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m'a répondu avec un tel air d'ingénuité et paraissant si peu s'imaginer que vous eussiez à vous plaindre de lui, que je vous avouerai que si son projet était de me tromper il y a réussi. Il est vrai qu'il ne serait pas le premier libraire qui aurait eu ce talent et qu'il n'y en a aucun qui ne soit beaucoup plus fin que moi ; m^is comme il n'est pas juste que ma facilité à être séduit vous nuise, voici ce que j'ai à vous proposer. La candeur apparente de Duchesne m'empêche de croire qu'il ait aucun mauvais dessein sur votre ouvrage, et je le crois d'autant moins qu'il n'y a aucun intérêt. Il ne serait pas le maître de le falsifier, il n'y a aucun gouvernement qui puisse le lui permettre sans votre aveu; d'ailleurs vous revoyez les épreuves, ainsi il ne peut rien changer sans que vous en soyez averti. C'est donc la lenteur que vous avez à lui reprocher, et à cet égard je vous dirai que je n'ai jamais vu de libraire à qui les auteurs pour qui ils impriment ne fissent ce reproche. Ainsi cette lenteur ne prouve point la mauvaise volonté, d'ailleurs il m'a proposé lui-même des arrangements pour accélérer l'impression en faisant venir les épreuves parla poste, etc. Je n'entrerai point dans ce détail, mais cela suffit pour me donner lieu de croire qu'il a envie d'avancer. Tout cela posé, je n'ai point voulu lui dire que TOUS vous méfiiez de lui, parce qu'il m'a paru d'après vos lettres que vous avez du regret à avoir marqué de la méfiance quand elle se trouve mal fondée. Je me suis contenté de lui marquer en mon nom beaucoup d'impatience de voir le livre achevé, et si vous l'approuvez, voici ce que je compte à présent lui dire*
Il m'a assuré que l'impression serait faite dans le mois de mars et qu'il tâcherait même qu'elle le fût dans février. Je ferai vérifief par un homme au fait de l'imprimerie combien il y a encore de feuilles à imprimer; j'exigerai de lui qu'il divise ce nombre par celui des semaines d'ici jusqu'au temps
où il promet que Tédition sera achevée, et je chargerai le même homme de veiller à ce que ce nombre de feuilles paraisse chaque semaine. Voilà le meilleur arrangement si Duchesne est de bonne foi; si vous croyez qu'il ne le soit pas, je lui ferai les propositions dont vous m'avez chargé. Au reste, je dois vous avertir que je doute que son marché avec Néaulme existe, et que j'ai lieu de croire que c'est ailleurs qu'il fait imprimer. Mais je ne peux pas entrer par lettres dans uti certain détail sur tout cela.
Je crains bien, monsieur, que vous ne puissiez pas lire mon écriture, mais j'aime mieux vous donner un peu de peine pour la déchiffrer que de me servir d'une main étrangère.
Décembre 1761.
Vous recevrez, monsieur, mardi prochain, huit bonnes feuilles au moins ; celui qui m'en a assuré en a vu sept de faites. Vous les recevrez toutes par la suite à mesure qu'elles seront imprimées. Le libraire prétend que s'il ne vous les a pas envoyées jusqu'à présent, c'est qu'il vous avait proposé par une de ses lettres de ne vous envoyer que les bonnes feuilles du volume entier quand il serait achevé. Vous ne lui avez pas fait de réponse sur cette proposition, ce qui lui a fait croire que vous l'acceptiez ; mais à présent qu'il sait vos intentions, il s'y conformera et vous enverra les bonnes feuilles à mesure. Ne nous donnons pas la peine de discuter si son excuse pour le passé est bonne ou mauvaise. Il nous suffit de nous assurer pour l'avenir qu'on se conformera à ce que vous désirez, et d'ailleurs les bonnes feuilles qu'on vous enverra vous prouveront qu'on ne vous a pas falsifie. Je viens d'en-
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voyer votre Mémoire à madame la maréchale dje Luxembourg, et j'attends son retour pour en conférer avec elle.
