‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 3)Chapitre 71 sur 73 · LA MARQUISE DE VERDELIN · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE VERDELIN

17 mars 1760.

J'ai fait un long usage de votre recette, monsieur; elle ne m^avail donné ni gaieté, ni embonpoint. Le hasard, plus que mes maux, m*en a fait changer, et, après tous les maux que peut causer un changement de régime, je suis parvenue à cette santé dont on me fait lionte. C'est en renonçant à Tamitiéque vous avez trouvé la vôtre; dites à l'erreur. Oui, mon bon voisin, lorsqu'à la place des âmes fausses qui vous ont sans doute fait renoncer à cette fdie du ciel vous trouverez des cœurs simples, sensibles, honnêtes, exempts de flatterie et de jalousie, vous la rappellerez, vous lui dresserez des autels, et, quoi que vous me disiez, vous êtes très-digne d'en êlrele minisire. Vous me direz : Où les trouve-t-on ces êtres? Ah! au moins j'en connais un*: il est permis de juger le

*■ Madame de Yerdelin était tille du comte d'Ars. Le marquis de Verdelin, son mari, avait quinze mille livres de rente, mais il était aussi désagréable que riche. Elle n'eut que des KUes de son mariage. Ayant habité successivement llargency et Soisy dans les environs de Montmorency, elle eut occasion de connaître Rousseau et de se lier avec lui. Leur amitié ne fut pas exempte d'orages; mais divers passages des Confessions nous autorisent à penser que Jean • Jacques faisait réellement cas de madame de Verdelin et tenait beaucoup à elle.

* Margency, sans doute, qui fut longtemps en liaison avec madame de Verdelin.

cœur qu'on a éprouvé. N'allez pas croire que ce soit de moi dont je parle avec tant de magnificence.

Les comédiens français ont donné une représentation de Rodogune au profit d'un petit-neveu de Pierre Corneille qui a perdu son procès contre madame Geoffrin et qui était réduit à retourne;r sur les ports gagner sa vie et celle de sa fille; elle a valu des sommes, cela fait un peu l'éloge du public françak. Bonjour, monsieur, portez-vous toujours bien. Dussions-nous faire le procès à votre sensibilité, mon voisin, quittez cette erreur; je me sens obligée devons dire que cette santé dont vous . vous louez est accordée aux vœux de tous ceux qui ont ouï - parler de vous. C'est une faveur du ciel pour l'humanité. Je croirai qu'il n'est pas tout à fait irrité contre nous pendant qu'il conserve mon voisin et mon père, et puis, vous savez bien encore un tiers qui est digne d*eux à Paris.

Paris, 16^ septembre 1760.

Quand vous me querellez, monsieur, je me gronde et m'afQige, parce que je me persuade que j'ai eu l'air d'avoir tort, et puis je me console en me disant que vous ne me connaissez pas bien encore et. que l'année prochaine vous ne me gronderez plus. Voilà ce qui doit vous expliquer pourquoi je ne vous rends point des injures. Il est vrai que j'ai un rhume considérable, il m'ôte le sommeil et point du tout l'appétit. Je ne quitte pas mon feu. Je voudrais bien, mon Yokin, que vous prissiez autant de soin de votre santé que j'en prends de la mienne. Je vous avertis qu'on ne dit pas de bien de la façon dont vous vous ménagez, j'en suis en colère. On dit que vous ne dormez pas, que vous travaillez sans cesse pour instruire des sourds. Faut-il faire pleurer les

gens qui vous connaissent et qui vous aiment? Mon bon voisin, vos excellents livres ne feront jamais autant de bien que votre vertueux exemple. Vous saignez du nez, il faudrait prendre de l'orgeat; je vous demande la permission de vous en envoyer parce que j'ai un homme qui le fait très-bien. Comme une étourdie, une présomptueuse, je pense que je puis bien prendre cette permission, et au reste c'est votre faule, vous saignez du nez, et je vous déclare que si vous vous mettez en colère, cela ne fera qu augmenter. M. de Verdelin est bien sensible à votre souvenir. Son rhume est à sa fin. Nous attendons Tun et Tautre avec grande impatience le moment de vous rejoindre. Je vous envoie de la poudre potir les dents; elle yient de me guérir d'une fluxion sur la mâchoire, je la conseille à mademoiselle Levasseur, qui en souffre, m'a-l-elle dit, quelquefois. Si vous étiez un peu occupé de vous et qu'on trouvât de l'orgeat à Montmorency, je n^aurais jamais la témérité de vous en envoyer. Je vous en fais bien des excuses, mon bon voisin, pardonnez-moi et ne me grondez pas, vous m'afQigeriez trop.

Soisy, 8 novembre i'iGO*,

Si je disposais de moi et que je fusse maîtresse de mes moments, j'arriverais, monsieur, demain à votre déjeuner avec le désir et l'espoir de vous faire convenir que ma façon de penser pour vous mérite un autre jugement que celui que vous portez. J'ai eu le tort, monsieur, d'envoyer un gâteau

' En parlant de sci relations avec madame de Verdelin, Rousseau mentionne celle lettre nu livre X des Confessions. C'était la réponse à un billet fort peu aimahle du philosoplic, qui se trouve transcrit en partie dans les Confessiotig et qui lui sert d'exemple pour expliquer la façon dont madame de Verdeliu supportait ses rebuffades.

à M. Coindet, mais au moins convenez que ce sont de ces torts qu'on n'a pas avec ses connaissances. Je conçois qu'on peut leur faire des présents, Famour-propre y trouve son compte, mais qu'un morceau de citrouille détrempée avec un verre de lait de ma vache soit par elles trouvé bon ou mauvais, qu'elles disent du bien de ma chère Saintonge, Taiment ou la haïssent, je sens que cela me serait de la plus grande égalité, et il ne m'était pas égal que l'ami de M. Rousseau ^ prit une opinion médiocre de mon gâteau. Je ne puis rien changer à cette façon de sentir, mais je vous promets bien, mon voisin, qu'assurément je me tiendrai en garde contre, car je suis très-éloignée de trouver du plaisir à vous déplaire. Mon voisin, vous me jugez mal si vous croyez que je prétends à mieux qu'à être une bonne femme ; je fais cas de cette qualité, je borne toute mon ambition à la mériter et à trouver quelqu'un assez vrai pour me dire les choses qui m'en écartent.

