‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 42 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

Lundi passé, je trouvai à une assemblée chez de mes parenls, Forbonnais, le chef de nos antagonistes, qui a forgé longtemps, obscurément et insidieusement, un ouvrage sous le titre A^ObseiDations économiques^ dont l'objet est de fronder le Tableau économique et de ridiculiser les fondateurs et les adeptes. Aigri primitivement par la chute de la vieille cuisine, dont il était le coryphée depuis son livre des Éléments du Commerce^ par esprit d'état, étant fils de commerçant, par sa chute, ayant été à son dam employé, sous Silhouette, dans les finances, par son orgueil, qui est son seul vice mais bien fort, il s'est empoisonné encore du représenter de ses propres traits. Je farcis en anonyme le Journal d'^ agriculture abandonné de sarcasmes et souvent d'injures, et redressé de main de maître par Tabbé Baudeau dans toutes ses assertions; il était mal à soit aise dans sa propre peau et dans celle d'autrui. Dès que Forbonnais oie vit, il se rencoigna et demeura seul. Je n aime pas mes ennemis, et je tue tout de suite tout ce qui ressemble à cela le moins du monde. Faisant d'ailleurs réflexion que j'étais en force, le sentiment du droit des gens aida à mon goût meurtrier; je fus droit à mon homme, et nous voilà à causer de l'opéra nouveau. Lui, tout aise d'avoir aux yeux de l'assemblée Tair de si bon accord avec moi, il disserte avec beaucoup d'esprit. Après lui en avoir donné le plaisir, je lui dis en me levant : Vovdrie^-vou^ faire une chose qui nous ferait honneur à tous deux? C'est de venir demain^ sou^ la sauvegarde de votre ami^ dtner avec vos ennemis économiques j qui sont de fort honnêtes gens et fort gaillards. Il me dit qu'il était bien fâché^ mais qu'il avait ce jour-là un travail avec un intendant. Point, c'est que le lendemain il arrive au milieu de l'assemblée^ aussi ahurie que si elle avait \u tomber M. Colbert. Les uns se crêtenl, d'autres murmurent. Mon frère me mande, car à cette heure-là je suis chez ma mèrc^ J'entre, et l'embrassant^ je prends aussitôt par la

main l'abbc Baudeau , qui est la meilleure créature du monde, et leur dis en riant que j*ai voulu voir, comme Cicéron, si deux augures pouvaient se regarder sans rire. Forbonnais, qui a bien de Tesprit, répond qu'il n'est point augure, mais que monsieur en porle la robe. Chacun rit, et ma foi les bons avaient la larme à l'œil. Je montre à Forbonnais ma bibliothèque. On va à table; je fais en sorte qu'il soit auprès de madame de Pailly, de M. d^Arnsîein, voire compatriote, bonne et sage tête, et des gens de marque, en un mol toujours plus décenls que les autres. Je garde à mon bout le petit peuple, murmurant. On parla d'administration et non de principes, en un mot on se mit à son aise sans lui faire les honneurs, de manière qu'il demeura jusqu'à huit heures, et que le bon abbé, toujours discutant, jamais disputant, me disait de temps en temps : « Ce qui me fâche^ c^est quHl y a en ce moment sous presse un morceau oUje f écrase en citant dans ses propres écrits la preuvoclun fait quil me nie et sur lequel il me fait un défi, — Abbé^ disais-je, on la redorera la pilule. » Voilà, mon ami, comme j'aime la dispute, et voici un beaucoup trop long conte pour celui qui récrit et celui qui le lira *.

Paris, 20 janTier 1168.

