‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 39 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

Vous êtes plus attache à la société que tout autre; vous en avez fui les vieux ronge-temps et patience, les embarras, les rites, les haleines fades et les dégoûts, mais vous avez toujours travaillé pour elle, pour vous par elle, en un mot, vous avez beaucoup vécu dans Topinion des autres et vous cherchez encore dans le maintien de ceux qui vous font visite si vous êtes heureux. On assure que le bruit et Téclal vous sont aujourd'hui nécessaires; je ne sais qu*en dire, mais ce serait bien dommage que Tengouement, le concours et la louange vous eussent flétri le cœur et les parties nobles jusques-là. Quoique le régime des succès soit plus venteux et plus vide que le repas d'Arlequin dans Tempire de la lune, comme il a gonflé tous les brÛle-maisons de lunivers depuis que le monde est monde, j'y ai encore plus de foi qu'à Textase perpétuelle d'un naturaliste, qui sans prendre part à la culture, sans s'intéresser aux cultivateurs, jouit délicieusement quatre heures chaque jour de la contemplation animée des beautés de la nature et du riant assemblage de Vor des genêts et de la pourpre des bruyères^. C'est ce qu'en style moins pompeux on appelle bayer aux corneilles, et ce régime là n'est point fait pour les hommes actifs. Je voudrais donc vous apprendre encore un par de là. Salomon dit que tout est vanité, si ce n'est de rire et de bien faire, et je suis fort de son avis. Quant au premier point, rit qui peut, et en y tâchant à la fin on y parvient ; mais pour le second il faut un système. Yoici le mien :

4 Je tiens que nous ne sommes ici-bas que pour faire du bien à notre terre et à ceux qui l'habitent. Extrêmement erroné sur la morale des bienfaits, ainsi que vous l'avez vu ci-dessusj je tache de faire du bien à moi d'abord, et par moi à ma terre et à ses colons. Je m'explique : je ne fais de bien que repro-

' Cit&ticQ de Rousseau.

ductif, attendu que je ne veux pas que le besoin de demain se plaigne de ma libéralilé d'aujourd^hui. D'ailleurs je n'aime point ce qui avilit ; je n'ai eu qu'un hôpital sous ma main, je Tai détruit, et ma plume en a conseillé autant pour tous les autres. J'accrois donc ma terre, en profondeur s'entend, car je n'acquiers point celle de mon voisin; mon travail attire et nourrit les hommes et accroît mon revenu, cet accroissement retourne au travail, et la terre et ses habitants n'en sont plus reconnaissablcs. Yoilà la fausse confiance que je me suis faite et pour laquelle je vous demande, s'il vous plaît, votre approbation; je fais plus, comme je ne suis point délicat à requé* i^ir, je désirerais que vous voulussiez bien prendre part à ma besogne. Trêve, s'il vous [daîl, de pensées foudroyantes. Vous vous croirez en droit de me dire que tous vos travaux ont eu le bien général de Thumanité pour objet : d'abord de couper l'aile à la puérile et exclusive vanité des sciences, si propre à encroûter l'entendement humain dans la présomptueuse contemplation de ses découvertes et à donner un nec plus ultra très-rapproché à son don de perfectibilité et à lui dessécher le cœur; ensuite de rappeler aux hommes leur origine commune et de les aviser que ceux qui font la roue avec le plus d'éclat ne brillent que d'une parure non usuelle et sont de tous ceux qui, par proportion, ont la tête la plus petite et les pieds les plus difformes; après, de rendre hommage aux mœurs simples et de montrer que ce que les grandes sociétés regardent comme des remèdes contre la corruption ne sont en effet que des palliatifs Puis, par une fiction ingénieuse et pétrie de vérité, de donner cette leçon si utile à l'homme^ fragile par nalurc, qu'il n'est point de voie détournée d'où l'on ne puisse rejoindre la roule des vertus, mais que surtout il faut se faire justice, avouer qu'on fut hors du cercle et y rentrer, et non pas suivre cette fausse conscience, dangereux principe de toute dépravation de mœurs, qui étend

