‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 67 sur 73 · UNE ANONYME FRANÇAISE · texte numérisé non relu

UNE ANONYME FRANÇAISE

Vous à qui j'avais dressé des autels, vous dont le génie sublime est accompagné de l'imagination la plus vive, vous qui joignez à toute l'austérité de la morale, les grâces et le charme des sentiments, l'enthousiasme même de la passion; vous qui paraissez posséder dans un degré éminent toutes les qualités du cœur et de l'esprit qui composent un homme rare, et qui ont subjugué mon admiration ; vous enfin qui avez adopté ma patrie, dont vous faites un des plus beaux ornements, vous en flétrissez inhumainement la plus aimable partie, et moi, chétive, oserai-je essayer de briser les noirs pinceaux avec lesquels vous nous avez crayonnées? que dis-je, crayonnées? vos ouvrages sont faits pour passer à la postérité qui croira tout, alors qu'il faut passer l'éponge

sur le porlrail des Françaises l'ait par un des plus grands hommes de son siècle et de tous les siècles?

Ah! monsieur Rousseau, yous me serrez le cœur, et mes yeux, obscurcis par les larmes, ne sont rien moins qu'ef- IVonlés, je vous assure. N'êtes-vous plus homme, et ne sentez-vous pas le coup mortel que vous portez à vos pareils en avilissant à leurs yeux ce qui doit faire le charme et le bonheur de leur vie?

Si quelques femmes oublient qu'elles sont dépositaires des mœurs et des vertus sociales que les hommes acquièrent difficilement, perdent aisément et ne retrouvent qu'avec nous ot par nous, faut-il humilier si profondément un sexe sans lequel le vôtre serait bientôt confondu avec les bêles féroces ? ^

Si les lecteurs de la Nouvelle Héloise nous voient désormais des mêmes yeux que celui qui a peint les Parisiennes, renonçons pour toujours à plaire et à corriger , livrons ces censeurs si durs à tout leur mérite; ils seront suffisamment punis.

Que la douleur de n'oser aimer rien que nous-mêmes prenne la place de la joie qui naît du bonheur commun. Vivons seules au milieu du monde, et que M. Rousseau jette loin de nous le voile d'ignominie dont il a voulu nous couvrir.

Il est vrai que le caractère distinctif des Françaises est la gaielé et la vivacité. Pourquoi s'imaginer que les agréments qui vous font peur sont Teffet d'une coquetterie criminelle?

La nature répand ses dons inégalement; elle nous a refusé la beauté, et nous tenons d'elle la vivacité et la gaieté, comme les Anglaises le teint et la taille^

R faut pour ma consolation que je me rappelle ce que j'ai ouï dire à plusieurs voyageurs :

« Les Françaises ont plus de liberté qu'aucune femme

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d'Europe; cependant elles en usent ou en mésusent moins que les autres n*ont d'adresse à briser leurs chaînes.

« Les Françaises ont un extérieur qui fait espérer beaucoup plus qu elles ne donnent, pendant que d'autres femmes passent de Tair le plus sage aux privautés les plus grandes avec un sang-froid dont nous aurions horreur; » mais n Dieu ne plaise que je veuille plus longtemps justifier quelques femmes aux dépens des aulres ! Triste vengeance qui nous frappe de loin ; mais vous nous avez frappées de trop près et trop fort, convenez-en, et faisons la paix.

Depuis dix ans, je vous aime et vous admire. Que ferai-je de tous ces sentiments? Vous les avez altérés et non détruits. Ils ne servent qu'à me rendre plus sensible à une satire qu'heureusement peu d'entre nous méritent. C'est ma consolation, et encore que vous ne pensez pas toujours ce que vous avez pensé quelquefois, mais il ne faut écrire que ce que l'on pense toujours.

Promettez-moi de déchirer quelques feuilles de la Nouvelle Héloise^ et je vous promets que je continuerai d'encenser vos autels, qu'une autre que moi eût brisés dans sa douleur.

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