LETTRE DE LA MARQUISE DE FRESTOUDAM
MARQUISE DE FRESTOUDAM'
Nancy, 25 septembre ITCS*.
Je vous ai lu, monsieur, avec tant de plaisir que je ne puis me refuser celui de vous marquer toule Testime que m'inspire Tauleur à' Emile et tous mes regrets de n'être point élevée par lui. Assez heureuse pour avoir trouvé dans vos ouvrages bien des choses que j'avais aussi pensées, elles m'ont fait voir que si j'avais eu un aussi grand maître il eût été content de son élève. Ne serait-il pas possible, monsieur, de réparer une aussi grande perte pour moi? Depuis longtemps mon intention est de finir mes jours en Suisse, non pas à Genève, son injustice à votre égard m'a trop révoltée, mais dans un canton que vous choisiriez vous-même, avec une promesse de votre part de vouloir bien habiter mon ermitage (car ma fortune ne me permettrait pas davantage). Là je jouirais du plaisir de posséder un homme d'un mérite rare, plaisir qui m'indemniserait de tous mes malheurs. L'avantage ne serait point égal de votre côté, monsieur, à moins que vous ne comptiez pour beaucoup la douceur et nul préjugé. Une femme sans préjugés ne peut être comptée pour quelque chose que par l'auteur à^Emile; vis à-vis de tout autre, je donnerais peut-être fort mauvaise opinion de la pureté de mes mœurs.
Si vous ne connaissiez pas le vice de notre éducation, je
' Personnage inconnu.
^ L'originalité de celle lettre, choisie parmi plusieurs autres de la même espèce, nous a engagé à la joindre à notre recueil comme renfermant une de ces offres singulières dont Rousseau olait conlinuellemenl accablé,
vous demanderais grâce sur mon style; mais Taulour d* Emile ne sait que trop combien on la néglige, et surtout pour les femmes. J'espère donc un peu d'indulgence de sa part, et si cette lettre vous exprime combien votre mérite et vos malheurs m'ont inspiré d'estime, j'en serai contente.
J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec la considération la plus vraie, votre très-humble et très-obéissante servante.