LETTRES DE MADEMOISELLE ALLARD
parfaits pour former des élèves comme celui-là? Si votre livre a fait sur tous ceux qui Font lu la même impression qu'à moi, je ne doute pas que chacun ne travaille à sa propre réformation ; mais pour arriver au point où il faut être, pour moi, je n'ai pas la présomption de m'en flatter. Vous dites : « Celui qui se sera le moins éloigné du but, celui-là aura réussi. » L'on peut donc s'en éloigner un peu? Quand on voit l'homme heureux que vous faites, il semble que l'on ne craint plus l'entreprise. Mais pour parvenir à celte réussite il faut en tous points suivre vos conseils, et combien de gens sont dans l'impuissance de le faire ! S'il y en a quelques-uns, peut-être ne se rencontreront-ils jamais. Ces enfants heureux devenus grands ne seront-ils pas malheureux de ne trouver personne qui leur ressemble. Où trouver une Sophie, et où trouvera-t-elle un homme capable de lui dire : « Sophie, vous êtes l'arbitre de mon sort, vous le savez bien; vous pouvez me faire mourir de douleur, mais n'espérez pas me faire oublier les droits de l'humanité, ils me sont plus sacrés que les vôtres, je n'y renoncerai jamais pour vous. »
Ah I monsieur, vous peindre ce que j'ai senti en lisant ces mots, cela ne se peut ; j'avais le cœur rempli de joie et je versai des larmes : c'est tout ce que je peux vous dire. Mille autres endroits de votre livre m'ont fait éprouver de pareilles sensations; la confession du vicaire a augmenté mon respect, mon amour pour la divinité ; je n'ai pu résister à l'envie de vous dire tout cela, et combien je désirais que ce genre d'éducation fût praticable pour tout le monde. Les soins que vous imposez aux femmes me paraissent aisés, il me semble que si j'étais mère ces devoirs seraient pour moi des plaisirs inexprimables, car je n'ai jamais pu comprendre qu'une mère pûW se priver un instant de ses enfants pour les livrer en des mains mercenaires ; ce que vous dites de cela m'a pénétrée. Je voudrais de tout mon cœur que les femmes y fus-
sent sensibles, mais il est impossible que toutes celles qui ont lu Emile ne le soient pas. Vous parlez si bien au cœur qu'il faut n'en point avoir si Ton n'est pas susceptible de cette douce impression, qui doit effectivement faire le charme de la vie d'une honnête femme. Je vous avoue que je renoncerais à cet état, que je respecte, si je ne pouvais pas unir mon sort avec quelqu'un qui pense comme moi à cet égard. Beaucoup de femmes dans ce pays-ci vous ont sans doute l'obligation d*étre redevenues mères ; j'entends dire qu'il y en a beaucoup qui nourrissent leurs enfants. Je ne sais si elles ont bien saisi l'esprit de votre livre, je crains bien que ce ne soit qu'une tendresse momentanée, car j'ai ouï dire qu'il y avait une dame qui a laissé mourir de faim son enfant ces jours passés. La fille entre les mains de qui on le laissait était impitoyable à ses cris; on lui ordonnait de lui faire pren< dre de la bouillie, niais puisque sa mère le négligeait il n'est pas étonnant qu'une étrangère le laissât mourir. Quel regret celte femme doit avoir! Vous ne parlez point des soins d'une femme qui a plusieurs enfants; la différence de l'éducation des filles et des garçons permet-elle qu*on les laisse ensemble? N'est-il pas à craindre que cela ne gâte le caractère des premières et qu'elles ne prennent insensiblement cet air de hardiesse qui est si naturel aux hommes et bien insupportable dans une femme? Que de choses j'aurais à vous dire encorel Mais c'est trop abuser de votre complaisance. Si vous ne trouvez pas ma démarche téméraire, si vous m'honorez d'une réponse et que vous me permettiez de vous écrire, je me trouverai fort heureuse : non point parce que vous êtes cet homme d'esprit que tout le monde adrflire, mais parce que je trouve dans votre cœur des sentiments que le mien chérit, et parce que je voudrais apprendre à penser comme vous. Vous comprenez quelle éducation a reçue une fille qui, des mains de sa nourrice a passé dans celles d'une religieuse ;