les barrières de rhonnéteté à raison de ce qu'on s*en est plus écarte soi-même ; enfin, de donner des principes d'éducation dont on peut prendre et laisser, mais qui opérèrent toujours le bonheur de la vie d'une infmité d'individus à qui la Providence ne devait accorder que leurs premières années, ci-devant livrées aux tortures et qui, pour ceux qui doivent vivre, feront des hommes et non des pagodes disloquées, des barbares par rhabitude de contrainte et de terreur. Je ne parle pas de vos ouvrages de politique dont je ne serais pas bon juge, mais dans ce qui est ici résumé j'en vois assez pour vous mettre en droit de me dire : Bonhomme^ allez garder vos foins et ne proposez pas des actes de bienfaisance sur des choux à Pythagore ou à Socrate. Mais, monsieur, je ne vous propose pas du tout de mettre votre plume au croc, Dieu m'en préserve, elle me fait trop de plaisir ; mais, à vos heures de récréation, je vous propose de vous trouver entouré d'êtres de votre création, de jouir, d'aimer, d'être aimé des bonnes gens et de vous en soucier comme de rien, et puis notre correspondance entre vous, qui êtes un autre Promélhée, et moi, qui ne suis occupé que de ces choses, ne sera pas une mauvaise adjonction au plaisir d'écrire et de penser.

Je dis donc et je suppose que votre gouvernante finisse par s*ennuycr en Angleterre, et que n'eussiez-vous que le tort, que j'ai aussi, de ne savoir pas l'anglais, cette nation ne s'empressera pas de vous retenir, et en ce cas je voudrais que vous me fissiez le plaisir de prendre auspice sur un ou plusieurs de mes gazons, car j'en ai de toute espèce à vous offrir, ef, selon le précepte des anciens, point de maison sans domaine, point de domaine sans maison. Partout il y a des meubles dont les vers me payent très-mal le loyer, et, à la préférence près que je vous donnerai sur eux à cet égard, je ne vous offre rien de plus; vous payerez votre bois, votre chandelle, et vous n'aurez pas à craindre ces petites astuce

d*argcnt que nous a\ons si bien au service de tous ceux qui n'en veulent point. Or, pour vous donner à choisir, je vais maintenant vousiracer une esquisse de chacun de ces paysages. Mirabeau^ d*abord, est la maison de mes pères et le territoire que la Providence m'a plus particulièrement confié ; c*est sous le ciel brûlant et le climat excessif de la Provence. La maison est bonne, grande, perchée seule et entourée du village, les domaines immenses ; je les ai doublés de revenu. Je bâtis sans cesse, je plante, je remplis les maisons de fourrage et de bestiaux, j'établis des familles, et mon argent, au bout de quelques années, me rend près de dix pour cent. La tout est en branle, tout est en mouvement ; j'ai huit maçons établis dans le lieu où il n'y en avait qu'un. Au reste, Taspect est sauvage, les promenoirs arides, des rochers, des oiseaux de proie, des rivières dévorantes, des torrents ou nuls ou débordés; pas un arbre qui ne soit de rapport, pas un habitant qui ne travaille, des hommes faits, forts, durs, francs et inquiets. J'ai à Marseille une antique bastide dans le quartier le plus désert et le plus reculé, et qui n'a d*abords que par des sentiers; qui dit un quartier désert à Marseille dit pourtant environ cinq cents bastides, mais toutes peuplées de vignerons. La mienne est en amphithéâtre sur la mer, qui n'a point de reflux, sous un ciel clair et brillant et un cUmat doux. La mer, qui l'ait un vaste cintre borné à droite par dé hautes montagnes bleues, à gauche par la ville et son port, sur le devant par les iles du château d'If et de Ratoneau, y forme un immense bassin argenté, toujours couvert de barques de pêcheurs, comme la terre Test de vignerons. La famille de mes fermiers y est de père en fils depuis deux cents ans. Si vous pouviez voir un jour la description que je fis à vingt ans de leurs mœurs et de leurs usages, elle vous charmerait. Qu'il vous suffise de savoir que dans cette famille on n'a jamais querellé, ni pleuré (même les plus petits, si ce