Je crois vous avoir écrit, monsieur, que je désirais perdre avec vous le titre de connaissance; vous m'avez fait l'honneur de me dire que vous vouliez des années pour éprouver vos amis. Il y en a si peu que j'ai celui d'être connue de vous, et je suis si peu habituée à obtenir les choses que je désire, que je n'ai pas osé me nommer autrement que votre connaissance. Ce n'est pas que je n'aie la date d'un ancien attachement, vous me l'aviez inspiré avant de vous avoir vu, et, quoi que vous en disiez, vous ne perdez pas dans le commerce. Ce n'est pas les charmes de votre esprit, que je ne suis pas digne d'apprécier, qui me l'ont fait désirer, ce sont les qualités de votre âme qui m'ont attachée à vous d'une façon

' M. Coindet. Ce passage, où il est quesUon d'un gâteau envoyé â Coindet se rapporte sans doute à une partie omise de la lettre de Rousseau transcrite dans les Confessions, et dont nous venons de parler. A l'exception de cette Ictlre, toutes celles que Rousseau a dû écrire à madame de Verdelin pendant son séjour a Montmorency, sont restées inconnues.

invariable. Bonsoir, monsieur; votre lettre m'a fort affligée. Je vous prie de trouver bon que j'aille prendre congé de vous. Je vous exhorlc fort à ne pas quitter votre feu.

Commencement de 1761.

Il y a trois semaines, mon voisin, qu*on me promet deux jours pour aller ranger le ménage des champs; encore ce matin, mes chevaux à sept heures étaient mis, j'allais prendre les ordres. Au lieu de cela, on me donne celui de faire dételer mes bêtes, et on m^assure que rien ne presse. On a ici mille affaires. Alil mon voisin, les tristes choses que les affaires! Je m'en faisais une si agréable d'aller demain déjeuner avec vous et vous conter toutes nos fortunes, tous nos triomphes en Allemagne, le siège de Cassel levé, et cela sans qu'il en coûte que des étendards et des canons à nos ennemis. J'ai enfin été hier voir Tancrède. Il y a dans cette pièce de belles pensées, des situations touchantes; la versification n'est du tout point agréable, du moins à mon oreille; elle se rapproche de la tragédie en prose et n'est peut-être pas d'autant de ressource. Elle n'a pas Tagrément de la rime et elle en a la gêne, et notre bon M. de Voltaire s'y est un peu négligé, dit-on, pour la beauté des expressions. Au reste, on s'y étouffait; j'en suis sortie à dix heures du soir. Je ne trouve pas que ce soit avoir du plaisir bon marché, et je calcule si bien depuis quelque temps, que je doute qu'on me retrouve à dix heures du soir à la comédie. Notre docteur Margency fait mieux, il n'y va plus; mais ses motifs sont plus beaux : il fuit le danger. Pour moi, j'avoue que je n'y puis fuir que l'ennui. A propos du docteur, il dit qu'il ne vend plus Margency et que nous l'y verrons cet

i74 LETTRES DE MADAME DE VERDELIN

été. Ainsi soil, car à la ville, à peine Taperçoit-on; ii y a huit jours qu'il n'a quitté son quartier, à ce que m^a dit M. de Foncemagne. M. Coindet m'est venu voir dimanche soir. Mon voisin, je vous dois bien des remerciements de m'avoir procuré la connaissance d'un homme aussi aimable et aussi vertueux. Dites-moi, je vous prie, si vos citoyennes valent vos citoyens ; je serai toute prête à prier la république d'adopter mes filles, mes filles que j'aime plus que moi-même et que je voudrais savoir de bonnes et honnêtes femmes. Elles désirent fort retrouver M. Turc * ; permettez qu'il reçoive ici nos compliments, et vous, mon très-respectable voisin, les assurances de mon attachement.

Dans la tracasserie qui nv arrive, monsieur, une des choses qui m'affligent le plus c'est d'être dans la nécessité de vous occasionner une importunité. Voici ce dont il s'agit : M. de Margency me confia cet été un éloge qu'il avait fait de M. Desmahis. Cet éloge resta quelques jours dans ma poche, trois jours s'il m'en souvient. J'y'trouvais des choses que j'aurais voulu ôter ; j'eus envie de vous les lire pour en avoir votre avis : il me sembla que vous ne vous en souciiez pas et il n'en fut plus question. Cet éloge a été donné à madame de Ménars, il paraît, et M. de Margency, de qui j'entends rarement parler, m'écrivit hier pour savoir si je ne vous aurais pas laissé cet éloge, craignant qu'il n'eût été oublié sur votre bureau et copié par quelqu'un. J'aurais assurément pu vous le laisser, mais je ne l'ai pas fait, voilà ce que je vous prie de marquer à M. de Margency. Nous avons ici une milady qui met

* Le chien de Rousseau.

votre Julie fort au-dessus des Clarisse et des Grandissoii, et de tout ce que les plus beaux génies anglais ont jamais produit; elle ne vous fait qu'un reproche, d'avoir été un peu trop abrégé. Bonjour, mon voisin. Mon mari est malade, j'ai une toux affreuse' ot mon corps est encore moins malade que mon esprit. Je sais que vous souffrez.

17 octobre 1761.

