‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 38 sur 73 · MIRABEAU · texte numérisé non relu

MIRABEAU

Mirabeau (Viclor-Riquelli, marquis de), économiste, né en 1715 à Perlkuis, en Provence, mort en 1780, d'une famille originaire de Florence, se fixa de bonne heure à Paris, s'y lia avec le docteur Quesnay, chef de la secte des économistes, et devint un des plus zélés propagateurs de cette doctrine. Il publia nombre d'écrits dans lesquels il prêchait la philanthropie et la liberté; mais il n'en fut pas moins le tyran de sa famille. Il eut pour fils le célèbre orateur Mirabeau. Ses principaux écrits sont : UAmi des hommes .(1755) ; Théorie de Vimpôt (1760) : cet ouvrage le fit mettre à la Bastille; Philosophie rurale^ avec Quesnay (1764); les Économiques (1769); Uttres économiques (1770) ; les Droits et les Devoirs de l'homme (1774). Il donna l'hospitalité à Rousseau dans sa campagne de Fleury, près de Mcudon^ lorsque celui-ci revint d'Âng^terre eu 1767.

Paris, Î7 octobre 1766.

Pardonnez, monsieur, à mes intentions, dont vous allez élre le juge; pardonnez à ma franchise qui ne vous est pas étrangère si je vous le suis ; pardonnez, qui plus est, à mon préambule, car je ne vous en devais point. Je parle du'cœur, et c'est une langue dont vous êtes le premier lettré.

C'est moi, monsieur, qu on appela VAmi des hommes^ titre d'autant moins disputé qu'il est moins mérité. Si mon cœur était aussi chaud que le vôtre, je serais aussi éloquent ^ je le sais, je le sens, et c'est ce que ne savent pas ceux qui vous donnent celte pelite épilhète. Ils s'entendent à la marqueterie des mots, sans se douter du volcan qui enfante Minerve

toute armée; mais la nature m'en à appris davantage, et assez pour admirer le génie comme un don rare et fatal. Je vous ai beaucoup lu, je ne connais pas de morale qui pénètre plus que la vôtre ; elle s'élance à coups de foudre, elle marche avec l'assurance de la vérité, car vous êtes toujours vrai, selon votre conscience momentanée. Elle ne s'arrête que dans les terrains spongieux, et vous n'êtes pas propre à les rendre tels ; mais. Dieu merci, j'ai eu d'autres maîtres. En conséquence, ayant cinquante ans bien passés, j'ai actuellement VHéloise sur mon bureau, et quand mon âme trop tendue commence a sabler vos idées et à s'engourdir à l'ombre de leurs vêtements, je prends Richardson, le plus utile à moi de tous les hommes, et je ne le quitte pas que je n'aie pleuré. C'est l'habitude des larmes douces que je voudrais vous enseigner, car elles sont le vrai bien ici-bas, et je vous demande pardon, mais vous ne connaissez que les larmes brûlantes, je le parierais ; vous, avec tant de ressources et de talents pour être heureux, si je pouvais vous en aviser comme d'un bouton de votre habit qui se détache, il me semble que j'aurais fait bien, et un grand bien, et celte opinion me rend heureux, moi, d'écrire cette lettre.

Cent fois j'ai été tenté de lier commerce avec vous, mais cette idée a été repoussée comme mille autres ; cette envie n'avait que moi pour objet, elle ne méritait pas de réussir et je m*en abstins. Il fallait vous laisser parcourir la bruyante carrière de l'engouement public, attendre, en un mot, que votre front fût en sueur pour vous présenter le mouchoir. Aujourd'hui, que, selon les règles de la prudence, cette démarche est plus déplacée que jamais, je me sens toutefois porté à la faire parce que je crois qu'elle vous pourrait être utile, et conséquemment que j'en serais bien payé.

Vous aimez la vertu, monsieur, mais vous aimez un être fantastique, car il n'est point d'homme vertueux absolu, et