n'est pour la colique) que la mort des parents. Chaque génération est saine là dedans en observant de marier tous les enfants et de ne prendre pour brus que des filles sages et laborieuses. A la mort du père, Tainé reste dans la bastide et les cadets, avec leurs familles, cherchent d'autres placements. Enfin, le Marseillais est aussi bon et simple que le Provençal est dur et fin. Changeons de climat, et tout opposé. J'ai dans TAngoumois une terre ci-devant en friche, et désireux dans mes rêves civiques de transporter dans ces malheureuses provinces une bonne culture, ce qui ne se peut que par Texemple, j'ai payé trente mille livres à un bon agriculteur pour le transporter là, lui et sa famille ; je lui ai donné encore de gros fonds. Depuis trois ans il y travaille avec ardeur, houspillé par les vauriens, soutenu de moi seul, mais si fort et si fier, quand on le tarabuste, qu'il les range bien, et fait vivre tout le canton ; il y a changé la face de la terre. On lui envoie des élèves et il n'y a plus que ma bourse qui en gronde parfois. A deux lieues de là, en haut Poitou, est une terre où je voudrais vous savoir si vous êtes tel que vous croyez être, un château ou manière de donjon, mais bon, solide et Ircshabitable et bien clos sur une l)clle prairie. Aux quatre coins de l'enclos sont quatre métairies bien bâties, ornées de prairies et de belles eaux; tous les chemins bordes de hauts châtaigniers, partout les eaux (lui ruissellent de toutes parts dans ces hauts cantons d'où sortent toutes les rivières de l'occident de la France ne demandent qu'à être recueillies, les prés qu'à être défrichés et couverts de bestiaux. 11 y a quatorze domaines presque vides, attendu que ma bellemère plus qu'octogénaire jouit encore de cette terre, et il y aura plaisir à la régénérer un jour si Dieu le veut. Enfin, en haut Limousin, j'ai encore une vaste terre, la première baronnie de la province, dans le même cas que la précédente pour la jouissance, plus habitable pour les civilisés, mais

comme je ne puis faire partout le bien que je voudrais, tout ce que je pourrai faire là sera le rétablissement de la police dans ces dix vastes paroisses, et le redressement des abus dans Tusage des droits du seigneur qui sont fort étendus. J'ai encore deux terres aux environs de Paris, Tune qui n'est que comme une grosse ferme, à deux cents pas de la forêt de Yillers*Coterets ; le logement y est dans la basse-cour, garnie de trente chevaux, quarante vaches, six cents moutons et les assortiments de tout cela. L'autre, où j'ai résidé Tété, tant que ma mère a été portative, est du côté de Mon>targis; j'y ai tout créé, mais faute d'entente et de débouché rien ne m*y a réussi. Elle est singulièrement champêtre et riante, mais j'imagine que les fous qui vous firent peur de l'animadversion du parlement de Paris ne vous permettraient pas de penser à ces résidences, dont je vous garantirais pour* tant bien la sûreté.

Voilà donc, monsieur, l'étalage de toutes mes gentilhommières. Si j'étais assez heureux pour que ma proposition vous plût, je détaillerais mieux celui de ces séjours pour lequel vous pencheriez. Je voudrais, dis-je, que vous voulussiez bien jouir en réalité de ce dont je ne jouirai jamais qu en idée ou par relation, mais je vous avoue pourtant que cette idée fait toute ma joie, ou pour mieux dire, ma consolation. Quand je vois les jours devenir si courts et l'intervalle du lever au coucher si rapide, la vie disparniire et les ombres de l'âge descendre des sommets de mon horizon, je me dis que chaque instant est précieux pour bien faire, et je ne trouve guère que je fasse bien qu'en cela. Et pourquoi ne prendriez -vous pas votre part de cette satisfaction? Je ne vous fais point ici une offre de jeune homme, j'ai cinquante et un ans passés; ni d'enthousiaste, je n'aurais pas tant attendu. Pour mieux-dire, je ne vous offre rien, je vous demande, au contraire, mais je vous propose aussi. Informez-vous de moi; je passe pour bon