Je n'ai parlé à personne de votre billet ^, mon voisin ; à l'instant que je reçois votre lettre*, j'étais occupée à vous écrire pour vous demander si vous trouveriez bon que je fisse sur la conduite de votre libraire quelques perquisitions. Je me serais servie de moyens qui ne vous auraient pas compromis et où vous n'auriez eu Tair d'être pour rien. Je vous en faisais dans ma lettre un long détail. Je suis bien aise d'imaginer que vous n'en avez pas besoin, et que vous êtes tranquille sur cet objet. Je ne le suis pas sur votre santé, et véritablement vous me soulagerez beaucoup de m'en donner des nouvelles.

On débite que votre libraire a imprimé un volume plein de fautes, et que vous êtes très-mal ensemble. J'ai été interrogée sur cela, et j'ai répondu la vérité que je n'en savais mot. Votre livre, mon voisin, est attendu avec impatience et un intérêt que je n'ai jamais vu pour rien.

Je dinai hier avec un homme qui me dit qu'il était chargé par une femme de province de lui envoyer, à quelque prix que ce fût, un portrait de vous, peint par Latour, qu'elle prétend être dans le cabinet de M. de Julienne. Ce portrait ef-

* Billet inconnu.

* Idem.

fectivemenl, mon voisin, y exisle-t-il et permettez-vous qu'on en tire une copie? Si M. de Julienne le tient de vous, il ne permettrait sûrement pâs qu'on le copiât sans votre aveu. Vous serez surpris que quelque chose que je n'oserais vous demander pour moi je vous le demande pour un autre. J'ai élé touchée de la manière dont celte femme s'exprime, du sentiment qui l'attache à vous. J'ai demandé son pays ; il est presque le mien. Voilà qui me réchauffe ; mais cet homme ajoute son nom, et c'est justement la fille du cousin-germain de mon père, dont la réputation et le mérite honorent la patrie, et pour qui j'ai toujours eu beaucoup de vénération. Vous jugez bien que me voilà tout de feu, et que je n'ai pas pu résister aux instantes prières que m'a faites mon petitcousin de vous demander votre aveu. Je ne prétends pas cependant que ma demande vous gêne ; vous savez que mes vœux, que mes prières, sont toujours subordonnées au désir que j'ai de ne vous pas déplaire. Mon mari vous fait mille compliments; sa santé est admirable; celle de mon frère, qui arrive de l'armée dans le moment, est rétablie au point que je ne l'espérais pas. Je ne vous parlerai de la mienne que lorsqu'elle vaudra mieux; mon corps porte à présrent la peine des erreurs de mon esprit. Je ne puis digérer ni dormir; j*ai besoin de retourner aux champs; je suis ici trop près des autres et trop loin de moi. — Votre lettre du i5 ne m'est remise que dans l'instant ^

Je vous offre un moyen, mon cher voisin, de réparer les torts que vous voulez bien croire avoir avec moi : c'est de

* Lellre inconnue.

A J.-J. ROUSSEAU. Ail

m' aider à devenir meilleure, et de ne faire aucune grâce à ce que vous trouverez de mauvais chez moi. J'ai le goût el la volonté d'êlre bonne; je vous le dois, mon voisin, et j'avoue ma dette avec plaisir et reconnaissance.

Je n'ai pas vu M. de Margency sans qu'il m'ait demandé si j'avais reçu de vos nouvelles. Je croyais qu'il vous en avait demandé à vous-même, parce qu'il ne m'avait chargé de rien pour vous. La maladie de son ami, ses devoirs près de sa mère l'occupent tout entier, et puis sa santé qui n'est pas bonne. Il vint ici samedi. M. de Verdelin et moi, qui ne l'avions pas vu depuis un temps, le trouvâmes changé. Il donne de si bonnes raisons de son absence, que je ne m'en plains pas. J'en use de même sur le projet de vente de sa lerre; je fais plus, je viens de lui écrire pour lui proposer un acquéreur. Je crois, malgré cela, que je ne lui en impose pas sur le fond de ma façon de penser. A vous, monsieur, je vous dirai que cet événement me tue. Il n'en faut plus parler, je dirais inutilement il n'y faut plus penser, car je sens que j'y penserai toujours.

Bonjour, mon voisin; vous êtes bien prompt à vous acquitter de vos dettes avec moi. J'en ai contracté avec vous qui ne peuvent être appréciées que par ma reconnaissance et mon attachement. Je fais mille remerciments à mademoiselle Levasseur; qu'elle ait soin de sa santé et de la vôtre, je l'en prie instamment.

Pari:*, 3 février 1762.

Marmontel est, comme vous savez peut-être, à la Bastille, et en sort demain. Il a tant fait de suppliques et de bassesses, qu'il garde le Mercure qu'on avait offert à l'abbé Barlhé-

lemy, et que celui-ci a refusé d'une façon digne de lui. J<î vous envoie une version de celte fameuse parodie qu'au demeurant Marmontel n'a pas faite.

En nous rendant justice à tous deux, monsieur, vous auriez dû deviner, puisque je n'ai pas Tesprit de me rendre intelligible, qu*en ne prenant pas la liberté de vous conâer mes peines, j'ai voulu ménager votre sensibilité et votre délicatesse. Enfin n'avez-vous |)as imaginé qu'elles partaient d'une cause que vous n'fipprouvez pas. Voulez-vous me persuader que vous avez oublié mes erreurs? Ah ! monsieur, je vous pardonnerais de vous en souvenir ; mais je serai affligée toute ma vie de ce que vous m'avez soupçonnée de vous connaître si mal. Celte expression que vous prétendez louche m'avait semblé très-clairement honnêle. La proposition que vous me faites est -au-dessus de mes espérances. Ah! monsieur, si j'avais été aussi contente des gens qui vous aiment et de moi que je l'étais de la lettre que vous m'avez fait (honneur de m'écrirc, ma reconnaissance n'eût pas manqué d'expres^^ions. Imaginez, mon bon voisin, que votre (rès^aimalde letire* est tombée entre les mains d'une créature qui n'existati plus; peignez-vous l'état d'une âme touchée au delà de toute expression, qui depuis sept ans ne vit, ne respire que pour un être qui était prêt à la sacrifier au fanatisme d'un dévot. La façon dont je vis avec M. de... ' m'avait fait voir avec plaisir que la société de M. de Foncemagne, devenu très-pieux depuis la mort de sa femme, avait réveillé chez lui dos iJccs de rc-

* Lettre inconnue.

