MALESHERBES
Malesherbes (Chrétien-Guillaume de Lamoignon de], né à Paris en 1721, fils du chancelier Guillaume de Lamoignon, fut successivement substitut du procureur général, conseiller au parlement, président de la cour des aides et directeur de la librairie; il favorisa en cette qualité la liberté de la presse. Gomme président de la cour des aides, Malesherbes fut exilé avec les anciens parlements en 1771 ; mais il reprit ses fonctions à l'avènement de Louis XVI, qui le nomma en 1775 au ministère avec Turgot. Ses conseils n'ayant pas été écoutés, il se retira en 1776 du ministère. Il y fut rappelé un instant en 1787, puis alla vivre dans la solitude. En 1795, il demanda et obtint le dangereux honneur d'assister, comme conseil, Louis XYI, traduit devant la Convention. En 1794, il fut conduit lui-même à l'échafaud avec toute sa famille. La postérité a placé Malesherbes au nombre des citoyens les plus vertueux et des plus intègres magistrats. Il a laissé des Remontrances à Louis XV sur V établissement de [nouveaux impôts (1771); un Mémoire sur le mariage des protestants (1785-1787) ; des Mémoires sur les moyens d'accélérer les progrès de V économie rurale en France (1790); des Mémoires pour la défense de Louis XVI (1792), et des Mémoires sur la librairie et sur la liberté de la presse^ publiés en 1809.
23 juin 1760.
Je pars, monsieur, pour la campagne, où je passerai une quinzaine de jours. J*ai donné ordre qu'on décachetât en mon absence les paquets qui me viendraient de Hollande, surtout avec Tadresse de l'écriture de Rey, et qu'on vous envoyât vos feuilles ^ et vos lettres. Pour les autres affaires de libraire, c'est M. Calley, inspecteur de librairie, que vous
' Les feuilles d'épreuves de la Nouvelle Hélotse, qu'on imprimait en Hol-^ lande.
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connaissez au moins de réputation, qui me rendra comple de ce qui s^e passera dans mon absence, et c'est lui qui a déjà exercé la même fonction pendant que j'étais séquestré du commerce des hommes à cause de Tart de la petite vérole.
Des que Tabbé Trublet vous aura remis le manuscrit ou que /VOUS aurez pris le parti de faire imprimer ici le vôlre, envoyez-le à M. Callej ; je l'en préviendrai, et je m'arrangerai pour que la permission soit expédiée tout de suite sans m' écrire à Malesherbes et attendre ma réponse.
Il en sera de même du morceau que vous m'annoncez sur l'imitation théâtrale. S'il est prêt à être imprimé avant mon retour, il suffira que vous l'envoyiez à M. Calley. Je lui laisserai en partant une mission pour l'examiner comme censeur, et les pouvoirs nécessaires pour expédier la permission. M. Calley demeure au Louvre, et celui qui ira lui porter des paquets de votre part ou de celle de M. Guérin sera sûr de le trouver tous les mardis et les vendredis, le matin, vers midi.
A Malesherbes, ce 29 octobre 1760
C'est un bien médiocre service à vous rendre, monsieur, que de vous faire tenir vos paquets, et je voudrais avoir des occasions plus importantes de vous marquer le cas singulier que je fais de vous à tous égards. Mais ces occasions sont difficiles à trouver vis-à-vis de quelqu'un qui mérite tout et qui ne désire rien
Je suis trè^-flatté de la confiance que vous me marquez en ra'envoyant votre ouvrage avant qu'il paraisse. Je n'en userai qu'avec la discrétion que vous me prescrivez.
Quant à la contrefaçon que vous me paraissez craindre, je ue suis pas d*accord avec vous sur les principes qui doivent servir de règle en cette maliëre. Il n est défendu en aucun pays de contrefaire un livre imprimé en pays étranger. Il faut considérer deux intérêts tout différents : celui du libraire et celui de Tauteur. L'intérêt du libraire ne pourrait être un motif pour empêcher de réimprimer en France les livres imprimés en Hollande, que si on défendait d'imprimer en Hollande ceux qui ont déjà paru en France. Il faudrait qu'il y eût pour cela une espèce de traité entre les puissances ; mais, bien loin que ce traité existe, les étrangers, et nommément les Hollandais, réimpriment tout ce qui parait en France. Il serait donc absurde que le gouvernement de France se fit scrupule d'user de représailles.
