‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 51 sur 73 · LETTRES DE MALESHERBES · texte numérisé non relu

LETTRES DE MALESHERBES

vous marquer l'intérêt que je prends à votre sort sans m* expliquer avec vous dans la même lettre sur ce qui est la cause de vos malheurs. Le doute que vous m'avez marqué sur mes sentiments m'a été sensible au dernier point, et m'a donné lieu de vous les faire connaître. A présent, monsieur, je vous demande en grâce de me donner quelquefois de vos nouvelles. Je m'en suis informé aux gens de vos amis avec qui vous êtes en relation ; mais je suis quelquefois très-longtemps sans les voir. Or la confiance que vous m'avez marquée dans les lettres que je vous renvoie me fait croire que vous ne vous ferez point de difficulté de me mander au vxai les différentes situations dans lesquelles vous vous trouverez ; vous ne pouvez certainement en instruire personne qui y prenne un intérêt plus vif et plus sincère.

Paris, 3 avril 1763.

J'ai reçu, monsieur, la marque d'attention que vous me donnez en m'envoyant votre réponse à M. Tarchevêque de Paris. Je ne peux rien vous dire du fondMe Touvrage, car il ne m'est pas encore parvenu, malgré le soin qu'a pris le libraire Rey de me l'envoyer par la poste. C'est une méprise qui arrive quelquefois dans les bureaux des postes de France, et qui sera incessamment réparée.

Mais, en attendant que je vous parle de Touvrage même, trouvez bon que je vous assure de la reconnaissance avec laquelle je reçois des marques de votre souvenir et de votre amitié qui me sera toujours précieuse, et de tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur*

Paris, 8 xlécembre 1764.

J'ai reçu, monsieur, avec la reconnaissance la plus vive et la plus vraie, la lettre * par laquelle vous me marquez que nous nous écrivons rarement, mais que votre cœur n*est pas plus changé que votre sort. Ce sont vos termes. J'avais bien cru que votre cœur ne serait jamais changé ; mais, quand vous auriez eu de l'humeur contre moi, je ne serais pas assez injuste pour m'en plaindre. Sans entrer dans une plus grande explication, vous savez qu'il n'y a personne à qui je prenne plus d'intérêt qu'à vous, et cependant que je ne vous ai jamais fait que du mal.

Vous m'annoncez un bel ouvrage ' dont j'ai bien entendu parler et que j'attends avec grande impatience ; mais vous faites bien de ne pas chercher à nous Tenvoyer, il serait sûrement arrêté en chemin. Il faut attendre que le commerce illicite nous l'apporte, et nous n'attendrons pas longtemps. M. Duclos a été plus heureux que moi : il a eu entre les mains un exemplaire qui est peut-être le seul qui soit à Paris. Si son suffrage vous flatte, vous auriez été bien content du récit qu'il m'en a fait.

On nous parle aussi dans ce pays-ci d'un événement dont je voudrais bien être instruit par vous-même, si cela pouvait se demander sans indiscrétion. C'est la demande qui vous a été faite d'un corps de lois par une nation' qui, en cela, se modèle sur les républiques grecques. Je désirerais avec passion de savoir et la vérité du fait et si vous vous déterminez à travailler sur cette importante matière. Je crois que mes

* Letlre du 11 novembre 17C4 ^ Les Uttres de la Montagne.

' Les Corses

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confrères les gens tenant les parlements, cours des aides et autres cours de France qui s'occupent beaucoup à présent de législation, seront très-étonnés des routes qu'ils vous verront prendre.

Vous me félicitez, monsieur, sur ce que je jouis de la vie de la campagne et sur ce que je suis quitte des tracasseric9 littéraires. Je voudrais bien pouvoir recevoir la première partie de votre compliment, mais je ne suis pas assez heureux pour habiter la campagne longtemps de suite. J'y tiens compagnie à mon père quand je le peux ; mais j*ai toujours une charge qui me rappelle à Paris plus souvent que je ne le dé-

sirerais *,

Quant au tracas de la librairie, je sens bien tout le bonheur d'en être quitte. J*ai toujours aimé les Lettres, et, par conséquent, ceux qui les cultivent. Je vous avoue que, quand je me trouvai chargé d'un département littéraire, je crus que ce serait pour moi une chose agréable ; mais je ne tardai pas à être détrompé. Celui qui est chargé de la petite administration qu'on m'avait confiée ne peut faire auciîïrbicn que celui de laisser jouir de la Hberté naturelle, bienfait dont personne ne doit lui avoir obligation, et il est souvent obligé de faire du mal. Il ne peut même, à proprement parler, faire du bien aux gens de Lettres que par le mal qu'il ne leur fait pas.

Vous me mandez que vous prenez du goût pour la botanique; cela ne m^étonne aucunement. J'ai été surpris moimême du goût que j'avais pour cette étude, et j'en ai recherché la cause. En effet, je n'y avais aucune disposition. J'ai la vue basse ; d'ailleurs, je ne suis point né observateur : aussi faisais-je moins de progrès que tous ceux avec qui j'étudiais, et Tamour-propre dégoûte ordinairement de l'occupation à laquelle on ne réussit pas.

* Malcsherbes arait la charge de premier présidcnl de la cour des Aides ; ii la conserva jusqu'en 1771.

Je ne savais quel était l'attrait qui m'y retenait, et je crois l'avoir trouvé. C'est l'union de deux besoins, l'un physique, Taulre moral, qui se font sentir de presque tous les hommes. Le besoin physique est celui de l'air et de l'exercice; le bè-. soin moral est celui d*étre occupé. C'est aussi l'union de ces deux besoins qui produit le goût de la chasse. Il n'y a pas plus d'esprit à tirer des pr rdrix qu'à faire un herbier, et on n'en retire pas plus de gloire. Pourquoi cette passion est-elle si commune? C'est par la raison que je viens de vous dire. Mais je désirerais que le goût de la botanique fût à la mode plutôt que celui de la chasse.

l'^Tout le monde n'est pas à portée de chasser. S"" Comme c'est un e^iercice violent, il vient un âge où il faut y renoncer, et les vieux chasseurs sont bien malheureux, parce qu'ils sont désœuvrés. '5^ Je crois que la passion de la chasse, quand elle est générale dans une nation, contribue un peu à rendre les mœurs féroces. 4^ L'amour de la chasse, dans les gens puissants, est l'occasion d'une infinité de vexations. 5° Le goût de la botanique ou de Thistoiie naturelle, modéré, mène presque toujours à considérer l'agriculture avec plus d'intérêt et avec plus de vues, à la cultiver par soi-même et à la perfectionner.

Voilà de bonnes raisons, à ce que je crois; mais elles ne persuaderont personne, au moins dans ce pays-ci. Quand le pirîsir de la chasse n'aurait d'autre avantage que de n'être pas le plaisir de tout le monde, nos seigneurs de fief préféreront toujours une occupation qui les distingue des autres hommes, et ce sera toujours ce qu'on appellera un plaisir noblCj expression vide de sens en elle-même, mais souvent bien dangereuse dans ses applications, et fondée sur un principe qui, j'espère, ne sera pas celui de votre législation

corse.

Je m'aperçois que la discussion de l'utilité et de l'agré-

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