• De Margcncy.

ligion et de piété. Notre confiance était la même; les idées nouvelles, depuis plus d*un an, n'avaient pas apporté de gêne; au contraire, nous étions plus heureux. A mon retour ici, je l'ai trouvé plus sérieux; les soins qu'il rend à sa mère m'ont mis dans le cas de le voir peu, et presque toujours avec du monde. Enfin son ami me dit qu'il devenait sublime et qu'il allait être entre les mains d'un grand faiseur. Peu de jours après, l'ami nous ayant laissés seuls, je vis son visage prendre Tair austère, son esprit cherchant tous les lieux communs pour fournir à la conversation. Je lui demandai s'il souffrait ; il me dit que non en levant le siège. Je ne le rappelai pas, mon voisin, je n'en avais plus le courage. J'ai resté bien des jours octupée de lui cacher ma douleur, tant il m'était douloureux de troubler son àme. A la fin, mon changement, ma santé lui ont fait deviner ma frayeur. Soit pitié, soit amitié, on m'a promis de ne me pa.s fuir et de ne rien changer à notre façon de vivre. Je le verrai, c'est ma vie. Il ne me faut rien de plus que votre amilié, avec une petite assurance que vous n'êtes pas fâché du détail que je viens de vous faire. Je voudrais pouvoir vous avouer autant de tendresse pour l'homme * à qui vous voulez bien vous intéresser. Cette confidence serait plus faite pour vous et pour moi ; mais, montres-respectable voisin, je n'y peux rien. Depuis trois semaines, je n'ai pas cessé d'être infirmière. J'espère que m'en voilà quitte. Il ne me reste plus qu'à guérir la Icle de nion mari, qui a repris plus vivement que jamais ses inquiétudes. La petite altération qu'il a vue dans mon humeur l'a éclairé de nouveau. Des visites peu fréquentes dont il sera toujours le témoin, puisqu'il sera longtemps sans sortir, ramèneront peut-être le calme; je le souhaite plus pour lui que pour moi. Bonsoir, mon voisin; je n'abuserai pas de la permission que vous me donnez de vous parler quelquefois de moi ;

* Il s'agit ici sans nul doute de M. de Verdelin.

je vous demande seulement celle d'envoyer demander de vos nouvelles à mademoiselle Levasseur. Voulez-vous bien qu'elle trouve ici mes compliments très-tendres.

±A mars 1762.

Je crains, monsieur, d'avoir l'apparence des torts avec vous. Je vous dois des rcmercîments ; je vous devais aussi renvoyer plus promptement les papiers que vous avez eu la bonté de chercher |jour ma justification. J'imagine qu'ils ont produit bon effet. On ne me les a renvoyés que depuis trois jours, avec une excuse de les avoir gardés, par l'espérance de pouvoir me les rapporter soi-même. Il a fallu la prendre pour bonne; je vous prie de vouloir la recevoir de même. J'ai été bien près de vous, mon voisin, toujours avec le regret de ne pas disposer de moi. Voici le temps où je serai quelquefois plus heureuse; je vous retrouverai. Puis-je me flatter que ce sera avec un peu d'amitié pour moi, après avoir été oubliée par tout le monde? Je compte encore sur vous.

Jeudi 1762.

J'espérais, mon voisin, pouvoir m' acquitter ce matin près de vous des compHmenls de M. de Margency; mais des arrangements de ménage dont on m'a chargée m'ont retenue ici, et puis des voisins qui viennent nous demander à diner m'ôlent mon après-midi. Voilà comme la vie se passe en contradictions. Il faudra qu'il m'en arrive bien d'autres si je n'ai pas le plaisir de vous voir avant mon départ, quoiqu'il soit très-prochain.

Bonjour, monsieur; ayez soin de votre santé, ne sortez pas surtout par cette vilaine bise. M. de Yerdelin est toujours auprès de son feu; il tousse encore un peu. Pour moi, la nécessité de beaucoup de tracas m'ôte le temps de sentir que je suis malade.

Juillet 1762.

Que je suis sensible, monsieur, au souvenir que vous accordez à votre voisine I Je dis votre voisine, car, quoi qu'il en soit, je suis près de vous, mais je sens vivement que vous n êtes plus près de moi. Vous en étiez déjà loin que, tranquille, soignant mon mari malade, j'attendais qu'il me fût possible d'aller rire avec vous de la frayeur que m'avaient faite les avis qu'on vous avait donnés. Personne ne m'avait voulu apprendre qu'ils étaient fondés. C'est chez vous et par mademoiselle Levasseur que j'appris que vous étiez parti avec autant de joie que j'en aurais à vous voir de retour. Si j'avais eu besoin de quelque chose pour ajouter à mon amitié pour cette aimable fille, tout ce que j'en ai vu dans cette occasion m'aurait décidée. Elle va vous rejoindre. Quoi qu'on fasse, je crois qu'elle ne s'arrêtera guère à Paris. Elle a bien voulu me confier Minette*; elle est actuellement sous mon lit, si triste, que j'en suis fort en peine. Cependant elle a dîné. J'espère que dans deux ou trois jours elle sera habituée à mes caresses et qu'elle aura un peu pris l'air du jardin ; car je la tiens enfermée, crainte de l'égarer. J'ai été faire ma cour au château*. Depuis qu'on vous sait en beau pays, il me semble qu'on y a meilleur visage. J'y avais fait une précédente visite, où j'avais trouvé l'air un peu froid. Je n'ose vous prier de me donner quelquefois des marques de votre souvenir,

* La chaUe de Rousseau.

' De Montmorency, chez le maréchal de Luxembourg.

mon Toisin ; j^en ai pourtant grand besoin, mais je veux les tenir de vous, je veux vous devoir un grand plaisir.

