LETTRES DE MADEMOISELLE ALLARD
c'est pourquoi j'ai besoin Je votre indulgence et je l'espère. Vous connaissez les hommes, monsieur, je vous prie en grâce de ne dire à qui que ce soit la liberté que j'ai prise. J'avais envoyé chez madame Boy de la Tour demander votre adresse sans dire mon nom ; elle dit à la personne que si je voulais elle vous écrirait pour moi, que vous étiez toujours en voyage. Je trouvai cette réponse assez singulière. Je ne suis point connue de celte dame personnellement, peut-être le suis-je de nom ; ainsi je vous prie de me garder le secret pour elle, comme pour tout le monde, vous obligerez, monsieur, votre frès-humhle, etc.
P, S. Mon adresse est : A la Propagation de la Foi, à Lyon.
Lyon, 10 janvier 176").
Monsieur, je me lève longtemps avant le jour pour vous faire part du songe que je viens de faire; il m'a laissé beaucoup de tristesse, mais pourtant il peut être d'un heureux présage; vous seul pouvez m'en donner l'explication. Vous m'allez dire que je vous crois donc un prophète ; oui ; Daniel n'expliqua pas mieux à Nabuchodonosor ce qu'il avait vu que vous ne pourrez me donner Pinterprétation de mon songe; je vous dirai même ce qui Ta occasionné. Il y a au moins trois mois que je vous écrivis dans l'enthousiasme où m'avait mis votre charmant livre à^Èmile; je ne sais ce que je vous dis, mais cela n'a pas sans doute mérité votre attention, puisque vous ne m'avez pas fait la grâce de me répondre. Je me rends assez de justice pour croire que ma lettre n'était pas assez spirituelle pour vous intéresser; mais, monsieur, vous êtes indulgent, je connais votre cœur par ce que j'ai lu de vous. Mais revenons à mon songe. Toujours occupée de l'impatience de recevoir une réponse, je rêvais qu'on me sonnait
avec beaucoup de vivacilé, comme Ton fait d'ordinaire quand le porteur de lettres vient. Je suis allée voir, j*ai pris un paquet assez gros ; récriture, qui m'était inconnue, m'a frappée : Serais-je assez heureuse pour que ce fût de M. Rousseau? disais-je en moi-même. Je romps le cachet en tremblant. Ciell c'est de lui? Je n'en veux pas voir davantage, je vole à ma chambre avec mon trésor, que je cache comme si quelqu'un devait me l'enlever. J'entre et je m'enferme soigneusement pour que personne ue vienne troubler mon bonheur; mais la vivacité de ma joie a occasionné mon réveil. Vous qui peignez si bien tous les mouvements du cœur, imaginezvous l'état du mien? Je ne crois pas qu'on puisse éprouver un sentiment plus douloureux que celui où j'ai été livrée, ni passer si promptemenl d'une joie excessive à la peine la plus cruelle. Aussitôt j'ai pris mon parti. Non, l'idée que je me suis faite de lui ne changera point, me suis-je dit, il faut lui écrire. J'ai écrit trois lettres que je n'ai pas osé envoyer ; celle-ci partira. Que sais-je ce qui pent l'avoir empêché de m'écrire ? il a peut-être des raisons que j'ignore ; ma lettre ne lui est peut-être pas parvenue. Je faisais tous ces commentaires en me levant et mon papier s'est rempli avant qu'il fût Jour.
Eh bien, n'êtes-vous pas le prophète que je peux consulter? Je vous prie en grâce de me dire l'explication d: ce songe; vous êtes trop bon, trop humain pour me laisser dans l'inquiétude de ce qu'il signifie. Je vais vous redonner mon adresse, parce qu'il se pent que ma lettre ne vous soit pas parvenue; j'en suis fort en peine. Cette adresse est: Madame A..., dans le couvent des dames de la Propagation de la Foi, rue Saint-Barthélémy, à Lyon.
On m'a dit qu'il paraît un livre de vous, intitulé : Lettres de rhomme de la Montagne^ mais qui était très-rare ; ditesmoi^ je vous prie, si cela est vrai, car je ferai tous mes efforts
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pour l'avoir s'il est de vous. Je suis, avec une parfaite considération, voire très-humble, etc.
P. S. Je vous ai demandé le secret dans ma première lettre ; je n'en suis pas en peine si vous l'avez reçue, mais sinon je vous prie de ne faire part à personne que j'ai pris la liberté de vous écrire.
MADEMOISELLE MAZZARELLl'
Paris, 21 avril 170?,
Non, la solitude ne calme point rûmey riapaiae point les passions que le désordre du monde a fait naître : vous éte$ encore plein du fiel qui vous éloigna de nos villes, plein de ces passions que vous condamnez dans les autres.