fils, bon frère, etc. ; je suis bonhomme. Je puis vous répondre de vous garantir de tracas quelconques partout, mes voisins et ayants cause ayant toute confiance en moi. D'ailleurs, en donnant une adresse particulière à tous ceux dont vous voudriez recevoir des lettres, elles vous viendraient sans que le bruit de la feuille sèche brisée sous vos pas vous empêchât de dormir. La longueur démesurée de ma lettre, dont je m'aperçois seulement, m'empêche de rien détailler. Je voudrais que vous prissiez un chez moi pour être un chez vous, à cela près que les fruits et les frais viendraient à moi, et d'ailleurs vous y seriez le maitre. Je vous demande pardon de la liberté de mon griffonnage dégingandé comme pantin. Vous ne me faites point de peur, je voudrais vous faire plaisir. Mon adresse est à Paris. Excusez ma démarche, quelque chose me dit que je n'en suis pas indigne.

J'ai rhonneur d'être, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur S

Paris, 20 février 1767.

Je craignais, monsieur, que ma lettre ne fût perdue, car, de ma nature, je donne volontiers aux choses le tour le moins chagrinant, et j'ai été bien aise et bien flatté quand j'ai vu que votre réponse était datée de sept jours après la réception de ma lettre \ Cette circonstance, ainsi que Thonnêteté et la douceur de la vôire, m'autorisent à vous récrire encore. Vous paraissez désirer de converser avec des cœurs

* La réponse de Rousseau à celte lettre est du 31 janvier 1767.

^ On verra, par une phrase contenue à la lin de cette lettre, que la lettre précédente de Mirabeau avait mis près de trois mois pour parvenir à sa destination.

ouverts; le mien Test au point d*en être éventé peut-être, du moins vous puis-je assurer qu'il n*a point d'arrière-boutique, comme disaient nos anciens. J'ai en outre la prétention de vous offrir une philosophie meilleure que la vôtre en général, et quand je dis vous l'offrir, c'est uniquement comme lénitif; car, de même que je soutiens que l'agriculture est partout la meilleure possible, selon les positions données, j'en crois autant de la philosophie dans chaque caractère et tempérament. Je ne pense donc pas qu'on puisse en ce genre se faire un habit de l'étoffe d*autrui, mais si fait bien la doublure, et la qualité de la doublure fait beaucoup à Tutilité du vêlement.

En un mot, monsieur, je me trouve intérieurement flatté de votre correspondance. J'aime à croire que la mienne vous fera plaisir, et il se peut aussi que je vous dise telles choses dont votre cœur conviendra, car il n'y a ici que celles-là qui restent, et que cela vous fasse du bien, ex ore infantium, Yoilà bien assez de motifs pour m'autoriser à vous écrire, jusqu'à ce que vous me fassiez signal d'incommodité.

Votre compatriote, dont je vous ai parlé dans ma première, et à qui j'ai lu votre lettre, m'a fait reproche de vous avoir ouvert tant de paysages différents. Ces âmes vastes^ dit-elle, saisissent toutj et cela les trouble. Laissez-lui son bonheur; je le conçois ^ fen jouirais; cest une manière d* innocent quiétisme qui réunit la paix de lapathie et les joies passagères de lilluminé. Je crois tout le plus facilement du monde, et surtout que j'ai tort; mais je n*en suis pas plus contrit alors que je ne r«ai pas fait exprès, ni moins facile à la rechute quand le tort est dans mon caractère. Toutefois je me soutiendrai. Vous sentez bien, par exemple, le beau chapitre que j'aurais à vous faire sur la crainte de blesser une cour souveraine en la faisant tacitement souscrire de fait à l'inexécution d'un sien arrêt, et cela chez une nation où rien