M. de Yerdelin me charge de vous dire celui qu'il a eu en apprenant de vos nouvelles, et vous fait mille compliments. Je ne vous parle de ses regrets ni des miens. Je vous avertis de ne pas me marquer que je ne vous verrai plus. Si vous viendrez, si jMrai, voilà ce que je ne sais pas encore. Ce que je sais, c'est que cette embrassade que je voulus vous donner, n'imaginant pas qu'elle pût être un adieu, vous me la devez.

Je vous quittais si remplie de respect et d'admiration de tout ce que vous veniez de me dire, que je fus entraînée à ce témoignage d'affection. Je ne sais quoi me retint dans votre chambre. Le grand air des témoins me mit à mon aise. Vous fîtes là, mon voisin, un pas en arrière qui vous rend mon redevable.

Bonsoir; ayez soin de votre santé; la mienne va assez bien. Mes petites, dont je me sépare dans huit jours, ont bien caressé votre Minette. La voilà qui saute sur mes genoux; ne soyez pas en peine d'elle. Si vous avez quelque affaire dans ce pays-ci qui demande du zèle et des soins, je demande qu'on pense à moi.

Paris, 26 septembre 1762.

J'ai reçu votre lettre*, monsieur, au chevet du lit de mes filles, qu'on m'a enfin permis de faire inoculer. L'inquiétude et l'embarras que m'a causés cette opération ne m'ont pas empêchée de ressentir le plaisir le plus vif en la recevant; je vous en aurais remercié sur-le-champ et témoigné ma reconnaissance, mais j'ai voulu en même temps vous marquer les suites de la maladie de mes bamboches. Elles ont eu une

* Leitre inconnue.

fièvre très-forte pendant trois jours ; Tainéc a beaucoup do petite vérole, les deux cadettes fort peu. Elles sont sorties de leur lit hier, et j'espère que sous peu de jours elles ef moi serons en état de rejoindre leur père, qui est resté seul à Soisy, où on m'avait renvoyé votre lettre et où, par attention, il a eu la bonté de la garder huit ou dix jours, attendant que son valet de chambre lût en état de me la porter. Celte attention n'est pas adroite; il a fallu la prendre pour honnête. Je suis bien plus affligée ilu froid que vous essuierez cet hiver, dans vos montagnes, qu'en peine des intrigues de Voltaire à la cour de BerUn pour vous en faire sortir ; elles auront, là comme ici, le mépris qu'elles méritent. Ses amis, ses admirateurs ici sont indignés de la conduite qu'il a tenue avec vous. Cet homme est en vérité aussi fou que méchant, car il sent bien que nos arrêts et les décrets des magistrats de Genève n'ôtent rien au respect et à la vénération que l'univers a pour vous, et que, fussiez-vous dans les déserts de la Thébaïde, on ne dira pas moins de vos talents, de vos mœurs et des siennes. Ah ! mon voisin, le public vous juge tous deux plus équitablement que le Parlement votre profession de foi« Au reste on dit que si l'auteur eût été à cent lieues de la capitale nos gazetiers eussent peu réussi dans leur réquisitoire. Je ne sais s'ils sont restés à Montmorency^, je n'y ai pas été depuis le départ de mademoiselle Lcvasseur ; mais j'ai su par nos pères' qu'ils avaient été se justifier chez eux de cette imputation. Il me semble que, sans les juger, ils avaient pris le parti de s'éloigner d'eux totalement ; vous êtes dans

^ Madame de Verdelin veut sans doute parler des deux voisins que Rousseaii avait à Montmorency et dont il fait un portrait peu flatteur au livre X des Confessions. Ce sont eux que Jean-Jacques avait surnommés les Commères j et qu'il soupçonnait d'élre les rédacteurs de la Gazette Ecclésiastique en niomo temps 4:jue ses espions. Dans Taffaire de la condamnation de VÉmile, il leur attribue un rôle qu'ils n'ont peut-ctrc jamais joué.

* Le« Oratoricns de Montmorency.

4St LETTRES DE MADAME DE VERDELIN

celle maison aussi cher qu'un affilie. Je crois que d'Alembert a fait aussi de son mieux pour persuader au public et à vos amis qu'il gémit de tout cet événement; il est très-assidu chez une personne qui, je crois, ne le recevrait pas si elle jugeait aulrement. Pour moi, je vous l'avoue, je me rends difficilement à rclo()uence de ces messieurs : avec peu d'esprit, il faut se défier des paroles et bonnement examiner le principe du discours. J'en ai ouï de très-obligeants sur votre compte, et que j'ai jugés très-sincères, de la part de la parfaite comtesse ^ et de son ami'; il est enthousiaste à^Émile^ il m'a assuré qu il le disait aux échos. c< Et vous trouvez, lui dis-je, tout écho? » Il voulut me persuader que toute la clique vous aimait à la folie, et bonnement je crois qu'il en est la dupe. Le docleur Galti, qui a inoculé mes filles et de même une Anglaise que je vois quelquefois, prétend que le printemps n'arrivera pas sans qu'elle aille vous offrir, au nom de ses compatriotes, IMiabitation la plus agréable. J'en sais une, mon voisin, dans un climat plus chaud, embellie par la nature et l'amitié, où on est bien fâché que je ne vous aie pas proposé de tourner vos pas. 11 y a un an que vous auriez pu vous y rendre, mais comment deviner la méchanceté des hommes? Ils n'étaient pas dignes que vous fussiez de leur sexe. Soyez sur, monsieur, que s'il nous arrivait une femme de voire mérite, elle aurait notre pur hommage. Nous entendons trop bien notre intérêt pour n'être pas très-vaines de ce que vous donnez quelque place à nos ouvrages dans vos amusements'. EstK^e vous, mademoiselle Levasseur, qui donnez des leçons? Je voudrais bien aussi être votre écolière, je vous donnerais en revanche des leçons de cuisine. Il y a quinze jours que je fais mon diner et mon souper et que j'imagme des ragoûts, aidée d'une femme de chambre qui n'a jamais

* La comtesse de Boufllers.

