II
peut choisir le genre qui lui convient et voir passer tout le reste comme la lanterne magique.
Je dis enfin qu'il s'en faut bien que vous ayez renoncé, puisque vous avez des amis, puisque vous êtes encore susceptible d'en faire, et je m'en flatte; mais je serai bien plus insolent encore, et je dirai, ne fût-ce que pour voir comment on prendra la chose, que vous n'avez d'ennemis qu'en vous. Voyons : nous avons rayé d'abord le parlement de Paris, vous m'accorderez bien encore notre ministère. Un jour fut où icelui prononça pour votre serviteur pmon, exil et disgrâce. Au fond et à tout prendre, il l'avait bien mérité; car, quoi qu'en dise TApôtre, c'est une sottise que de prêcher à contre-temps. Icelui répondit : exil et prison sont choses de fait; quant à la disgrâce^ Dieu m'a donné en naissant tout ce que j^en aurai de la vie. Le fait est que je n'en eus point, et que je fus vu d'aussi bon œil au retour qu'à l'aller, attendu que je ne m'étais jamais fait de bête noire.
Vous aimez la France : comptez que son ministère ne vous fera jamais de bien, parce que vous ne le demanderez pas, et que les Français sont plus que tout autre peuple dans le principe que les choses valent bien peu si elles ne valent le demander. Il ne vous fera jamais de mal non plus, parce qu'il n'est pas malfaisant, avec connaissance de cause, même pour ceux qui le méritent. A l'égard de vos persécuteurs, vous n'en aurez plus de théologiques, attendu qu'on trouve tout simple en France qu'un protestant n'aille pas à la messe. J'ai ma belle-sœur allemande avec moi. Personne ne lui demande si elle a été miauler à l'hôtel de' Suède ou non, et, quand nous sommes à la campagne, elle s'en passe, et la messe se passe d'elle. FjCs vrais dévots eux-mêmes sentent et savent que vous fûtes le plus rude fléau de leurs persécuteurs, et, adiré vrai, je pense que ce serait plutôt parmi ces derniers que vous trouveriez vos véritables ennemis. Restent enfin vos envieux. Oh!
puisque vous avez quitlé les livres, vous n'en voulez plus faire, et comme il arrive d'autres hommes piqués de cette démangeaison, la meute carnassière prendra bientôt le change sur quelque daguet, et laissera le vieux cerf dix-cors en paix. Au pis aller, ne les écoutez pas; ce ne seraient plus que des aboyeurs à la lune. Une femme délaissée rencontre le maréchal de Bassompierre et lui dit : « Ni plus ni moins je fai tiré bien des plumes. — Owi, dit le maréchal, mais c'était de la queue, et cela ne m'empêche pas de voler. »
Je suppose qu'ils aient troublé le marc et la lie de M. R...; mais ils n'ont pas mordu son génie, et cela ne Tempêchcra pas de voler. II est pourtant question de mettre le tout en paix, et je vous dis que je les défie de vous fatiguer chez moi, à moins que vous ne le vouliez bien, et alors votre ennemi serait en vous-même. Vous êtes infirme, et nous aussi aujourd'hui ou demain. Je ne laisse que des mourants, disait une jeune fille expirante à la fleur de son âge. Abandonné I Cela n'est pas honnête à me dire et à tant d'autres qui voudraient vous servir. Persécuté I Vous le fûtes, mais je fus écolier, moi aussi, et j'aurais tort de dire aujourd'hui : Je suis chargé de pinçons, de gênes, de férules, et poussé de la crainte du fouet délesté? Oh! en conscience, croyez-vous le pouvoir être? La certitude du contraire fait ma seule défense contre les craintes de Tenfer. Vous n'êtes rien de tout cela ; mais vous êtes tout excès et tout feu. Vous pourriez bien dire comme Despréaux : Cest par là que je vaux, si je vaux quelque chose. Mais il ne faut pas vous prendre au mot TOUs-même, car vous seriez votre propre dupe, vous qui n'en avez jamais fait d'autre sciemment.
Vous dites que si vous étiez chez moi, vous me verriez dévaliser sans en rien dire. Vous auriez de la peine si vous m'aimiez, et vous m'aimeriez plus que de justice, car cela m'arrive avec ceux qui m'aiment; mais toutefois je vous eu
5i0 LETTIIES DE MIRABEAU
prierais, attendu que je n*aime ni le tracas ni à écouter aux portes, et que je sais qu'il faut ici-bas du bien et du mal à tout. — J'ai en Provence un homme d'affaires pour le contentieux, qui a des appointements fixes tous les ans quand je n*ai pas de procès, pour me servir gratis quand j'en ai. Cette singularité vous dira quel est à cet égard mon caractère. Mais, si l'on faisait en mon nom quelque injustice au pauvre ou à tout autre, et que vous ne me le dissiez pas, alors vous manqueriez à vous, à moi, à la justice et à l'hospitalité.
Vous haïssez l'injustice. C'est encore de quoi faire un beau chapitre que le texte pris de ce mot-là. Je revenais dePassy à cheval, un soir d'automne, sur le pavé noir et fangeui^. Une femme brutalisait sa petite 611e, parce qu'elle laissait son soulier dans la boue et s'arrêtait. Quelle éducation, disais-jc, et quelle injustice! Insensiblement j'avançais et me trouvais sur les talons de cette femme. Mon postillon cria : Gare donc I comme si nous n'eussions pas été libres de passer à côté. Autre injustice, m'écriai-je intérieurement, et c'est moi qui la fais. Celle-ci fut tôt rangée. Un carrosse venant au trot nous fit garer plus durement encore; il triomphait, quand un autre à six chevaux le fit brusquement descendre du pavé. Grand Dieu I dis-je en moi-même, que d'injustices habituelles qui nous blessent sur cette route, et que les injustes sont rares en comparaison! Dieu voit l'injustice en pitié sans doute; faisons-en de même, mon maître, et comptons que, sans être injustes, nous sommes néanmoins fabricants en injustice sept ou huit fois par jour.
Les âmes vulgaires qui verraient votre lettre et la mienne diraient : On voit bien que ce dernier a le bon bout de son côté ; il jouit, et fait à son aise l'éloge de ses jouissances. Vous devez moins qu'aucun autre assurément être soupçonné de cette illusion que je n'ai guère vue que chez le bas
peuple et chez les princes. Les uns et les autres pensent également que c'est le plus ou le moins de richesse qui fait le bonheur. Je crois, moi, qu*il consiste dans la manière de voir les choses, et je suis environné de détails cuisants au premier chef qui me font regarder par mes amis comme trèsmalheureux; mais, à la moindre tentation de me trouver tel, je dis aussitôt que c'est que mon estomac digère mal. Si je cherche à coopérer au bonheur de mes semblables, ce n'est point par les détails dont je vous parlais dans ma précédente : ces travaux tendent tous à Tamélioration Se mes domaines. Je tâche de les conduire relativement à mes. lumières à cet égard, et il ne faut pas se faire de fausse conscience. C'est par mes efforts, et par l'emploi du peu de temps et de talents que j'ai de libres à la promulgation et pubhcité de la science économique, que je tâche de m'acquitter de ce devoir. Je lui ai sacrifié beaucoup de choses, et, entre autres, la liberté de ma tête et de mes doigts. Qui comparerait mes premiers ouvrages avec la Philosophie ruralCj par exemple, verrait jusqu'où j'ai poussé ce sacrifice-là. Je ne croirai avoir reçu mon congé de la nature qu'à mon dernier soufQe, et des hommes que quand ils m'auront coupé les oreilles et crevé les yeux ; encore ne le prendrai-jc que par impuissance de faire autrement, car l'injustice des uns ne saurait faire vis-à-vis de moi le crime des autres.
