‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 58 sur 73 · MARTEAUX · texte numérisé non relu

MARTEAUX

Paris, 11 mars 1761.

Monsieur, je ne puis m'adresser mieux qu'à vous; il s'agit d'une bonne action, et je vais vous procurer l'occasion de la faire. Je suis jeune, mais mon père et ma mère étaient vertueux. J'aime du moins la vertu, je suis honnête et sensible et j'ose me fier à ce témoignage flatteur de ma conscience, puisque la lecture de vos ouvrages m'élève l'âme, me ravit de plaisir et me. porte au bien. En vous parlant ainsi, je ne veux que vous faire savoir, monsieur, que je ne suis pas indigne de coopérer avec vous à un acte d'humanité. Ma fortune est très- modique et je mène à Paris une vie obscure, mais libre et tranquille, à quelques chagrins près. Cette vielà me rapproche de la misère, et je vois quelquefois des malheureux. Il y a dans la maison où je suis logé une jeune

*■ Personnage inconnu.

personne bien à plaindre; il est à propos que je vous délaille son histoire pour que vous connaissiez celle pour qui vous vous intéresserez.

Il faut que je vous dise, monsieur, qu'il y a dans cette bonne ville un homme de condition, un comte qui ressemble à bien d'autres. Ce digne homme aime beaucoup les femmes, ou plutôt les jeunes filles, il se fait un plaisir délicat de triompher de Tinnocence. Ce monstre a chez lui un autre monstre qui lui cherche des Agnès, « de petites personnes toutes neuves, » disent-ils agréablement. Celle qui demeure ici fut malheureusemrnt distinguée. Elle avait alors quinze ans, elle était chez sa mère qui, vous allez frémir, monsieur, la vendit pour cinq louis à Taffreuse agente du comte. On en imposa à la jeune personne, on la mena chez ce comte sous un prétexte qui la trompa... Ainsi Louison fut la victime de la brutalité du comte et du crime horrible de sa mère. Il fallut plier à la nécessité et que cette tille demeurât où elle était. La pauvre Louison s'accoutuma même à son malheur. Elle devint grosse, accoucha il y a plus d'un an, et continua de rester chez son ravisseur. Mais elle s'y déplut bientôt et elle signifia au comte qu'elle voulait entrer en maison en qualité de femme de chambre. Il voulut la retenir, mais il céda à ses importunités ; Louison sortit de chez lui. Cependant Tinfâme intendante de ses plaisirs avait ses vues : elle voulait tirer encore parti de cette fille et la revendre à d'autres libertins. Quel commerce ! Celle-ci chercha une maison oii elle pût se dérober aux recherches de sa persécutrice qui parvint à la découvrir et à la faire sortir en faisant en sorte qu'on sût son histoire avec le comte. Louison, désespérée, se réfugia chez mon hôte dont la femme la connaît. Elle y est toujours persécutée; elle mange du pain et de mauvaises soupes maigres ; elle aime mieux mourir, dit-elle, que dé suivre les intentions du monstre qui Tobsède tous les

jours. J'ai observé cette pauvre affligée, monsieur; depuis quatre mois qu'elle est ici, sa veriu ne s'est jamais démentie ; elle a manqué plusieurs maisons, et elle vit du travail de ses mains et de Targent que le comte lui envoie quelquefois par un reste de pitié. C'est Tintendante qu'il charge de ce message et je sais qu'il autorise cette créature dans ses indignes manœuvres. Je vous assure que Louison n'est point du tout faite pour se prostituer, quoiqu'on Tait prostituée. J'ai été témoin de ses larmes ; elle gémit sur son sort, elle ne peut supporter de dépendre du comte et de son agente. J'ai vu son désintéressement et son extrême délicatesse en bien des occasions : elle ne souffre pas qu'on parle mal de son indigne mère. N'est-il pas étonnant d'ailleurs qu elle ne se soit pas corrompue après ce qui lui est arrivé et malgré sa misère et les offres qu'on lui fait tous les jours? Tout me prouve qu'on lui a fait beaucoup de violence, et je vous ai dit qu'elle n'avait que quinze ans. 11 n'y a aucune affectation dans sa conduite, on voit qu'elle agit toujours d'après son cœur. La simplicité, la vérité de son caractère est peinte sur sa physionomie. Ses chagrins ne peuvent altérer sa douceur. Je ne sais comment elle s'aiBige, c'est avec une sorte de tranquillité qui me touche : une douleur qui éclaterait me ferait bien moins d'impression. On voit que cette aimable fille souffre depuis longtemps et qu'elle s'est soumise au malheur. Sans avoir de l'esprit, elle a sûrement des mœurs et elle raisonne. Je ne vous parle point d'elle en homme épris : je suis touché, je suis pénétré de compassion ; j'ai, comme Louison, une âme trèssensible, mais, comme elle encore, à peine ai-je des passions.

Et d'ailleurs quel plaisir barbare que d'abuser du malheur d'une personne aimable, de profiter de son désespoir pour la forcer à se faire violence à elle-même et de s'avilir à ses propres yeux? Est-ce parmi les horreurs de la misère la plus

déplorable que peut régner Tamour? Homme brutal I comment n'éprouves-tu pas un supplice plus cruel que celui qu'imagina cet exécrable tyran qui faisait unir un homme vivant à un cadavre! Il est insensible ce cadavre ; mais, impur Sardanapale, celle que tu forces à un crime boit toute Tamertume de son sort I Es-tu heureux de ses peines, de sa douleur? Tu oses mêler Topprobre et la désolation à la volupté I Ah I que ne puis-je vous être utile autant que je le désire, fille infortunée et pourtant vertueuse, je trouverais dans le bienfait la récompense du bienfait.

Sortons d'un enthousiasme trop légitime, mais inutile ; je ne veux que rendre service à Louison, et c'est là le point essentiel où j'aurais dû venir plus tôt. M. de Montmorency ^ sent ce que vous valez, monsieur, et par conséquent il a une belle âme ; il sera charmé d'exercer sa bienfaisance et placer cette fille chez lui ou ailleurs; il sauvera la vertu exposée à mille dangers pressants. Louison serait bien aise de quitter Paris et de se défaire, dit-elle, de ses mauvaises connaissances. Tout est dit, monsieur, le sort de Louison est entre vos mains. J'ai oublié de vous dire qu'elle est adroite. Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret, vous sentez beaucoup mieux que moi qu'il ne s'agit que de bien faire. Je compte aller cet été à Montmorency; je n'irai point vous remercier d'avoir secouru l'innocence opprimée, ce remerciement serait une insulte pour un homme tel que vous^ monsieur, mais il faut que j'aie le plaisir et l'honneur de voir une fois du moins en ma vie celui dont j'admire le génie et dont j'aime et je respecte la vertu. Je n'ai pas dessein de vous louer, monsieur, mais mon cœur a besoin de s'épancher. Je suis las du tumulte de Paris; je suis provincial, j'aime la campagne et le grand air : on ne respire point ici. Je soupire

^ Il veut dire sans doute le maréchal de Luxembourg.

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