‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 33 sur 73 · MADAME DE CRÉQUI · texte numérisé non relu

MADAME DE CRÉQUI

réqui [Renée-Garo'.ine de Froulay, marquise de), femme célèbre par son esprit, née en 1714, morte en 1803, à quatre-Tingt-neuf ans, avait épousé Louis-Marie, marquis de Créqui, lieutenant général. Elle était dévote, mais d'une dévotion originale comme sdn caractère, et ses salons furent pendant longtemps le rendez -tous de la bonne société. C'est ce qui a donné l'idée de publier, sous le titre de Souvenirs de madame de Créqui (Paris, 1834- 1836, 9 vol. in-8*], des mémoires qui offrent de l'intérêt, mais qui n'ont aucune authenticité *.

Janvier 1759.

Je commencerais très-mal l'année, monsieur, si je ne m'informais de vos nouvelles. Je ne vous dirai point que je vous souhaite du bonheur, il n'y en a point en ce monde; je me borne à vous assurer que de toutes les consolations dont je suis susceptible aucune n'approche du plaisir que j'ai à penser que j'existe dans votre souvenir, moi qui existe si peu, et que vous avez encore un peu d'amitié pour un être infirme et inutile.

Je vous envoie quatre poulardes du Mans; j'ai appris que vous étiez enrhumé, et je crois que c^est un régime fort sain que celui que je vous propose. Je ne vous dirai point de nouvelles, sinon que ma peste d'enfant est à la chienne d'armée

Ml y a quelques années, on a publié ses spirituelles et agréables lettres à Sénac de Meilban, précédées d'une introduction comme M. Sainte-Beuve sait les faire, et annotées avec soin par un érudit aimable. M. Edouard Fournier, (Paris, 1856, chez M Potier.)

de Soubise. Si j'étais telle que je le voudrais, je bénirais Dieu de permettre que je sois ruinée en me désespérant, et je vous assure, monsieur, que la volonté de le vouloir est tout entière au fond de mon cœur, et que je trouve que Tordre que Dieu nous donne de n'aimer que lui çeui se boine à la défense de n'être pas misérable en nous attachant aux créatures.

Votre ouvrage a eu un plein succès ^ M. de Marmontel vous réfuie en ne vous répondant point. Les femmes' sont un peu furieuses. Laissez dire tous ces oisons-là et pensez que jamais vous ne donnez quatre lignes qu'elles ne fassent sensation.

J'en connais de plus misérables.

Depuis huit jours, j'ai des maux de toutes les espèces, et j'ai été purgée hier; je n'ai pas la force de me porter. S'il en est ainsi de vous, mettez sur une carte ; J'ai reçu renvoi de la Créqui^ et puis vous me ferez réponse quand vous pourrez ou vous ne me la ferez pas, car pourvu que vous ajez un peu d'amitié pour moi, c'est tout ce qu'il me faut, mais ii est d'un bon cœur de ne me point prendre au mot. Adieu, monsieur. Je parle tous les jours de vous avec mon oncle *, qui vous fait mille compliments*.

Février 1759.

Jamais femme ne fut moins généreuse que moi; ainsi, monsieur, voilà une sûreté de plus dans ma société. Ces pauvres bêtes venaient du Mans et ont quelque réputation à cause de leur patrie; je voulais savoir.de vos nouvelles et je

* La Lettre à d'Alenibert sur les Spectacles.

- M. de Frou'ay.

' La réponse de Rousseau à ceUe lelire est du 15 janvier 1759. Il est fait niciilion, au livre X des Confessions, de ces poulardes du Mans envoyées par madame de Créqui.

les envoyais chemin faisant, mais, comme vous le dites fort bien, quand on les a mangées, le meilleur est de ne s'en point sou-venir. Je ne me mets pas dans ce cas, car mon estomac ne s'accommode pas de choses si solides, et toujours des entrailles prêtes à s'enflammer; à force dhuile, je les ai calmées celle fois-ci, mais pour combien de temps?