ne s'exécute trois jours de suite. Ce serait, dites-vous, lui faire avouer son injustice. Point du tout. Votre livre était condamnable pour la forme dans tous les pays du monde, surtout décoré du nom public de Tauteur qu'on eût fort ménagé sans cela. Ce diable d'auteur en même temps n'en était que plus intéressant, et c'est là le mal, et, je crois, le mal unique que vous ayez constamment fait pendant toute votre vie publique. Le monde entier ne va que par inconséquence, c'est-à-dire la tourbe. Éclairez-le, retirez de cette tourbe le plus grand nombre que vous pourrez : c'est bien fait, c'est même presque le seul bien à faire; mais le nombre des étourneaux sera toujours le plus fort. Aucun même des lettrés ne pourra jamais se répondre d'être tout à fait débourré, et tant mieux, car une société d'hommes conséquents n'aurait pas deux générations. C'est donc un mal de vouloir faire remarquer aux hommes leur inconséquence, de la leur faire avouer. Vous lavez fait, et ils vous l'ont bien rendu ; car tout se rend ici-bas. Par exemple, la seule injustice en toute cette affaire fut la prosopopée tendant à votre diffamation personnelle; elle manqua son objet, car l'injustice le manque toujours, et elle ne fut regardée que comme une déclamation, verba et voces^ et vous, tout de suite, vous vous mettez au niveau de vos détracteurs en clochant aussi de votre côté et récriminant contradictoirement aux bienséances.

Là, de bonne foi, ne voudriez-vous pas effacer cet article de votre capitulation? Je deviens bien impertinent; mais c'est là ma manière de sonder tes gens que je veux aimer et estimer, car l'un ne va pas sanà l'autxe. Quand on regimbe, je m'arrête, mais mon opinion s'arrête aussi. Si toute vérité dite à bonne intention obtient indulgence plénière, alors ma tête et mon cœur se déploient, et je dis : Scribe hic greyis hvnc... Mais le troupeau de cette

espèce n'est pas nombreux. Reste que le parlement ne vous voulut aucun mal alors, n'y pense plus aujourd'hui, et que c'est se créer des monstres pour les com|)altre que d'imaginer deux jours de terme à la même idée dans ce pays-ci.

Frère, dites si j'ai tort. Moins l'homme est original, plus il est sociable; car la société ne marche que par imitation. Le pays des modes est certainement le pays où il y a le moins d'hommes originaux, car une mode n'est qu'une épidémie rapide et passagère d'imitation. Voilà pourquoi toutes les nations viennent prendre les modes chez nous, qui bientôt grimaceront chez elles, parce qu'elles y contractent la nature; c'est ausi>i pourquoi nous sommes le plus sociable des peuples, et, si vous nous regrettez, c'est que la société vous est bonne ; elle est bonne à tout humain. La variété, que les romans appellent l'inconstance, est nécessaire à Thomme. Cette nécessité est peut-être issue du contraste de son activité naturelle et de son goût pour le repos. Je m'en rapporte à vous sur cela, car je ne suis pas grand métaphysicien; mais enfin la chose est ainsi. Cette variété, nous ne la trouvons

pas en nous-mêmes; nous n'avons que des variations, ce qui est toute autre chose, à la vérité. Les beautés de la nature nous offrent à cet égard un champ vaste; mais il est peu d'âmes assez sublTines pour soutenir un commerce intime avec sa silencieuse majesté, et celles-là prêtent à la sensibilité en raison de leur étendue. Cette sensibiHté a besoin d'exercice, et cet exercice est la co nmunication des idées et répanchemcnt des sentiments. Vous l'avouerez vous-même, monsieur, vous vous sentez besoin d'un confident. Si votre barbet pouvait vous entendre, cela serait ou semblerait plus commode. Je dis semblerait, car, s'il pouvait vous entendre, il voudrait répondre aussi ; bientôt il voudrait questionner, et le voilà déjà ami parfois incommode. Ensuite, en raison de

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son imagination plus étendue, il aurait ses goûts aussi et §c$ dégoûts, ses besoins moraux et ses fantaisies, et le Yoîlà refroidi de tout ce qui vous serait étranger dans tout cela. Peu à peu nous en ferions un homme, et votre attachement pour votre barbet serait encore un de ces sentiments de la classe de ceux qui vous ont coûté si cher. Aussi, direz-vous, ai-je appris à me suffire à moi-même. En ce cas-là, renvoyez donc votre chien; car, dans son état actuel, il a encore trop de ce qui fut un écueil pour vous. En le perfectionnant, il vous deviendrait funeste, et, pour vous être bon, il faut qu*il ne soit qu'une pauvre brute, bornée aux besoins animaux.