Votre calendrier est un peu dérangé, mon digne ami, car il y a trois jours que j'ai dans ma poche votre lettre datée du 23'. Or, trois jours c'est beaucoup pour un homme qui a la

' La réponse de Rousseau à cette lettre est du 13 janvier 1768. ^ Rousseau s'était trompé de date en écrivant sa lettre du 1*3 janvier. Au lieu du 13, il avait daté du 23.

plume à la main trois heures de chaque matinée, et qui n'aime rien tant que de parler avec vous. Au reste, chacun a sa guise; vous parlez aux plantes, moi aux humains, et de tous les humains le plus humain c'est vous ; d'où suit qu'il est tout simple que vous répondiez tard et moi tôt. Laissons là, comme vous dites, les querelles économiques et politiques. Nous avons tous deux raison. Les Economistes querelleront et seront querellés, je le crois, et cela ne peut être .autrement; la plume démange à toute cette jeunesse, et les hommes prendront toujours une malice pour un bon mot. Mais moi je ne querellerai pas, je vous jure, et j'ignorerai ceux qui me querelleront; tenez-le pour certain.

Ce dont il est cas vraiment, c'est que j'aie trouvé enfin le chemin de votre âme, et qu'elle se remette, par quel motif que ce puisse être, sur ses deux pattes de derrière. Si vous saviez comme voire payse, qui craint toujours de me voir évaporer en fumée, à force de travail et d'exallalion, a saisi l'idée de notre complot de chansons ! Tircis et Zélie est trop en grand, ce serait vous tuer. Le Temple de Gnide^ on ne veut plus d'êtres idéaux, et ces sortes de machines ne sont pas dignes de vous; mais cherchons dans La Fontaine. Le Devin du Village n'est pris nulle part ; c'est une idée de rien, c'est le sentiment de tout. Rose et Colas ^ petit poëmc si parfait, est une intrigue commune de chaque village... Voilà le résultat du premier conseil. Le mien intérieur m'a dit: A quoi puis-je être bon dans tout cela? Mes vers sont durs d'accord^ maïs forts de choses, et fussent-ils bons, doux, mollets, lyriques enfin, ce n'est point ce qu'il faut à Torgane du sentiment. C'est tout ce qui fait son mérite, et c'est le vrai mérite de tout. Je vois fort bien que le public est tout comme moi et ne prend, ou du moins ne tient qu'à cela. Or donc, il faut que mon ami fasse ses paroles et sa mélodie, et tout au plus je lui servirai à lui dire rustiquement, et sans consé-

quence ni présomption, Tavis de mon agreste oreille, qui eût reculé, si j'eusse été de son conseil, à Tomploi de ce joli air : Un peu coquet te rend...^ et puis peut-être à lui faire entretailler de l'harmonie par quelque fripier de musique. Voyez, mon très-cher, développez votre idée; vous élcs maître en tout, mais surtout en ceci. Je ferai ce que vous voudrez, et cela ne me donnât-il que l'espoir de nous rejoindre un jour, ne fût-ce que pour nous concorder.

On dit ici que vous repartez pour l'Angleterre ; qu'on montre une lettre de vous à M. Davenport qui en témoigne le désir. Que dit mademoiselle Levasseur à cela? Quant à moi, je veux tout ce que vous voulez, et que vous m'aimiez, parce que cela est juste, et qu'aimer est vivre et qu'il n'y a que cela qui le soit. Adieu, je vous honore et embrasse de tout mon cœur^

Paris, 3 février 1768.

Oh! je vous assure, mon digne ami, que ce ne sera pas moi qui vous reprocherai les erreurs de date ; mon almanach ne sort jamais de ma poche, ma montre relarde toujours. Tout mon petit désordre environnant, la saleté de mes plumes, le chiffonnage de mon papier, la poudre de mes livres, etc., me déplaisaient autant qu'à tout autre. Je trouvais bien un jour dans l'année pour tout mettre en un bel ordre, mais jamais une minute dans le jour; je m'en consolai enfin, parce que menant un homme de beaucoup d'esprit chez un de mes

^ La réponse de Rousseau est du 28 janvier 1768.

