientôt Londres, et qu'alors il ne sera pas en son pouvoir de lui être plus longtemps de quelque service.

19 juin 1766 «.

N'ayant reçu aucune réponse de vous, 'j'en conclus que vous persistez dans votre résolution de refuser toutes marques de bonté de Sa Majesté aussi longtemps qu'elles doivent rester secrètes. J'ai, par conséquent, demandé au général Conway que cette condition fût retirée, et j'ai été assez heureux pour obtenir sa promesse qu'il parlerait au roi à ce sujet. Il sera seulement nécessaire, dit-il, que nous sachions préalablement de M. Rousseau s'il accepterait une pension publiquement garantie, afin que Sa Majesté ne soit pas exposée à un second refus. Le général m'autorise à vous écrire là-dessus, et je vous prie de me faire savoir votre résolution aussitôt que possible.

Si vous donnez votre consentement, ce que je vous supplie instamment de faire, je sais que je pourrai compter sur les

' Cette lettre (ainsi que les deux suiTantes] est déjà connue par V Exposé êuccinct de la contestation qui s'est élevée entre M. Hume et M. Rousseau, qu*on trouTe dans toutes les éditions des œuvres d') Rousseau. Nous n'avons pas cru cependant pouvoir nous dispenser de les redonner ici.

bons offices du duc de Richmond pour seconder la demande du général Conway ; ainsi je ne doute pas du succès ^

Je suis, mon cher monsieur, tout à vous avec une grande sincérité.

f 6 juin 1766.

Ayant la conscience d'avoir toujours agi envers vous le plus amicalement des deux, de vous avoir toujours donné les plus tendres, les plus actives preuves de sincère affection, vous pouvez juger de mon extrême surprise en lisant votre lettre '. Ce sont des accusations si violentes, qu'il est aussi impossible de les comprendre que d'y répondre.

Mais les choses ne peuvent pas, ne doivent pas rester sur ce pied. Je supposerai charitablement que quelque infâme calomniateur m'a défiguré auprès de vous; mais, en ce cas, il est de votre devoir, et, j'en suis persuadé, ce sera votre inclination, de me donner les moyens de le découvrir -et de me justifier, ce que je ne peux faire que lorsque vous m'aurez appris ce dont je suis accusé. Vous dites que je sais moimême que j'ai été faux envers vous. Eh bien, je dis hautement, et je le dirai au monde entier, que je sais le contraire, que je sais que mon amitié pour vous a été sans limites et infatigable, et que, quoique les circonstances de cette amitié aient été généralement remarquées en France et en Angleterre, la plus petite partie seulement de ma conduite est parvenue à la connaissance du public. Je vous demande de me

* Rousseau répondit à cette lettre par celle qui se trouve dans la Correspond dance, à la date du 23 juin 1766, et dans laquelle il rompait ouvertement avec Hume.

' La lettre de Rousseau du 25 juin pr6cddent.

produire rhomme qui affirmera le contraire; et, par-dessus tout, je demande qu'il mentionne quelque particularité en laquelle je tous aie manqué. Vous me le devez à moi, vous le devez à vous-même, vous le devez à la vérité, à Thonneur et à la justice, et à tout ce qui est compté sacré parmi les hommes. Comme un homme innocent, je ne veux pas dire comme votre ami, je ne veux pas dire comme votre bienfaiteur, mais je répète, comme un homme innocent, je réclame le privilège de prouver mon innocence, et de réfuter quelque scandaleux mensonge qui peut avoir été inventé contre moi. M. Davenport, à qui j'ai envoyé une copie de votre lettre, et qui lira celle-ci avant de vous la remettre, appuiera, j'en suis convaincu, ma demande, et vous dira que rien ne peut être plus juste.

Heureusement j'ai conservé la lettre que vous m'avez écrite après votre arrivée à Wootton *, et où vous exprimez dans les termes les plus vifs, en vérité dans des termes trop vifs, votre satisfaction de mes pauvres efforts à vous servir. Le petit commerce épistolaire qui ensuite s'établit entre nous a été tout, employé de mon côté aux plus affectueux desseins. Dites-moi ce qui a pu depuis vous porter offense ; dites-moi de quoi je suis accusé; dites-moi l'homme qui m'accuse. Même après que vous aurez rempli toutes ces conditions, à ma satisfaction et à celle de M. Davenport, il vous sera encore difficile de justifier l'emploi de vos outrageuses paroles envers un homme avec qui vous avez été si intimement lié, et que, sous beaucoup de rapports, vous devriez avoir traité avec quelque estime et bienséance.

M. Davenport connaît tous les détails relatifs à votre pension, parce que je croyais nécessaire que la personne qui avait entrepris votre établissement fût pleinement informée

* Celle du 22 mars 1766.

A J.-J. ROUSSEAU. t>8'»

de vos actions, de peur qu'elle ne fût tentée de pratiquer à votre, égard quelques actes cachés de générosité qui, venus à votre connaissance, auraient pu vous donner quelque sujet de griefs.

Je suis, monsieur, votre plus obéissant serviteur.

22 juillet 1766.

Monsieur, Je répondrai seulement à un article de votre longue lettre K C'est celui qui concerne la conversation qui eut lieu entre nous le soir d'avant votre départ. M. Davenport avait imaginé un artifice d'un bon naturel, celui de vous faire croire qu'un prêteur de chaise s'organisait pour Woolton; et je crois qu'il fit mettre un avertissement dans les papiers, afin de vous mieux tromper. Son seul but était de vous sauver certaines dépenses dans le voyage, et je voyais là un louable projet, quoique je n*y eusse coopéré ni dans le plan ni dans la conduite. Cependant vous conçûtes quelque soupçon de son . dessein pendant que nous étions seuls assis au coin de mou feu, et vous me fîtes reproche d*y avoir pris part. Je m'efforçai de vous calmer et de changer l'entretien, mais sans autre intention. Vous étiez assis de mauvaise humeur, et, ou vous restiez silencieux, ou vous me faisiez de très-maussad'es réponses. A la fin, vous vous levâtes et fîtes un tour ou deux dans la chambre ; puis tout à coup, et à ma grande surprise, vous vous mettez sur mon genou, vous tirez vos bras autour de mon cou, vous m'embrassez avec une feinte

* Voyez dans la Correspondance, à la dale du 10 juillet 1766, la réponse de Rousseau à la leUre précédente. L'auteur y expose en détail tous se» ^neis "^ contre Huroe.

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