'^ le prince de Coiili.

^ Ceci a rapport aux lacels que Rousseau faisait à Métiers pour se distraire.

su faire que des papillottes, et assurément j*ai de grands succès. Si jamais, mon voisin, je suis assez heureuse pour vous revoir, comme je m'en flatle, je crois que mademoiselle Levasseur, dont j'ai mangé un si bon ragoût et que j'aurais volontiers prise pour ma maîtresse, ne sera plus que mon aide. Permettez que je l'embrasse et l'assure de la plus véritable estime et amitié. Si Tun ou l'autre vous aviez quelques affaires ici, mon zèle mérite la préférence. Mon voisin, je ne suis pas éloquente, ne mesurez pas mes sentiments sur mes expressions, mais mettez-moi à même de vous donner des preuves de mon attachement. Je sais que vous souffrez trop pour écrire souvent, mais quand votre santé vous le permettra, que je sache ce que vous devenez. Mes filles vous font mille amitiés. Elles ont grand soin de la patte de votre doyenne (la chatte). Elle n'a pas voulu venir avec nous, je Tai laissée' sous mon lit, où elle a élu son domicile. Je vous assure qu'elle a autant de serviteurs qu'il y a ici de gens. C'est à qui en aura soin. Elle m'a inquiétée, ne voulant pas manger et fuyant tout le monde. Elle est toujours aussi sauvage, mais elle mange. Mon mari m'en donne dos nouvelles. J'ai rencontré M. Coindet à l'Étoile; il va au printemps à Genève, et vous ira chercher, à ce qu'il m'a dit, en courant. 11 m'a demandé la permission de me venir voir. Sur ce que je lui ai dit que je ne recevais personne, il prétendait venir me tenir compagnie. Je l'attends et partirai, je crois, en l'attendant.

Taris, U décembre 1'G2.

S'il importe, mon voisin, à votre voisine que vous conserviez un peu d'amitié pour elle, voilà ce dont vous auriez jugé si vous aviez été témoin du plaisir que m'a fait votre lettre \

* LcUrc inconnue

486 LETTRES DE MÀDABIE DE YERDELIN

Je la trouvai chez moi en rentrant après minuit, très-étonnée de voir tous nos gens sur pied. Je crus que M. de Yei delin, qui m'avait quittée une heure avant, s était trouvé mal. Je demande ce que c'est. Son valet de chambre me dit : c( C'est que voilà une lettre qui ressemble à l'écriture de M. Rousseau; nous sommes restés, espérant que madame nous en dira des nouvelles. » J'avais besoin d'en savoir par vous-même ; le climat que vous habitez m'alllige, m'inquiète. Quand reverrai-je le printemps? On m'assure qu'il est trèsagréable dans vos montagnes. Je questionne tous les Suisses que je rencontre; j'en trouve qui sont vos voisins, et je les fête d'autant. Il s'en est peu fallu que je n'aie été m'enivrer avec un M. d'Arbouvier, dont le frère est à deux lieues de vous, parce qu'il m'a envoyé copie de votre lettre à votre pasteur ^

J'ai fait passer vos compliments à celui de Grosley ; le respectable vieillard en est vivement touché. Je me suis acquittée aussi envers le père Alamanni. Il est à Tours supérieur, et son camarade, père Mandar, à Saint-Magloirc. fis ont quitté Montmorency sans regret. J'en ai eu de les voir partir. Nous sommes absolument seuls, et je le serai bien plus l'année prochaine, car je ne me flatte pas de garder mes pauvres enfants. L'aiiiée est rentrée dans son couvent, et c'est par grâce spéciale, et de l'avis du docteur Gatti, que j'ai obtenu les deux cadettes jusqu'au mois d'avril. M. de Yerdelin,qui perd la vue, craint que mes soins partagés avec elles ne lui ôtent quelque chose, et ne se prête pas beaucoup au désir que j'ai qu'elles puissent l'amuser. A mesure que sa vue diminue, il en sent plus la privation et devient plus chagrin. Cela est bien pardonnable. 11 est un peu dégoûté de Soisy; cependant nous y avons fait pour mille écus de dé-

^ Lettre de Rousseau à M. de Montmollin du ^i août 1702. Il y fuit sa profession de foi.

pense. Nous plantons quatre ou cinq arpents de bois dans le ^Tfâin qui est entre le petit bois et la petite porte qui va à Montmorency. On dit que cela lui donnera de la valeur; il faut Tespérer. J'espère de même qu on attendra pour Tacheter que mes bois donnent de Tombrage. J'aime la campagne au point que j'ai eu regret de la quitter le 1*' décembre. Je suis vieille, mon voisin; votre doyenne^ est plus jeune que moi ; elle s'est rendue sans résistance à me suivre ici. Je crois qu'elle avait entendu que je donnais mes ordres pour qu'on y amenât son galant : c'est un matou que j'ai obtenu du magister, car elle a méprisé celui que je lui avais donné, tant il est vrai que l'amour veut être libre.

Cependant, depuis que je suis ici, on loge au moins trente personnes. Elle a q lilté le plaisir pour la sûreté et mon appartement pour celui de vos petites voisines. La première personne qui arrive, elle fuit dans un garde-meuble qui y joint, et de là dans un galetas ; elle est quelquefois plusieurs jours sans sortir. Léontinc a grand soin de sa pâtée ; elle n'en souffre pas plus volontiers les caresses ; quelquefois elle me permet pourtant de la mettre sur mes genoux. Alors mes deux bamboches viennent la baiser et lui faire la révérence, et puis on lui donne de petits biscuits, c'est la récompense de bien dire sa leçon. Ma fille aince a tout oublié dans six mois; son père en convient, mais il prétend qu'à Quinze ans tout se rattrape.

