II
dédaigneuse des denii-succès, Tcrsail comme le soleil la lumière gratuite sans réclamation ni prétention de droit d*aubainc. Je pouvais revenir d'autant phis imperceptiblement que malgré les désaveux et les rétractations les plus authentiques, le grand nombre ne s'en est pas aperçu, et cite encore mon premier ouvrage comme autorité; mais je crois toute justice quelconque une modification du grand culte, et c'est refuser Tadoration à la majesté divine et la reconnaissance à Tauteur de tous les biens que de refuser à qui que ce puisse être une partie de ce qui lui est dû. Plus mon maître se cachait sous sa doctrine, plus je m'empressais de le désigner, plus je lui envoyais ceux que la chaleur fraternelle de mes écrits m'avait conciliés. J'ai à cet égard donné le ton à tous les économistes qui l'eussent bien pris sans moi, car pour être économiste véritable il faut être honnête homme ou le devenir. C'est à ce titre que vous Têtes, mon digne ami, et cela sans vous convertir. Nous n'avons qu'un seul et même but, qui est le bonheur de l'humanité ; .il ne s'agit que d'en éclairer la voie. Si je vous disais de la chercher, vous auriez raison de vous refuser à un travail immense et qui ne peut être solitaire; si je vous disais de juger la nôtre, vous auriez raison de me dire que c'est tout un et que mieux vaut rêver que juger et commenter les rêves d'autrui. Mais il s'agit de nos principes; vous les avez dans les mains, suivez-les tant que cela vous ira, et quant aux résultats regardez-les comme amusement, et non comme étant faits pour vous rien apprendre. Mais, nion Dieu, pardon, excellent homme, de l'énorme lettre que je vous envoie ; pardon d'un griffonnage horrible auquel ma plume et mon papier se sont également refusés; aimeriez-vous mieux que je vous envoyasse ma lettre en copie? Comparez le fond de votre solitude au tiraillement de la vie que je mène, et au lieu d'analhématiser ma prolixité regardez-la comme une suite de l'intérêt que je prends à la
matière et à celui avec qui je la traite. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.
L'auteur des Éphémérides, qui par parenthèse est un digne et excellent économiste, a voulu, mon cher, qu'avant devons faire passer son recueil j'obtempérasse à votre désir de ne pas être assommé de lecture, et que je vous fisse passer seulement ce petit traité qui est extrait d'un des volumes des EphémérideSj en vous priant de vouloir bien m'en mander votre avis.
Paris, 6 aoûl 1767.
J'ai répondu, et longuement répondu, à votre lettre, mon cher et digne ami et maître, et je vous ai envoyé ma lettre par la voie de vos paquets, attendu qu'à madite missive, déjà beaucoup trop lourde, était jointe la petite brochure du Droit naturel de Tabbé^ Comptez que c'est un recueil de bonnes gens que le petit nombre d'économistes que nous sommes, comme aussi les vrais amateurs, car quant aux lecteurs, le nombre en augmente tous les jours, mais un des meilleurs c'est sans doute ledit abbé. C'est une ftme vive, chaude, sans orgueil ni soupçon de cela, toujours le rire sur le front et la larme près de Tœil, en un mot une très-excellente créature, indépendamment de ses talents d'intelligence et d'élucidalion qui sont rares.
Maintenant j'ai de sa part une requête à vous présenter: c'est tout nu et tout cru de permettre que votre lettre et ma réponse, que je lui ai communiquées, soient imprimées
1 L'abbé Baudot, directeur des Éphémérideê , que Galiani, qui n'avait pas eu à s'en louer, appelait Vabbé Badaud,
372 LETTUES DE MlUABEAU
dans les ÉphéméridesK\o\c\ les raisons de sa i equêle : 1** Vous ne serez indique que sous la lellre initiale M. R., et suppose que vous fussiez reconnu, il assure, et moi aussi, que le style et la fornfie de votre lettre ne dégénèrent aucunement et sont dignes de vous et de voire réputation ; 2* il dit qu'étant à présent à même de rendre compte de Touvrage en question, et votre lettre renfermant toutes les objections principales qu'il a ouï faire contre le livre de VOrdre essentiel^ la collection de ces objections ne saurait être mieux faite par aucune autre main quelconque ; 5° que néanmoins elle ne vous engage à rien, puisque dès les premières phrases vous déclarez n*avoir ouvert que les chapitres les plus frappants pour un homme qui a d'ailleurs beaucoup pensé sur ces matières ; 4° que ma réponse à ces objections est telle qu'elle doit être pour éviter à cet égard une multitude de répétitions; 5** que s'il est vrai, comme nous le croyons, que cet ouvrage doit faire du bien, il importe à ce bien de l'étayer par les détails d'explications dès l'aurore des oppositions. Ce dernier article me fait joindre à lui, mon cher maître, pour la même requête, attendu que ce genre de zèle est mon âme unique aujourd'hui; le tout néanmoins sans prétendre abuser du droit des gens et de ceux de l'amitié, vous laissant pleinement à cet égard votre libre arbitre, et vous assurant que, telle que soit votre détermination, j'en serai également content.