Cela posé, ne serait-ce pas vous par hasard qui seriez injuste dans le commerce social? Votre attachement pour les bétes raisonnantes pourrait bien avoir été personnel. Supposez qu'il eût un peu trop exigé de devenir le point central et fixe des affections d'un animal porté par instinct, ou par insuffisance, ou par faiblesse, ou par dépravation, à discerner mal, à changer d'idées ou d'objet, à languir dans la stabilité, à avoir la conscience de tout et la force de rien. Mais, dirèz-vous, je hais invinciblement l'injustice; je n'exigeai jamais que le sentiment du retour. On m'en offrit davantage ; on m'engagea, on me trompa ; on me hait de m'avoir trompé. On voulut m'avilir pour pouvoir fouler aux pieds plus aisément son remords. Aigri, ballotté, trompé, livré au cauchemar de la sensibilité vilement abusée, fatigué du brouhaha de l'engouement qui semble plutôt nous berner que nous élever, et nous laisse retomber au milieu des suppôts de Tenvie, j*ai juré de me suffire à moi-même. Eh bien, monsieur, le jour que \ous serez bien sûr de tenir ce serment-là, je vous dirai ce que je ne vous conseillerai de mes jours, c'est de revenir au milieu de la société. En effet, telle est la disposition nécessaire pour y j'aire bien, y jouir de la société

et n*en souffrir jamais. C'est notre disposition à chercher toujours dans autrui si nous sommes heureux, à dépendre d'un coq-à-l'âne que fait un commissionnaire, d'un portier qui nous repousse, d'un laquais qui nous annonce, d*un fat qui croit ne devoir le salut qu'à des titres, d*un faquin décoré dont les droits à l'accueil distingué font perdre dans Tair la réponse d'un homme de mérite questionné; c'est notre sensibihté, dis-je, à toutes ces choses qui dérange, détruit, ou, qui pis est, qui fait toute notre philosophie. C'est cette sensibilité qui nous met les cheveux aux fers, le cou au carcan gaufré, nous embarrasse les poignets de réseaux, nous incruste les flancs de paillettes, et dans cet état nous dit : Fais de l'exercice, jouis de la vie, aie des amis, de la réputation, de la considération, des attentions, Tesprit à propos, léger, toujours au fait, sachant devant qui l'on parle, n'appesantir sur rien, du goût surtout, de la gaieté; sois aimable, de la connaissance de tous, et de l'intiniitc d'aucun s'il n'est en place; car il n'y a que ceux-là qu'on puisse renier dans la disgrâce sans se faire tort. Or, comme il est des disgrâces pour tous, des maladies, des perles, des chagrins, etc., qu'en un mot la vie est un choc continuel, il faut faire comme ces habiles gens qui sont vus partout un jour de bataille et jamais aux lieux où se donnent alternativement les coups. N'est-il pas vrai que je vous bous du lait en vous peignant ainsi la société? Peut-être le f;ns-je exprès. Mais poursuivons.

