DUCHESSE DE SAXE-GOTHA
Gotha, 4 mai 1765.
Les talents de l'esprit ont excité de tout temps mon admiration, mais bien plus encore une âme vraie et vertueuse. Sans vouloir vous importuner par mon encens, souffrez, monsieur, que je vous dise ingénument que je lis vos ouvrages avec plaisir et que je m'intéresse beaucoup pour leur auteur; j'ai même désiré avec empressement, il y a plusieurs années, de pouvoir vous attacher et fixer chez nous; c'est un fait que j'ose espérer que vous n'avez pas oublié.
J'ai appris, monsieur, avec chagrin vos persécutions, et comme l'on m'avait assuré que vous iriez vous retirer à Berlin, je vous ai fait écrire par votre ancien ami Klupffel* pour vous prier de prendre votre route par Gotha et de vous y arrêter quelques jours. J'ai fait la même demande à milord
< Louue Dorothi^e de Saxe-Meinungen , nce le 10 août 1710, mariée le S août 1729 à Frédéric III, duc de Saxe-Gotlia. Nous avons tu dans les lettres du prince deWirtemberg, que cette bonne duchesse n'épargnait aucun soin pour attirer à Gotha les beaux esprits du siècle. C'est pour elle que Volliire écrivit Tun de ses moins bons ouvrages, les Annales de VEmpire,
* Voyez, dans la Correspondance, à la date de mai Î765, la lettre de Rouaseau à KlnpITcI.
Maréchal pour vous y déterminer; celui-^i a eu la bonlé de me répondre et de me rassurer sur votre sort. Cependant il m'a fait entendre qu il ne croyait pas que vous entreprendriez sitôt un voyage, à moins que je ne vous offrisse un asile chez nous. Je profite donc avec empressement de cet avis pour vous assurer, monsieur, que si vous avez besoin de retraite vous n*en trouverez jamais de plus sûre et de plus tranquille que chez nous; (]ue vous trouverez ici tous les soins et toutes les consolations que vous désirerez, qu'en un mot vous serez reçu avec des transports de satisfaction et par les mains de Tamitié. Soyez persuadé, monsieur, que je partage véritablement vos peines, que je voudrais les soulager et que je suis avec estime votre affectionnée amie, etc. ^
PRIJNCE DE LIGNE
Je suis, monsieur, celui qui a été vous voir l'autre jour. Je n'y retourne pas, quoique je m'en meure d'envie ; mais vous n'aimez ni les empressés, ni les empressements.
Pensez à ce que je vous ai proposé ; on ne sait pas lire dans mon pays, vous n'y serez ni admiré, ni persécuté.
i Rousseau déclina l'offre qui lui était faite par la réponse qu'il adressa à la duchesse le 8 juin suivant. Cette réponse se trouve parmi les lettres qui terminent le volume des Œuvres inéiiites que nous avons donné. [Paris, 1861. Chez Michel Lévy.)
* Ligne (Ch.-Jos., prince de), général au service de l'Autriche, célèbre à la fois par son esprit et par ses talents militaires, né à Bruxelles en 17ô5, mort en 1814. Il a laissé un grand nombre d'écrits, tous en français, parmi lesquels on remarque un Journal des guerres auxqueiles il prit part, une Vie du prince Eugène de Savoie ^ et un Euai sur les Jardins. Madame de Siacl a donné, en 1809, un volun e de Lettres et Pensées du prince de Ligne.
Vous aurez la clef de mes livres et de mes jardins; vous m*y verrez ou vous ne m'y verrez pas. Vous y aurez une très-pethe maison dé campagne à vous tout seul, à un quart de lieue de la mienne ; vous y planterez, vous y sèmerez i vous en ferez tout ce que vous voudrez.
Jean-Baptiste et son esprit sont venus mourir en Flandre, mais il ne faisait que des vers: que Jean-Jacques et son-génie viennent y vivre; que ce soit chez moi, ou plutôt chez vous que vous continuiez à vitam impendere vero.
Si vous vouliez encore plus de liberté, j'ai un très-petit coin de terre qui ne dépend de personne; le ciel y est beau, Tair y est pur. Ce n'est qu a quatre-vingts lieues d'ici. Je n'y ai point d'archevêque ni de parlement, mais j'y ai les meilleurs moutons du monde.
J'ai des mouches à miel à l'autre habitation que je vous offre; si vous les aimez, je les y laisserai ; si vous ne les aimez pas, je les transporterai ailleurs. Leur république vous traitera mieux que celle de Genève, à qui vous avez fait tant d'honneur et à qui vous aviez fait du bien.
Je n'aime, comme vous, ni les trônes, ni les dominations ; vous ne régnerez sur personne, mais personne ne régnera sur vous. Si vous acceptez mes offres, monsieur, j'irai vous chercher et vous conduire moi-même au temple de la Vertu.
Ce sera le nom de votre demeure, mais naus ne l'appellerons pas comme cela, j'épargnerai à votre modestie tousies triomphes que vous méritez.
Si tout cela ne vous convient pas, prenez, monsieur, que je n'aie rien dit. Je ne vous connais pas, mais je continuerai à vous lire et à vous admirer sans vous le dire *.
' Cette lettre, sans date, est probablement de l'époque qui précéda l'installation de Rousseau cliez H. de Girardin, c'est-à-dire de 1778. Plusieurs personnes, à ce moment, oITrircnt un asile à Jean-Jacques, qui se décida, comme on le sait, en faveur d'Ermenonville.