Donnez-moi en outre des nouvelles de votre santé et de votre goût pour votre séjour, et de ce qui vous touche. Adieu. Je vous embrasse d'un bon et franc cœur.
1 La lettre de Rousseau du 26 juillet précédent.
Paris, U août 1767.
Là, là, ne grognez plus, révérend père Nabuchodonosor, vous ne serez point imprimé- malgré vous*; Apollon vous destine à faire pendant avec le bel Hyacinthe et vous permet en attendant de n'être plus qu*un borgne gramen. Ce n'était pas moi qui vous avais cherché cette querelle, je n'étais que commissionnaire pour l'envoi du livre; pourquoi écriviezvous? Mais ce n'est j as le tout que d'être grognon, il faut encore être poli, et vous deviez mettre dans votre lettre un petit mot de remerciment pour la note de celui qui vous n envoyé son petit livret de Droit naturel. Mais supposé qu'il voulût imprimer ma lettre qui ne vous désigne en rien, le défend riez-vous? car au fait elle vous appartient. Vous me fâchez et beaucoup, par ce que vous me dites de l'allure de vos alentours. Je ne suis pas soupçonneux et n'imagine pas que quelqu'un sous main voulut vous impatienter pour pouvoir arguer contre vous. Le fait est que dans tout pays misérable les gens de la campagne sont barbares et grossiers, et que toute TEurope est ce pays-là plus ou moins. Comptez que si j habite dans les villes c'est que j'ai touché au doigt et à l'œil du sentiment que toutes les campagnes sont peuplées d'ignorance, de malice et d'infatuation. Je ne jurerais pas que mon ami grognon ne finît par mettre en pension chez moi M. Renou et sa gouvernante, sauf à aller herboriser à Meudon quand le Luxembourg et l'aspect des plantes mobiles l'ennuieraient.
Voici ce que me mande votre compatriote dans une lettre
* Voyez, dnns la Correspondance, i la dalc du 12 août 4707, la n'ponse de nousfcau à la lettre précédente.
du 6 courant, qui m'est arrivée en même temps que la vôtre. c( En cherchant le nom de toutes les habitations qui bordent ce tant magnifique lac, on me montra Meillerie. Je ne peux vous dire l'impression que la vue de ce lieu-là iit sur moi; votre idée, celle de Rousseau, celle de Julie, la mienne, tout cela se mêla dans ma tête, je m'attendris, mes yeux s'y fixèrent, je considérais ces rochers devenus si célèbres, et enfin je fis aussi mon roman. Faites le vôtre, mais quand vous écrirez à M. Renou, dites-lui mille choses de ma pari et que j'aurais bien désiré de l'avoir auprès de moi dans ce moment ; j'aurais eu la présomption de lui dicter le canevas d'une bonne lettre. »
Adieu, méchant bonhomme, pardonnez à mon coquin de chat la saleté de mon papier; à ce propos on m'a dit qu^on vous avait ramené votre chien. La comtesse vous remercie bien de votre souvenir et vous fait mille compliments. Faites mention de moi à mademoiselle Levasseur, et je vous embrasse*.
Paris, 28 aoAt 1767.