Vous connaissez, monsieur, tous mes sentiments lorsque je vous en renouvelle les assurances.
Paris, 25 décembre 1701.
Je ne me flatterais pas, monsieur, que ma façon de penser sur vous fût assez intéressante pour vous Texpliquer, si la dernière lettre que j'ai reçue de vous ne me le faisait croire *. Vous me paraissez occupé du jugement qu'ont pu porter de vos procédés ceux qui en ont été témoins, c'est-à-dire madame la maréchale de Luxembourg et moi. J'ai vu madame la maréchale depuis le Mémoire que vous m'avez chargé de lui communiquer, et je vous assure qu'elle ne m'a parlé ni n'a agi comme quelqu'un qui serait irritée ou qui vous saurait . mauvais gré de l'avoir compromise. Je lui ai envoyé votre dernière lettre. Pour moi, monsieur, je vous dirai, avec toute la franchise qui vous est due, que j'ai vu dans tous vos procédés une extrême sensibilité, un grand fond de mélancolie et beaucoup de disposition à voir les objets du côté le plus noir, mais une disposition au moins égale à vous rendre à la justice et à la vérité quand elle vous est présentée. La sensibilité de l'amour-propre n'est étrangère à aucun auteur; ceux qui veulent la dissimuler cherchent à tromper ou se trompent eux-mêmes. La sensibilité du cœur est imprimée dans vos ouvrages avec trop de force et de vérité pour qu'on soit étonné de la retrouver dans votre conduite; ainsi 5 cet égard vous ne m'avez rien appris. Celte mélancolie sombre qui
* Voyez, dans la Correspondance^ la lettre de Rousseau à Malcsherbes, du U5 décembre procèdent.
fait le malheur de votre vie est prodigieusement augmentée par la maladie et par la solitude, mais je crois qu'elle vous est naturelle et que la cause en est physique; je crois même que vous ne devez pas être fâché qu'on le sache. Le genre de vie que vous avez embrassé est trop singulier et vous êtes trop célèbre pour que le public ne s'en occupe pas. Vous n'ignorez pas que vous avez des ennemis, et il serait humiliant pour vous de n'en pas avoir. Vous ne pouvez pas douter que bien des gens n'imputent les partis extrêmes que vous avez pris à cette vanité qu'on a tant reprochée aux anciens philosophes. Pour moi, il me semble que je vous en estime davantage depuis que j'en ai vu le principe dans la constitution de vos organes et dans celte bile noire qui vous consume. Etant assez malheureux pour voir souvent des horreurs où Dcmocrite n'aurait vu que du ridicule, il est tout simple que vous ayez fui dans les déserts pour n'en plus être témoin. Enfin, monsieur, j'aime la vérité, je compatis à toutes les passions vraies, je crois même que je m'y intéresse plus à proportion de ce qu'elles sont plus vives. Je n'ai d'aversion que pour l'injustice et la fausseté, et encore ne sais-je pas si cette aversion n'a pas cédé quelquefois au sentiment qui me ramène toujours vers les gens de lettres. Je ne vous fais cette déclaration de mes sentiments, qui d'ailleurs vous serait assez inutile, que pour que vous n'ayez aucun regret à m'avoir laissé voir depuis deux mois les différents mouvements dont vous avez été agité. Si cependant vous désiriez d'en éteindre le souvenir, je garde toutes vos lettres dans une liasse que je vous renverrai quand vous voudrez; je tâcherai aussi de retirer celles que vous avez écrites à Duchesne quand l'édition sera finie.
Je ne vous réponds point sur l'apostille de votre lettre au sujet de la proposition que vous avait faite Duchesne. Il y a sur cela une explication à vous donner qui serait trop longue
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à écrire et n'en vaut pas la peine. Je la réserve pour la première fois que j'aurai l'honneur de vous voir.
Féyrier 1762.