Mon voisin, votre M. de Voltaire se trompe lourdement. J'entends vanter ici par ses partisans ce qu'il fait pour la veuve Calas, et toujours quelqu'un répond : Oui, mais il persécute le citoyen. « Oh! disait une belle dame, c'est diflérent. Après les travaux, la peine qu'il a prise toute sa vie pour le plaisir du public, il est dur d'en voir couronner un autre. Au reste, M. Rousseau n'a cependant pas fait dix ou douze tragédies. »

* Li chnlle.

Tout le monde rit, et, dans la suite vie la conversation, un homme nous apprit qu'elle jouait la tragédie comme mademoiselle Clairon. Chacun lui demanda pardon.

Je vous remercie, mon voisin, d'avoir bien voulu me copier ce dialogue ^ Il faut le lire pour croire qu'un homme* puisse ainsi s'avilir. Je ne suis pas étonnée du peu de cas qu'en fait milord Maréchal. J'ai ouï dire à M. d'Âubeterre, qui a vu ce dernier en Espagne, que c'est le plus honnête homme du monde ; il doit vous être très-agréable. J'ai rencontré le philosophe de Lunéville'; il me parla beaucoup de vous avec un intérêt très-vif. Il m'a paru plus réchauffé que jamais pour la maréchale; il vient de la quitter pour aller à la cour. Je la vois peu ici, oii elle vit, dit-on, beaucoup avec des savants que je ne connais point. J'en entends parler au docteur Gatti, qui est resté fort de mes amis, et qui est bien l'admirateur de mon voisin. Je relus il y a huit jours une lettre de quelqu'un que je n'ai pas vu depuis mon retour, et en tout, depuis huit mois, il me demandait de vos nouvelles. C'est beaucoup pour quelqu'un que la Sorbonne a mis à l'index. Hélas I mon voisin, on a mis la pauvre raison si bas, qu'il est digne de pitié; il en fait trop à votre voishie *. Je vous rappelle mes faiblesses, parce que je ne veux pas que vous m'accordiez plus d'estime que je n'en mérite. Je vous demande beaucoup d'amitié ; celle que j'ai pour vous la mérite, mon voisin. Je passe ma vie en châteaux en Espagne, vous le savez ; je suis un peu obligée de ruser avec moi-même. Quand vous y étiez, mon voisin, votre seule vue rappelait mon courage. Je hs Émile^ Julie; celte sublime

* Voir dans la Correspondance la lettre de Rousseau à madame de Boufflers du 30 octobre 1762. Jean-Jaccpies y rapporte à la fin ce même dialogue à son sujet enire Voltaire et un ouvrier du comté de Neuchâtel.

.. * Voltaire. .

* Le comte de Tressan.

* Cesi de Margency qu'il est question dans ce passage.

Julie, je la quitte plus pfitiente. Je vous dis tout. J'ai clos le premier volume, et, à force d'habitude, je sais deux chiffres avant Tendroit qu'il faut que je saute. Je ne suis pas plus forte que cela. Le plus grand malheur d'une femme n'est pas d*avoir été trompée dans son choix, c'est d'avoir connu l'amour ; il faut se défier de soi le reste de sa vie ; cela fatigue ot humilie. Que je sais gré à mademoiselle Levasseur de vous parler quelquefois de moi I Je pense souvent à elle et avec des sentiments de vénération. Dites-lui bien, je vous prie, mon voisin, que je suis tout à elle. Mettez-moi à portée l'un et l'autre d'être bonne à quelque chose. Ici mon mari et mes enfants disent mille choses à leur voisin.

XY

2i janvier 17C5.

J'apprends, mon cher voisin, que vous avez la bonté d'être en peine de moi; j'y suis sensible au delà de l'expression. Je n'imagine pas comment une lettre que je vous ai écrite le 25 décembre ne vous est pas parvenue. Je reçus la vôtre le 15 ; vous jugez, mon voisin, du plaisir qu'elle me fit. Les premiers froids m'ont bien inquiétée pour vous, mon voisin, et jugez depuis ces temps horribles comme je me tourmente! Je ne quitte pas vos montagnes ; je me range au coin de votre feu que je vous prie fort de ne pas quitter. Vous avez, dit-on, des chemins affreux, et pour toute compagnie des paysans. Comme ils ne sont pas aussi malheureux que les nôtres, et que j'ai souvent remarqué que les vues de ces gens-là ne sont que la suite de leur profonde misère, je crois que vous pouvez tirer parti de la rusticité des vôtres. Je suis assez de l'avis du père de Robinson sur les états de ce monde. A propos, je vous dirai que j'ai été chercher ici madame de Luxembourg, comme elle me l'avait permis. Je ne sais si elle a

490 LETTRES D£ MADAME DE VERDELIiN

démêlé qu'un autre intérêt que ToiTre de mon hommage m'attirait chez elle. Ce qu il y a de certain, c'est que je n'en ai pas ouï parler, et Tespoir que j'avais de trouver chez elle souvent des nouvelles de mon voisin s*est évanoui. Je pourrai très-bien y retourner aussitôt que ma pauvre santé sera meilleure.

Bonjour, mon voisin ; je vous quitte à regret. Mon mari a du rhume, et sa vue est on ne peut plus malade.

Paris, 10 mars 1763.

J'avais espéré, mon voisin, que cette lettre serait la dernière que je vous écrirais jamais de Paris. Il y a deux mois qu'il prit envie à mon mari de me ramener au milieu de mes parents, et d'essayer de trouver parmi eux une société plus sûre que celle qu'il a trouvée dans ce pays-ci. 11 fallait vendre Soisy. J'avais trouvé un acquéreur. Après tous ces soins, il fait une réflexion, c'est que dans ce pays-là ses gens auront la fièvre et s'y ennuieront, et sur cela il n'y faut plus penser. Le plaisir que j'avais k vous faire part de ma joie et la part que j'étais bien sûre que vous y prendriez, tout cela s'évanouit. Je ne vous parle pas de mes regrets : vous vous en occuperiez plus que moi, qui, à force de maux et de contradictions, ai appris à me laisser aller, comme les arbres de mon jardin, au vent qui les plie. Tout ce que je désire comme eux, c'est de ne pas rompre. Me voilà vraisemblablement ici pour toujours. On me fait pourtant espérer que, si on vend la maison de campagne, dont on a éconduit l'acquéreur, on ira à Tours. Mon voisin, je vous ai ouï dire que vous aviez aimé ce pays-là ; il serait très-propre à votre santé.