Voilà, monsieur, bien des contradictions entassées. J'espère que vous les prendrez pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire pour une franche exposition de mes pensées, déposées ici à deux fins : Tune de vous faire connailre votre nouvel et sincère ami. Vautre de présenter à votre âme vorace une seconde face des choses que je crois valoir mieux au sentiment que le revers que je vous ai présenté.
Au reste, si vous êtes heureux comme vous êtes, notne bonheur est notre premier devoir; mais ne laissez pas rouil-
342 LETTRES DE MIHABEÂU
1er votre bel organe : vous en devez compte au ciel, de qui vous Tavez reçu. Permettez du moins que je Texerce par mes persécutions. Pardonnez à la surabondance de ma rhétorique ; je vous en dirais bien davantage que je n en écris. Au surplus, le château de Brie (ainsi s'appelle celte terre en Angoumois) vous attendra toujours. Il n'est pas dans le monde une plus belle solitude dans le genre champêtre et sauvage que j'aime fort. Les améliorations mêmes qu*on pourrait et devrait y faire ne changeraient rien à cela ; car, loin de défricher, il%)e s'agirait que de cultiver à profit ce qui est en culture, et non à perte, comme il l'est aujourd'hui. Le château est à une lieue de toute paroisse, seul et ayant quatre métairies derrière quatre bocages voisins.
Adieu, monsieur; ne vous rebutez pas de moi et de mes immenses lettres, et comptez que je vous honore de tout mon cœur.
On m'assure que c'est la faute du commissionnaire si ma lettre a été retardée trois mois, et que désormais on se servira d'une meilleure voie*.
Paris, 13 mai 1767.
Je vous ai marqué dans le temps, monsieur, que je ne recevais pas aisément mon congé de la nature et des hommes, et peut-être vous le prouverai-je trop aujourd'hui. Mais, après avoir attendu de vos nouvelles de Londres, ainsi que vous me le promettiez, j'ai pensé que je devais encore vous en demander; que m'élant présenté à vous comme ami, qu'ayant reçu des assurances que vous seriez le mien, nous étions trop mûrs l'un et l'autre pour que ce ne fussent là que
' La réponse de Rousseau à cette lettre est du 8 avril 1767.
des sons, et qu'en conséquence la situation d'esprit où vous me paraissez être dans votre lettre demande du souci de ma part. Ce n'est pas une explication que je désire : on ne se confesse pas volontiers à la poste; mais je m'intéresse à votre sort et surtout à votre repos, car il n'y a que cela de bon : pacem commendo vobis. Ce qui nous en éloigne le plus est d'ordinaire ce que nous prisons davantage. Si mademoiselle Clarisse n'eût été supérieure ni en mérite ni en beauté, elle n'eût jamais rien eu à démêler avec le capitaine Tomlinson. Et nous sentons si peu la vérité de Faxiome An eam quisquis mediocritatem diligit jOU nous l'appliquons si grossièrement, que l'amour paternel même ne cherche qu'à en effacer jusqu'aux vestiges chez les enfants. Je ne sache que la vertu sur laquelle le désir du par delà de la médiocrité iie soit pas un vertige; or toute la vertu se combine en un seul mot, jw5ticCy et la justice n'a de prise à notre portée que par la bonté. Et que peuvent faire ou ajouter à cela Pesprit, les grâces, les talents? etc.
Quoi qu'il en soit, monsieur, je vous prierai, puisque vous voulez bien me promettre votre amitié, de me dire quelquefois si votre âme, qui me parait écorchée, se cicatrise, de me dire vos mécontentements, et surtout si par hasard il arrivait que les offres que je vous ai faites pussent convenir à votre repos; car tout change dans la vie et les circonstances plus que tout le reste, et je serais, sans compliment, bien satisfait qu'il s'en rencontrât où je pusse vous être bon à quelque chose, parce que, vu mon genre et ma tournure d'esprit, cela supposerait du calme et de la confiance renaissante dans votre cœur. Sur ce, je vous honore de tout le mien.
su LETTRES DE MIRABEAU
Paris, 25 mai 1767.
Vous me récompensez de mes seDtiments, ou, pour mieux dire, la Providence, car je fus toujours son enfant gâté^ Comptez sur moi beaucoup plus que sur vous-même, et que mon existence est caution de votre sûreté. — Maintenant voici ce que le majeur de notre petite société propose ; j'ai une maison à Fleury-sous-Meudon que j*ai achetée Tannée passée pour ma mère, qui, plus qu'octogénaire, ne pouvait plus aller au Bignon. La nature a redemandé cet automne à ma digne mère une raison qui fut unique jusque-là. Tombée dans l'enfance, elle ne sort plus de sa chambre. Je la garde, et, en conséquence, ne puis habiter à Fleury. Ma maison est au bout d'un hameau de vignerons, encadrée dans le grand parc brut à gauche et peigné à droite. J'ai une grille qui va dedans, une source, une vue, un désert dans le fait. C'est le lieu d'où je vous ai écrit ma première lettre. Tout y est meu< blé, et toutes les nécessités et commodités s'y trouvent, et là nous raisonnerons de tous vos plans. Pour y arriver, voici le moyen : mandez-moi le jour et le moment où vous arriverez à la Yillette ou à Saint-Denis, car je ne sais pas précisément lequel est sur la route d'Amiens; l'heure et le lieu où je vous trouverai ; je vous irai prendre en voiture. Il faut que ce soit assez de bonne heure pour que sans entrer dans. Paris je puisse gagner avec vous la route qui traverse le bois de Boulogne et va au pont de Sèvres, et de là chez nous. Là je vous déposerai et installerai en paix vis-à-vis mon jardinier, qui est un sauvage, et sa femme, qui a neuf enfants, dont le plus vieux a neuf ans. Ne craignez rien, mandez-moi le
^ Yoyei la lettre de Rousseau datée de Calais, le 22 mai 1767.
A J..J. ROUSSKâU. 545
nom sous lequel je tous pourrai demander. Je tous préviens à mon abordage, de ma manière franche; mais croyez que surtout je ne veux pas vous blesser, je croirais faire un crime* Je vous honore; je respecte vos talents et vos intentions. La suite vous fera voir, si je puis, que je vous aime, et cela de la bonne manière qui n'attend ni ne prétend. Je vous ai écrit dernièrement ; vous n'avez sans doute pas reçu ma lettre ^ Adieu; permettez que je vous embrasse, et venez'.
Paris, 5 juin 1767.
Je vous envoie de nouveau Garçon', qui, comme je vous ai dit, est sûr à tous égards, et je désire bien que la matinée vous ait plu, ainsi que Tair. Si Ton vivait d*air, j'aurais plus de confiance, mais il y a du pain à Meudon, et quant à la parole de Dieu vous la trouvez dans tous les arbustes. Tâchez de vous reposer bien et comptez que vous êtes chez vous ; tout ce que j'oserais exiger, c'est que sitôt qu'on vous donnera quelque inquiétude , vous veuilliez bien me consulter.
Je vous salue de bon cœur, ainsi que ifnademoiselle Levasseur.
YI
9 juin 1767 .
1° Ne m'écrivez pas, mon cher maître, à moins que vous n'ayez quelque chose à me dire, car c'est ainsi qu'il faut faire ;
* La lettre précédente du 13 mai.
^ Rousseau y par la réponse qu'il fit a cette lettre, et qui est datée d'Amiens ^ le 2 juin 1767, acceptait rhospitalité que lui ofTrait Mirabeau à Fieury-sous- Bf6udon.