Il y a, monsieur, des affaires qui ne s'éclaircissent que difficilement par écrit : de ce nombre est la vôtre. Par exemple, je savais il y a longtemps que Touvrage s'imprimait en France; je croyais que vous le saviez aussi : c'est pour cela que j'ai oublié de vous le mander. Si quelques-unes de vos inquiétudes viennent de ce que vous l'ignoriez, elles doivent être dissipées. Il n'y a en cela rien qu'on ait voulu faire à votre insu. Pour arranger tout ceci, j'ai chargé un homme en qui j'ai pleine confiance, de voir Duchesne, de le faire expliquer, de savoir par lui-même en quel état est l'ouvrage, et ensuite le même homme, ira vous voir à Montmorency et vous portera une lettre de moi comme lettre de créance. Je crois encore qu'il sera bon qu'il suive Duchesne jusqu'à la fin de l'édition. Nous sommes aujourd'hui à lundi. Ce sera demain qu'il verra Duchesne; s'il ne le pouvait pas demain, ce serait mercredi au plus tard, et il ira chez vous mercredi ou jeudi. Ce sera, monsieur, la seule façon de prendre des arrangements définitifs.
Mercredi, février 1763.
Je TOUS ai écrit, monsieur, avant-hier qui était lundi, et je TOUS ai mandé que je chargerais une personne en qui j'ai confiance de Térifier chez Duchesne où en est votre édition, et qu'ensuite cette même personne irait vous voir, soit aq->
jourd'hui, soit demain. J'ai appris dans la malince d'hier que madame de Luxembourg était venue à Paris pour votre affaire, qu'elle avait passé elle-même chez le libraire, et qu'elle était entrée dans tous les détails. En conséquence, j'ai passé chez elle hier à deux heures pour nous concerter.
Le résultat de ce qu'elle a vu chez Duchcsne est que vous devez être absolument tranquille sur la crainte qu ii n'y ait une intelligence entre le libraire et d'autres personnes pour donner votre ouvrage autrement qu'il n'est réellement. Madame la maréchale a été persuadée par la représentation qui lui a été faite de feuilles toutes imprimées, et Thomme que j'y avais envoyé, et qui est très au fait de la manœuvre typographique, en a été aussi pleinement convaincu. D'ailleurs, madame la maréchale leur a fait offrir de vous remettre le manuscrit, et elle vous a envoyé celte offre par écrit. C'est bien la preuve qu'ils n'ont pas le dessein de le falsifier. Les avis que vous avez de Hollande ne prouvent rien. Voilà ce qui s'est passé de ce côté. Le premier marché deDuchesne était fait dans la supposition qu'on imprimerait en Hollande. Depuis ce temps-là, on a imaginé, pour plus grande facilité, d'imprimer en France. Je Fai su, mais j'ai feint de ne le pas savoir, et j'avais pour cela des raisons trop longues à détailler dans une lettre. Je ne sais si Duchesne l'a dit à M. Guérin ou à M. Néaulme, par la raison qu'on lui avait expressément recommandé de ne le dire à personne. Ce petit mystère peut être la cause des avis qu'on vous adonnés qu'il y avait quelque chose dans la conduite du libraire qui n'était pas net. Vous vous souvenez, monsieur, que vous-même ne pensiez pas que votre livre pût être imprimé publiquement en France. Vous ne le désiriez pas même, parce qu'il aurait fallu pour cela le soumettre à la censure, ce qui vous répugnait extrêmement. C'est pour cela qu'il a été néces-
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sairc d'eavelopper de quelques ténèbres Tédilion qui se faisait en France, et c'est ce qui a donné lieu à des malentendus. L*élal cruel où vous êtes m'a obligé à avouer cette édition beaucoup plus que je naurais voulu faire, puisqu'il a fallu en parler à Duchesne pour vous tranquilliser. Voilà tout le nœud de cette intrigue.
