XXII MADAME DE YERDELIN
charge. Ce qu elle ne voyait pas en mal, elle le voyait en ridicule, et son ami Margency n'était pas excepté. Ce que je trouvais encore en elle d'insupportable était la gêne continuelle de ses petits envois, de ses petits cadeaux, de ses petits billets, auxquels il me fallait battre les flancs pour répondre, et toujours nouveaux embarras pour remercier ou pour refuser. Cependant, à force de la voir, je finis par m'attacher à elle. Elle avait ses chagrins ainsi que moi. Les confidences réciproques nous rendirent intéressants nos têteà-tête. Rien ne lie tant les cœurs que la douceur de pleurer ensemble. Nous nous cherchions pour nous consoler. .. »
Je ne sais si c'est la faute de mon esprit obtus, mais il me semble qu il faut Tavoir bien tourné à la finesse et à la mé- . fiance pour trouver du persiflage dans ce mot de madame de Verdelin sur la frégate : a On ne prend de canons «que ce qu'il en faut pour se battre. » Il y avait au dix-huilième siècle, une princesse de Rohan qui, pour faire preuve d'esprit, se piquait d'entendre finesse à tout, même aux choses les plus simples. On disait d'elle assez plaisamment que, lorsqu'elle était à là messe, elle riait à YbUroit et entendait malice au Kyrie eleison, La méfiance de Rousseau lui faisait faire souvent, à sa manière, comme cette princesse de Rohan, et trouver malice à tout.
Les lettres de madame de Yerdelin qui sont maintenant sous nos yeux nous donnent d'elle une plus juste idée. Rousseau débuta dans cette liaison par des rudesses et des susceptibilités ombrageuses dont elle ne lui sut aucun mauvais gré. Il lui écrivait un jour, de Montmorency :
(( Vous me dites, madame, que vous ne vous êtes pas bien expliquée pour me faire entendre que je m'explique mal.
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Vous me parlez de votre prétendue bêtise pour me faire sentir la mienne. Vous vous vantez de n'être qu'une bonne femme, comme si vous aviez peur d'être prise au mot, et vous me faites des excuses pour m'apprendre que je vous en dois. Oui, madame, je le sais bien ; c'est moi qui suis une bête, un bon homme, et pis encore s'il est possible ; c'est moi qui choisis mal mes termes au gré d'une belle dame française qui fait autant d'attention aux paroles et qui parle aussi bien que vous...
c( J'avais besoin sans doute d'être averti que je ne suis près de vous qu'une simple connaissance ; si vous me Feussiez dit plus tôt, madame, je vous aurais épargné l'ennui de mes visites; car, pour moi, je n'ai point de temps à donner à des connaissances, je n'en ai que pour mes amis. »
A ces brusqueries et à ces boutades peu congrues, elle n'opposa que la douceur et le ton peiné de l'affection la plus sincère :
« Mon voisin, vous me jugez mal, si vous croyez que je prétends à mieux qu'à être une bonne femme ; je fais cas de cette qualité, je home toute mon ambition à la mériter et à trouver quelqu'un assez vrai pour me dire les choses qui m'en écartent.
« Je crois vous avoir écrit, monsieur, que je désirais perdre avec vous le titre de connaissance; vous m'avez fait l'honneur de me dire que vous vouliez des années pour éprouver vos amis. 11 y en a si peu que j'ai celui d'être connue de vous, et je suis si peu habituée à obtenir les choses que je désire, que je n'ai pas osé me nommer autrement que votre connaissance. Ce n*est pas que je n'aie la date d'un ancien attachement; vous me l'aviez inspiré avant de vous avoir vu,
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et, quoi que vous en disiez, vous ne perdez pas dans le commerce. Ce n'est pas les charmes de votre esprit que je ne suis pas di^e d'apprécier, qui me Vont fait désirer, ce sont les qualités de votre âme qui m'ont attachée à vous d*ujie façon invariable. Bonsoir, monsieur; votre lettre m'aforl affligée. Je vous prie de trouver bon que j'aille prendre congé de vous. Je vous exhorte fort à ne pas quitter votre feu. » (8 novem« brel760.)
C'est ce mélange de familiarité, d'insinuation, de simplicité (quoiqu^il en dise) et de sans-façon vraiment amical, qui finit par gagner à madame de Vcrdelin le cœur dcRousseau, et elle put se flatter pendant quelque temps d'avoir vaincu celte rétivité de nature qui allait se redresser, plus âpre (|ue jamais, dans le malheur et la solitude.
Madame de Verdelin était jeune encore ; on ne dit\)as qu'elle fût remarquablement joUe, on ne dit pas le contraire, et elle était certainement agréable ^ Rousseau, occupé tout récomment demadame d'Iloudetot, ne pensa point à s'attacher à elle, ni à aller sur les brisées de Margency, comme il avait fait sur celles de Saint -Lambert. S'ily eut alors pour lui quelque tentation de ce genre, ce fut du côté de madame de Boufflers, et il s*arrèta vite et à temps. 11 eûttrouvé en madame de Verdelin plus déraison, moins de vague sentimentalité qu'en madame d'Houdétot; mais cela ne l'eût point avancé pour son bonheur, en supposant même qu'il eût permis au bonheur de lui venir. Madame de Verdelin ne s'appartenait pas.Vouée à ses soins d'épouse garde-malade, à ses devoirs de mère, et les remplissant
* Madame d'Ëpinay dit d'elle, en im endroit de sa Correspondance ^ qu'elle était très-jolie, mais sur un ouï-dire. Rousseau, très-sensible à la beauté, n'en parle pas.
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exactement, elle avait placé ailleurs son plus tendre intérêt, le plus cher de son âme, et elle ne trouvait en retour que rçfroidissement, scrupules et restriclions de conscience, chez ce M. de Ma'rgency, déjà plus qu'à demi converti. Il cherchait à vendre sa terre et à quitter le voisinage, comme pour rompre les relations. Elle ne pouvait s'empêcher de prendre Rousseau pour confident de sa peine secrète :
«c Imaginez, mon bon voisin, que votre très-aimable lettre est tombée entre les mains d'une créature qui n'existait plus ; peignez-vous l'état d'une âme touchée au delà de toute expression, qui depuis sept ans ne vit, ne respire que pour un être qui était prêt à la sacrifier au fanatisme d'un dévot. La façon dont je vis avec M. de... (Margency), m'avait fait voir avec plaisir que la société de M. deFoncemagne, devenu trèspieux depuis la mort de sa femme, avait réveillé chez lui des idées de religion et de piété. Notre confiance était la même ; les idées nouvelles, depuis plus d'un an, n'avaient pas apporté de gêne; au contraire, nous étions plus heureux. A mon retour ici, je l'ai trouvé plus sérieux; les soins qu'il rend à sa mère m'ont mis dans le cas de le voir peu, et presque toujours avec du monde. Enfin, son ami ^Foncemagne) me dit qu'il devenait sublime et qu'il allait être entre les mains d'un grand faiseur. Peu de jours après, l'ami nous ayant laissés seuls, je vis son visage prendre l'air austère, son esprit cherchant tous les lieux communs pour fournir à la conversation. Je lui demandai s'il souffrait: il me dit que non, en levant le siège. Je ne le rappelai pas, mon voisin, je n'en avais plus le courage. J'ai resté bien des jours occupée de lui cacher ma douleur, tant il m'était douloureux de troubler son âme. A la fin, mon changement, ma santé lui ont fait devi-