J'ai été incommodé, j'ai été à la campagne, j'ai craint de vous importuner de trop fréquentes lettres. Voilà, cher et digne homme, bien des raisons pour avoir retardé ma réponse, bien par delà mon désir et mon sentiment. J'ai la confiance et la certitude que votre cœur et votre sentiment se mêlent à tout ce que vous écrivez et faites; j'ai la conscience que ni l'un ni l'autre ne peuvent rien produire qui me puisse offenser. Rendez-moi la même justice et ne craignez de m'avoir blessé qu'alors que vous l'aurez voulu faire. Si vous ne con-
< La réponse de Rousseau à cette lettre e>i du 22 août 1767.
naissez pas mon cœur ce n*est pas ma faute ; je vous ai dit tout ce que j'en savais, mais je me flatte qu'il est du petit noml)re de ces choses qu'il vaut mieux aller voir que croire. Je ne vous parle plus de vos résolutions sur votre esprit. Je pense avoir mes raisons pour croire que c'est faute d'avoir trouvé de bonne pâture propre à votre âme tendre et droite et à votre esprit vigoureux que vous vous êtes dégoûté en ce genre; que je suis absolument de votre avis sur le néant, le vague, le déplacement, la torture et Tinjuslice des sciences humaines ; que tout cela va être mis au clair par la rapide explosion et vogue de la science économique, qui perce enlin dans l'humanité ; qu'en conséquence j'ai raison de gémir de vous voir vous ensevelir volontairement dans l'âge de la force, du jugement, et au moment où les spéculations du moins, supposé que ce ne soit que cela, prennent un tour satisfaisant pour votre bon cœur et votre âme droite; mais cela dit, j'ai fait ma charge d'ami et je dois la parfaire en ne m'opiniâtrant pas à vous aimer à ma guise et non à la vôtre. Comptez que quand je serai injuste ce sera pour moi le pot au noir. Mais, mon doux ami, votre chien vous lèche quand vous êtes inquiet tout comme quand vous faites bonne mine; accordez la même licence à votre chien à deux pieds sans le soupçonner de vouloir brusquer votre humeur. Je sais bien que le chaume est plus chaud en hiver et plus frais en été que l'ardoise ni le plomb ; cependant quand vous souhaitez le chaume, quand vous vous trouvez mal chez autrui qui ne vous prête qu'un couvert qu'il ne peut occuper, ne vous vient-il jamais en pensée ce qu'on a tant répété que le vrai bien-être est en nous-mêmes? Je sais qu'on ne refond pas le caractère, mais autre chose est de le refondre, ou de le contenir, ou de le pousser. Ce qui m'arrache cette triviahté, c*esl la continuation de votre anathème sur votre qualité d'auleur. Esl-il possible que vous ayez un regret continuel à
576 LRTTRES DE MÏUABEÂL
ce que j'aie chaque jour une parcelle de voire âme dans ma poche, que vous vomissiez de la sorte ce qui m*a fait vous connaître et vous tendre ma faible mais fidèle main, ce qui vous a procuré tant d'autres partisans qui valent mieux? Non, je ne vous croirai bien avec vous-même que quand je vous verrai susceptible du plus doux des sentiments, de ce nettoiement de Tâme qui la rend propre à réfléchir l'éclat des flammes vivantes qui sortent sans cesse d'un cœur tendre et pur, à éclairer l'esprit, à rallier toutes nos facultés morales, par elles à jeter un regard fraternel et sympathique sur les hommes, à plaindre leurs défectuosités, à aimer leurs vertus, à priser leurs suffrages, à partager leurs afflictions, leur amour-propre et même leur émulation, si souvent gauche et dévoyée, à voir dans tout cela Tordre de la nature, de celte grande et belle nature que vous adorez et qui vous doua si particulièrement, son ordre, dis-je, interverti par le désordre légal. C'est alors qu'en rentrant en vous-même vous vous trouverez grand de tout ce qui dépasse en vous ce désordre, de tout ce qui lui échappe, et c'est ce résultat qui nous rend simples et jamais présomptueux. Faute de cela, malgré toute réclamation de la nature, on nage dans Tincertilude et dans l'océan de sa propre singularité, et l'on ne prend terre que sur le sable mouvant du consentement à sa manière d'être personnelle, du bonheur aperçu par delà les barrières de la fortune, de la dépendance et des regrets sur le passé.
Pardon, digne homme, de tant de récidives; mais il me faut passer aussi, à moi, mes singularités, Au reste quand vous serez las d'intermédiaires, le Bignon est toujours à sa place, c'est un milieu entre le pauperum tabernas regumque turres. Ayez le cœur dilaté. Je finis et vous embrasse.
