XXVI MADAME DE YERDËLIN
ner ma frayeur. Soit pitié, soit amitié, on m'a promis de ne me pas fuir et de ne rien changer à notre façon de irivre. Je le verrai, c'est ma vie. 11 ne me faut rien de plus que votre amitié, avec une petite assurance que vous n*ètes pas fâché du détail que je viens de vous faire. »
~ Mettez en regard de cet amant mortiBant et froid un mari jaloux, Tesprit toujours en éveil, qui se sent d'autant mieux servi par sa femme qu'il en est moins aimé, et qui s* en inquiète; placez entre les deux une âme délicate, sensible, ten< dre à l'excès, qui elle-même a ses scrupules, ses réserves et ses réticences, qui est toute douloureuse en dedans, et vous aurez idée du petit. roman qui se file, se mêle et se démêle, sans se dénouer jamais, dans la vie de madame de Verdelin.
Madame de Verdelin n'appartenait pas au monde philosophique; elle avait des idées religieuses assez libres, assez élevées, sans étroitesse ; ni philosophe, ni dévote, c'était sa devise. Quand Rousseau eut été oblige de fuir de Montmorency après sa publication de YÉmile^ elle luiécrivait, en lui parlant de l'état des esprits, de réchauffement des têtes dans un certain monde, et en lui rapportant une conversation qu'elle avait eue à son sujet avec un magistrat :
c( Si vous n'y étiez pas intéressé, nous ririons de voir les prolecteurs dé la reUgion et des mœurs s'élever contre le seul écrivain de ce siècle qui ait écrit utilement en leur faveur; qui ait bien voulu s'élever contre le matérialisme que le bien seul de la société devrait proscrire, . . »
Elle tenait tête dans le monde, quand elle les rencontrait, à ceux qui attaquaient VÉmile dans un sens ou dans un autre, dans le sens d'Holbach ou dans celui de la Sorbonne et du Parlement. A. propos des Lettres de la Montagne j écrites
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pendant celte retraite de Rousseau en Suisse , elle disait :
« Je n'ai pas reçu vos Lettres^ on les a ici on ne peut plus difficilement. On débite que vous y peignez Jésus-Christ comme un homme doux, humain, enfm qui allait aux noces et se faisait tout à tous. Les dévots, qui ne sont pas de mémo, disent que ce tableau est indécent. J'ai pensé être lapidée pour avoir dit que j'avais cru voir cela dansFÉvangile. Ah ! mon voisin, que ces gens-là ont raison d*é(re fâchés qu'on leur parle d'un modèle qu'ils suivent si mal; mais que je crains leur fureur contre vous ! Ils feront sortir des épines de dessous vos pieds. Pourquoi ont-ils commencé à vous persécuter? Cela se devine; mais aujourd'hui ils ont une raison de plus, celle d'avoir été injustes; votre existence les humilie. »
Cette aimable femme n'était nullement protestante toutefois ; elle disait très-bien à Rousseau sur Farticle du Calvinisme:
€( Les motifs de votre séparation, à vous autres protestants:, m'ont toujours paru tenir plus à l'orgueil, à la licence, qu'à l'amour du bien, quoiqu'il en ait été le prétexte; et puis, je ne trotwe pas raisonnable qn'onrejette tm mystère lorsqu'on en admet un autre tout aussi difficile à résoudre. »
On conviendra que ce dernier argument n'est pas 'mal poussé. Elle avait eu un père raisonnable et un premier confesseur qui l'avait été aussi. Elle raconte cela avec beaucoup de naturel et une certaine simplicité fine, qui est son cachet :
<c J'imagme que c'est une chose agréable à Dieu que la. soumission de l'esprit; elle est plus difficile qu'un acte d'humilité. Aussitôt que j'ai un peu raisonné avec moi-même, e me suis imposé la pénitence de ne pas discuter avec ma petite
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cervelle. Mon père ne m'a occupée qu'à calculer ce qui pouvait regarder mon sexe et mon ménage. Vous croyez peutêtre que mon confesseur m'a tourmentée sur ma manière de penser ? Non ; il me demandait si je croyais ; je répondis : (( Je prie Dieu chaque jour que ma foi augmente, mais je ne suis pas assez téméraire pour faire des raisonnements. » lime dit : (( Vous avez raison, soumettez-vous, mais examinez bien la morale, écoutez votre conscience, et Dieu vous aidera. ï> — lly a plus d*un vicaire savoyard. »