Quant à î'inlérét de l'auteur, il est juste que dans tous les pays du monde un auteur retire de son ouvrage tout l'avantage possible, et c'est pour cela qu'on lui donne le privilège de son ouvrage, ou, ce qui parait être la même chose, on donne ce privilège au libraire qu'il choisit et qu'il indique. D'après ces deux principes, on ne peut pas défendre aux libraires de France de réimprimer un ouvrage que Rey a imprime en Hollande; mais il est juste de donner la préférence au libraire français que vous choisirez; bien entendu que ce Français fera réellement une édition, et ne se servira point de la permission qui lui sera donnée uniquement pour empêcher d'autres Français d'entrer en concurrence avec Rey.
Vous ne devez point, monsieur, vous croire Ué par les engagements que vous avez pris avec le libraire hollandais, parce que vous n'avez pu lui céder que ce que vous aviez. Or, vous n'aviez pas le droit d'empêcher les libraires de Paris de copier ou contrefaire son édition. £n faisant imprimer en Hollande, vous vous êtes mis à la place d'un homme qui y serait établi. Si vous étiez Hollandais ou domicilié en Hollande,
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vous vous seriez arrangé avec Rey pour votre manuscrit et vous le lui auriez cédé pour le droit que vous auriez eu de le faire imprimer en Hollande. On le réimprimerait ensuite en France, et ce ne serait point une infraction aux engage* ments pris avec votre libraire. Au lieu de cela, le gouvernement de France veut que vous ayez le même avantage sur les éditions qui se feront en France que sur celles de Hollande; C'est un bénéfice qui vous appartient, qui est le prix de votre travail et qui ne fait aucun tort à Rey, puisque celte réimpression, qu'il appelle contrefaçon, se ferait de même sans votre consentement.
Au reste, cette dissertation est peut-être assez inutile, parce que les contrefacteurs ne demandent pas toujours une permission, et, quand j'aurais le projet d'empêcher la réimpression de votre livre en France, je n'y réussirais pas plus qu'à empêcher d'autres réimpressions ou contrefaçons qui se feront à Genève, en Allemagne ou ailleurs. Le seul moyen d*y obvier est que votre libraire de Hollande envoie promptement une grande quantité d'exemplaires à Paris, et ensuite, si plusieurs libraires de Paris demandent à en faire une seconde édition, je donnerai la préférence à celui que vous choisirez ; mais il faudra vous déterminer promptement sur ce choix pour prévenir les éditions furtives, dont on ne peut que retarder l'entrée pendant quelque temp».
Dès que les deux ouvrages que vous m'annoncez m'auront été envoyés, j'enverrai à M. Guérin la permission nécessaire. Comme je suis à la campagne d'ici au 8 novembre, M. Guérin peut me les envoyer par la poste, ou, si vous croyez être expédié plus promptement par la voie d'un censeur, vous pourrea les envoyer à M. Calley, qui est à la fois censeur et inspecteur de librairie ^
' Ja réponse de Rousseau à celle leltre esl fort remarquable; elle se trouve dons la Cotreipondanaskh date du ô norembre 1760.
Je suis, monsieur, avec toute restime que vous mérilez, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Paris, ce i5 novoiiibrc 1760.
Je vous suis très-obligé, monsieur, des réfle-xions que vous me communiquez sur les principes de droit des gens qui doit avoir lieu dans le commerce de librairie d'Etat à Etat. Je ne suis point tout à fait de votre avis sur les conséquences, quoique j'admette presque tous les principes. La différence des grands États aux petits et les avantages que ces derniers doivent avoir dans plusieurs branches de commerce sont très-réels, et il en est de même de Tavantage qu'ont néces* sairement les républiques ou les pays de gouvernement mixte sur ceux de gouvernement absolu pour le commerce de librairie. Mais il ne s'ensuit pas que dans les grandes monarchies on ne doive diminuer ces désavantages autant qu'il est possible. Ainsi je vois clairement que, quelque chose qu'on fasse en France, la Hollande gagnera toujours sur la France dans le commerce de librairie, et que, comme vous Tobservez, ce sera en Hollande que sera la manufacture pendant que la consommation sera en France. Mais, si on ne peut pas empêcher ce désavantage, on ne doit pas y ajouter en défendant scrupuleusement la réimpression en France de ce qui a été imprimé en Hollande.
