LETTRES DE MIRABEAU A J.-J. ROUSSEAU
blesse les gens délicats trois fois par semaine parce que j'ai des durillons aux pattes, mais que pas un ne se dcprend de moi parce qu au fond je n'en eus jamais au cœur. Après cette exposition, je n'y prendrai pas garde et vous caresserai niiéconlent comme joyeux, quand cela me duira, et nous mettrons sur notre porte cet axiome levantin : Bisogna compatir^ et puis votre payse vous tiendra aussi bonne compagnie en fait de crispations de nerfs qu'en fait de sensibilité et d'âme. Vous verrez vos amis et amies, et nuls autres si vous voulez; et ils me verront s'ils veulent, sinon je m'en passerai, car vous serez dans la petite maison, et puis vous partirez quand vous voudrez et vous resterez cinq ans ou dix, la malle faite chaque jour, ce qui est le mieux. Un homme sage de mes amis, retiré du service, se faisait éveiller les jours de tem< pête ; son valet lui disait qu'on avait battu la générale, le tout pour se procurer le plaisir de répondre : « Je m en... » c'est cela que j'appelle un philosophe.
Mais, direz-vous, où est la rage d'avoir un homme, sa gouvernante et son chien pour n'eu faire que ce que vous dites-là? Parbleu, je vous le demande, cette question est de ville. Si la chose vous rit, comparez le bienfait avec ce qu'il me coûte; dans le cas contraire, il ne nous oblige à rien ni Tun ni l'autre, et voilà le genre de vertu avec laquelle je veux vivre, et non avec celle de Curtius et de Scévola. Sur ce, je vous embrasse de bon cœur et vous honore de même. Me trouvez-vous trop stoïque cette fois?