Je vous assure, monsieur, que j'ai essayé de borner mon fils^ le plus que j'ai pu, sa dissipation même est plutôt un effet de sa paresse qu'une suite de sa vanité. Quand on a tout son bien sur la tête des autres on trouve que les choses imprévues font un grand objet, et on a gros regret de dépenser plus que l'on n'a pour s'inquiéter et souvent pour méconleiiler; mais c'est le sort des exilés d'être tourmentés hors de leur patrie, et comme disait l'autre jour une pauvre sœur converse : AUez^ allez, je ne sommes pas cheux nous. Il y a une soif de bonheur chez l'homme qu'il n'éteindra point avec les fontaines où il veut boire, ce sont des sources empoisonnées par noire corruption originelle, elles enivrent nos sens €t nous conduisent à chercher la félicité où elle n'est pâs et à oubher le seul objet digne de nos recherches et l'unique qui peut remplir notre cœur.

Si je suis infirme, ce n'est pas que je n'éteigne autant que je le puis toutes mes facultés. Je ne lis rien, au moins de ce qui peut leur donner vie, hors vos ouvrages ; je vois peu de monde pour mille raisons, et je trouve plus de paix en proportion qu'il m'évite davantage. Je suis donc nulle et incapable de la moindre idée; ainsi, je ferais des efforts vains sur la matière de l'éducation, qu'à tous égards vous êtes si propre à traiter. J'ai suivi les roules battues sans les croire bien bonnes, mais je n'ai pas pu faire voyager mon fils dans des pays inaccessibles. Tout ce que je puis vous dire,

' Le marquis de Cn^qui, colonel pendant la guerre do Sept ans, député de ilesdin aux étals généraux. Il mourut avant sa mère.

c*estquela bonne éducation, comme je Tenlends, est impossible tant que les hommes n'auront nulle idée juste du grand et du petit, que les campagnes, les provinces, la capitale sont infectées sur ce point essentiel, et que de là les têtes naissantes sont abreuvées de faussetés sur leurs entours, parents, amis, domestiques. Si une mère dit : Mais, mon fils, la grandeur consiste-t-elle à dépenser en ostentation, à faire mille bassesses pour obtenir des grâces qui ne firent jamais le bonheur, à ne jamais payer ses dettes et à se ruiner en folies? On vous répond que tout le monde est de même, on vous cite celui-là que vous méprisez, Tautre qui est un fat, le4roisième un sot; vous communiquez vos lumières, il en résulte des rapports et point de conversion. Les amis nous servent de censeurs, et le plus court parti est celui du silence ; j'y suis vouée et je m'y voue de plus en plus. Ne trouvant à personne la tête sur les épaules, je la crois sous les talons. Je voudrais bien causer un peu avec la vôtre et vous renouveler tous mes sentiments, qui se confirment tous les jours, il m'est impossible d'écri|*e de ma main.

Jeudi, janvier 1761.

On ne peut être plus sensible à l'attention et au souvenir de l'éditeur^, mais on ne peut être moins disposée à récréer son esprit. Notre cher chevalier d'Aydie est mort au Périgord. Nous avions de ses nouvelles le samedi, et le mercredi, il y a huit jours, l'abbé son frère manda cet événement à mon oncle sans nulle préparation. Mon oncle, écrasé, me fila notre malheur une demi-heure et s'enferma. Lundi, la fièvre lui prit avec trois frissons en vingt-quatre heures et tous les

* Rousseau venait d'envoyer sa Nouvelle Héloïse à madame de Créqui.

accidents. Jugez de mon état. Enfin, une sueur effroyable a éteint la fièvre sans secours, mais il a eu cette nuit un peu d'agitation. Je suis comme un aveugle qui n'a plus de bâton. Je remets à un temps plus heureux à vous remercier et à vous parler de vous, car aujourd'hui je n'ai que moi en tête *.

lY

Février 1761.