Les lettres de Hollande peuvent donc vous apprendre qu'on n'imprime pas en Hollande, et cela a pu vous inquiéter jusqu'à ce que vous ayez su qu'on imprimait en France. D'ail* leurs, il est certain que M. Guérin est ami des Jésuites. Un certain abbé de Graves, qui s'est toujours mis en avant pour se mêler de vos affaires sans que je l'eii aie jamais prié, et qui a été une fois vous voir à Montmorency; cet abbé, dis-je, est lié de la plus grande intimité avec M. Guérin, et est encore bien plus lié aux Jésuites. Il se peut que par eux, ot surtout par l'abbé que j*en soupçonne plus que M. Guérin, quelques Jésuites aient entendu parler de votre livre. Ce serait, si vous voulez, une indiscrétion qui d'ailleurs ne peut avoir que très- peu de suites; mais il y a bien de la diffcrenrc d'une indiscrétion à une trahison. Si cette indiscrétion a été faite, ce que je ne prétends pas cependant vous assurer, elle aura aisément donné lieu à des rapports qu'on vous aura faits que votre ouvrage a été lu par les Jésuites. De là vient cette conséquence qu'il est entre leurs mains, et ensuite* lo soupçon qu'ils veulent l'altérer, soupçon qui aura été prodigieusement conflrmé par la lenteur du libraire dont nous vous disions tout à l'heure les véritables causes.
Au reste, je dois vous observer que les Jésuites n'ont aucun motif de parler contre vous. Vous n'êtes point Janséniste, et, quels que soient vos sentiments sur la religion, ils n'ont point fait de vous un homme de parti. Vous êtes isolé, si jamais homme le fut au monde, par conséquent étranger à toute cabale et très-supérieur à cette petitesse qui porte plu-
sieurs auteurs à insulter les dévots sans nécessité et seulement pour satisfaire leur aigreur particulière ou pour piquer la curiosité ou la malignité des lecteurs.
Ainsi, monsieur, les Jésuites ne pourraient pas vous approuver expressément, ni en qualité de protestant, .ni en qualité de philosophe; mais croyez qu'ils ne vous haïssent pas, et songez qu'ils ont à présent bien d'autres gens à haïr. Ce que je vous dis des Jésuites, je vous le dirai de l'abbé de Graves, qui est un peu plus Jésuite que s'il portait un bonnet à trois cornes. Je ne vous dissimule pas que c'est un homme dans la candeur de qui j^ai très-peu de confiance, et je vous avais déjà dit que je ne savais pas pourquoi il s'était mêlé de vos affaires. C'est la confiance entière que Guérin a en lui qui lui en a donné les moyens, et c'est cet esprit jésuitique dont il est rempli qui lui en a inspiré le désir. Mais, par les raisons que je viens de vous dire, je n'ai pas lieu de croire qu'il ait envie de vous nuire. D'ailleurs, je peux vous assurer que, dans l'affaire de la Julie^ il m'a paru qu'il se conduisait trcs-honnètement, et qu*il se prétait de bonne foi et même avec zèle à ce qui pouvait vous être le plus avantageux. Vous pouvez m'en écrire la-dessus, puisque vous voyez que je ne suis pas prévenu sur lui.
En voilà, je crois, assez pour détruire les soupçons qui vous viendraient de ce que quelques Jésuites auraient eu connaissance de votre ouvrage. Enfin je vois, par la dernière lettre de Rey dont vous m'avez envoyé la copie, que Duchesne lui mande qu'il n'a pas pu conclure avec lui, parce qu'on l'a obligé de conclure avec Néaulme. Cela n'est pas étonnant, et vous n'en seriez pas plus surpris que moi si vous vous rappeliez ce qui s'est passé. C'est Guérin qui a fait marché, et il Ta fait avec Néaulme, qui est son correspondant et son ami. Il ne l'aurait sûrement pas conclu avec Rey, qu'il déteste et qu'il regarde comme un fripon. D'ailleurs, rappe-
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Kz-vous que vous-même, dans ce lemps-là, vous cliez trcsméconlent de Rey, et je crois que vous n'auriez point voulu qu on fît aucune affaire avec lui. Duchesne, qui est peut-être en correspondance avec Rey, et qui peut-être aussi veut seulement ne se pas brouiller avec lui, mande que, s'il avait été le maître, il aurait volontiers traité avec lui, Rey. Soit que ce soit une fausseté ou simple compliment de la part de Duchesne, soit que réellement il dise la vérité, il n'y a rien là qui doive vous inquiéter, puisque vous savez qu'effectivement et Guérin, et moi, et vous-même, n'avons point voulu qu'il conclût a^ec Rey.