Paris, 30 septembre 1767.
J'étais inquiet de votre silence, mon digne ami, tout en le regrettant. Quand je croirai mon frère heureux, je jouirai comme d'un bien de plus de lui voir ce repos d'esprit qui fait qu'on n'a rien à écrire, mais jusque là je crains que son absence ne soit de rabattement. J'ai passé à notre Bignon, en revenant de voir mes filles. Tant d'eaux, de prairies et d'arbres, celte multitude de saules et de peupliers d'Italie, Tàgreste même du tout, le mouvement de cette bassecour où j'ai fondé de bons travailleurs pour leur compte, les matériaux d'un pont dont je vais gratifier tout le pays, le désir qu'avaient mes bonnes gens de m'obliger . d'une grand'messe, afin de mettre en parade une croix et une robe de bedeau verte et rouge que je leur ai envoyées ; le bon sens de De l'Orme, la confiance de Bouraton, Tépaisse et tranquille droiture et sagesse du bonhomme de curé, la tranquillité du lieu et son agrément, tout cela me faisait regretter que vous n'y fussiez pas assis et tranquille. Au bout, quand vous serez las de patienter, le peu de santé est toujours un bon prétexte, et à tel lieu qu'il vous plaira. Garçon, que vous connaissez, ira vous prendre tous deux en cabriolet, et ne vous quittera qu'il ne^vous ait installés, et je vous promets repos et tranquillité; c'est ce qui a été dit et redit et ce que je répète sans vous vouloir impatienter. Adieu, mon cher et digne homme. Je suis toujours à ma place, et mon cœur et mon âme ne sont pas sujets à dédit.
378 LETTRES DE MIRAREAI5
xvin
Novembre 17(>7.
Je crois qu'il est temps que je vous demande de vos nou* velles, car vous laisseriez bien mourir les gens sans croire en avoir un cheveu de moins. Depuis la dernière fois que je vous écrivis, je n'ai pas eu de santé, si ce n*est seize jours que j'ai passes à Fleury, dont l'air m'est singulièrement salutaire. Je n'ai pas plus cessé d'écrire néanmoins que vous d'herboriser, excepté que l'autre jour, sachant qu'on jouait le Devin du Village^ j y fus vraiment paf enfance et le trouvai d'un tout autre goût encore qu'avant que je connusse son auteur. Je me disais : Est-il possible que je prenne tant de plaisir à entendre ce chien d'homme, et qu'il n'en prenne aucun à mon ramage à moi? Quoi qu'il en soit, j'avais grand regret à ce que tout le papier que j'ai griffonné en ma vie ne fût pas, au lieu de cela, barbouillé de notes de sa façon,. c'est croches et doubles croches que je veux dire ; et puis je me supposais au Bignon avec vous et les deux dames que j'avais à Fleury. Je dis au Bignon, parce que je n'ai vu que là le peuple vraiment bonnes gens, et que d'ailleurs il me fallait un très-petit théâtre pour que nous fussions suffisants à icelui et mettions tout notre avoir et savoir à tenir ces gens-là heureux et exempts de tous maux d'institution humaine,* et à faire en sorte qu'ils eussent vraiment des rubans sur leurs habits, comme tous les gens de la campagne devraient en avoir, et qu'ils sussent la musique et qu'ils exécutassent de petits drames champêtres que vous composeriez. Eh. dame ! pourquoi y a-t-il des devoirs dans la vie? On ferait de si jolies choses de son choix, à ce qu'on croit, et l'on se trompe bien si l'on croit cela tout de bon. Tout au début de Colette, qui est si touchant, voire compatriote dit: a Si noire ami n'avait été dans mon pays.
il n'aurait pas eu ces deux mots si bons, serviteur et délaissé. » Quoi qu'il en soit, mon cher homme, je vous prie (le me faire savoir de vos nouvelles de temps en temps et de croire que vous avez toujours en corps de réserve un ami qui ne se fait point de fête, mais qui est tout aussi bon qu*il peut l'être et qui vous honore et vous chérit de bon cœur.
Paris, 21 novembre 1767.