' Son secrétaire.
2^ Je vous envoie ci-joint ma dernière lettre à vous, adressée en Angleterre, qui vient de m'être renvoyée par M. Bontemps, qui me mande qu'il paraît certain que vous avez quitté ce pays-là ;
5° Un gros livre de plantes, qui je crois est le seul que j'aie; j'en saurais davantage s'il plaisait à Garçon de se lever ;
4° Souvenez-vous du Bignon dans vos prières, non comme de Invmi portunij mais comme du siège de votre empire, de vos malles, de votre herbier, etc., d'où vous ferez au dehors des excursions, sûr de trouver toujours ce séjour-là comme un pis-aller, et je vous prierai de ne m'écrire qu'à chaque sortie que vous ferez, ou quand il vous faudra quelques malles. Ville.
Paris, 10 juin 1767.
Oh bien! Griffonnez donc, si cela peut vous plaire ^ Je vous avais prié de ne point écrire* et vous pouviez d'autant mieux obtempérer à ma requête que vous ne m'avez rien écrit que vous ne m'eussiez dit et persuadé. La nature sait bien ce qu'elle fait dans les dégoûts qu'elle nous donne, et l'attitude sédentaire ne vaut rien du tout à votre santé. Ainsi, je vous le répète, n'écrivez pas. Pour moi, qui porte des lettres comme un pronier des prunes, je vous dirais :
1* Que vous croyez bien difficile d'obliger sans intérêt, puisque vous vous creusez la tête pour me trouver des motifs et vous rappeler un pauvre mot, entraîné, comme tout le reste, dans les flots mêlés de ma volubilité. Or donc, je vous
* Voyez, dans la Correspondance ^ la réponse de Rousseau i la lettre précédente. Cette réponse est du 9 juin.
déclare que depuis que vous m'avez dit le genre de tourment que vous donne la composition, que je conçois très-fort comme étant une suite du vrai génie, qui n'est jamais content de ce qu'il produit, et que vous avez ajouté à cela Taffir* mation du bonheur que vous offrent la liberté et vos rêveries, et un genre d'études analogues à Tun et à l'autre et qui les unit dans la contemplation des ouvrages de la nature ; depuis cette exposition, dis-je, je croirais vous faire tort de propos délibéré en vous excitant à écrire en quel sens que ce puisse être et ainsi je n'en ferai rien.
2° Que vous perdriez dans mon estime si vous continuiez à lâter et à dire : Mais, que veut-il donc de moi? Vous avez été nourri de mauvaise nourriture fréquemment, en fait de société, mais le désintéressement ne doit pas vous paraître une plante inconnue à tout autre qu'aux botanistes. D'ailleurs je ne vous offre rien que ce dont je ne fais rien et n'ai nullement affaire, et sans m'arrêter à cet excellent axiome : Vilis amicorum est annona bonis uhi quid deest. Je vous répète qu'il n'y a ici-bas jamais de don, que tout est prêt et échange, et que sachant dès longtemps que c'était vous mettre au supplice que d'exiger quelque chose de vous, j'ai résolu, avant de vous aborder, de ne vous jamais rien offrir, et, je vous le répète, je ne vous offre rien. Mais, direz-vous dans votre tête, il y a pourtant bien des gens qui ont besoin de logement, et si M. de M... en offrait à tous il nen aurait guère de reste; à quoi je réponds d'abord en niant la majeure. J'ai beaucoup logé de gens en ma vffe, et tant que j'ai eu de la place, mais je n'en connus aucun qui n'eût en cela d'autre objet que d'avoir la tête à couvert, et aucun qui m'en ait demandé en maison déserte pour y vivre de ses deniers sans se mêler de rien, sans remuer rien, etc. J'ajouterai après que pourtant il y a gens et gens, et que je suis payé plus qu'un autre pour penser et sentir que la célébrité à laquelle il ne se
trouve au fond d'autre objection à faire que : Cest tm homme singulier j mérite quelque chose.
3" A regard de Bignon, je vous répéterais : 4" Qu'il n'y a rien du tout à craindre, pas plus qu'au Congo, pour le fait du parlement, et quand j'afBrme la sûreté d'un homme confié à ma foi je puis être cru. 2^ Que c'est être chez vous, car puisque vous ne voulez ni faire bâtir ni acheter le toit d'un autre, je ne vois pas comment le mien ne vous conviendra pas autant que tout autre, d'autant que vous serez le maître d'en payer le loyer à mon fermier, qui dans le fait en est le vrai possesseur d'ici à dix-huit ans. 5^ Que c'est continuer à dérouter les curieux et à brouiller vos traces* autant et si peu qu'il vous plaira. 4** Que c'est un bien habité par de très-bonnes gens, tous à moi dévoués; que vous y serez mené et arrangé par ma ménagère qui les connaît à fond, ainsi que tout le pays. 5"* Que je n'envisage pas cela néanmoins comme un séjour fixe, car je pense même qu'avec Tâge, le rapprochement des secours casuels vous deviendrait nécessaire, n'eussiez-vous pas d'autres motifs. Mais il me semble que votre premier besoin à présent est un lieu de sûreté, un point de ralliement, un séjour dont vous soyez assuré, pour tàter bien tout autre établissement avant d'y consentir, et pour avoir, lors même que vous en prendrez un autre, la petite astuce de pouvoir TOUS dire à vous-même : Si je ne suis pas bien, je retourne à ma perche et je verrai de là
Voilà mes raisons, toujours en n insistant sur aucune aux dépens de vot^e libre arbitre, car je vous avertis que je vous passerai tout, hors le dégoût du raisonner, sur lequel il ne faut pas vous écouler, sauf à garder votre avis comme le meilleur. A l'égard de l'idée d'une nouvelle embarcation, et par conséquent d'un coup d'œil de rupture, en quittant mon donjon, misère I Ne vous en déplaise, je ne suis point un enfant gâté; je ne veux pas non plus vous traiter comme si
vous Tétiez. Eh! mon cher tissu d'homme au-dessus et audessous de rbomme, relisez la fable des Deux amis du Monomotapa; Tun accourait avec sa bourse, son épée, son esclave, l'autre ne présente qu'un mot : Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu. Le bon et excellent homme la Fontaine, qui, à l'inquiétude près, vous ressemblait beaucoup, ne vous déplaise, n'ose décider lequel des deux aimait le mieux. Mettez à côté de cette amitié votre délicatesse, et dites après si elle est digne de votre cœur. Mais, direz-vous, je ne suis point voire ami encore. Eh bien soit, je ne vous arrête point sur Tanathème de privation du don d'aimer que vous prononcez sur l'âge où l'on n'a plus le temps des longues expériences. Je vous dirai seulement, en supposant que ce que je vous offre soit quelque chose, que je vous fais acte et signal d'ami, que si votre cœur est^'de niveau, la main présente doit frapper franchement dans la main offerte. Ce n'est qu'aux autels que c'est pour jamais, partout ailleurs tout est de convention momentanée, et vous ne me blesserez pas même au moment où vous voudriez me blesser : volonté que je ne saurais vous supposer, car il y a bien loin en ce genre de l'acte à la volonté, et il faudrait vous supposer déchu, et je ne le saurais et vous croirais plutôt malade. Or, vous me devez la même justice et me croire beaucoup plus homme, c'est-àdire beaucoup plus simple et plus juste que ceux avec qui vous avez vécu. Voilà tout mon petit manifeste. Ci-joint une lettre que je reçois d'Amiens. Je ne comprends pas comment vous êtes en peine de n'avoir pas de nouvelles, car il ne doit pas y avoir longtemps que vos correspondants ont votre adresse. Ces dames devaient aller vous voir aujourd'hui, ma sœur s'est trouvée incommodée ; je ne vous envoie que notre amie, vous serez bien aise de causer avec elle, et elle certainement avec vous. Quant à moi, je veux commencer à ne vous pas gêner et que vous jouissiez de vos promenades, car
la vie n'est qu*unc enfilade de jours; c'est un larcin que de prendre des moments au passager, et nous sommes tous résidents en espérance et passagers de fait. Adieu, je vous embrasse. Vale.