amis, homme de mérite et d*un esprit très-adroit, très-réglé, tres-vif, mais avec tout cela très-étroit dans sa sphère ingénieuse, un bon académicien enfin ; cet homme me dit en sortant : Saurais parié que les plumes^ r encre et le papier étaient plus rangés et plus propres dans son cabinet que chez le marchand. Ce qu'on appelle la présence d'esprit, qui est tout autre chose et qui m'a toujours paru un don favori du ciel, m'a beaucoup plus coûté au renoncement, d'autant qu'ayant embrassé beaucoup d'affaires, de devoirs et de besogne, je me trouvais en avoir plus de besoin qu'un autre. Mais il a fallu en faire son deuil, comme de la force du comte de Saxe et des grâces d'Adonis, et se laisser persécuter par la prévoyance de l'oubli et par les précautions ingénieuses qu'elle a inventées, telles que les tablettes où l'on n'écrit rien, ou bien ce qui y est écrit y est en poche fixe, comme les nœuds au mouchoir qui vous dénoncent que vous êtes un sot, les billets dans la tabatière dont l'enseigne est effacée par le tabac; puis par le sentiment de Toubli qui vous tiraille, vous distrait et vous hébété en présence, enfin par la fatale et claire réminiscence du moment où l'occasion est passée. Jugez, mon cher, si avec cela on est tenté de reprocher aux autres leurs inadvertances, et pardonnez ce long détail à l'idée de vous faire sentir un moment le bien-être de la désinvolture dans laquelle vous vivez.

Tant pis si nous ne faisons d'opéra ni l'un ni l'autre, car nous valons bien, je crois, de fait et de volonté, ceux qui en font de très-jolis et de très-agréables. Je ne connais rien de si délicieux que ces petits drames de Rose et Colas, la Clochette, etc. On fait aujourd'hui grand bruit de celui des Moissonneurs ; je le crois fort bon, et le crus tel du premier jour, attendu qu'il avait manqué. Les gens dû bon air le trouvaient trop plein de moralités et de sarcasmes contre la richesse; le sujet d'ailleurs est Booz et Rulh. Thompson, dans ses Sûfi-

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sons, en avait fait IVpisode de Palémon, Favart en a fait les Moissonneurs. Votre payse me dit sur-le-charap : Vous verrez que le parterre applaudira et que les bonnes gens pleureront. Ainsi en est-il advenu. Je ne me presse pas en hiver, mais je le verrai aujourd'hui et je vous dirai mon mot avant de fermer ma lettre. Toujours est-il qu'on en raffole, qu'on a dit pour notre fait à nous que les Économistes avaient loué plusieurs loges jusques à la fin. Tout cela, tant en bien qu'en mal, et le sujet surtout, me dit que je voudrais que nous Teussions fait; tout cela, et le succès même de mes travaux dans un autre genre, me dit que les hommes ne peuvent, malgré tous leurs soins, dénaturer les choses autant qu'ils voudraient. Le public vient de rejeter une certaine Isle sonnante. Je dis à Canlet, son digne auteur, à qui, dans un de ces moments de condescendance sociale par lesquels j'essaie et mélange la trempe de mon caractère, je Tavais entendu lire, et qui l'avait faite pour Villers-Cotterets : Monsieur^ je crois que c^est là du ragoût deprince^ mais je doute que lepublic prenne à deux heures de persiflage. C'est un tissu d'allégories, d'esprit, de comique et de bouffonnerie, sur lequel on a mis de la musique qu'on dit charmante ; le public, en effet, la vomit, naturam expellas furca. Mon cher et digne ami, je voudrais que nous passassions dix-huit jours ensemble pour tâcher d'émousser, oui, d'émousser et de combattre le sentiment de vos malheurs. Vous me diriez quels ils sont vos malheurs, car je n'y vois goutte. Ce n'est pas votre santé, vous y êtes fait et vous n'en parlez plus; ce n'est pas la qualité de cosmopolite, car vous avez étendu votre patrie sur toute l'Europe; ce n'est pas votre exhércdation, vous seriez riche si vous le vouliez être; ce n'est pas d'avoir trouvé des amis vipères, vous les aviez cherchés dans le panier fleuri philosophique et littéraire, et vous avez jeté tout cela au fumier; ce n'est pas d'avoir été critiqué, censuré, calomnié, injurié? ïc le dis