Quoi que vous en disiez, monsieur, j'aime mieux un outrage qu'un malheur, et je désire plutôt l'infidélité que la mort. Je sens que votre cœur est affligé, mais le mien a pensé perdre tout ce qui lui est cher, et ce n'est que depuis hierque j'espère que mon oncle m'est rendu. Son état n'a duré que vingt-six heures, mais qu'elles sont longues à passer I Enfin, on Ta purgé aujourd'hui, et j'espère que Saint-Louis, mon fidèle domestique, vous portera jeudi de bonnes nouvelles, car je veux absolument savoir par quelqu'un de sûr des vôtres, comment vous êtes logé, vêtu et portant; il vous dira aussi des miennes. Je n'ai jamais osé y aller cet été; je ne vous aurais pourtant rien demandé ni causé d'embarras, mais la peur m'a saisie de vous troubler, et on ne lui résiste point.

Vous me manderez par Saint-Louis si je puis lire votre roman *, ou quels chapitres, car je ne me suis permis que la préface et une lettre au hasard, où il est question d'une Joud qui est vraiment brûlante ; or, je vous dis que je ne me permettrai point ces passe-temps, malgré mon âge et ma caducité. Mais il est impossible que Jean-Jacques ait écrit six volumes qui ne tiendraient qu'à l'érudition du coucher, sûrement il y a de bonnes choses, des mœurs, des caractères.

* La réponse de Rousseau à cette lettre et du 50 janvier 1761.

* La Nouvelle Béloïse.

*298 LETTRES DE MADAME DE CRÉQUl

Fixez-moi donc ma portion, car dans tout ce que vous écrirez il y aura des choses profitables. Votre préface est ravissante; on la traduit en ridicule à Paris, mais je la leur fais entendre. Adieu, monsieur. J'ai pour vous les sentiments que je dois \ Votre livre m'a été ôlé vingt quatre heures; je Tai remis avec soumission et le revois avec plaisir.

6 février 1761.

Je demeure slupide * ! Comment, monsieur, vous imaginer que je veux payer votre hvre? Oh! vous m'avouerez que voilà la grossièreté d'un sauvage. Je n'ai jamais compris que l'ami-,; • lié proscrivît d'aussi légères bagatelles ; je songeais, au contraire, que l'on pouvait recevoir de pareilles minuties quand Toccasion s'en présentait. Vous n'aurez point votre hvre; je ne sais encore l'usage que j'en ferai, mais tout ce qui me rappellera notre amitié me sera cher et agréable. Au surplus, j'ai lu dans le premier volume la lettre sur les duels, dont j'avais ouï parler; je la trouve très-belle, mais les hommes ont besoin d'un plus grand frein que celui de la raison pour réprimer leurs coutumes. On n'a nulle envie de se battre, mais on redoute le jugement des hommes, que l'on méprise. Cela est d'une faiblesse ridicule, cependant on sacrifie tout à cette folie, elle est aujourd'hui encore plus commune qu'on ne pense, tant nous sommes mois et barbares, lourds et frivoles.

J'ai perdu successivement tout ce que je voyais de gens de lettres; je n'ai à me reprocher d'avoir manqué à aucun. 11 m*est revenu, sans le chercher, qu'ils n'étaient pas bien les

* La réponse de Rousseau à celle lettre est du 5 février 1761.

* Voyez, dans la Correspond an ce y la lellrc de Rousseau du 5 février 1761, à liiquelle celle-ci sert de réponse.

A J.-J. ROUSSEAiJ. 299

lins avec les autres ; ce serait un petit malheur s'ils étaient bien avec eux-mêmes, mais je les en défie, et j'en sais bien la raison. Les académiciens meurent beaucoup, et malgré cette perte Fabbé Trublet est sans place; il me vient voir quatre fois par an et fhe convainc de ma bêtise, car il est si instruit, si savant et si disert, qu'en vérité c'est perdre le temps que de le passer avec moi. Ce Marmontel est sur les rangs pour l'Académie. J'avoue qu'il faut être un sot pour s'être fâché de votre adresse, mais c'est qu'il l'est avec tout son bel esprit. Je crois qu'il est plus fâché de la supériorité du vôtre que de toute autre chose, c'est un crime impardonnable aux yeux de ces messieurs-là.