Paris, 16 juin 1767.
Vous m* appelez patron; vous avez donc oublié ma première lettre*? S'il n'est ni roi, ni prince du sang, le patron d'un homme tel que vous est un sot, et Dieu merci je ne suis pas plus cette dernière chose que les deux premières, du moins dans le genre de la fatuité. Je suis votre ami, puisque les hommes m'ont inscrit le leur, et nul n'est plus homme que celui qui fait honneur à son siècle. Le Bignon ni moi ne changerons de place ni de volonté pour vous, au premier signal de votre part vous en disposerez toujours sans vous gêner, je vous assure. Quant au lieu où vous êtes, je désirerais de tout mon cœur qu'ils vous y trouvassent bien, et que vous pensassiez comme eux ' ; ma sauvegarde à moi est levée depuis samedi, jour où vous seriez parti si vous aviez été libre ; nous marchions entre les roseaux. Le chêne' vous met sous son ombre, c'est autre chose; mais vous êtes toujours le même, et l'intérêt que j'y prends n'a fait que croître.
* Mirabeaa répond ici à une leltre de Rousseau qui n'est psis connue.
^ Cette phrase est peu claire. Les personnes dont Mirabeau veut parler ne peuvent être, ce nous semble, que le prince de Conti, madame de Boufflers et madame de Luxembourg. On sait en effet que le prince s'occupait fort activement de Rousseau à ce moment-là,, et qu'il lui offrait un asile au château de Trye, où le philosophe ne tarda pas à aller s'établir.
' Allusion au prince de Conti.
A J.-J. ttOUSSËAU, 351
Celui qui vous porte ma lettre est à moi, c est le mari de ma gouvernante que vous avez vue; ainsi ce n'est pas un espion ni un imposteur. Adieu, mon ami, pas client; je vous honore et embrasse de tout mon cœur.
Paris, 18 juin 1767.
Adieu, excellent homme ^, votre simplicité m'a touché autant que vos rares talents m'avaient frappé. Je croirais vous faire tort en vous excitant à Témotion ; c'est un ressort chez vous prompt à la détente, et dont on n'a que trop abusé. De cette pensée a résulté le sang froid, plein de franchise, mais aussi d'égalité avec lequel je vous ai abordé et quitté, et auquel je n'ai failh manquer qu'une fois. De là cet étorincment intérieur chez vous, qui prolongeait quelques-uns de vos regards jusque dans mon âme, pour y trouver la conciliation des contraires, avec le flambeau d'une intelligence encore entièrement neuve sur la science de l'empire sur soimême. C'est néanmoins cet empire et celui de la raison que les gens de bien qui voudront user de vous en conscience, doivent sans cesse interroger chez vous. Dne âme forte et élevée était sortie des* mains du créateur pourvue de toutes ses facultés*; la première de ces facultés, qui sort de sa coque, est la sensibilité. L'usage de celle-ci est si doux, ses abus mêmes, et jusqu'à ses mécomptes, sont si piquants, qu'on s'accoutume à l'exercer seule, et de même qu'un bras tenu constamment en écharpe s'engourdit et devient nul, ainsi la raison, la force, la justice plénière, la charité bien ordonnée
* Rousseau allait partir pour Trye*
et autres facultés si nécessaires à la plénitude de notre être et à ja maturité de notre âge, demeurent engourdies et. sans essor. Ainsi Thomme devient une image vivante à la fois et masquée de son créateur ; ainsi le plus rare génie se trouve accompagné de la plus fragile pusillanimité. De là ces axiomes si répétés et si peu crus de ceux qui ont obtenu de pouvoir tenir tète à Torage : cela est plus fort que moi, je suis incapable; je n'ai plus de tête, etc.. Ce que je vous en dis en passant ici n*est pas pour vous inquiéter ni vous convaincre, c'est uniquement pour vous donner la carte de ma conduite. Si tous les hommes méritaient un abord de réflexion, ou, pour mieux dire, si je méritais moi de vivre à toute heure en présence de mon devoir, je les aborderais tous avec intention de uélre avec eux que ce qu'il leur est bon que je sois, le tout sans fausseté. J'ai jugé qu'il vous fallait du calme et de la cordialité sans émotion, voilà le chiffre de mon allure, et pourtant vous m'avez vu tel que je suis.
Maintenant, il faut pourtant que vous me connaissiez un peu mieux, et que vous jugiez plus sûrement mon existence. En conséquence, je vous demande, au nom de l'amitié que vous m'avez promise, j'ose exiger, dis-je, le sacrifice de la lecture de mon dernier ouvrage que voici. Ceci n'est nullement un piège. Je ne prétends point échauffer votre génie, mais votre bonté me fit pitié pour qoi-méme quand vous m'offrîtes hier de plein gré de m'aider pour notre travail de quelques détails de botanique. Ce n'est point de voir le citoyen de Genève ramper parmi le serpolet et la guimauve qui m'a étonné ; ce qui le ferait croire frappé comme Nabuchodonosor au vulgaire peut le faire trouver sage à qui sait que rien n'est grand ni petit dans la nature. En un mot, je ne m'en dédis point, le travail sédentaire ne vous est pas bon ; mais sans vouloir engager en rien ni vous ni vos rêve-
ries, je veux que vous connaissiez^ par un aperçu du moins, moi et la science qui m'occupe. Chacun a sa conscience ; je ne me connaissais aucun talent. L'applaudissement général sur mon premier ouvrage, sans me persuader de sa justesse, ou pour mieux dire parce qu'il ne m'en persuada pas, me parut une vocation marquée. J'ai constamment étudié et travaillé depuis, et, persuadé que le bon emploi de notre talent est le pacte immuable et étemel de notre existence, je ne cesserai point; mais je veux que vous voyiez à quoi je remploie, et que vous n'emportiez pas de moi l'idée d'un homme qui s'est assis sur sa première et par conséquent sur sa plus commode idée de la bienfaisance et qui s'en tient à semer et recueillir. Vainement, me diriez-vous que vous croyez tout et ne voulez rien voir, je répète que j'exige pour tout le bien que j'aurais voulu vous &ire que vous ayez la patience de me lire jusques au bout, je le demande et je m'en fie à votre foi. Adieu, excellent homme, emportez mon livre de plantes, il sera plus heureux que moi. Songez que jusques aux temps tranquilles ce pays-ci doit être votre centre de réunion. Ne recevez point de terreurs, laissez dire ceux qui y croient ; c'est un prix de plus à leur bonne volonté, mais n'en tâtez plus, ceux qui vous saisiraient et vous interrogeraient ne feraient-ils pas une bonne figure aux yeux des nations? Votre conscience vous le dit, c'est en fuyant et quand on vous verra par le dos qu'on vous appellera sot et incompatible. Ceci me rappelle la tin d'une de mes phrases dans la Philosophie rurale : Et verseront des torrents de lumière §ur les repaires même de ces blasphémateurs; c'est ainsi que je répondais aux imputations sur la Théorie de VimpOt. Vous avez renoncé à rester ; soit, mais vous ne pouvez renoncer à être homme et faire tomber Je scandale. Demeurez donc, souvenez-vous quelquefois de cette maison que vous quittez. C'est sur l'escalier qui descend du salon à la terrasse que M. de F... me 11/ 23
dit ces mots : Mon pauvre compatriote ne se serait jamais dépris de vous.,.j qui firent éclore Tidée de vous écrire; c'est sur ce bureau noir que cette première lettre le fut. Ce lieu exercera souvent les jambes de mou héros de frère dont je vous ai parlé ; c'est là que vous verrez Thomme simple, brisé de services rendus et méconnus, de connaissance des hommes, pétri de simplicité intérieure et de grandeur de proportion. Si les circonstances nous permettaient de l'habiter toujours, la petite maison serait-elle vide pour vous et mademoiselle Levasseur? Quant auBignon, il sera toujours à sa place solitaire et champêtre et moi à la mienne, ou si j'en bouge in ogni modOy ce ne sera , j'espère, que pour être mieux, car l'homme moral peut toujours se perfectionner, et je ne jurerais pas que le vieillir ne fût perfectionnement. Adieu, combien ceci est déjà longl mais je vous parle du cœur, qui est bavard de sa nature. Ma méthode à moi n'est pas de mettre la sensibilité à l'avant-garde, elle n'y est que * trop portée de sa nature et elle marche trop à la houzarde ; je la tiens au corps de réserve tant que je puis, c'est alors qu'elle donne de l'activité à tout le reste : mauvais guide, mais bon suivant. Adieu, je vous embrasse de tout mon
cœur^
2 juillet 1767.
