TOME VI
Page 54. — On a retranché toute la phrase qui commence par ces mots : Quoi quil en soit de Vespoir des croyants^ etc. Ce n'ejst pas un retranchement auquel on tienne beaucoup; on a trouvé cette expression, les croyantSj peu convenable. Il semble qu'on en parle comme d'une secte ; au reste, M. Rousseau en fera ce qu'il voudra.
Page 90. — On a retranché les deux ou trois phrases qui sont contre le célibat des prêtres, et on a retranché aussi la note de cette page qui s'étend à la page suivante]; c'est une censure trop amère de la discipline de l'Église romaine.
Pages 155 et 156. — On a retranché toute la page 155 et le commencement de la page 156.
Une doctrine très-hasardée sur la grâce, une révolte contre l'autorité de TÉcriture sainte, un argument ad hominem
conlre saint Paul, c'en est plus qu'il ne fallait pour exiger ce reiranchement.
M. Rousseau aimera peut-être mieux des changements; mais il faut que ce soit lui qui les fasse. Les censeurs ont pu supprimer, mais ils n'étaient pas en droit de substituer un autre texte. La note de la même page 156 a aussi été retranchée. Je n'y Tois que ce peu de mots : Cest un petit mal de se tromper^ qui exige une correction.
Pages 138 et 139. — On a aussi retranché la note sur les piétistes : 1^ à cause de la singularité de cette expression : Sorte de fous qui avaient la fantaisie de suivre r Évangile à la lettre; T pour ne pas insulter et aliéner sans nécessité les Jansénistes, qui sont à Paris une partie considérable du public.
Page 162. — On a retranché la note: D^où il suit que tout prince. Je crois, en mon particulier, cette observation très-vraie, et je comprends que l'auteur ait du regret à la sacriGer; mais l'application est terrible. M. Rousseau ne pourrait-il pas éviter d'y donner Ueu sans perdre son observation, et seulement en l'adoucissant?
Page 170. — On a retranché depuis ces mots: Le Dieu que je sers est un Dieu clément^ unpère^ jusqu'à ceux-ci : Oh ! Dieu de paix^ Dieu de bonté j cest toi que j adore.
Dans cet article, et dans plusieurs de ceux qui suivent, Fauteur, dans la bouche de Julie et dans celle de Sainte Preux, met le dogme de la tolérance, non de la tolérance civile, mais de la tolérance théologique, de la tolérance dont on dit que Dieu use envers ceux qui vivent de bonne foi sous une autre loi que celle de la véritable reUgion. Or, ce dogme est réprouvé parmi nous, et Julie ainsi que Saint-Preux ont accoutumé les lecteurs à croire qu'ils ont toujours raison. Ce que je dis de ce passage s'applique encore bien mieux à la profession de foi de Julie mourante. La sérénité de ses der-
412 LETTRES DE MÂLESHERBËS
niers moments ne peut point s^accorder avec une conscience coupable, et c'est de la part de l'auteur une doctrine qu'il approuve haulement que celle qu'il donne pour le principe adopté par son héroïne à l'instant de sa mort.
Page 173. — On a retranché la noie, parce que le Cantique des Cantiques est un ouvrage révéré par l'Église et mis au nombre des livres saints. Bien des gens parmi nous, même des théologiens, seront de l'avis de l'auteur; mais tous lui conseilleront de sacrifier cette note, qui au fond n'est pas neuve.
Pages 474, 75, 76, 77. — On aretranclio depuis ces mois de la page 174 : Je vous avoue que jai été longtemps sur le sort de mon mari d*une inquiétude^ etc., jusqu'à ceux-ci, de la page 177 : Ne soyez doncpas étonné^ mon aimable ami^ etc. Voyez sur cela ce que nous avons dit à l'occasion de la page 170 sur le dogme de la tolérance.
Page 181 . — On a aussi retranché quelques mots de la page 181 sur la tolérance.
Page 219. — Wolmar dit : Si f eusse été malade^ je serais certainement mort dans mon sentiment; on lui a fait dire : Je ci^ois que je serais mort dans mon sentiment.' Cela n'est pas bien important.
Page 220. — Il y a encore quelques lignes qu'on a retranchées sur les sentiments de Julie. On annonce Julie non-seulement comme une femme de bien, mais comme le modèle d*une piété éclairée; ainsi on ne doit pas lui donner des sentiments différents de la doctrine de l'Église.
Pages 222, 23, 24. — C'est ici, c'est dans la profession de foi de Julie qu'on a fait un retranchement très-considérable.