Mon oncle est fort bien, mais pas si bien pourtant que je voudrais; l'âge et les infirmités croissant chaque jour, j'appréhende de le perdre bientôt, et je vous avoue que, ne tenant qu'à lui ici, j'entrevois des arrangements qui m'en éloigneront. Mon bien n*est point venu ; mon fils me coûte cher; le roi ne paye rien, et par-dessus cela l'envie d'être à l'abri des devoirs et d'être sans parents ni amis m'a saisie. La vie agitée et vide, le bruit des carrosses m'importune. Ceci est un secret, mais j'ai l'habitude de la confiance en vous. Saint-Louis est habitué plus que moi à mon état souffrant. Il dit que vous êtes gras comme un moine ; il m'a conté votre logement, votre cabinet, votre sérénité, je vous en désire la durée comme l'unique soutien de notre misère. Pour moi, je i)e la cherche que dans l'immuable.

16 février 1761.

Je reçois toujours des preuves de votre souvenir, monsieur, et je n'en saurais trop recevoir par le cas que je fais de l'auteur et le goût que j'at pour ses ouvrages. Je viens de

lire ce dialogue et il me plait. Au reste, j'ai lu beaucoup des trois derniers volumesS et la mort de votre héroïne, qui fend le cœur et qui me parait mourir en sainte, comme on dit, après avoir assez mal employé sa première jeunesse. Beaucoup de gens l'imitent dans le vice, mais très-peu ifiettent leur dévotion à élever leurs enfants avec soin, à vivre en paix dans leur domestique et à honorer leur mari. J'ai entendu louer le premier et le sixième volume à des gens du monde; peut-être n^en ont-ils pas lu davantage, car tout ne fait ici que passer. Pour des gens de lettres, je n'en ai vu aucun ni n'en vois ; ce sont eux que l'on en croira. On ne peut les moins désirer que je fais, moins on les voit, plus on est tranquille. Ma grande affaire est de placer mon fils, c'esl-à-dire de me ruiner pour lui faire faire fortune ; comme je n'ai qiie lui, rien ne m'embarrasse. Je ne m'éterniserai pas ici, et je me suis soumise à une destinée assez dure, parce que je crois dans Tordre de la Providence tout ce que j'ai fait et ferai; elle veut que j'agisse toujours pour me dépouiller, eh bien, n'a-l-elle pas raison? J'aurais autant aimé les superfluités qu'une autre, peut-être l'argent, et elle ordonne que je me contenterai du nécessaire, ce qui m'a fâchée d'abord. Ensuite j'ai regardé les autres et j'ai rougi de me trouver injuste. J'ai connu que mon unique malheur vient du désir effréné de faire ma volonté, désir inné chez les enfants d'Adam et désir très-contredit par les liens dont la sagesse divine m'a entourée. Mon fils est le plus brave et le plus honnête homme du monde, naïf, simple, un peu lourd, mais bon enfant; point d'usage du monde, mais point de vices. Il croit tout le genre humain très-sincère, et cent autres choses qui me paraissent d'un neuf qui me réjouit quelquefois. Je ne crois pas que ce seigneur réussisse, mais il est impossible de lui montrer la vérité et de l'empêcher de

» De la Nouvelle Hélme.

A J.-J. ROUSSEAU. oOl

servir à outrance. En voilà bien assez sur le compte du fils. Je ne vois pas un chat, et je fatigue mes nerfs en vous ennuyant, et je n'en dis pas le quart. Quelque jour, je veux écrire par Rançon, qui est le garçon de bibliothèque du collège, et qui soulage ma caducité. Il vient de me dire que M. Gigot, recteur de V Université^ lui a fait Vhonneur de lui dire que M. Batteux a la place de V Académie de M. Saïlier^ et je vous en fais part. Si M. Gigot voulait m'honorer de cinquante mille livres pour un régiment, je m'engagerais par-dessus les yeux pour me mettre en repos et n'entendre non plus parler guèrtî que lettres. Adieu, monsieur, je vous suis attachée pour la vie. Mon oncle vous dit cent mille choses ; il est hors d'affaire, mais changé et faible à faire peur.