Voilà, monsieur, toutes les raisons par lesquelles et madame la maréchale de Luxembourg, et l'inspecteur de librairie que j'ai envoyé chez Duchesne, et moi, nous sommes tous trois persuadés que Duchesne est de bonne foi.
Je vous avais mandé que cet inspecteur irait vous voir aujourd'hui ou demain. La lettre que vous a écrite madame la maréchale rend ce voyage inutile. Ainsi nous attendrons que vous ayez fait réponse et qu'on puisse savoir si vous acceptez la proposition de vous remettre votre manuscrit. Reste à parler de la lenteur du libraire dont vous vous plaignez. A cet égard, je commence par vous assurer que plus ou moins tous les auteurs ont le même sujet de plainte vis-à vis de leur libraire. Ainsi vous auriez tort d'en induire qu'il y a quelque ruse secrète, quelque manœuvre cachée qui les engage à retarder. Le meilleur moyen pour les hâter est, à ce que je crois, celui que je vous ai proposé, c'est-à-dire de charger Tinspecteur que j'ai déjà envoyé chez Duchesne de le suivre exactement, de convenir d'abord avec lui du temps dans lequel il peut achever l'impression, et de la quantité qu'il en petit faire chaque semaine, pour constater ensuite, semaine par semaine, s'il aura rempli la tâche à laquelle il se sera obHgé. Mais aujourd'hui Duchesne représente qu'il lui est
impossible de prendre sur cela des engagements certains, parce qu'à chaque épreuve qu'il vous envoie vous faites des changements ou des additions considérables, et que cela oblige à des remaniements dont il ne peut pas prévoir l'é* tendue.
Je ne sais même si le libraire n'a pas avoué que la crainte de ces fréquents remaniements i*a peut-être empêché de vous envoyer aussi souvent que vous l'auriez désiré les épreuves ou les bonnes feuilles. Cest sur cela principalement que rinspecteur qui a été chez Duchesne comptait s'expliquer avec vous, et je crois que c'est pour cela que Duchesne vous propose à présent de faire tous vos changements et toutes yos additions sur le manuscrit qu'il vous renverra. Je ne serai pas étonné que vous n'acceptiez pas cette proposition en TOUS engageant à ne plus rien changer sur Timprimé, parce qu'il n'y a aucun auteur qui puisse s'y engager; qu'on reverrait dix fois son ouvrage, qu'on aurait toujours quelque changement à y faire, et parce qu'on juge de l'imprimé tout autrement qu'on n'a jugé du manuscrit. Mais vous ne devez pas être étonné non plus de la peine que les fréquents remaniements font à l'imprimeur, puisque vous connaissez le manuel de l'impression, et au moins en devezvous conclure qu'il ne faut pas s'impatienter à un certain point des retards ni les imputer à aucune cause cachée. Enlin, monsieur, je vois avec grand'peine les violentes agitations que vous cause cette affaire. Elles sont très-naturelles à un auteur, et d'ailleurs la solitude et la maladie doivent les augmenter prodigieusement. Permettez-moi de vous dire que je crois avoir vu votre âme tout entière dans les différentes lettres que vous m'avez écrites à ce sujet. J'y ai vu cette succession d'inquiétudes, de soupçons et ensuite de remords d'avoir soupçonné injustement. J'ai cru voir ces sentiments peints avec une vérité que l'art ne pourrait pas atteindre, et
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j'ai conclu de la moitié de vos lettres que vous étiez le plus Itonnéte de tous les hommes, et de Tautre moitié que vous étiez le plus malheureux. Je prévois que d'ici à la fin de Tédition vous aurez beaucoup de pareilles secousses. C'est pour les prévenir que je désirais de vous aboucher avec un Iiommo qui veillerait à vos intérêts comme vous-même; mais je crains que cela ne soit pas suffisant. Si l'affaire était assez simple pour queDuchesne pût tenir littéralement rengagement de faire tant de feuilles par semaine, il serait aisé de vous tranquilliser; mais, puisque les remaniements que vous exigerez nécessairement donneront lieu à mille incidents, ils vous donneront aussi mille nouveaux sujets d'inquiétude. Vous pourrez vous défier de l'homme que j'aurai chargé de cette affaire, puisque vous ne le connaissez point. Je vous réponds delui,à lavérité; mais vous pourrez penser que je me trompe sur son compte ou que lui-même est trompé par les libraires.