Homme faible et superbe, vous avez eu la force de fuir vos semblables, mais vous n'avez pas eu celle de vous dompter. L'inflexibilité de votre caractère vous a fait préférer la retraite au monde ; vous daignez enfin vous apercevoir qu'il plaît à ceux qui veulent lui plaire. Juge plus que sévère, la somme des maux vous a fait errer sur celle des biens ; votre humeur a grossi les objets, vous a présenté les hommes indignes de vous; un instant de plus peut-être, ils vous devenaient précieux. Ainsi le soldat, effrayé de quelques blessures, s*échappe du champ de bataille, se cache au fond d'un bois éloigné, où bientôt, fatigué par sa course, épuisé par la perte de son sang, il tombe, il expire, faute de secours qu'il eût trouvé dans ses tentes. Les hommes, comme quelques animaux, peuvent seuls guérir les maux qu'ils causent.
* Personnage inconnu.
Ils sont faux et méchants; ils ne le sont pas lous. Yolre orgueil vous a trompé s'il vous a dit que vous ne déviez jamais être dupe, et votre vertu est bien faible si elle ne s'est pas sentie capable de résister aux atteintes de la méchanceté.
Si tous les hommes pensaient comme vous, il n'y aurait plus de villes, mais aussi n'y aurait-il plus de déserts.
Écoutez-moi : je ne suis point auteur; je ne suis point bel esprit; je suis d'un sexe qui mérite vos égards. En vain avezvous essayé de paraître penser à notre désavantage, votre cœur vous a trahi. Je ne vous en veux pas, vous vous êtes cru fort; je vous remercie au contraire des leçons que vous nous avez données. Malheur aux femmes qui ne les ont point en* tendues 1 Vouloir nous rendre plus respectables, n'est-ce pas nous enseigner le moyen d'être plus aimées? et c'est la différence qui se trouve entre nous. Vous ne semblez saisir avec empressement que les occasions d'être haï; vous ne réussirez pas cependant : l'auteur réconcilie avec Thomme.
Cessez de fermer votre âme au bonheur ; la singularité coU'» vient-elle au sage? Quel plaisir trouve-t-on à borner son existence? Sentir, est-ce donc une faculté au-dessous de vous? Pourquoi se priver d'une partie de ses sens lorsque de leur concours naît la perfection de notre être? Il n'y a jamais eu un homme, et c'eût été un fou, qui se soit crevé les yeux afin de mieux entendre.
Vivez à la campagne, si vous l'aimez; mais donnez-nous la moitié de l'année. Voyez peu de personnes, vous aurez raison. Fuyez ces riches insolents, ces femmes au maintien soldatesque^ ces demi-savants, ces avortons du Parnasse, la prétention, la bassesse. Il est des hommes simples et honnêtes pour qui la médiocrité de leur fortune n'est point un malheur, qui jouissent de la considération de leurs amis sans désirer celle de la multitude. Habitants paisibles de la ville,
m letthë de mademoiselle MâZZâRELLI
ils ont su se dérober au tourbillon delà cour; ils sont instruits, nés sensibles, dignes enftn d'êlre éclairés des lumières de votre génie. Ce que je dis d'un sexe, je le pense de l'autre : nous ne sommes point faites pour révolter votre philosophie, oseriez-vous rejeter nos hommages? Nous avez-vous condamnées à ne sentir, à n'inspirer que Tamour? Nous savons tout apprécier, et la délicatesse de nos organes assure celle de notre goût. Telle qui vous recevra avec transport méprisera Tart et les minauderies.
Nous devons préférer les grâces aux manières, Tamitié paisible à des amusements bruyants. Ne serait-ce donc pas un plaisir bien touchant pour vous que celui de voir dans de beaux yeux l'estime, l'intérêt et l'admiration que vous auriez fait naître? Revenez; peut-être nous vous retiendrons. Les plaisirs, fussent-ils imaginaires, valent mieux que des malheurs certains. Ayez le courage de vous dire : ^ Je ne veux plus d'une misanthropie qui ne fait quejetei' du trouble dans mon âme^ sans aucun profit pour ma raison; je ne veux plus d*un état trompeur où Von croit beaucoup faire pour la sagesse en faisant tout pour la vanité. » Vous ne m'entendez pas, sans doufe; je vous vois froncer le sourcil en me disant : « Ahl qui êtes-vous donc pour me donner des conseils ? » Mon nom au bas de cette page ne vous instruira pas, je l'avoue. Sans doute, je ne suis rien. Un désir extrême de vous connaître m'a fait prendre la plume ; je me suis flattée que vous me feriez réponse et que je saurais au moins directement ce que vous pensez, comme s'il ne fallait qu'interroger les hommes pour qu'ils disent la vérité.
A J.-J. ROUSSEAU. 4Co