LETTRE DU CHEVALIER ÉON DE BEAUMONT
étaitune loi fondamentale de lanalureetarrétaiirobligationde toutes lois lorsqu'elles lui étaient opposées. Cette loi naturelle est indépendante de toutes les conventions humaines ; ainsi, quels que soient les dignités et le caractère de mon ennemi, il n'a jamais pu acquérir nul droit sur ma vie, pas plus que je n'en ai sur la sienne et celle de mon prochain.
On pourrait à plusieurs égards faire un parallèle de la bizarrerie de votre sort et du mien. Vous, républicain et protestant, pour avoir fait imprimer ÉmUe dans une république, vous avez été décrété de prise de corps sans avoir été sommé de comparaître ; moi, ministre français, pour avoir fait imprimer une défense contre un autre minisire français qui m'attaquait, j'ai été condamné dans une république sans avoir été entendu. Si je n'ai pas comparu à la barre du roi, ce n'est certainen^ent pas par aucun mépris pour les lois anglaises, qui en général sont beaucoup plus justes que partout ailleurs; c'est que je savais que par une complaisance politique on voulait me condamner et non me juger; c'est qu'on m'a refusé le temps nécessaire pour le terme suivant. On a voulu m'enlever de force pour me transporter en France et pour m'empécher de couiparaitre devant aucun tribunal. La prudence m'a obligé alors à la retraite, et pendant ce temps on a condamne mon livre comme un libelle pour n'avoir pas comparu. D'un côté on condamne ma défense et de l'autre on suspend la justice des grands jurés d'Angleterre qui ont trouvé mon ennemi atteint et convaincu des crimes de poison et d'assassinat contre ma personne. Me pouvant défendre sa cause par la vérité, il a cherche à se soustraire à la sévérité des lois et à éblouir par l'autorité en demandant avec la dernière instance un noU prosequi. Cette demande seule n'est-elle pas l'évidence la plus complète du crime? Malgré l'équité et la liberté anglaise, je ne puis obtenir justice entière, parce que mon empoisonneur et assassin est constitué en puissance.
 J.-J. ROilSSEAU. i4t
Ces crimes seront au moins rangés dans Thistoire au nombre des grands crimes impunis. Hélas ! mon cher Rousseau, mon ancien confrère dans la politique, mon maître dans la littérature, compagnon de mon infortune, vous qui, ainsi que moi, avez éprouvé le caprice et l'injustice de plusieurs de mes compatriotes, c'est à vous que je puis dire avec vérité que je n'aurais jamais osé, à l'exemple de mes parents, servir le roi et ma pairie avec autant de zèle et d'amour que je l'ai fait, si j'eusse pu croire que la calomnie, le poison et le poignard dussent être à la fin toute la récompense de mes services et de mes blessures. Ne dites pas après cela que vous êtes Je seul homme véritablement malheureux, que les bizarreries de votre destinée ne sont qu'à vous. Je conviens qu'il y en a de bien extraordinaires dans le cours de votre vie, mais convenez aussi que l'étoile de ma naissance n'a pas été heureuse. Cependant je suis né coiffé, et j'ai fait mentir le proverbe. Rien de tout cela ne doit nous attrister à un certain point, notre conscience ne nous reproche rien et nous connaissons par notre propre expérience la malice des hommes. Quoi qu'il en soit, je ne me plains point des maux qu'on m'a faits, la Providence (grâce à la liberté anglaise et à ma vigilance) n'a pas permis que l'innocent tombât sous les coups de son persécuteur. Le ciel m'a donné la vertu, l'homme injuste ne peut me nuire. J'ai fait rougir la calomnie, j'ai fermé la bouche du méchant et celle de l'imposteur qui étaient déchaînés contre moi; mes ennemis sont déjà revêtus d'ignominie, et la honte les couvre comme un manteau. Dans mon oppression, mon cœur est en paix; dans ma disette je suis dans l'abondance.. Il y a encore ici des Anglais amateurs de la justice, zélés défenseurs de la liberté, des Anglais illustres et généreux qui veillent à ma conservation, et je ne doute pas que plusieurs d'entre eux, touches de vos vertus et de vos