Je commençais à craindre, mon cher monsieur, non que vous m'eussiez oublié, car je compte plus que cela sur vos paroles, mais qu'on ne vous eût de nouveau jeté dans les craintes et l'inquiétude d'esprit. Je suis ravi d'apprendre que
* Dans la réponse qu'U fit à cette lettre (19 juin 1767), Rousseau prend congé de Mirabeau, et le remercie, en quittant Fleury, de l'hospitalité dent il y a joui.
vous soyez tranquille ^ Je ne sais pourquoi j'ai une sorte de satisfaction que vous ayez la clef de ma grille *, et je ne veux pas que vous me la renvoyiez. On dit aux enfanls qui font leur premier acte public : Regardez les têtes d*hommes comme des choux. Si cette leçon, dont mes souvenirs seuls me paraissent avoir profité, pouvait passer dans la tête de M. Renou, et que tout herborisant à travers les choux mouvants il voulût être libre au milieu d*eux comme au milieu de carottes immobiles, il me parait qu'il en serait tout à coup bien aise et qu'un jour il pourrait faire afficher que chacun de ceux qui ne le croient pas un fripon eussent à lui envoyer une clef de sa maison. Il en aurait bientôt plus que M. Josselin n'a de fouets et de férules à sa ceinture, et la mienne serait la doyenne, et il entrerait un jour tout à coup dans mon jardin. On lui dirait : Bonjour M. Jacques ^ et le maître l'embrasserait, et puis ils se mettraient à causer comme deux hommes qui n'ont jamais rien eu en propre et dont Tun a sué toute sa vie au métier de la surintendance des propriétés, et l'autre à repousser les émanations gauches d'icelles qui voulaient arriver à lui malgré lui. Ce monde-ci n'est qu'une œuvre comiquCy ne nous avisons jamais d'y prendre rien au sérieux que nos devoirs.
La langue économique est un nouvel alphabet, et il est impossible d^y lire de suite au premier coup d'œil. Vous seriez bientôt fort au delà de nous si vous n'aviez abdiqué toute contention d'esprit ; mais mon dessein n'a pas été de vous y induire, seulement de vous faire voir quel était l'ordre, quelle était la scène de mes travaux.
Madame de Pailly vous honore et vous remercie; elle voulait fourrer ici un petit billet, mais c'est une paresseuse. Son
* Voyez U lettre de Rousseau à Mirabeau, datée de Trye, le 24 juin 1767.
* Rousseau, par inadvertance, ayait emporté à Trye la clef du parc de Fleury.
esprit, aussi foncièrement original que s'il fût sorti de vos montagnes, vous plairait à l'user, et autant par écrit que par • conversation, car tout y est vie et vérité.
Adieu. M. Garçon, qui vous remercie et vous assure de son respect, ramassera vos feuilles la semaine prochaine que nous irons à Fleury, et les enverra au retour à M. Coindet, et moi je vous aime et honore et embrasse de tout mon cœur. La petite comtesse dit son mot.
Paris, 8 juillet 1767.
J'ai répondu, mon cher digne homme, à votre lettre du 24 juin sitôt que je l'eus reçue. Jusque-là je ne vous avais point écrit pour ne vous pas reforcer et parce que je ne savais pas votre adresse. L*engouement des hommes, et leurs hauts et bas, vous ont accoutumé à l'inquiétude et tourmenté Tesprit sur leur délicatesse ; mais avec moi il ne s^agit que de m'en croire sur ma parole. Je vous ai dit que j'étais tel un jour que l'autre, du moins pour autrui ; que ma main gauche pouvait bien blesser ma main droite par maladresse, mais que pour cela elles ne se voulaient point de mal et ne se boudaient jamais : voilà pour le commun. Je vous ai dit pour vous en sus que je vous aimais, estimais et honorais. Je vous répète que, quand je vous ai embrassé, j'ai toujours senti que je pressais contre mon cœur un cœur digne de le connaître, sans fausseté, sans fiel, sans bassesse et sans cupidité. Je vous défie après cela de me blesser. Otez-vous pour jamais ce souci de la tête, et ne songez pas plus aux méthodes qu'il faut avec moi qu'à apprendre le rituel du Vatican pour le moment ou vous serez pape. De ma part, trouvez bon que ma propre conscience me rassure contre votre délicatesse.
J'ai jadis imprimé : « Adam ubi esî fit cacher notre premier père ; un jour plus tôt, ces mots l'eussent fait accourir. » Adieu, mon digne ami. Si je ne vous demande pas des nouvelles de votre établissement, ou, pour mieux dire, de votre contentement, ce n'est pas que je ne m'y intéresse; mais je ne veux vous faire écrire que ce que vous voudrez. Adieu; nos dames vous disent bonjour, et je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, 18 juUletl70T.
Je ne sais, mon digne ami, si l'on n'aura pas dévoyé mes deux lettres; mais, voyant arriver ma clef sans un mot de billet, j*en ai quelque doute. Quoi qu'il en soit, je me vois obligé de vous faire passer un livre qu'on m'a opiniâtrement laissé pour vous ^ J'ai eu beau dire que vous ne vouliez point lire, etc., on a persisté, et je suis obligé de m'acquitter. Cela sprt de notre école, voilà tout. Garçon, qui vous salue, n'a trouvé nul cahier ni dans sa chambre ni dans la vôtre : vous aurez tout emporté. Je salue, s'il vous plaît, mademoiselle Levasseur, et vous embrasse de tout mon cœur *•
* Ordre naturel et essentiel des sciences politiques (1767, in-4<*), par Mercier de La Rivière, ancien intendant de la Martinique.
* Rousseau fit à ce billet une réponse assez étendue qui se trouye dans la Correspondance^ 4 la date du 26 UiIUet 1767, et dans laquelle il combat fortement le système du despotisme légale développé dans l'ouvrage que Mirabeau lui avait envoyé.
558 LETTRES DE MTRâBEâU
SainUMaor, 30 juillet 1767.