Commencement de 17C'2.

Quoique je me sois interdit, monsieur, tout ce qui est lecture profane^ je m'étais déjà procuré Touvrage que vous venez de donner au public*, parce que j'étais persuadée qu'il serait aussi différent des principes qui régnent que vos mœurs le sont de celles de nos philosophes. Je suis certaine actuellement de la bonté de mon jugement sur ce point, mais je ne vous réponds pas du succès, car vous demandez des réformes auxquelles nous n'avons garde de souscrire. Quoi ! des personnes aussi savantes que nous, théologiennes, poUtiques, bel esprit, seront obligées de s'occuper de leurs devoirs respectifs? Ohl monsieur, je vous en souhaite, mais en vérité cela n'est bon qu'à Genève. Ici, on se ruine pour mettre sa lille en état d'entrer dans le sérail, et puis on la blâme do

* Le Contrat social.

r>G2 LETTRES DE MADAME DE GRÉQUI

répondre à la vocation qu'on lui a donnée et qui a été accompagnée trop souvent de mauvais exemples. Je serais intarissable sur ce point, et j'aime bien mieux vous remercier d'un souvenir dont je fais tout le cas que je dois; cela est immense. J*ai toujours eu pour vous une estime et une amitié qui sont d'un prix médiocre, à la vérité, mais c'est un présent que je ne fais pas à tout le monde. J'ai eu le cœur déchiré de voir dans votre préface qu'un de vos amis vous a manqué. Uélas! je connais d'autres personnes qui en ont trouvé de cette trempe, mais quelle que soit mon expérience, je suis toujours affligée lorsque je vois d'honnéles gens éprouver les mêmes malheurs. Jen reviens à dire que l'amitié est une belle terre, mais ou elle est enlevée, ou les non-valeurs et les réparations en absorbent le revenu; ainsi, ce bien si désiré est introuvable ou inconservable. Adieu, monsieur. Ne nous reverrons-nous plus? Je serais ravie de vous renouveler les sentiments avec lesquels je veux vivre et mourir votre trèshumble et très -obéissante servante.

Il faut vous dire que mon oncle a aussi votre ouvrage, qu'il vous y retrouve et vous estime.

Mon fils est à la guerre capitaine de dragons, et je suis occupée à me ruiner pour le faire tuer; c'est une jolie situalion. La sanlé est à l'ordinaire; parlez-moi de la vôtre.

YIIl

Quoique vous ne me répondiez jamais, je vous fais pari, monsieur, que mon fils est colonel du régiment des dragons du roi où il était capitaine. Voilà mon dernier service, il n'est que de quatre-vingt mille livres.

Mon oncle a retombé, mais en miniature. J'ai actuellement

A J.-J. ROUSSEAUt 505

une joute avec la fièvre, mais je ne manquerai jamais à noire amiiié.

29 avril 1762.

Jl m'est impossible, monsieur, de vous exprimer quelle joie M. Duchosne m'a causée en me prouvant la durée de J'honnèur de votre souvenir. C'est le premier sentiment qui a occupé mon cœur, ensuite, j'ai pensé que* quatre volumes sur l'éducation étaient peut-être propres à me donner des regrets tout le reste de ma vie, car j'y trouverai bien des omissions volontaires de mes devoirs, et j'en ai déjà trouvé dans les cent premières pages : je n'ai pas nourri mon fils et je l'ai emmailloté. Je n'oserais vous dire que nous ne sommes maîtresses ni de l'éducation ni presque de la vie de nos enfants; tout est décidé, et qui ose appeler de ce jugement? 11 faudiait être sûre du sujet, et surtout de soi-même^ or je ne le suis de rien, si ce n'est, monsieur, de mon estime et de ma reconnaissance pour vous. J'espère que Tété ne se passera pas sans j'aille dîner avec vous. Je vous instruirai de ma marche quelques jours avant, car je ne veux ni voir ni apercevoir le maréchal ni la maréchale de Luxembourg, non par aversion, mais parce que je ne veux ni des commérages ni des redites, plus dégoûtée de ce bas monde que jamais, et ragoû* tcc des solitaires par conséquente

2 juin 1762.