Le moyen qu'un pauvre diable atteigne à tout celai Mais admettons qu'en cahotant et bronchant peut-être à chaque pas, alors qu'aux dépens de beaucoup de talents et de vertus avortées par un régime de talonnage et de faux calculs, on est parvenu au sommet de l'âge, et qu'on n'a plus que la descente rapide à parcourir, oh! par ma foi, si l'on le sait pas choisir à soi-même son attitude et sa marche, on fait bien

au moins de fuir les hommes, parmi lesquels on ne ferait plus que grimacer; de s'éloigner des exemples à suivre, puisqu'on ne se sent pas la force d'en donner; de se borner enfin à avoir les échos pour confidents de ses pensées. Mais, si par hasard, on se sent en état de renoncer à toutes les prétentions indirectes, à toutes les distinctions incommodes, à toutes les juridictions disputées, de vivre pour les autres à sa mode et selon son goût, de s'en fier à son instinct pour avoir soin de soi et d'en détourner toutes ses pensées, je crois qu'à tout prendre, en observant bien ce régime, on peut trouver que la société nous est bonne en raison de ce que nous lui sommes bons, et que nous pouvons lui être meilleurs dans Tarrière-saison de l'infirmité et des souffrances, du décroître et du compatir que dans celle de la force, bien voisine de Texigence, de Tindépendance, toujours tentées de vouloir assujettir, l^ bonheur dont nous sommes susceptibles, nous l'avons au dedans de nous. Celui que poursuit le malheur est obligé de fuir la société. Il est sans doute plus dépendant d'elle au fond que celui qui se trouve mieux à travers tous ses embarras que dans la solitude. Elle ne fait qu'effleurer ce dernier, elle l'excite sans l'irriter, elle Tentraîne sans le gêner, elle lui fournit des sensibilités, des distractions de l'usage de ses facultés et de ses organes; tout en elle est relatif à lui par reflet, le fait jouir de lui-même. L'autre, au contraire, sensible à tout ce qu'elle lui présente d^analogue à ses facultés de jouissance, précipite son âme sur Tappas offert et mord à l'hameçon des mécomptes, inséparables de l'espoir d'un être fini et dont les désirs sont intinis : de là ses douleurs, ses reculades, ses méfiances et sa fuite. Lequel des deux, je vous le demande, avait le plus d'appétit et de besoin réel des douceurs de la société? Je dis donc que notre premier soin doit être de se bien connaître. Nous sommes tous, généralement parlant, combattus plus ou moins par deux

clétnenls contraires, le besoin d'action et le désir du repos. Se refondre serait se détruire, il n'est pas question de cela, mais il faut se contenir, les extrêmes étant partout vicieux. Il s'agit donc de savoir lequel de ces deux éléments domine dans notre caractère. Je n'ai connu de malheur moral permanent que provenant de leur combat. Pour moi, par exemple, je me suis intimement persuadé à la fin que je devais me déterminer à Taclion : 1® parce que je n'ai pas de foi aux ressources du farniente; 2^ parce que je crains que les occupations de choix ne tirent la grande moitié de leur prix des contradictions qu'elles éprouvent, et que si Ton eût laissé Scipion, tout occupé alors qu'il n'avait rien à faire, longtemps à ses occupations, il n'eût été pris de la maladie des ministres; 3* parce que nos organes jurent, nos yeux deviennent mauvais et la meilleure tête livrée uniquement et surtout volontairement à ses rêveries, perd à la fin le gouvernail de ses pensées, le fil des idées les plus simples, et tombe avant le temps dans le radotage absolu; j'en ai devant les yeux un exemple bien frappant. En un mot, soit que ces raisons m'aient frappé, soit que, comme nous en usons assez ordinairement, mon esprit les ait trouvées après coup, pour justifier un parti pris par le caractère^ j'ai décidé pour moi, né sauvage au point d'en être appelé ours et trouvé farouche dans ma jeunesse, j*ai décidé, dis-je, que ce penchant continuel à trouver importun le courant des misères d*afraires et de société, et de haleter sans cesse comme le paysan d'Horace après l'instant où toute la rivière aura coulé, était le vice d'un enfant mutin qui s'impatiente contre ce qui l'empêche d'aller jouer et qui ne sait pas et ne saura de longtemps, grâce à ses maîtres, que le jeu l'ennuierait bien fort et serait* sans ressource à la fin»