Précisément hier matin, mon très-cher, on m^apporta le beau présent que vous me faites de votre Dictionnaire^ et je disais le soir à votre compatriote : Ce diable d'homme^ je Vaime plus que je ne voudrais; vous ne sauriez croire la sorte de joie tendre que cela ma fait de voir ces deux grands J à la tête de son nom sur le frontispice de ce livre. Comme je disais cela, Ton m'apporta votre lettre', dont l'écriture et le petit cachet me firent le même effet. Je ne veux ni ne dois croire qu'il y ait du compliment dans ce que vous me dites que mes lettres vous font plaisir ; en conséquence, je me livre à mon attrait, et je vous écris avant même d'avoir lu la préface de votre ouvrage ; au bout du compte, ce sera dans une autre lettre que je vous en parlerai. Vous ne comprendriez pas comment ma plume est plus près que votre livre si je ne vous le disais, c'est que je continue à être incommode, je tousse, étouffe et crache toutes les nuits, mais j'ai trouvé le secret de m'arranger avec mon ennemi. Ces nuits là étaient autrefois fort redoutables à mon impatience, maintenant je prends ma lampe, une tab!e de nuit, et j'écris et je fais mes lettres, et ma besogne avance, et je ne fais plus ensuite que
* Le Dictionnaire de musique, qui venait de paraître.
• Leltrc inconnue.
me promener le matin avec mon digne frère, qui m'est arrivé après une absence de près de sept ans, et Taprès-midi que muser. Je vous félicite d'avoir servi votre ami *, je vous plains de l'avoir vu malade. Qu il se souvienne que les drogues médicinales, qui ne sont jamais bonnes à rien, sont détestables dans tous les cas pour tout homme dont le tempérament s'est déterminé vers la goutte; ce souvenir est de la plus grande conséquence.
Vous me dites à moi de ne pas travailler; si vous voyiez ce que je fais vous ne diriez pas cela. Du moins ma conscience, qui est fort de vos amies, me dit tout le contraire, et souvent le soir, quand je me trouve pressé d'accablement que je cache, et qu'un peu de vapeurs sans doute, qui se mêlent toujours à ces états-là, me font croire mon absolue décadence prochaine? le résultat de ce sentiment est : Et tu perds du temps. Ce n'est pas que je sois assez fat pour ne pas voir en moi la mouche du coche, mais que pouvons-nous que ce que nous pouvons? La Providence qui nous a placés sait mieux que nous la case qui nous était propre. Elle a voué les végétaux à tenir à des racines, les animaux à errer au gré et au choix de leur instinct, les hommes à faire effort par adhérence et à ne pouvoir trouver le bonheur de l'individu que dans celui de l'espèce, c'est la grande loi de Tordre naturel qui m'est visible et démontrée. Eh bien, je pousse de toute ma force pour faire reculer le mur, et je crois agir et opérer d'autant plus que plus il ine résiste, bien plus heureux en cela que tant et tant d'autres qui cherchent dans le vide immense le repos de leur conscience et leur bonheur. Mais voulez-vous que je me corrige? Je ne sache que vous qui le puissiez faire. Sur douze lettres trop grandes, dont six font le tableau de la dépravation de Tordre légal^ et six de la restauration^ il ne
* M. du Peyrou, qui avait été Toir Rousseau à Trye, ol qui y avait été reten par une violente attaque de pont te.
iH*en reslc plus que trois à faire; cela fini, si tous voulez que nous fassions un opéra ensemble, je laisse à mon buste le frontispice solonique dont on Ta affublé, et je ferai, à la provençale, des chansons. Tel que vous me voyez, j'ai fait jadis plus de vers que je ne suis gros. J'avais Timagination trop exaltée, et vous n'auriez pas aimé ceci :
Mais tandis que je vous atteslc, Cruel, redoublant mon malheur, Je prononce ce nom funeste, Et vous le gravez dans mon cœur.
Barbare, chaque instant redouble La douleur, la honte et le trouble Où vous prétendez m'égarer, Et vos flèches étincelantes M'arrachent des larmes brûlantes Qu'en vain je voudrais dévorer.