Dans l'édition française, depuis ces mots : Mon cœur a toujours confirmé ce que prononçait ma bouche^ on passe à ceux-ci : Quant à la préparation à la mort. J'en ai expliqué les raisons en parlant de la page 170. M. Rousseau pourrait-il,
sans sacrifier ces passages en enlier, au moins les adoucir? Il a tant fait verser de larmes à Julie dans le cinquième tome pour ratliéismc de son mari, pourquoi ne conserverait-elle pas ce caractère jusqu'à la fin? Celte faiblesse, si c'en est une, est-elle incompatible avec le reste de sa façon de penser? Ne suffit-il pas à M. Rousseau d'avoir mis Fincrédulilé dans la bouche el dans le cœur d'un homme qui, s'il n'est pas le personnage le plus intéressant de l'ouvrage, n'est certainement pas le plus mauvais logicien?
Pages 231 et 232. — Dans les autres cultes^ c est pis eur core^ etc. Tout ce morceau sur Taspect lugubre des cérémonies de l'Eglise catholique auprès des mourants doit au moins être adouci ; un calviniste peut le dire dans son pays, mais il ne faut pas qu'il l'imprime en France en termes si clairs.
Page 259 jusqu'à 1» page 266. — On a retranché dans l'édition française toute celte dissertation sur l'état des âmes séparées des corps, errantes dans les mêmes lieux qu'elles ont habités et auprès des personnes qu'elles ont aimées pen« dant leur vie.
Je ne suis pas théologien, et on m'assure que cette doc^ trine n'est pas orthodoxe. Je crois cependant qu'elle ne scandalisera personne ; ainsi M. Rousseau peut rétablir tout ce passage s'il le veutv Notez cependant que si on veut réta» blir ce passage et qu'on supprime ceux dans lesquels on a dit qu'il y avait des points de doctrine contestés entre Julie et son pasteur, il y aura à la page 262 une phrase qui n'aura plus d'application à "rien. Celte phrase d'ailleurs annonce que Julie doute de la résurrection des corps, ce qui est article de foi parmi nous et aussi, à ce que je crois, parmi les calvinistes*.
^ La réponse do Rousseau à celle lettre se trouve diins le volume des Œu'^ vre$ inédites de Jean-Jacques, que nous avons donne (Paris, 1861, chez Michel Lévy) à la page 3Ô9. Elle est sans date, el n'est adressée qu*à M. *",
414 LETTRES DE NALESUEHBES
Février 1761.
M. Rousseau s'est fort trompé sur le sens de ce qui lui a été écrit, s'il croit qu'on lui ^demande de renier âa foi. Julie peut dire en mourant beaucoup de choses très-bonnes es très-utiles, sans parler du salut de ceux qui sont mécréants de bonne foi ou qui ont une croyance qui leur est particulière. Je ne parle point de la religion dbnt Julie fait profession et sur laquelle on ne prétend faire aucune difficulté n l'auteur. Je parle des sentiments qui ne sont autorisés ni dans la religion catholique ni dans la religion réformée. Si Julie a de pareils sentiments, ils ne sont point discutés dans le livre, ainsi il parait que Fauteur aurait pu se passer des deux pages retranchées dans le discours qu'elle fait en mourant sans que le reste perdît de son mérite, et ce ne serait jamais exiger d'un auteur de parler contre sa façon de penser que de ne lui pas permettre de dire tout ce qu'il pense.
D'ailleurs M. Rousseau s'est aussi trompé sur l'esprit gé* néral du mémoire qui lui a été envoyé. Il y avait dans l'édition hollandaise des passages que M. Rousseau lui-même conviendra qui ne peuvent jamais être tolérés dans un pays catholique. Tel est celui où l'on dit très-clairement que l'absurdité de la religion catholique a dû confirmer Wolmar dans Tathéisme; telle est la note dans laquelle on parle du spectacle agréable que les catholiques donnent dans leurs églises par la représentation des anges et de la Vierge, encore cette note pourrait-elle ne pas être entièrement sacrifiée, et on pourrait peut-être dire la même chose en ôtant à cette phrase l'air d'ironie que les catholiques ont cru y voir.