Je remets donc encore, monsieur, mon pèlerinage au mois

< La réjionse de Housseau à ceUc lettre est de la fin de mai 1762.

de juillet, puisque M. et madame de Luxembourg ont la fantaisie d'être chez eux. Je prendrai jour avec vous dans ce temps-là, car nos infirmités réciproques peuvent être un nouvel obstacle. Au surplus, je ne comprends pas comment un homme aussi éclairé veut me faire un procès parce que je ne lui fais pas Téloge de gens que je ne connais point. Il fallait bien vous dire que je ne voulais pas les trouver, et je ne me souviens pas d'avoir mis pour cela rien de désobligeant pour eux. Je vis comme une carmélite infirme et je fuis les nouvelles connaissances ou les occasions d'en faire, parce que j*ai reconnu que j'étais aussi peu propre au monde par^ mon caractère que par ma santé. Cela me réduit à la plus profonde solitude, mais on peut offrir à Dieu son ennui, et on ne saurait lui offrir sa médisance et son impatience, suites ordinaires de la société pour moi. Voilà mes raisons de fuite, vous ne sauriez les désapprouver.

J'ai lu votre roman de l'éducation, je l'appelle ainsi parce qu'il me paraît impossible de réahser votre méthode, mais il y a beaucoup à apprendre, à méditer et à profiter. Il m'a donné des maux de nerfs insupportables ; c'est le meilleur signe du monde pour votre ouvrage. Lorsque mes lectures ne me font point crisper le nez c'est une preuve que tout est froid, mais lorsque je ne puis remuer ni pieds ni pattes, que mes yeux clignotent et surtout que le bout de mon nez tire, alors. c'est une preuve de style supérieur. Yoilà donc Fétat présent où je suis et que je ne vous reproche pas parce que je prévoyais le danger et que je m'y suis exposée. Il y a un seul article sur lequel j'aurais beaucoup à dire, c'est celui qui commence le troisième volume. Je vous avoue que le manuscrit dont vous avez tiré de pareilles choses ^ ne me parait bon qu'à mettre les passions à Taise, et que le frein d'un

* La Profession de foi du Vicaire savoyard.

doute sur les objets les plus sérieux est aisé à rompre par les goûts les plus passagers, car enfin ne prétendez pas que j'immole mon caprice, ma fantaisie, mon humeur, beaucoup moins, mon amour, mon ambition, mon orgueil, ma paresse, etc., à ridée que peut-être j'en serai punie, peut-être ne le serai-je pas. La source de toutes les méprises en ce genre, c'est de sauter à pieds joints par-dessus le péché originel et d'avoir trop de confiance dans des principes qui parlent d'une nature corrompue. Vous la voyez, cette nature, mieux que moi, mais je la sens apparemment mieux que vous, et je vous jure de bonne foi que l'idée du bien charme mon âme, mais que la pratique m'en déplaît si fort, que j'ai besoin de grands motifs pour faire des choses communes. J'ai remarqué que la jeunesse agissait quelquefois fort bien par des vues intéressées, mais qu'à mesure que l'illusion tombe, que le cœur se détache et qu'enfin on connaît les hommes, leurs jugements deviennent indifférents, l'esclavage de l'opinion tombe, et on voit alors clairement qu'on n*a jamais obligé qu'à umre, comme vous dites fort bien, et que la sagesse, la vertu, la bonne conduite ont eu pour principe l'orgueil d'être mieux que les autres, et peut-être de le leur faire sentir. Comme leur intention n'est pas de reconnaître le mérite mais bien plutôt de l'amoindrir, les amours-propres se braquent les uns contre les autres, et si Tamour de Dieu ne s'en mêle pas alors, je doute fort que la vertueuse ne se fatigue, et je suis certaine de la plaie que cette découverte fait dans le cœur. Dès que le péché originel est admis, je trouve que je ne vaux pas mieux que les autres et je cherche à me corriger et à travailler sur ma corruption. C'est vrai que je fuis les occasions de faire des épreuves de ma faiblesse, mais je cherche toujours à faire le bien, parce que Dieu me l'ordonne et m'en donne l'exemple. Il me fera miséricorde à ce prix ; c'est en vérité bon marché, mais il ne me faut pas II. SO