Quant à l'association d'un libraire de Paris avec un li^ braire hollandais, elle ne peut partager entre les deux nations que le gain que fait le libraire, mais non les frais de fabrication, qui restent en entier en Hollande, et je crois que, faute d'avoir fait attention à cette distinction ^ on a sou*
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vent fait bien des raisonnements qui portent à faux sur la théorie du commerce en général.
Si le hasard, monsieur, me fait vous rencontrer quelque jour, je discuterai avec grand plaisir ces différentes questions, qui sont très-importantes et qui ont application à d'autres matières que le commerce de librairie. Je crois surtout que l'observation que vous faites sur les avantages réciproques des grands et des petits États est la base d'un ouvrage Iros-profond et pourrait conduire à quelques-unes des causes de la révolution des empires. Mais celle matière ne peut pas être traitée par lettres; d'ailleurs, il ne m'appartient que d'entrevoir sur d'aussi grandes théories; ce serait à un homme comme vous de les approfondir.
Pour, revenir à notre affaire, vous ne devez, monsieur, avoir aucun scrupule sur vos engagements avec Rey. Si vous avez cru lui céder plus que vous ne lui cédiez réellèmcntj il savait très-bien ce que vous lui cédiez et n'ignorait pas qu'on ne défendrait pas en France la réimpression de: son ou-
vrage.
Quant à la permission de le laisser entrer, je ne donne jamais aux libraires étrangers de permission par écrit, à moins (ju'il n'y ait eu qn examen régulier, et c'est pour cela que je ne lui ai pas fait de réponse.
Mais je ne doute point de ce que vous me mandez sur la circonspection de votre ouvrage. Ainsi, quoique je n'aie pas là toutes les feuilles, de peur de vous les faire attendre, je compte assez sur votre témoignage pour vous mander que vous pouvez assurer M. Rey qu'il peut envoyer à Paris son édition. J ai vu M. Guérin, qui comptait que vous lui donneriez votre petit manuscrit. Il me semble que vous avez changé d'avis; vous l'aurez vu depuis moi, et vous le lui aurez dit. M. Guérin peut vous avoir dit qu'on m'avait parlé d'une autre édition de votre ouvrage faite à Genève par les
Cramer; mais c'est un malentendu que je viens d'éclaircir : c*étail la véritable édition, celle de Rey, dont on avait voulu me parler.
Vous connaissez les sentiments avec lesquels je suis, mon-' gieur, voire trùs-humble et très-obéissant serviteur*.
26 Janvier 1761.
Je ne doute point que M. Rousseau n'ait senti le tort irréparable que ferait aux libraires la distribution dans le public de la première édition avant que la seconde y fût rendue. — M. Robin m'a assuré que M. Rousseau lui avait promis de garder chez lui les exemplaires qui lui seraient envoyés jusqu'au moment où il serait convenable de les montrer. — D'après. celte parole, M. Robin ne doit plus avoir d'inquiétude. Je lui ai dit d'en envoyer sur-le-champ à M. Rousseau le nombre qu'il désirerait. J'ai repris tous les cinquièmes et sixièmes tomes des exemplaires que j'avais, dès que j'ai vu qu^il y aurait des retranchements à faire. Madame de Luxembourg m'a promis de ne point communiquer les siens. Au surplus, ce ne sont exactement que des retranchements; on ne s'est permis aucun changement. Ce serait, selon moi, une infidélité que de rien substituer à un auteur sans son aveu *.
Paris, 20 janvier 1761.
Je ne suis pas surpris,, monsieur, que vous vous plaigniez de ce qui s'est passé, et je n'entrerai pas sur cela xlans une
* La réponse de Rousseau à celte lettre est du 17 novembre 1760.
* La réponse de Rousseau est du 28 janvier^l761, . j