Or, dès que le gouvernement a été obligé de faire faire des
retranchements sur ces deux articles, il a fallu en faire sur la plupart des autres, sans quoi c eût été les approuver. Il n'en sera pas de même de la troisième édition, qui sera dirigée par Tauteur et qu'on entreprend sous la condition de n'y faire d*autres corrections que celles qui seront convenues avec lui. L'édition hollandaise ayant pénétré en France, ce n'est plus un ouvrage nouveau qu'on donne au public, c'est un livre déjà connu, sur lequel par conséquent on doit être moins sévère. M. Rousseau aurait dû s'apercevoir de cette différence, puisqu'en lui envoyant la note des retranchements on lui a marqué qu'on n'insistait pas sur plusieurs, et que sur les autres on lui demandait ce qu'il voulait faire. Ainsi il ne serait paâ raisonnable à lui de ne répondre à la proposition qui lui est faite que par un refus sec et absolu' de ne se prêter à rien, et je ne doute pas que M. Guérin ne lui fasse comprendre aisément qu'il est nécessaire qu'il se donne la peine de répondre, article par article, quels sont les passages qu'il consent à changer ou à retrancher et quels sont ceux sur la conservation desquels il insiste.
Malcsherbft), 25 oelobre 1761.
Madame la maréchale de Luxembourg m'a remis, monsieur^ l'ouvrage ^ que tous voulez bien me confier, et c'est une confiance dont je peux vous assurer que je sens tout le prix. Je n'ai point encore répondu à la lettre qui y était jointe, parce que je désirais ne faire cette réponse qu'après la lecture de l'ouvrage ; que cette lecture ne peut point être faite à la hâte et qu'il faut même avoif quelque temps à soi et n'être distrait par aucune autre occupation pour s'y livrer^ et quoique le
' L6 matiuscrit de VÉmile,
416 LETTRES DE MâLESBERBëS
temps de la campagne soit censé pour nous un temps de repos, je n'avais pas trouvé jusqu'à présent le moment de m'en occuper aussi sérieusement qu'un pareil ouvrage le mérite. Je suis dans ce moment-ci plus libre, et je vous renverrai votre manuscrit dans quelques jours.
Je peux cependant dès à présent répondre à l'article de votre lettre* par lequel vous me consultez sur le projet de donner cette dissertation séparément du recueil de vos ouvrages, et je suis de cet avis, d'autant plus que l'édition du recueil ne se fera pas tout à 1 heure et qu'il n'est pas juste de faire attendre si longtemps au public un morceau utile et intéressant.
Malcsbcrbes, 18 novembre 1761
C'est bien abuser de votre complaisance, monsieur, que de garder si longtemps l'ouvrage que vous m'avez confié. Je désirais d'avoir le temps de le lire avec l'attention qu'il mérite, et si j'avais prévu que cela me mènerait si loin, je n'aurais pas attendu jusqu'à présent; mais je me flattais de jour en jour d'être en état de vous Ic^renvoyer après avoir satisfait l'extrême curiosité qu'il m'inspirait. Ce serait mettre encore votre patience à une plus grande épreuve que de vous donner mon avis détaillé sur une théorie qui, par mille raisons, est au-dessus de ma portée. Je me contente de vous assurer que l'ouvrage entier m'a fait le même plaisir que tout ce qui sort de votre plume. Je crois que vous feriez grand tort au public de l'en priver ou d'attendre l'édition entière de vos œuvres pour le donner. Vous connaissez les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre trèshumble et très-^obéissant seniteur.
^ Lettre inconnue.
A J.-J. ROlSSEAU. 417
Male&herbcs, 22 novembre 1761.
Je suis très-ctonné, monsieur, de ce que vous me mandez, non que je ne sache les liaisons très intimes de M. Guérin, mais je ne croyais pas, et j'ai encore de la peine à croire, qu'elles Taient porté a une infidélité aussi caractérisée'. Au reste, je ne peux finir cetle affaire qu'étant présent à Paris; mais d'ici là vous pouvez vous tranquilliser et être certain qu'au moins je me rendrai maître de votre manuscrit et qu'il ne sera point altéré.
MuICàlierbeSj ii novembre 1701.
Tranquilliscz-vous, monsieur, je n'ai fait aucun usage de votre lettre * qui doive vous inquiéter. Vous pouvez même voir par la réponse que j'y ai faite, et que vous devez avoir reçue, que je suspendais mes démarches et même mon jugement jusqu'à ce que je fusse à Paris. Je ne vous en dis pas davantage parce que je ne peux pas dans ce moment-ci vous écrire de ma main.
Paris, 7 décembre 1761.
Je n'ai point vu, monsieur, M. Guériu depuis mon arrivée, mais j'ai vu M. Duchesne. Je lui ai parlé de votre livre, cl il
* Rousseau^ on s'en souvient, craignail que rÉmile, qui s'imprimait alors, ne fût falsifié on tronqué par le libraire. Les inquiétudes du philosophe étaient purement gratuites, et il le reconnut bientôt, comme on peut le voir par plusieurs lettres qui font partie de la Correspondance. — Le libraire Guérin était fort lié avec les Jésuites.
' Lettre inconnue.