DE CONZIÉ
Arcnthon, 4 ociobrc 1762.
Mon cœur et ma constante estime pour vous, mon cher Rousseau, méritaient le retour flatteur que vous me témoi-
*■ Ilaine avait accompagné lord llerlford, comme secrétaire d'ambassade à Paris, dès l'année 1761 .
* La réponse de Rousseau à celte lettre se trouve dans la Correspondance r à la date du 51 nars 1766.
^ Conzié des Charmettes (Le comte), d'une famille très-ancienne de la Savoie, fut député par la ville de Chambéry, à Madrid, en 1742, pendant que les Espagnols occupaient la Savoie. En 1775, il provoqua l'établissement de la Société royale d'agriculture de Chambéry, dont il fut membre. C'est de M. de Conzié que madame de NYarens avait loué la fameuse terre des Charmettes, immorbliséc par le séjour qu'y fit Rousse lu. L'amitié du propriétaire pour c<y dernier ne se démentit jamais.
iU LETTRE DE M. DE COMZIÉ
gnez dans voire réponse *, et quoique ce soit, j*ose vous le dire, un tribut que vous me devez, je n'y suis pas moins sensible.
Il faut que je me sois mal expliqué, mon respectable ami, en vous écrivant que je vous plaignais à cause de la flétrissure de votre Êmiley puisque j'ai adopté depuis très-longtemps ce principe du grand Corneille que le crime fait la honte et non pas Védiafaud^\ il est vrai que ce que vous me mandez ne me console point de ce que bon nombre de mortels, communément plus faibles par préjugés et caractère que par vertu, seront privés de vos préceptes, si avantageux au bien social.
Quanta votre profession de foi, je n'en saurais être inquiet, elle est trop clairement et dignement exprimée dans votre réponse à M. d'Alembert quand vous dites que les livres qui sont la base de notre religion vous consolent lorsque les autres vous ennuient, et que vous ne pouvez les lire sansdevenir toujours plus vertueux. Ainsi, nulle dispute ^cntre nous deux.
Que je reconnais bien votre cœur, mon cher Rousseau, de mésestimer le poète Voltaire, et par une sûre conséquence de ne pas Taimerl Je vous avoue que j'ai ce commun avantage avec vous. Je ne prise Tesprit et les talents que lorsqu'on en fait usage pour familiariser avec la vertu et la rendre aimable à ses frères. Quant au jongleur Tronchin, il m'est inconnu en tout sens. J'ai un plaisir essentiel à vous demander, mon cher ami, qui est que vous ayez la complaisance de me marquer, dans vos premiers moments de loisir, les noms de tous vos écrits et les moyens de me les procurer . tous, voulant, à quel prix que ce soit, me munir de tous ces secours pour ma vieillesse. Entre autres, je suis à la re-
* Leltrc inconnue.
* Ce vers n'est pas du gran ) Corneille, mais de Thomas Corneille.
cherche depuis longtemps de voire Contrat social sans avoir pu le découvrir; on m'a assuré que c'élait un de vos chefsd'œuvre. Éclairez-moi, je vous conjure, sur ce point. Vous voulez que je vous parle de notre digne amie la baronne de Warens; quelques réflexions mal réfléchies me firent passer sur cet article lorsque je vous écrivis, mais à présent je vous dirai qu'elle est actuellement heureuse, ce qu'elle n'élait pas il y a environ six semaines, puisqu'à ce terme elle a quitté ce bas monde où elle vivait accablée de maladies, de misère, abandonnée des injustes humains. Voilà, je ne doute pas, sa belle âme récompensée de ses vertus et de ses souffrances. Si vous étiez moins philosophe, ou, pour parler plus clairement, moins raisonnable, j'essayerais de vous présenter quelques motifs de consolation ; mais je sais que vous n'en avez pas besoin, intimement persuadé comme je le suis que vous savez chérir le bonheur réel de vos amis aux dépens même de votre satisfaction. J'ai toujours respecté cette aimable femme, surtout depuis l'aveu confident qu'elle me fit des motifs qu'elle avait de ne vouloir partager son cœur avec d'autres qu'avec vous, mon cher Rousseau. Cet aveu de son sexe, peu porté à ce genre de naïvetés réfléchies, lui a mérité les hommages constants que je rendrai à ses vertus jusqu'à mon dernier soupir. Voilà, mon cher ami, ce qu'il en est de celte digne femme. Comme elle est morte quelques jours après mon départ de Chambéry, on m'a informé que nos financiers royaux, sous le prétexte d'aubaine, avaient fait cacheter sa cabane; mais leur cupidité aura resté peu assouvie, puisqu'ils n'auront trouvé chez elle que des témoignages de piété et des preuves de sa misérable situation. Mais parlons d'autres choses.
Oui, mon cher Rousseau, mon cœur désire ardemment de vous embrasser et je n'oublierai rien pour me procurer cette consolation. A votre tour, malgré notre perte, arrangez vos
projets pour venir passer quelques jours avec moi dans mon ermitage des Charmeltes, qui fait les délices de ma vie ; j'y ai petites cellules, bon lait, beaux fruits, bonnes châtaignes et beaucoup de tranquillité, car je n'y vois qu'un petit nombre d'amis, à Tabri totalement du broûard (brouhaha) et ennui du grand monde. Voyez de m'accorder cette faveur, elle est due à Testime, à Tamitié que vous m'avez inspiré dans ce séjour, et que la réflexion n'a fait que cimenter dans mon cœur où vous avez toujours un rang aussi décidé que distingué. Bonjour, ami aussi respecté que chéri par le vieux Gonzié.