Quoique lectrice et admiratrice deRousseau, madame de Verdelin n'était donc pas une insurgée du sexe ni une émancipée ; elle était bien restée femme, au sens habituel du mot ; elle n'allait qu'à mi-chemin en bien des choses. Uattirail de la savanterie (comme elle la nommait) Tcffrayait autant que celui de la galanterie. Une de ses filles marquait une intelligence avancée :
« Elle serait fort propre à faire une femme savante; beaucoup de facilité et de pénétration d'esprit, dit-on ; mais cela rend-il heureuse? Non, l'amour-propre égare. Ahl la plus heureuse, c'est celle qui donne de la bouillie à ses enfants et en est caressée, qui conduit son ménage avec application. Si elle n'est pas agréable à son mari, elle lui devient utile, et c'est 'quelque chose. Pensez-vous ainsi, mon voisin? »
U y a femme et femme, et il ne faut pas prendre d'ailleurs au pied de la lettre tout ce qu'on écrit sous le coup de l'abattement. Il est des jours où Ton est en réaction contre soimême. Rousseau répondait assez exactement à madame de Verdelin, et la plupart de ses lettres se sont conservées^.
' n existe de ces leltres de Rousseau à madame de Verdelin un bien plus grand nombre qu'on ne le croirait d'abord, à ne consulter que la Correspon-
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Lorsqu'il fut obligé de fuir précipitamment de sa vallée de Montmorency, c'est à madame de.Verdelin que mademoiselle Levasseur confia la cbatle du logis, la doyenne^ qui se laissait peu approcher, sauvage et fière comme son maître. Il fut très-touché alors (quoiqu'il ne le marque pas assez dans ses Confessions) de Tamilié vraie que lui témoigna son ancienne voisine,» de la peine naïve qu'elle lui exprima de son absence, de ses craintes que d'autres ne la remplaçassent près de lui et ne fissent oublier les premiers amis :
c( Hélas! voilà Tabsence, mon cher voisin. Vous trouverez partout des amis qui seront empressés de remplacer ceux que vous aviez dans ce pays-ci, qui vous en dédommageront; mais, pour moi, je ne relrouverai pas mon voisin. Jç vous assure que je ne cherche plus d'amis; ceux que j'ai eus m'ont trompée ; je n*ai que vous qui pouviez faire le bonheur et la douceur de ma vie, dont les conseils étaient si nécessaires à ma pauvre tète, et vous m'êtes enlevé. Je me flatte que je ne vous perdrai pas ; non, cette idée n'est jamais venue
dance publiée dans le recueil des (Ba?res : a a lieu de six lettres qu'on y troayc CD tout, on en a une soixantaine qui ont étd publiées dans le journal VArtiête pendant tout le coora de l'année 1840. M. Bergounioux, qui les envoya à ce journal, les tenait de M. Emile de La RouTeraye, gendre de M. Levencur et petit-fils par alliance de madame de Verdelin. J'avais déjà fait mon premier travail, lorsque, averti d'une publication si curieuse en soi et qui l'était pour moi en particulier, j*ai lu la totalité de ces lettres. Elles ajoutent peu à la connaissance de madame de Verdelin ; mais, en ce qui est de Rousseau, elles m'ont prouvé qu'en certains endroits j'aurais pu accentuer davantage et marquer plus vivement sa reconnaissance bien sincère envers son ancienne voisine; il s'y découvre chez lui un c6té plus ouvert et plus habituellement attendri qu'on n'oserait le supposer d'après le résultat final. Ce serait môme un problème assez délicat dans une Élude sur Rousseau, et malgré tout ce qu'on sait de ses méfiances, que de s'expliquer comment d'une liaison si douce, si éprouvée et si soutenue, à n'en juger que par ses lettres, il a pu passer et aboutir, sur le compte de cette aimable dame, à la page légèrement dénigrante et tout à 'fait désobligeante des Can fessions»