il n'en est point qui n'ait quelque vertu. Or, au lieu de pardonner à la ville entière en faveur de quelques justes qui y demeurent cachés, au lieu de pardonner à chaque caractère en particulier en faveur des parcelles de vertu que chacun d'eux renferme, vous n'avez voulu connaître qu'une vertu pleine et entière selon vos idées, c'est-à-dire rigide, vraie, forte, agissante ; vous n'avez imaginé l'amitié que comme un dévouement, la justice que sur un tribunal, la sensibilité que comme un frisson et un spasme, et à force de vous être fait un panthéon d'êtres moraux, complets et analogues aux appétits de votre âme vorace, vous n*avez plus trouvé d'êtres physiques à qui leurs facultés fussent applicables. J'ai des amis, direz-vous ; je le crois. Vous avez besoin d'aimer et même, encore à votre âge, de faire à cet égard des châteaux en Espagne, mais ou je me trompe fort ou vous n'en avez aucun dont vous ayez toujours été absolument content, pas plus que de vous-même. N'est-il pas vrai que je serais injuste si je mettais au même faux le mérite que vous avez à n'avoir jamais attaqué personne le premier, tout fougueux que vous êtes, à avoir toujours été au-dessus du vil intérêt des trames, des bassesses, etc., si je ne prisais, dis-je, pas plus en vous qu'en moi, cette privation de vices communs? Pourquoi? C'est que la fortune, ou, pour parler en homme, la Providence, m*a mis à l'abri des écueils du besoin et de l'isolement, et que, comme dit Arlequin, je n'ai nul mérite réel et physique à avoir été honnête homme. De même aussi, et par la même règle de justice, si je n'ai jamais su traiter personne en inférieur, si les préjugés de château ont reçu de moi leurs plus fortes attaques publiques, on doit en quelque sorte m'en savoir plus de gré qu'à vous. Tout est de position, monsieur, tout est vrai sous différents aspects, ou, pour mieux dire, la vérité est répandue en germe dans la nature, l'homme en attrape ce qu'il peut. Voyons les hommes de leur

côté favorable, ils nous rendront la pareille el nous y gagnerons tous.

Une dame née sous le même ciel que vous, et qui, à la gaieté près, est, par Tesprit, les talents, la bonté, le portrait vivant de Julie, me disait, après avoir lu Tbistoire du dernier accident qui vous affecte ^ : « Vous ne vous seriez jamais brouillé avec monrxompatriote : malheureux a Texcès par vos oublis, vos distractions et vos inconséquences, il n'eût jamais pu se déprendre de vous. Dans cette occasion, à la place do M. Hume, vous lui auriez répondu : « Mon ami^ vous êtes nu « foM, et moi je suis un sot ; vous (lavoir cru me faire entre- « prendre à mon âge un petit cours de sensibilité délicate^ « abondante en explications^ en injures^ en excuses^ etc., « moi dUivoir cru pouvoir manier un fer dérongi sans prendre « des pincettes et obliger un homme d'autant plus pointilleux « sur les obligations que son âme est au-dessus des bienfaits. « Mais^ mon ami^ entre deux hommes qui ne sauraient mar- « cher du même pas faute d*être de même taille^ et qui pourc( tant ont entrepris un voyage ensemble^ c est au plus grand « à s arrêter et à se rapprocher. Croyez donc^ je vous prie^ « quil ny a que votre imagination échauffée par un foyer « inextinguible qui ait pu produire tout le beau roman de « machinations dont vous m'accusez et me faites tivp d'hon- « neur^ car il s^en faut bien que je sois sihabilej et par con- « séquent il ny a que vous qui puissiez le débrouiller. Rêve- <c nez sur moiy sur vous^ sur la caricature dont vous m'avez « fait rire^ par Vestimation réelle du profil que j'aurais à « vous faire lapider en Angleterre^ ou à m* être épris d'un « homme avili. Tirez de tout cela ce que vous pourrez^ et « puis j'irai vous embrasser et rire auprès de vos remords^ « qui par bonheur s^ effaceront par la bonne lettre que vous

* La querelle avec Hume.

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c( m'avez écrite^ qui est un chef4'œi(vre de rêve prolongé « comme mon regard^ mais aussi d'éloquence et de sentiment « dont je vous remercie, »

Oui, monsieur, il est en quelque sorle imprudent à" moi d'oser vous parler de cette affaire, mais je ne crains pas chez vous le tact du sentiment, je Tinvoque au contraire. Je connais M. Hume, ses écrits à part, et je suis sûr que les défauts qu'il peut avoir, surtout vis-à-vis de vous, viennent àe la facilité de son caractère, loin d*êlre susceptibles d'aucun amalgame de malignité. Il n'est certainement point chaud, mais il est bonhomme, aimable, facile. Il aime le monde, "parce qu'il a semé pour recueillir et que les hommages de la postérité sont une récolte bien froide; le monde Taime aussi, parce qu'il a le fumet du bien-être reposé, de la réputation faite et prise en jouissance, qu'il aime à rire, qu'il n'est pas malin ni dupe, qu'il a l'extérieur lourd et l'esprit accort et fin. Il a vraiment les yeux comme vous dites, et il n'y a personne qui puisse après vous dire anchio son pittore; mais ce que vous ne savez pas, et que je sais, moi, c'est qu'il a le bâillement bien autrement prolongé, et j'ai fait cette découverte toutes les fois qu'induit par son habitude questionneuse il m'interrogeait, moi et non ma gouvernante, sur ma pauvre science économique. Je m'y prenais, je déblayais les principes fort vite, car je ne suis pas lent ; je voulais pourtant en dire assez pour un Anglais, pour un homme de génie et de poids certainement, eh bien, il bâillait d'une manière qui m'est contagieuse encore, et cela chez moi, qui ne le cherchais pas. Je lui ai bien pardonné pis : je lui fis présent d'un mien ouvrage où toute la subsistance de l'univers est renfermée, eh bien, il a eu l'audace de me dire, à moi, qu'il ne l'avait pas lu. Je vous jure que c'est un homme superficiel, et qui ne doit fâcher, je ne dis pas vous ni moi, mais pas même un poulet, à moins qu'il ne lui tombe bouilli dans la bouche