Mais, ma foi, les choses ont bien changé depuis, comme disait M. de P... la première nuit de ses noces après que sa laide femme eut profité du répit accordé pour dénouer les rubans ponceau de son corset, de peur qu'ils ne fussent froissés. Mais enfin, ce qui mieux vaudrait, je vous donnerai simplement le canevas, car les vei's vous viendront bien dans vos promenades si la musique y vient. Si jamais vous avez entrepris de lire Tircis et Zélie, certainement vous avez jeté contre le mur ce tas de bergers maniérés; toutefois, le lisant à FIcury, votre compatriote me donna l'idée de cinq actes qui seraient piquants de tableaux et d'événements, et moi j'y trouvais une chanson que^ j'aime; la voici :
Je ne suis né ni roi ni prince.
Je n'ai ni ville ni province,
Ni presque rien de ce qu'ils ont ;
Mais je suis plus heureux peut-être :
Je ne suis rien de ce qu'ils sont,
Mais je suis ce qu'ils voudraient être.
Vous serez très étonné quand au premier coup d'œil, en ouvrant ma lettre, vous verrez tant de vers. Eh bien, si vous voulez, nous ferons le radotage des vieillards* Le cygne chante encore mieux à sa fin, et vous n'en êtes pas là, et mes amis et ma famille vous auront Tobligation de m'avoir arraché à In politique, à qui ils en veulent bien ; voyez, il ne tient qu'a vous. Vous savez sans doute que madame de Chenonceaux a perdu son mari ; le monde sec appelle cela un bonheur, et à la longue il a raison, mais cela rouvre les plaies. Je Tai vue deux ou trois fois chez une dame de mes amies et elle a daigné s'arrêter sur Tétiquette de votre ami. Quand vous lui écrirez, dites-lui, je vous prie, que je ne suis pas indigne d'être des siens, du moins si Tintcrêt pour ses malheurs et la vénération pour ses vertus peuvent faire un titre. Adieu, mon cher ami, écrivez-moi quelquefois et sans vous incommoder. Je vous aime, honore et embrasse de tout mon cœur.
Paris, 9 décembre 1767.
Je vous demande pardon de la récidive, mon digne ami, mais j'aurais un vrai besoin d'obtenir de votre amitié ce que j'en attends, et j'en mesure l'espérance sur mon désir et sur votre bon cœur. Les critiques vont, dit-on, pleuvoir sur l'Ordre essentiel et naturel^ et sur le plan que cet ouvrage renferme. J'en sais une de l'abbé Morellet, homme venu peutêtre depuis vous, car je ne sais pas trop la date de ces despotes de canton, redoutables tant qu'ils menacent. Celui-ci, qui a quatre mille livres de pension pour faire un dictionnaire de commerce, ce qui me paraît un titre comme celui de Barbier de Vlnfante^ s'est tenu en panne jusque à présent verba et voceSyprxtereuque nihil; mais ce qui est plus éton-
nant, c'esl qu'il va paraître une critique par l'abbé de Mably, homme de mœurs et de réputation, qu'un f rès-mauvais livre de politique^, soutenu d'un ton frondeur, a décoré d'un vernis de disgrâce. Des observations sur les Grecs lui donnèrent occasion de papoter gouvernement. Dans un ouvrage intitulé Phociotiy il moralisa tout à son aise et fit de la prose vertueuse, dont le succès à Genève avisa la duchesse d'Enville, qui y était venue voir Tronchin, d*cstimer et d'appuyer l'auteur, à qui elle procura une pension sur un bénéfice; depuis il a disserté sur notre antique constitution, savamment pour les ignorants, et faiblement pour les savants. Cet homme tout entier et tout lesté, mais plein d'humeur, est tellement attaché aux passions qu'il n'a pu souffrir un système qui fait cesser la petite et défavorable guerre que leur fait là morale depuis longtemps, et dont le plan tout physique les comprime les unes par les autres. Il fait plus, il voit avec tant de complaisance ses premiers doutes à cet égard qu'il prend sa répugnance pour un plan raisonné et qu'à son iPge, n'ayant rien à désirer, rien à gagner et tout à perdre, il vient se compromettre contre une secte qui fait légion, qui est endoctrinée par des têtes routées, qui se recrute de jeunes gens que j'ai bien de la peine n contenir, qui gagne les provinces et les pays, étrangers avec succès, tant dans le droit que dans le fait, et dont l'objet au pis aller est de prêcher la fraternité, l'unité d'iniéréts, l'union et l'indépendance. Dans ces circonstances, et poussé de toutes parts par une manière de sédition de gens qui à la fin s'avisent, qui font semblant de nous attribuer la cherté des blés> etc., j'aurais grand besoin que vous permissiez qu'une certaine lettre à vous adressée cet été' parût, en y ôtant tout ce qui pourrait donner à connaître celui à qui elle est écrite. Je ne suis pas routé demandeur, je ne sais dire
* Droit public de VFAtrope, fondé sur les traités (1748).
