LE CHEVALIER D'ÉON
Ansleterre, 20 février 1766.
Monsieur, ce n'est que depuis peu que j'ai appris dans ma retraite votre arrivée dans cette île. Si je l'eusse su plus tôt, je vous en aurais déjà félicité, et si j'eusse eu Tlionneur de vous connaître personnellement, il y a longtemps que je vous aurais écrit pour vous déterminer à venir plus promptement dans cet asile de la liberté. La connaissance que j'ai de votre caractère et de vos vertus par vos ouvrages, celle que j'ai de Paris et de Londres, me font croire que vous serez presque aussitôt dégoûté de Londres que de Paris, que vous vivriez beaucoup plus libre, plus tranquille et à meilleur marché dans quelque retraite un peu éloignée de la capitale. Vous pourriez ;(rous retirer dans la province de Galles, qui est la Suisse de l'Angleterre ; je pourrais vous y procurer quelques bons amis et vous y aller voir. Si vous aimez la chasse et la pêche, vous pourriez vivre là, sans le secours de personne,
* Éon de Deaumont (le chevalier), personnage qujc rambiguïlc de son sexe a rendu célèbre, né en 1728 à Tonnerre, mort à Londres en 1810. Avec une jolie figure, et n'aynnt pas de barbe, il avait la facililé de se l'aire pas^er pour femme, et fut employé sous ce déguisement dans plusieurs missions diplomatiques. Il servit avec dislinclion pendant la guerre de Sept Ans, et fut ensuite envoyé à Londres comme secrétaire d'ambassade du duc de Nivernais. C'est là qu'il cul avec le successeur de ce dernier, le comlc de Guerchy, des démêlé? qui lui attirèrent sa disgrâce. Revenu plus lard en France, le roi lui imptsi. Tobligalion de prendre l'habit de femme pour voiler de nombreuses intrigues auxquelles il avait clé mêlé. On a publié à Londres, en 1775, les ïj>isirs du chevalier d'Éon, et, en 1836, les Mémoires du chevalier d'Éan, publiéi sur les papiers fournis par sa famille.
avec la même liberté et innocence que nos premiers pères. Permettez ces réflexions à Fintérèt tout particulier que je prends à votre sort, qui me touche aussi sensiblement que le mien propre. Nos malheurs ont presque une origine commune, quoique des causes et des effets différents. On dit que vous aimez trop la liberté et la vérité; on m'accable du même reproche et on ajoute que nous pourrions nous rendre plus heureux à peu de frais, vous en humiliant moins les docteurs, et moi en disputant moins avec les ministres. Je conviens que, pour les docteurs, vous les avez terriblement humiliés aux yeux de la philosophie, mais je ne puis convenir que je dispute avec les ministres. Je reconnais leur autorité ; mais cela ne m'ôte pas, je crois, le droit de me défendre contre la barbarie d*un ambassadeur novice qui viole la loi positive et naturelle du droit des gens et son caractère public, et qui à mon égard a rompu et déchiré indignemen t toutes les parties de votre contrat social. Pour vous en convaincre, je vous envoie ce qui a été publié sur mon affaire. Je vous l'envoie non par la fureur d'étourdir tout le monde et de le rendre juge des injustices atroces que j*ai éprouvées, mais parce qu'il est naturel à un affligé de chercher un autre affligé.
C*est adoucir mes maux que de les mettre sous les yeux d'un homme tel que vous. Il n'y a que les sages et un certain public éclairé qui puissent juger dans le silence les crimes de certains grands qui se croient au-dessus de toutes lois. J'ai lu vos Lettres écrites de la Montagne et toutes les excellentes répliques à vos adversaires ; permettez-moi donc de vous faire lire aussi mes défenses. Je serais humilié si, après avoir défendu autant T humanité, il me restait des torts dans Tesprit d'un homme aussi vertueux, aussi éclairé, que j'aime et respecte autant que vous. Je n'ai pas lieu d'appréhender un tel jugement de votre part, puisque c'est principalement dans vos ouvrages que j'ai appris que la conservation de soi-même