En un mot, monsieur, le meilleur remède, et peut-être le seul à l'état violent où vous êtes, est que vous veniez vous établir à Paris jusqu'à la fin de l'édition. Je sais combien cela est contraire à votre goût, à vos principes, à vos mœurs actuelles, peut-être à l'état de votre santé; mais je crois que la tranquillité de votre âme l'exige, et que cette considération doit l'emporter sur tout. Au reste, si vous n'adoptez pas cet avis, je compte toujours que mon homme ira vous voir et s'arrangera avec vous quand vous le jugerez à propos. Je n'ai pas le temps de relire cette lettre; je la crois pleine de fautes. Je vous prie de les excuser*.
Paris, 13 novembre 1762.
Je garde, monsieur, comme une marque de votre amitié
*■ La réponse de Roasseaa à cette lettre est du 8 février 1762.
et de votre confiance qui me sera toujours infiniment précieuse, les quatre lettres que vous m'avez écrites*. Il me paraîtrait tout simple que vous m'en redemandassiez les originaux ; vous voulez bien me les laisser et vous contenter de copies; je les ai fait faire, et je vous les envoie. S'il y a eu quelque retard, la raison en est que j'étais à la campagne quand j'ai reçu votre lettre et que celles que j'avais à faire copier étaient à Paris.
Vous me demandez si vos malheurs nont pas refroidi mon estime et mon amitié pour vous. Ils sont faits pour intéresser ceux nrémes à qui vos ouvrages n'avaient inspiré qu'une admiration froide, et je vous assure que c'est l'effet qu'ils ont produit sur bien des gens que je connais et qui ne vous connaissent point, du nombre même de ceux qui, étant en place, se sont crus obligés de foudroyer contre vous.
Pour moi, monsieur, j'ai toujours aimé et estimé en vous cette âme vraie, forte, courageuse, vertueuse avec passion, qui transpire dans tous vos écrits. D'ailleurs, je n'ai pas adopté tous vos sentiments, même sur des matières indifférentes; à plus forte raison suis-je très-éloigné de penser comme vous sur les premiers de tous les principes que vous avez discutes dans vos derniers ouvrages.
Dans tous les temps même, j'ai blâmé ou plutôt j'ai gqmi de votre imprudence à produire votre façon de penser en tout genre sans aucun ménagement. Voilà, monsieur, ce que j'ai toujours pensé sur vous avant vos malheurs. Jugez s'ils ont dû me faire changer.
Je ne vous ai point écrit jusqu'à présent, parce que je n'ai pas cru que ma façon de penser vous intéressât assez pour vous en entretenir dans les cruels moments que vous avez passés, et que, par de très-bonnes raisons, je ne devais pas
' Voyez, dans la Correspondance^ la lellrc de Uousscau à M de Malesherbcs, du 26 octobre 1762.