Vous, au contraire, vous vous êtes décidé pour l'indépendance, et vous en avez joui à votre profit et au nôtre; mais

aujourd'hui c'est pour le repos absolu. Tant que vous en serez parfaitement satisfait, ne changez aucunement d'attitude, mais, je vous en prie, n'en faites ni le yœu ni la confidence. La pire des duperies est de se tenir par bienséance sur un côlé où l'on crut se trouver bien et où Ton est mal. Mais pour s'épargner ce scrupule encore, il vaut mieux faire et dire au moral comme les médecins vraiment prohes et savants disent au physique : Telle chose me fera-t-elle du bien? — Je ne sais^ essaye%. — Je sens tel mal, quelle en est la cause? — Je ne sais^ mais ï expérience en pareil cas y a apporté utilement tel remède. Essayerons-nous jusqu'au bout, monsieur? H y aurait de la besogne pour des siècles, mais craignons l'absolu, surtout dans les voies particulières; c'est circonscrire notre être immense et le supposer borne.

Je ne sais ce que vous me supposerez, moi, d'après (oui ce bavardage; vous croirez du moins, à juste titre, qu'au milieu de Paris, père de famille, etc., je n'ai autre chose à faire qu*à philosopher ab hoc et ah hâc, et ramasser les papiers épnrs dans quelques vieux greniers du château de Montaigne. Ayez un peu plus d'indulgence. Je suis bousculé comme un autre et ne sais auquel entendre. 11 ne serait pas juste que pour ce qu'elle vaut ma prose me coûtât beaucoup, mais enfin c'est le plaisir de causer avec vous qui m'entraîne, et c'est l'idée que les hommes de génie sont toujours enfants et simples en beaucoup de choses et à tout âge, et que par conséquent ma ratiocination vous pourrait être utile qui me donne ce plaisir. Je dis doi:c que si vous continuez à être heureux où vous êtes il ne faut pas changer d'attitude ni de lieu, mais que pour peu qu il vous manquât quelque chose <p d'essentiel et que celte chose s'offrit ailleurs, vous pourriez la chercher et l'accepter sans déroger à la qualité d'homme, et il faut, s'il vous plaît, rayer de votre âme tout ce que vous voudriez être par de là. Je dis encore qu'il s'en faut

bien que je vous aie peint la société telle que je la vois, telle qu'elle est. Sans doute, la surface en est un tableau mouvant, superficiel, et, si Ton voulait, ridicule. Il est un certain nombre d'êtres frivoles qui font le remplissage; mais, si l'irrégulière et continuelle inquiétude du vol des papillons vous fatigue dans votre promenade, c*est votre faute d'avoir honoré d'un regard suivi ce qui n'était fait que pour réjouir et varier le coup d'œil. Le reste imite plus ou moins leur allure, alors qu'il est obligé de passer à son tour au point d'optique extérieur. Mais combien de vertus sociales, de douceur, de condescendance, d'actions bienfaisantes demeurent au fond, et c'en est une encore au moins honnête, si elle n'est réfléchie, que la civilité avec laquelle plusieurs que je connais cachent des vertus qui sembleraient hérissées sur une surface où la plupart ne peuvent mettre et par conséquent ne veulent admettre que du poli. Au fond, enfin, se trouvent des hommes essentiels, ou fatigués de ce genre de danse comique, ou qui n'y ont jamais figuré, et, de près à près, tous les hommes laborieux de l'univers qui ont tout autre chose à faire qu'à puiser dans le seau des Danaïdes les eaux fades et fétides de la vanité.

La cupidité les talonne, il est vrai, comme tous les autres; mais elle est moins vague, moins indécise, moins conquérante; elle n'a qu'un objet. Un certain physique la circonscrit, et le régime grossier auquel ils sont accoutumés leur rend si suaves les gestes de la douceur et de la bonhomie, qu'on leur inspire un nouvel être, on leur procure des jouissances inconnues à moitié moins de frais qu'il n'en faut dans le monde pour faire écouter un compliment banal. Le tout ensemble vaut bien, selon moi, la.peine de n'y pas renoncer, fût- on obligé de faire de son mieux face à toutes les parties, comme je le suis, par exemple, par état et par devoir, à plus forte raison pour celui qui, dispensé de ces Uens,

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