sans cesse à nos adeptes à aiguillon : liberté^ liberté corn* prend celle qu'ont les roquets d'aboyer et même de mordre, et nous assure celle d'aller noire chemin. Si vous vouliez des hommages vous en auriez demain, et ainsi dti tout le reste. Mais savez-vous ce qu'il vous faut, ainsi qu'à tout homme bon, vrai, simple et naturel, c'est-à-dire grand? Le voici: V Bisogna compatir ^ et cela d'abord avec soi-même, ce qui n'est pas le plus aisé ; 2^ de l'amitié qui ne gène point, qui ne s'empresse point, qui n'aie, pas du tout l'allure de celle du Monomotapa, qui ne compatisse, ni ne s'explique, ni ne s'embarrasse, ni ne soit en présence des bons procédés, ni ne domine, ni n'écoute, ni n'obéisse, ni ne parle ; de celle enfui qui fait l'homme toujours étranger dans le monde, toujours chéri dans son intérieur; 5** quelque variété et point de prix fait de contenance; je ne sache rien qui rende l'homme maU lieureux comme cela, l'homme du moins d'une certaine étendue. II ne nous est pas plus donné de nous rétrécir que de nous étendre, sans cela il est des temps où nous embrasserions le globe entier, d'autres où nous tiendrions dans la coque d'un gland, des jours où nous voudrions être sylphes, d'autres cailloux ; mais enfin, tels que nous sommes, bisogna compatir y et Thomme, semblable à l'écureuil enfermé dans sa roue, veut sans cesse parcourir tous les points de l'espace qui lui fut donné. S'il cède à son instinct, la raison lui fait prendre son parti sur ses bornes physiques et morales, s'il le contrarie, la résistance devient la mesure de l'effort ; le passé, le présent, Tavenir, tout se mêle*, tout paraît dans l'ordre du possible et dans les fers de Timpossibilité. L'homme rugit, autour de l'issue apparente de sa cage, et n'en voit plus que les barreaux.

Yous êtes trop sain d'esprit et de cœur pour arriver jamais à de telles angoisses, c'est la maladie des ministres ou le tourment des scélérats; mais les moindres apparences de cet

élat funeste doivent être évitées avec prudence, et la Providence nous en offre quelques ombres pour nous préserver de la présomption d^abonder trop dans notre sens particulier. Nous devons nous établir à Fleur y ce mois de mai, votre payse, ma sœur et moi seulement. Vous devriez venir y passer quinze jours, plus ou moins, avec nous. Yous êtes libre sans doute, ne craignez rien, je vous suis garant et caution que vous n'avez rien à craindre. Nous viendrions de là, vous et moi, dans quelque coin de petite loge, entendre de ces jolis opéras comiques; je ferais porter un clavecin à Fleury et nous ferions de la musique où je n'entendis rien de ma vie, mais je ferais les gestes, et vous occuperiez dans la petite maison un appartement qui a issue sur le jardin. Quand il me viendrait quelqu'importun, chose très-rare, vu qu'on ne se divertit pas chez moi, vous seriez dans les champs et ^hors d'atteinte. Voyez, mon cher, si cela vous tente, et comptez que vous seriez avec de bien bonnes gens. Adieu, je vous embrasse et voudrais' bien vous persuader.

Le 4.

J'ai vu ces Moissonneurs; il y a deux ou trois jolis tableaux, peu de musique, quelques jolis airs, beaucoup d'esprit et de maximes, point de drame. Le public applaudit aux maximes, mais sans enthousiasme ; il pleure sans cesse aux tableaux et aux peintures de la vie champêtre euluminée de bienfaisance et d'amour reconnaissant. En tout, quand je compare ce qu'on offre au public et ce qui l'attire aujourd'hui, avec ce qui l'amusait autrefois, avec les parodies, même le haut comique et surtout le cothurne, je trouve que les hommes se civilisent par le cœur en attendant qu'ils le soient par l'esprit*.