moins. En un mot, je connais ma misère et je vois d'où elle Tient. Source d'indulgence pour les autres, la loi parle et m'ordonne, je me soumets. Si la pratique n'est pas parfaite, la volonté est entière. Vous conduisez au reste votre Emile à merveille, mais vous nous devez le détail de ce ménage, car enfin il est très-amoureux, et ne sera-t-il pas faible dans les occasions où Sophie a besoin d'un chef? Ne sera-t-il point trop fort lorsque l'amour se changera en amitié? Sophie n'aura-t-elle nul de ces caprices auxquels notre complexion, notre sexe semble nous assujettir? Je vois bien le plan de ses devoirs, ^je lui suppose la volonté de les remplir, mais il y a si loin de la spéculation à la pratique! Il est vrai qu'elle n'aura pas plus les travers de nos poupées de Paris que leur plâtre, cependant elle pourrait bien en avoir d'autres, et il serait bon de voir ce modèle jusqu'au fond du cœur. De plus, Emile a du bien, et je voudrais qu'il eût un procès malgré lui, que Sophie vint ici, et que, nécessitée d'aller (Jans le monde, elle entendit une femme se plaindre du malheur affreux qu'elle essuie : son man ne veut plus payer sa loge à l'Opéra, et elle ne peut, sur une pension de dix mille francs, faire celte dépense; c'est lui ôter le bonheur de sa vie, et pour faire quoi? pour des équipages d'une guerre dont elle ne se soucie point du tout, etc. ; une autre dire qu'elle ne veut point d'enfants, qu'elle ne s'est pas mariée pour cela, etc. ; toules avilir tant qu'elles peuvent leurs maris et dire, d'un sang-froid à souffleter : Cette maison n'a qu'un bel appartement, c'est assez; l'autre est vilain, mais cela est bon pour un mari.

Quelles réflexions, quels raisonnements le secrétaire de Sophie ne fera-t-il pas sur ces fUleSj car c'est ainsi qu'il faut appeler nos dames ; la loi avoue leurs enfants, mais elles sont d'ailleurs filles entretenues et en ont tous les attributs.

D'un autre côté, Emile réfléchirait sur les maris qu'il voit

et qui ne valent pas mieux. Ils retourneraient ensuite chez eux comme Philémon et Baucis, après avoir ajouté à lenr bonheur le plaisir de penser qu'ils sont leur univers l'un à Tautre. J'ai eu un instant la cruauté de désirer la mort d'Emile pour voir Sophie élever ses garçons, mais je déteste mon premier mouvement et je ne désire que leur prospérité. Mandez-moi quel nouvel épisode il y a à vos maux. Je pense que le travail vous est mauvais, car si mes nerfs souffrent tant à vous lire, la composition doit déchirer les vôtres.

Je renouvelle avec plaisir de ma main le serment d'une amitié tendre et constante, à l'épreuve de l'absence et du temps, môme de la mort, car si je vous perdais, ce que je n'envisage point, j'aimerais mieux ma douleur qu'un autre ami. Où le prendrais-je? Ayez donc bien soin de JeanJacques à cause de moi, et j'aurai soin de Caroline à cause de vou».

9 juin 176Ï.

Il n'est que trop vrai que vous avez un décret de prise de corps sur le dos. Au nom de Dieu, allez-vous-en, il ne faut

!)oint juger de ses intentions dans les choses publiques, il àut se conduire selon les circonstances. Voire livre brûlé né vous fera nul mal, votre personne ne peut soutenir la prison. Consultez vos voisins, je suis sûre qu'ils seront de mon avis; l'amitié le dicte, que la prudence y réponde.