• Li lellic (lu 50 juillet 1707.
que mon besoin, mais vous me feriez le plus sensible plaisir. Je vous prie donc de me Taccorder, ou seulement, si vous tenez à des paroles à cet égard, de ne me pas répondre à cet article. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de bon cœur K
Paris, 20 décembre 1767.
Je vous remercie bien tendrement, mon digne ami, de la permission que vous me donnez, je n'en abuserai pas. Pour vous prouver comment je suis capable de tomber dans des pièges contentieux, je fais transcrire au bas de cette lettre un article de lettre écrite à mon ancien ami Quesnay où je lui peins une scène économique en ce genre ; mon cœur me dit qu'elle sera du goût du vôtre. Je vois tous nos antagonistes errants per romkna mista d'un incerta luce^ et je ne les veux voir que comme cela. Si vous lisiez nos Éphémérides, qui s'étendent tous les jours, vous verriez que cet esprit y prédomine ; quand quelque morceau ou quelque ouvrage à part s'en écarte, j'en punis Tauteur en ne lui en parlant jamais. C'est tout ce que je puis, car au fond il est bien difficile de rassembler des abeilles sans aiguillon.
Votre compatriote me tient encore votre dictionnaire^, qu'elle lit ligne à ligne ; elle vous trouve souvent, et c'est ce qui fait que je ne vous ai pas. On vous a sans doute parlé de l'opéra nouveau, mais ce ne sont pas des rustres comme moi. Il y a des morceaux d'art d'après nature qui nous manquaient, comme des duos de passions absolument contradictoires, des chœurs antiphoniers opposés de culte et de sexe, quelques
* Rousseau répondit à celte letlre, le 12 décembre suivant, en accordant in permission demandée.
' Le Dictionnaire de musique.
A J.-J. ROUSSEAC. 385
morceaux de sentiment, du récitatif ou français ou ridicule ; des airs dansants de cimetière, et tant et tant de musique de commande à faire bâiller Tautomate de Vaucanson. Nature, Nature, lu n'as fait qu'un Devin du Village^ il était toi, et tu n'es ni française ni italienne, c'est-à-dire ni enflée ni grimacière, et ton pauvre ami s'y est mépris parce qu'il a voulu une nation et que toi tu fais de chaque être une nation particulière propre à l'amalgame et détruite par Timitation. Adieu, mon cher et digne ami; nous causerons quand vous voudrez, mais je vous aimerai toujours.
Je fis mardi passé un coup de ma tête que je vais raconter à mon ami. Il faut vous dire que ce n'est que de cette année que les partisans de la science économique ont pris forme de société. Ce fut à la fin de l'an passé qife les entrepreneurs du Journal d'Agricultvre le retirèrent à Dupont, notre petit élève. Je me revirai à l'abbé Bandeau, auteur dés Éphémé^ rides^ qu'il donnait alors en feuilles volantes et papotait de son mieux. Celui-ci, que j'appelle le saut de la science, parce qu*à peine averti il se revira, entendit à fond le tableau et devint un des plus forts; celui-ci, dis-je, consentit à mettre son journal dans la forme actuelle. De ma part, je fondai chez moi un diner et une assemblée tous les mardis. J y reçus tous les étrangers qui viennent voir le bâton flottant sur Tonde, les magnats qui me viennent voir, et surtout la jeunesse. C*est de ces assemblées, qui ont été fructueuses à l'excès, que nous est venu le nom à^Ècono^nistes, C*est là qu'un ambassadeur de Russie est venu prendre La Rivière, auteiu* du livre de ÏOrdre essentiel^ qui est maintenant à Pétersbourg avec des adjoints que nous lui avons donnéd'pour y planter la législation économique. C'est enfin là que s'est donné un certain ensemble, que j'ai trouvé un sujet pour professer à une école ouverte ici et dont il en sortira d*autres.