^ La réponse de Rousseau à celle letlre esl du 9 mars 1768.

19 février 17C8.

Faites-moi dire de vos nouvelles, mon cher maître, car je ne TOUS irai pas voir maintenant, pour ne pas grossir le nombre des survenants. II est inutile que je vous répète ici ce que je vous ai dit; ce concours d'amitié et d'hospice, le niveau avec les hautes protections, ne vaut pas grand' chose. On sait et on débite que vous êtes chez moi. Je suis persuadé et sûr même qu'il n'y a rien à craindre pour vous ; mais le visiblement caché n'appartient qu'aux gens à bonne fortune. Je m'en fie à votre amitié pour que je sache ce qui vous concerne. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.

Paris, 16 mars 1768.

Je ne vous répéterai pas non plus, mon digne ami, les excuses de ma prompte riposte. Trahit sua quemque voluptas. C'est comme si je faisais les honneurs de mon activité de tête et d'occupations. Si j'ai fait de la morale stoïque avec vous, j'avais bien tort, car je ne l'aime du tout pas. Tout ce qui nous juche trop fort sur ngs pattes de derrière me parait semblable à la roue du coq d'Inde, qui ne saurait ni boire, ni manger, ni dormir, ni crier même, tant qu'il fait le beau. Je crois tout bonnement que l'homme est un animal fait pour le travail de corps et de tête, qui s'use et se rouille, ce qui équivaut à se fatiguer, quand il ne fait rien ; que l'emploi de ses organes et de ses facultés est de se procurer son bien-être ; que la plus sûre voie de ce bien-être est de faire bien ou de

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son mieux, mais surtout de faire, parce que sans cela la terre uesi pas assez grande, la nature assez varice pour nous fournir des amusements, et qu'à Tégard des pensées, quoi qu'on en dise, nous trouvons aisément notre terme et ne faisons plus que de la dentelle sur les mêmes traces, si nouveaux faits ne nous portent nouveaux conseils. Voilà mon opinion, mon digne ami, et je Teus de bonne heure, car quoique mon imagination me fournît alors des perspectives sans nombre, à perte de vue et toutes attrayantes, j'étais heureusement animal sensible et ratiocinant; la sensibilité m'attachait et me fixait à la société de mes amis, et le goût pour raisonner me les fit choisir raisonnables et rendit ma société piquante pour eux. Je vis, tout en cherchant à voir, qu'il fallait ici-bas travailler ou être travaillé; que ceux qui s'étaient fait des passions de choix s'en ennuyaient comme de toute autre chose, et qu'alors ils étaient doublement pau* vres, c'est-à-dire pauvres honteux. Mon sort était très-disponible, mais cette remarque me fit embrasser tous les colliers de misère de ma position. J'ai bien sué dessous, tandis que vous autres faisiez de la musique, sans ce que j'y suerai encore; mais je préférais sciemment le malaise aux mécomptes : voyez combien tout cela est stoïcien. Maintenant même, quoique chargé de besogne et de mes affaires, le matin je suis obligé de me promener, et l'après-midi il m'est impossible de rien faire, au moyen de quoi je suis voué aux ressources des désœuvrés, qui dans ce pays, ainsi que partout, ont pris les bonnes, places comme les premiers arrivés, ont attrapé l'accent, la grâce, les manières, et m'enverraient volontiers leur écrire s'ils n'étaient polis.