6 juin 1764. ,

Soit que le sieur Duchesne m'ait envoyé votre lettre do sa part ou de la vôtre, monsieur, je veux vous en remercier et

vous (lire que je n'ai jamais cru que celle qu'on a supposée fût de TOUS ^ et que j'ai dit que j'étais sûre qu'elle n'en était pas. Ce n'est point les inadvertances qui me l'ont fait certifier, ce sont les idées, les principes et le style. Nous différons beaucoup par nos vues et notre foi sur la religion, mais j'ose dire que sur la probité nous avons beaucoup de rapport, et plût à Dieu que nous fussions aussi catholiques tous deux que nous sommes honnêtes gens. Vous feriez des miracles et vous seriez notre consolation dans ce temps pervers. Oui, plût à Dieu, encore une fois, que je vous visse dire votre chapelet, dussé-je vous en donner un de diamants. C'était le vœu de Balzac pour la célèbre Des Loges, et c'est celui de Tignoranle Créqui pour le célèbre Jean-Jacques.

Je prends toute la part possible à la perte que vous venez de faire de M. de Luxembourg, mais croyez que tout ceci peut s'apaiser et que peut-être nous nous reverrons bientôt. Il le faut absolument, en ce monde au moins. Madame de Luxembourg peut vous, ou plutôt notis^ rendre ce service avec des précautions. Vous ne retrouverez pas votre ami, mais vous serez dans votre solitude avec des privations de peine, c'est là Tunique bonheur ou l'homme doit viser.

Adieu, Jean-Jacques, croyez que Caroline est la meilleure, la plus zélée, la plus fidèle de vos amies.

A Honflaux (bas Haine), 8 août 176i.

On m'a renvoyé de Paris, monsieur, votre très-aimable réponse ', et ma joie est extrême. Vous avez reçu ma lettre

^ La lettre à l'archeTéque d'iuch, attribuée à tort à Rousseau. * La lettre de Rousseau du 21 juillet i764, qui sert de réponse à la lettre précédente.

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avec plaisir! Ohl je ne m'y attendais pas, car sans cela vous en auriez reçu plus tôt. Je fais donc vœu, entre vos mains et sous votre bon plaisir, de vous écrire tous les trois mois ; ce n'est pas assez pour vous importuner, et c'est au moins savoir quelquefois que vous existez. Voilà, monsieur, mon unique prétention, car d'imaginer que je puisse vous persuader de revenir à nous, à tous égards je sens que ce n'est pas à moi qu'est réservé un tel bonheur. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'idée de ne vous revoir jamais, jamais, non, je n*y résiste pas. J'ai plusieurs fois fait passer chez des gens que je ne connais pas pour savoir de vos nouvelles. Il mourut un Rousseau il*y a six mois, on vint me le dire comme si c'avait été vous; je courus chez Duchesne qui me calma. Je vois que vous n'avez pas connu combien votre personne m'est chère, et c'est une injustice. Je suis venue dans ce vieux château de mes pères, qui ont en la bonlé de me le laisser. C'est une grande halle où on périt de froid et d'incommodités, mais c'est mon air natal et mon unique bien, chargé à cartouche par ces vilains domaines, rentes et impositions royales. Avec tout cela on y vit et on y a la tête plus tranquille qu'à Paris. Les habitants ne sont ni logés, ni nourris, ni vêtus, et lorsqu'ils sont debout ils sont plus gais que nos sybarites. Les gentillâtres y sont pitoyables et leurs femmes itou ; cela arrive pour me faire la révérence à six heures du matin, boit mon vin en attendant mon apparition, dîne ensuite comme si de rien n'était et puis s'en va. Les gros bourgeois sont plus de mise, mais cela est flétri par une soif de Tor odieuse. Ils sont tous assez riches, mais ils ne font guère plus de dépense que le peuple, et ils achètent et amassent. Cela fait des gens trèsfaciles, car, quelque petit que soit mon état, je sais bien qu'ils y sont toujours bien par comparaison. En gros, ce peuple veut être tranquille et trouve Tavarice un calmant. Ils sont patients et prudents au suprême degré, pesant tout, ne ris-

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