Je VOUS rends grâces, mon cher et digne ami, de l'ouverture de votre cœur et de votre tête. Je n'aime pas à disputer non plus; Tabondance d'idées m'ctoufTe alors, Timpatience me grille, l'ardeur m'enroue, et Ton dirait que mes gros yeux veulent aveugler le contendant. Cependant cela m' arrive; on me le pardonne, ou, pour mieux dire, on sait bien que c'est de ma part une marque d'estime et d'amitié; mais il ne saurait être question de cela entre nous, et je trouve que la résignation étant l'acte de sagesse et de devoir le plus nécessaire et le plus clair, toute étude qui tend à nous montrer la nécessité des choses dans son vrai jour est l'usage juste de la raison humaine dans son loisir. Voilà dans quel sens j'oserai, malgré vos défenses, suivre avec vous les discussions que vous me présentez. Quoique les principes de ma science ne soient point à moi; que j'eusse près de quarante ans quand je les ai adoptés, et qu'il me fallût pour cela faire sauter à mon amour-propre la barrière du désaveu de l'ouvrage auquel je dois ma célébrité et mon nom public ; courber le front sous la main crochue de l'homme le plus antipathique à ma chère et natale exubérance, le plus aigre aux disputes, le plus implacable à la résistance, le plus armé de sarcasmes et de dédain (car, ainsi que toutes les âmes droites, le succès depuis l'a bien civilisé); quoique je n'aie cru céder qu'à la vénérable et irrésistible évidence au service de laquelle j'ai consacré huit années depuis, autant que ma santé a pu me le permettre, cependant il s'en faut bien que je vienne, à vous avec les certitudes du fanatisme et de l'orgueil. Quoique vous me paraissiez nager encore dans l'océan
d'incertitudes dont je suis fort aise de m'étre sauvé, toutefois, comme je sens que la vérité nécessaire aux hommes doit leur être accordée un jour ou Tautre, si vous me démontrez que ce que j*ai regardé comme une relâche assurée n'est qu'une anse exposée à tous les orages et à Tincertitude des vents, je vous en aurai obhgation. Essayons donc petit à petit de vérifier la chose. •
Je ne vous ai envoyé le livre de M. de La Rivière que parce que c'était une commission. II est singulier de dire que cet ouvrage, fait pour intéresser et rapprocher les esprits négligents et effrayés de l'étude des principes, est cependant dans un autre sens trop fort pour vous. Il jette le but du gouvernement trop loin de vos idées libres, et, comme toutes les idées sont en vous des sentiments, il vous faut un tout autre régime. Quant à cet ouvrage, puisque vous l'avez ouvert, je n'ai qu'une chose juste et obUgatoire à vous demander : c'est de lire tout l'ouvrage ou d'oublier ce que vous en avez lu.
Vous n'entendez pas notre évidence, et pour cela vous nous soupçonnez d'esprit systématique et de rêver comme le bon abbé de Saint-Pierre ; vous croyez que nous poursuivons la perfectibilité de l'esprit humain et voulons étendre ses limites. Bien loin de là, nous voulons uniquement le ramener au simple, aux premières notions de la nature et de l'instinct. Toutes nos lois se résument à nous conformer aux lois de la nature quant à l'ordonnance de nos travaux, et à Tévidence du droit de propriété quant à la jouissance de leurs fruits.
Cette évidence, dites-vous, disparait au milieu des combinaisons, des applications et des exceptions des gouvernements particuliers. Nous en convenons et nous démontrons que toute législation humaine n'a été qu'institution d'un désordre légal excitée par l'intérêt particulier et prétextée 4c
rintérêt public, et que tous les législateurs exposés à la vénération de rhistoire n*ont été que des fripiers politiques qui n'ont jamais su reprendre les choses à leur racine. Cette racine se trouve dans l'ordre naturel; mais la connaissance de Tordre naturel n'a pu être réduite en science, afin qu'elle demeurât et fût ferme contre toutes les fausses sciences produites par l'entendement humain, dérouté pour avoir voulu méconnaître sa nourrice. Elle n'y a pu être réduite qu'au moment de la découverte d'une vérité la plus simple du monde : c'est que tout marche ici-bas par eicédant de produit que notre maître ^ a appelé produit net.
Oui, monsieur, ce n'est pas à vous, à un homme simple et grand, que je craindrai de dire que la découverte du produit net^ due au vénérable Confucius de l'Europe, changera un jour la face de l'univers. Cette vérité était si peu connue, que M. de Vauban, grand, excellent, modeste et laborieux citoyen qui a tant travaillé sur ces matières, établissait de nos jours une recette du fisc égale sur les produits, que la dîme sacerdotale le fut ainsi de tous les temps. Quant à nos ricaneurs politiques qui glanent aujourd'hui sur nous pour nous attaquer avec nos propres armes, qui sont fiers d'avoir tout ambigué, tout indiqué, discuté, réglementé, d'avoir réduit l'art social au bourdonnement, avant-coureur du combat, entre les deux parties d'un essaim qui a deux chefs, ils prétendraient que nos principes étaient connus de leurs apôtres, et, bien entendu, nous conduiraient aux mêmes résultats. C'est pour ces frelons qu'est fait l'essai de nos rayons politiques. Tous leurs travaux sont stériles; tops leurs réduits souterrains. Les nôtres sont au grand jour, et le miel distributif des subsistances en doit découler à grands flots.
Non-seulement notre maître à tous a découvert que du pro-
^ Quesnay, fondateur et chef de la secte des Économistes.
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duit total de la culture une portion était restituable à la terre sans en rien retenir, sous peine d'extinction du tout, et que toute la partie de la société qui n'est pas employée à la culture ne subsistait que sur l'excédant du produit de Tannée, par delà le montant de ce que l'année précédente en avait confié à la terre; mais il n'a pas eu de repos jusqu'à ce qu'il ait pu figurer aux yeux cette grande vérité et la marche de la distribution des subsistances.
C'est ce qu'il a fait dans le Tableau économique que vous avez sous les yeux à la tête de mes éléments. Vous y voyez, selon une donnée quelconque, la société divisée en trois parties réelles, réunies par le concours des dépenses et des travaux, pour prendre part à la distribution des subsistances et opérer par leur consommation la reproduction des mêmes subsistances. Vous voyez la classe productive avec ses avances qui, selon la donnée que présente le tableau, rendent cent pour cent d'excédant ou de produit net. Ce produit neiy remis aux mains des propriétaires et n'appelant revenu^ nourrit par sa distribution tout l'excédant de la société qui n'est point outil de production, et, selon que cette distribution est plus ou moins accélérée, plus ou moins conforme aux règles de l'ordre naturel, elle opère à son terme, qui est la consomma" tion de tous les produits, une plus ou moins abondante re« production.
Tout l'avantage physique et moral des sociétés se résume de la sorte en un point, un accroissement de produit net; tout attentat contre la société se détermine par ce fait, diminution du produit net. C'est sur les deux plateaux de cette balance que vous pouvez asseoir et peser les lois, les mœurs, les usages, les vices et les vertus. Tout se calcule par ce tableau. Tout ce qui fait décroître votre cent pour cent détériore la société'; tout ce qui l'augmente ajoute à sa prospérité.
D'après cet aperçu, donnez-vous la peine de lire et de suivre la série de principes établis dans les six premiers chapitres des Éléments, de parcourir les conséquences qui en dérivent dans les cinq derniers. Je ne prétends pas îjfesurément qu'ils vous apprennent rien; mais je me crois en droit de demander, comme une justice, que vous décidiez s'il est vrai qu'ils réduisent et joignent en un seul et même faisceau toutes les questions ci-devant éparpillées et jetées à bâtons rompus dans les têtes par tant et tant de nageurs politiques, ou si l'adhérence des conséquences avec les principes, et de principes en principes à cette racine sociale, le produit nety est un rêve systématique de notre imagination?