Ne voilà-t-il pas une belle position pour philosopher? Eh bienf c'est du fond de cette misère profonde que je vous dis que, quant aux maux physiques vraiment incurables je n'ai rien à dire, mais qu'il en est un dont on parle trop à bien

des gens et pas assez aux autres ; dont le seul soupçon impu< latif faisait rugir mon père qui en était dévoré dans sa retraite ; un que je vois dans un millier de gens et qui voudrait chaque jour me faire une visite, que le pauvre Berrichon dans sa cabane exprime par ce mof : Je m abandonne-^ dont le médecin La Case gémissait, la mort entre les dents, en disant : Que faire dans ce monde quand on n espère plus de succèsl que nous appelons la maladie des ministres, et qui donnait à Louis XIII, du haut des tours de Saint-Germain, le brevet de vaguemestre de son propre enterrement. Ce mal terrible s'appelle vapeurs^ et je crains bien qu'il ne tienne mon digne ami aux jambes, à la gorge, à la tète et partout. Oh! tenez, n'allez pas vous fâcher, car je vous jure que je ne voudrais pas désobliger, je ne dis pas vous, que j*aime comme la nature et que je choie et prise comme un être plus particulièrement doué, mais pas même un méchant s'il était sur ma route ; mais je vous le dis, parce que je le crois, vous avez des vapeurs permanentes, et cela ne peut être autrement.

Le proverbe nous dit que le chien d'ermite a une occupation; quant a Termite c'est un mendiant. Je vous crois pour le présent aussi désabusé des passe-temps du premier que vous le fûtes toujours de la vertu du dernier. Tant que le feu de la tête s'est soutenu avec permanence, que la plénitude de Tâme a duré, votre imagination a fait les plus beaux dialogues du monde avec la nature. Rien de tout cela n'est épuisé, mon digne ami; la solitude était votre maîtresse, vous Pavez prise à femme, voilà tout ; c'est le mécompte de tout le monde et surtout des gourmands. On me Ta dit souvent ; je n'en ai tenu cure. J'aime le mal qu'on appelle excès, et s'il n'y avait que la modération et moi dans le monde, bientôt il finirait. Mais le remède n'est ni là ni ailleurs ; il est, ne vous déplaise, dans le changement, dans la variété, et voilà, selon moi, tout l'avantage qu'il y a à avoir deiFâmé;

car de Vesprit est, un mot qui m*a tant attrape, que je ne Tentends ni ne veux désormais Tentendre. Les gens qui ont de Tâme ont, et pour eux et pour les autres, les avantages de Tintérét varie, seule pâture capable de nous rendre des forces dans Tépuisement de la satiété. Sauf votre respect, je suis de ceux-là ; jô porte co feu vivifiant, il se rallume à tous les objets sensibles. Yoilà ce que voulait dire le Régent quand il assurait, après avoir tout épuisé, n'avoir trouvé de vrai plaisir au monde que dans la conversation d*un homme d'esprit. C'est Tâme qui nous donne les plaisirs du changement sans les travers de Tinconstance. Les moindres objets prennent du corps à la lueur de ce feu vivifiant, mais il a besoin lui-même de changer d'aspect et de tableaux, sans quoi les reflets de Tuniformité parviendraient bientôt à Téteindre, et c'est alors qu'il fait nuit noire, et que cette pauvre âme tant privilégiée à peine a la force de permettre qu'on lui fasse la litière et qu'on la mène à Tabreuvoir. Non, mon ami, ne croyez pas que vous soyez défunt; quelques jours de bon régime vous remettraient comme le bonhomme Eucolpe après sa défortune. Eh oui, un vert galant est bien étonné, bien humilié, bien désabusé des vanités du monde, quand il lui arrive un accident de non-valeur ; mais il se réconforte, il se retrouve s'il lui survient pain de par Dieu ou de par Vautre; il est tout joyeux du retour de son fier appétit; vicissitude des choses humaines, il n'y a que cela. Vous allez encore vous fâcher et me dire que c'est vouloir prouver à celui qui souffre qu'il n'a point de mal. Eh bien, laissons cela, je vous suppose nul et pour toujours, de toute nullité, c'est comme cela que nous vous voulons. Vous nous connaissez, vous dînerez avec nous ou seul, vous nous verrez ou vous ne nous verrez pas, vous bouderez. Je vous dirai que je vous aime et vous estime par sympathie et par raison, que tout ce que je fais de mal est de grossir, je ne le fais pas exprès ; que je

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