LETTRE DU CHEVALIER ÉON DE BEAUMONT
rares talents, ne vous Tcngent de vos malheurs et de vos ennemis.
Je finirai, monsieur, par vous avouer, avec cette bonne foi dont j*ai tâché de faire profession toute ma vie, que je me suis toujours senti naturellement porté à soutenir la démonstration de votre système, excepté certains points sur la religion qu'il ne m'est pas permis d'adopter, parce que je soumets (seulement dans un petit nombre de cas extraordinaires) ma raison à la doclrine. Je ne conçois pas plus que yous les mystères que vous examinez, je ne cherche pointa les approfondir pour mon bonheur dans ce monde et dans Vautre. Si on me demandait cent mille écus pour me faire concevoir et croire un mystère, je ne pourrais ni croire ni payer; mais d'un côté on ne me demande rien, et de l'autre on me promet beaucoup. Il est donc plus avantageux de croire aux paroles de Jésus-Christ, qui ne peut nous tromper, d'avoir confiance dans les promesses qui portent dans tous les cœurs des hommes, heureux ou malheureux, cette douce consolation et lespcrance flatteuse d'un avenir heureux et durable. A tout ce que je ne puis comprendre dans les Saintes Ecritures, dont personne jusqu'à présent n'a mieux dépeint que vous la majesté et l'authenticité, je m'écrie avec saint Augustin : 0 altitiido! Je ne suis cej)endant pas du nombre de ces catholiques outrés qui croient tout parce qu'ils ne comprennent rien. Je ne brûle personne sur la terre ni dans le ciel. Plût à Dieu, mon cher Rousseau, que mes actions répondissent à la pureté de ma foi, et plût à Dieu que votre foi fût aussi simple et aussi pure que vos actions. La religion chrétienne aurait besoin d'un homme lel que vous qui eût la droi^ ture de vos mœurs, le désintéressement de votre conduite, la force de votre logique, le foudre de votre éloquence joints à la sublimité de votre génie. Bientôt vous fortifieriez l'esprit du faible, vous terrasseriez le raisonnement du fort, vous
dissiperiez et balayeriez celte fourmilière de petits auteurs qui sont cent fois plus incrédules que vous sans pouvoir développer le moindre de vos raisonnements.
J'ai riionneur d'être, avec loule l'estime et l'attachement qu'inspirent vos vertus, vos talents et vos malheurs, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
P. S. Lorsque vous verrez M. Hume, noire ami conmiun, je vous prie de lui faire mille compliments de ma part et mille félicitations sur le bonheur qu'il a eu de tomber avec un seigneur du caractère de milord Ilerlford*; si j'eusse rencontré un tel ambassadeur, je n'alirais jamais passé pendant quelques mois pour fou dans le monde et je n'aurais jamais eu le malheur de faire des livres. En attendant que je puisse avoir la satisfaction de vous voir et de recouvrer ma liberté, vous pouvez m'écrire sous le couvert de M. Henri Dodtvelly esq. in Golden Square, ami de M. Hume '.