Ce pas fait, et en vous supposant instruit et persuadé, vous nous renvoyez à l'aveuglement des passions humaines toujours obéies, quoique contradictoires à l'intérêt visible et notoire. C'est une difficulté simple, et que vous ne devez pas supposer nous avoir échappé. Aussi, si Ton nous accuse d'avoir espéré et prêché comme possible la perfection humaine individuelle et absolue, on nous calomnie. Je ne m'arrêterai point à vous dire que, quoique tout ce qui passe sur le pont Neuf soit agité de bien des passions aveugles, divergentes, toutes ces passions néanmoins concourent au même point, qui est de passer sur le pont, au lieu de se jeter à l'eau ; que si quelqu'un était assez aveugle pour prendre ce dernier parti, fût-il roi ou despote arbitraire, on l'enfermerait aussitôt ; que le video meliora proboque^ détériora sequorj est purement un jeu de l'esprit et non un axiome senti. L'homme voit la sagesse comme la mort dans le lointain nécessaire et convenu, video, mais l'attrait du moment l'entraîne, et c'est le meliora de Tinstant déterminant. Tout cela ne serait que discussion métaphysique. Nous avons senti l'inconvénient tout comme vous, et, pour appuyer notre évidence de la force irrésistible de l'opinion, nous avons ipvo-
que, pour base nécessaire de notre législation permanente, Yinstruction générale et continuelle.
Oui, monsieur, il est aisé de sentir que ce concours général, qui va chercher le pont pour traverser la rivière, n'est dû qu'au jour qui éclaire les objets; que dans la nuit le plus grand nombre courrait risque de s'égarer, et c'est cette nuit de Yignorance des lois essentielles de l'ordre naturel que nous cherchons à bannir par tous nos travaux. Ce sont les fausses lueurs de la science recherchée et des législations humaines que nous attaquons par tous les côtés, et que nous voulons tenir écartées à jamais par l'instruction continuelle et par un cours de démonstrations aussi simples que le sont celles qui dérivent de la connaissance, de l'usage et de l'application du Tableau économique.
Une fois qu'un peuple sera instruit et imbu dès le berceau de la divinité de cette loi sacrée, la propriété^ de son influence sur la prospérité générale et individuelle de l'humanité, chez ce peuple, dis-je, nous ne craindrons plus que les passions personnelles des dépositaires de l'autorité tutélaire et conservatrice des sociétés attentent aux lois naturelles etfondamen taies des sociétés. Nous savons trop que ceux qui paraissent les maîtres des humains sont plus que tous autres esclaves des bienséances d'opinion ; que le plus puissant roi de l'Europe serait mis au lit malgré lui s'il demandait tout à coup la chaussure ou la coiffure de son bisaïeul et voulait sortir avec cet attirail; que les Caligula, les Tibère et les Néron étaient des enfants de leur époque et des fruits naturels de la couche sur laquelle ils furent semés et réchauffés ; que les plus grands excès des gouvernements arbitraires ne sont ainsi que les moindres, de même aussi que le sac d'une ville prise d'assaut n'est que l'effet d'une association pour partager les fruits de Tinjustice.
Vous demandez une forme de gouvernement qui mette la
loi au-dessus de Vhomme; mais elle y est. L'homme, ainsi que tout le reste de la création, est assujetti et englobé dans les lois essentielles de Tordre naturel; il peut les enfreindre quant au petit cercle relatif à la subsistance et à la multiplia cation de son espèce, mais il ne le peut que sous peine de souffrance et de mort. Il ne s*agit donc que d'un gouvernement qui montre la loi à Thomme et qui la lui fasse observer. Or, après avoir bien cherché, nous n'avons trouvé que Tévidence de Tordre naturel. Sa démonstration se fera par un cours de principes simples, à la portée de tous, et Tinstitution conservatrice de ce dépôt sacré sera Tinstruction continuelle.
Vous n'entendez point nos lois ; nous n'en avons d'autres que la propriété personnelle, mobilière et foncière, d'où dérivent toutes les libertés possibles qui ne nuisent point à la propriété d'autrui. C'est de la connaissance de cette loi générale et applicable à tous les cas quelconques que dérive notre despotisme légal qui vous effraye, et qui ne doit pas pourtant vous étonner davantage que le despotisme du calcul, qui depuis qu'il est reçu décide tous les comptes faits et à faire. Toute erreur de ce genre ne pourrait être décidée et finie qu'à coups de bâton. Le chiffre arrive, décide le cas despotiquement et sans appel, car, dites-moi, quelles sont les contreforces de V addition et de la soustraction? En cet état ce n'est pas la peine de disputer sur Tespèce de la main dépositaire de l'autorité et chargée d'exercer ce despotisme légal. Vous redoutez Tautorité d'un seul comme plus susceptible de dégénérer en arbitraire. Nous croyons le concours de plusieurs plus susceptible d'association d'intérêts particuliers contre le despotisme légal ; mais il est à considérer qu'un seul ne saurait résoudre et exercer son autorité sans le concours de plusieurs; que plusieurs ne sauraient agir sans choisir et déléguer un seul ; que sitôt que Tordre naturel et ses lois
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essentielles seront généralement connues cl enseignées, elles seules seront despotes, et le consentement do tous veillera à leur exécution. Tout digne économiste n*atlaquc aucune des autorités qu'il trouve établies, mais il les soumet toutes à Tordre naturel, parce que Dieu et la nature Font ainsi voulu. J'attends pour reconnaître une puissance humaine législatrice de trouver un souverain, un sénat ou une nation qui puisse changer la saison de semer et de recueillir, alors j'accorderai que de cette pleine puissance découle celle de distribuer les subsistances. Mais, comme il m'est démontre par nos principes qu'il n'est institution sociale quelconque qui n'influe, soit en bien soit en mal, sur la distribution, la consommation et la reproduction des subsistances, je ne puis accorder le droit de législation qu'à la puissance qui ordonne à la sève d*'agir ou de surseoir, et je crois qu'il n'appartient ' aux hommes que d'étudier et de connaître les lois immuables une fois données et prescrites à la nature par cette puissance, de les observer et de les faire observer ; tel est le nec plus ultra de toute puissance humaine.