avec sauce au beurre. Mais sur quoi, s*il vous plaît, vous étes-vous cru enlacé dans les rets indestructibles de ses bienfaits? Il vous a fait amitié, mais chacun est payé pour se rendre aimable, et je ne sache de caresses qui nous engagent que celles d'une femme, parce qu*elle y perd quelque chose. Il vous a emmené en Angleterre; parbleu, je vous en ramènerais bien, moi, s'il n'y avait entre deux la mer que j'ai promis de ne jamais passer ; je supporterais et choyerais votre robe hvantine, vos humeurs, vos bouderies, et ne vous en croirais pas plus obligé pour cela. Il vous a fait trouver une maison de campagne, cela n'est pas rare en Angleterre ; il a sollicité pour vous une pension. Oh I c'était là le cas de dire net oui ou non. Si vous croyiez pouvoir la gagner, dire oui; et conime votre camarade de voyage avait des relations au pays des grâces, il obtint pour vous quelques morceaux du collier dont il fut attaché. Grand merci, camarade, et non pas mon patron j car là où est le patronnage il n'y a plus guère d'amitié pour les gens de votre encolure. En un mot, je vous le cautionne honnête homme, non pas peut-être selon vos définitions ; mais un père de la Trappe aurait-il bonne grâce de damner un Chartreux parce qu'on met du beurre dans sa soupe? 11 est de la probité pour tous les ordres, chacun en a à sa manière, tous ceux du moins qui en veulent avoir ; prenons de la meilleure, s'il se peut, pour nous, et ne révoquons point en doute celle des autres, c'est le moyen de leur en faire pousser. Yoilà d'abord un régime que je vous voudrais pour votre repos, ensuite, celui de n'être pas autant sensible aux obligations qu'à votre boulanger qui vous nourrit. Mais, dit-on, c'est pour son avantage. Et qui diable nous a jamais obligés, ni vous ni moi, que par intérêt? Vous allez, sans doute, distinguer ici intérêt abattrait et intérêt de rétribution. Ma foi, mon maître, nous ne valons plus guère In peine du premier, et au fond Tun rentre dans l'autre Per-^

sonne ne donne ici-bas, tout le monde prèle, vend ou place, et messieurs les bienfaiteurs désintéressés peuvent brider des oies, mais non pas moi. De cette morale s'en suit que j'accepte tout autant de services qu'on m'en veut rendre, que j*cn demande même, que j'en reçus beaucoup; mais si mes serviteurs pensent être devenus mes maîtres, ils se trompent fort. J*oublie les services que j'ai rendus, je pèse ceux que j*ai reçus pour ce qu*ils valent et je les cote dans un livre. En un mot, ici-bas une main lave l'autre; le meilleur lot est pour la première certainement, il ne faut pas qu'elle s'en fasse valoir. Le troisième point de votre régime serait de tuer tous vos ennemis. Oui, monsieur, cette plante là n'est pas de celles qui viennent malgré nous, elle est de création humaine et périt d'elle-même si l'on ne prend soin de la sarcler et de la cultiver. La culture qui lui est propre est la connaissance et la sensibilité. On m'assura après l'Ami des hommes et la Théorie de limpôt que je m'étais fait bien des ennemis, je promis que je n'en aurais point et j'ai tenu parole. Vous penserez que je rapporte à ma recette ce que aurea mediocritas m*a valu ; mais point. Il n'est petit poétereau qui ne parle de ses ennemis, qui n'inculpe la cabale. On a fait des livres contre moi ; j'ai dit modestement : « Ils n apercevront combien la façade du Louvre est élevée quen jetant des pierres contre, » Je n'ai point lu leurs bêtises, grand avantage sur eux qui avaient lu les miennes.

Mon égoïsme ici étalé doit, monsieur, vous déplaire plus encore qu'à tout autre, mais vous êtes fait aussi pour av^ir plus d'indulgence. C'est d'ailleurs ici le cas d*en avoir, car ma morale vaut mieux que la vôtre pour le bonheur, et c'est de quoi seulement il est question; c'est l'objet de ma lettre auquel il est temps d'arriver.

Vous n'êtes point heureux, ou du moins vous ne l'êtes que par intervalles, par accès, qui ont de durs et fâcheux recès.

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