Je n'entends pas bien renonciation que vous me faites de vos difficultés sur nos principes de population ; je les crois néanmoins très-essentielles à débattre, car si c*est ce que je pense, cette discussion est la clef et le nœud de toute la science économique. J'imagine que vous êtes dans les mêmes idées à cet égard que j'avais lorsque j'ai écrit mon Traité sur cette matière, qui fit tant de bruit alors. J'avais pris mes premières et uniques notions à cet égard dans YEssai sur la nature du Commerce de M. Canlillon, que j'avais depuis seize ans en manuscrit. Cet auteur, beau génie d'ailleurs à bien des égards, élevé dans le commerce, n'avait fait par ses spéculations et ses recherches que perfectionner l'erreur éclose dans le dernier siècle, qui regarde le commerce comme prin* cipe de richesse. En conséquence, j'avais, comme lui et tant
d'aulres, conclu, d'après la visibilité de la chose, que, puisque ma main mise devant mon œil me cache le soleil, ma main est plus grande que le soleil. J'avais, dis-je, raisonné ainsi : Les richesses sont les fruits de la terre à Tusage de l'homme; le travail de l'homme a seul le don de les multiplier. Ainsi plus il y aura d'hommes, plus il y aura de travail ; plus il y aura de travail, plus il y aura de richesses. La voie de prospérité donc est : 1** De multiplier les hommes ; 2° par ces hommes, le travail productif; 3*" par ce travail, les richesses. En cet état je me trouvais invulnérable, et je papillotais à mon aise la décoration de mon édiGce politique, des mariages, des lois somptuaires, que sais-je. Jamais Goliath n'alla au combat avec tant de confiance que j'en eus pour aller chercher uni homme qu'on m'apprit avoir emmargé sur mon livre ces audacieuses paroles : L enfant a tété de mauvais lait; la force de son tempérament le redresse souvent dans les résultats^ mais il n entend rie», aux principes. Mon critique ne me marchanda pas, et me dit tout net que j'avais mis la charrue avant les bœufs et que Cantillon, comme instituteur poUtique, n'était qu'un sot. Ce blasphème me fit regarder celui qui le proférait comme un fou, mais faisant réQexion qu'en toute dispute l'opinion respective marche d'ordinaire par représailles, je me retins, rompis la conversation, et, pour mon bonheur, je revins le soir questionner à tète reposée. Ce fut alors qu'on fendit le crâne à Goliath. Mon homme me pria de faire aux. hommes le même honneur qu'on fait à des moutons, puisque qui veut augmenter son troupeau commence par augmenter ses pâturages. Je lui répondis que le mouton était cause seconde dans l'abondance, au lieu que l'homme était cause première dans la création des fruits. Il se mit à rire et me pria de me mieux expliquer et de lui dire si Fhomme arrivant sur la terre avait apporté du pain dans sa poche pour vivre jut^ques au temps où la terre préparée, semée^
couverte de moissons mûries, coupées, battues, etc., pût le nourrir. J'étais pris ; il fallait ou supposer que Thomme avait léché dix-huit mois sa patte, comme Tours Thiver dans sa tanière, ou avouer que ce créateur des fruits en avait trouvé en arrivant qu'il n'avait point cernés. Il me pria alors de vouloir bien faire participer toute la population subséquente au même avantage, parce que également cela ne pouvait être autrement. La présomption une fois déroutée dans un sot cause la confusion et la haine; dans une âme honnête, elle opère la reconnaissance et la docilité. Ce fut mon cas. Je priai mon maître de s'expliquer et de m'instruire, car j'étais un pauvre jouvenceau de quarante-deux ans, et il n'avait point encore alors fait son Tableau économique. Ce fut même un bonheur pour moi, car sentant son utilité et sa nécessité comme la Genèse dit que Dieu vit la beauté de ses ouvrages, il m*y aurait renvoyé, et m'aurait rebuté, attendu que ma nature est fort antipathique à l'application mécanique que demandent les calculs. Il fallut donc qu'il m'expliquât son système, ou pour mieux dire celui de la nature, comment les premiers hommes, soit pasteurs, soit chasseurs, etc., avaient vécu des produits spontanés de la nature ; comment la population des nations qui n'ont point cultivé est encore toujours la même sans s'accroitre, et leur habitation errante pour ravir les produits successifs ; comment l'industrie de la cultivation a rendu les nations sédentaires; comment l'accroissement des produits ne peut provenir que de leur qualité de richesse ; leur qualité de richesse que de leur valeur d'échange ; leur valeur d'échange que de la consommation de ces produits; comment c'est donc la consommation des produits actuels qui est la source des plus grands produits à venir, base nécessaire d'un surcroit de population. En général, il ne faut pas m'en dire beaucoup pour me mettre sur la voie, à plus forte raison quand je vous fais ici mon histoire je ne pré-
iends pas vous présenter un cours d'instruction que vous avez d'ailleurs sous les yeux appuyé de toutes ses démonstrations. Voilà, monsieur, nos principes de population. De ces vérités radicales, de ce tronc de Tarbre social sortent tous les embranchements que la Philosophie rurale ramène à leur tige. S'il nous en échappe quelqu'un, voyez vous-même, non pas avec ce génie sublime qui s'irritant des entraves du désordre légal lui préférerait avec raison l'instinct solitaire des brutes et verrait avec justesse que Thomme législateur n'a jamais abouti qu'à asservir Tbomme et empirer Tétat de l'humanité, mais avec cette équité douce et modeste de votre âme droite et de vos mœurs qui ne se préfère à personne qu*à l'usurpateur ou violent ou frauduleux; qui défère à tout, hors à Finsolence; qui pousse la modération jusqu'à Textrême; qui semble n'oser m'appeler son ami que par circonlocution. Et c'est là cet homme qu'on disait farouche et orgueilleux I
0 mon digne ami, je vous ai dit que je croyais que c'était abuser de vous que d'interroger votre sensibilité; mais votre cœur est trop riche pour n'en avoir que d'une espèce. Celle que je réclame ici est douce, tranquille, satisfaisante ; elle correspond à l'âme, l'imbibe, en reçoit sa direction et son emploi, ne l'ébranlé point et ne lui échappe jamais. S'il est possible que vous rencontriez sous vos pas la voie d'être utile au bonheur général de l'humanité et de vos frères, pensezvous pouvoir vous en détourner, vous et l'emploi de vos facultés? Votre tête est mourante, dites-vous, et vous le dites de la voix du cygne, et vos derniers accents sont, comme les premiers, dus à l'acquit de vos devoirs. Vous rappelez votre état et vos malheurs, mais vous étiez arien dans les flots et vous pouvez être arien sauvé du naufrage. La science économique n'attaque rien que les abus physiques et ne veut régner que par le concours de ceux mêmes qui résistent à ses lois; elle est vouée, autorisée du moins à l'instruction, et ne con-
liait pas d'au Ire manière de gouverner les hommes, n'en connaîtra jamais d'autre, respectera toutes les puissances, et n'attaque que ces trames civiles appelées privilèges et contrepoids. Or, dans une telle carrière où sont les risques, où peuvent èhe les malheurs? C'en est un, dira-t-on, que de prêcher aux échos et aux sourds ; peut-être, mais la science nous apprend qu'il est une saison pour semer, une autre pour recueillir. En tout, fût-ce l'emploi de la mouche du coche, je ne la trouve ridicule qu'alors qu'elle s'attribue le succès des efforts pour gravir, car jusque-là elle avait fait son devoir et de son mieux 1 C'est d'après ces raisons et ces senlimenls que je ne crains pas d'abuser en vous envoyant les six premiers volumes des Éphémérides; c'est un recueil qui parait chaque mois et qui discute par les détails nos principes et nos résultais. La lecture de ces petits traités à parties brisées n'est point fatigante. Vous y verrez des bribes de votre ami; enfui vous nous lirez et nous jugerez.
Je ne vous demande point du travail, c'est de la lecture ; je n'exige pas la conviction, mais Texamen. Osez-vous dire tout de bon ce mot échappé : On ne se convertit point sincèrement à mon âge? Quoi! à tout âge la vérité n'est point vérité? Il est bien question de se convertir. Je vous l'ai dit, vous êtes et fûtes de tout temps plus qu'à mi-chemin ; vous avez senti le vide et le faux de toutes le$ institutions humaines ; vous vous êtes irrité contre ce monceau de prestiges sous l'empire duquel en effet tout est ; toute invention, tout ce qui nous semblait perfection étant viciation ou moyen de viciation. S'il est vrai que d'autres aient trouvé le nœud de la chose, ce n'est pas une âme comme la vôtre qui enviera à Colomb d'avoir découvert le nouveau monde. En cela j'en réponds, et je puis en juger par moi. Au premier instant de mon instruction, je pouvais me retourner et désavouer mon maitre, avec d'autant plus de facilité que sa haute visée,