Voilà ma tête qui trotte avec les chimères les plus aimables. En quelque pays que vous soyez, mon voisin, je trou-

verai chez vous mes parents, mes amis. Mon frère, qui va se marier, laissera à mon père la liberté de disposer de lui. Il pourrait bien me venir joindre, et ce qui m'afflige à présent me rendrait fort heureuse, parce que j'aurais plus de plaisir à habiter le lieu que vous aimez que celui dont j'aurais fait choix. Mon voisin, je ne puis pas croire que cela fût impossible. Si, comme messieurs de Zurich, on ne vous fait pas d*ici de députations pour nous revenir, on n'en a pas moins de regrets de ne vous pas avoir, et je ne puis me persuader que vous ne fussiez pas fort en sûreté dans un royaume où vous êtes autant respecté et chéri. Je rencontre ici beaucoup de gens qui ont le projet d'aller vous voir ce printemps. A propos, M. Coindet devait vous écrire pour vous en demander la permission. Je Tai vu une fois cet hiver.

Vous avez su l'état affreux de la pauvre madame de Chenonceaux; sa tète a succombé à ses malheurs. On espère pourtant que cet état pourra se dissiper, et on le regarde comme la suite de la fièvre ipaligne qu'elle a eue. Je ne sais pas si c'est un souhait à lui faire que le retour de sa raison ; elle en a depuis quelque temps des intervalles qui, à mon avis, rendent son état plus triste. Madame Dupin ' a mille procédés honnêtes à cet égard.

J-'ai eu ces jours-ci ma fille aînée. Je trouve, mon cher voisin, que les couvents ôtent le peu de bon qu'ont les enfants et ne leur donnent que des grimaces à la place du sentiment. Je suis fort affligée qu'on m'oblige d'y mettre le mois prochain Léontine ; son esprit commence à se développer; il s'annonce plus solide que brillant. Voilà comme j(f le désirais. Mais qu'est-ce que tout cela deviendra? A propos, elle brode des manchettes qu'elle a proposées à son père. Sur son refus, elle prétendit qu'elle vous les enverrait. En cherchant qui aurait la politesse de les prendre : a Oh! si

* B^lle-mère de madame de Chenonceaux.

M. Rousseau était ici, maman, je les lui offrirais. » Un homme de ma connaissance lui promet de vous les faire tenir par le chevalier de Beauteville. Vous êtes persuadé de mon amitié, mon voisin ; vous me permettez d'éprouver la vôtre, voilà la preuve que je vous demanderais. Tout ce qui vous cojinait a le désir de vous servir et de vous être utile ; peu y trouveraient autant de plaisir que moi. Je voudrais doncx[ue vous me fournissiez quelque occasion d'avoir du plaisir. Je voudrais que vous disposassiez de mon temps, de mes soins et de tout ce que j'ai comme d'un bien à vous ; que ce qui vous manque là-bas vous m'indiquassiez un moyen de vous le faire parvenir d'iei, où on trouve tout. Je voudrais que vous me traitassiez comme votre sœur. Voilà comme je désire être avec vous; c'est ainsi que je vous suis attachée, en y ajoutant la confiance et la vénération qu'on a pour le père le plus chéri. Mes amitiés, je vous prie, à mademoiselle Levasseur. L'hiver recommence; il a été bien rude. J'attends le printemps pour vous dire adieu, mon voisin K

1" avril 1765 «.

J'avais espéré, mon voisin, que les jours doux et charmants que nous venons d'avoir auraient fait des miracles sur votre santé à la suite du cruel hiver que nous avons essuyé. Je m'en réjouissais vingt fois le jour, et je ne puis vous rendre avec quel serrement de cœur j'ai réfléchi sur vos souffrances et sur ma joie. Hélas I voilà l'absence, mon cher voisin. Vous trouverez partout des. amis qui seront empressés

* Voyez dans la Correspondance la leltre de Rousseau du 27 mais 1763, adressée à madame **\ C'est indubitablement la réponse à la lettre qu'on vient de lire. •

^ Celle lettre répond à celle de Rousseau du 27 mars 1703 que nous venons de mentionner.

A J.-J. KOL'SSEAU. 193

de remplacer ceux que vous aviez dans ce pays-ci, qui vous en dédommageront; mais, pour moi, je ne retrouverai pas mon voisin. Je vous assure que je ne cherche plus d'amis; ceux que j'ai eus m'ont trompée; je n'ai que vous qui pouviez faire le bonheur et la douceur de ma vie, dont les conseils étaient si nécessaires à ma pauvre tête, et vous m*êtes enlevé. Je me flatte que je ne vous perdrai pas ; non, cette idée n'est jamais venue affliger mon esprit; depuis que vous m'avez promis d'avoir de l'amitié pour moi, il ne m'est pas venu à Tesprit que vous puissiez me l'ôter. Ce n'est pas mon amour-propre qui me donne celte confiance. J'envoie chez madame de Chenonceaux. Pour en avoir des nouvelles plus sûres, j'écris à une de ses amies, dont je reçois la réponse, qui dit : « Il y a aujourd'hui huit jours qu'elle a repris son bon sens, et il y en a deux qu'elle a été en faire part ellemême à ses amies. » J'en avais déjà ouï dire quelque chose. Aussitôt que j'ai pu faire partir cette lettre, je me suis hâtée de vous en faire part. Je me suis bien reprochée de vous avoir parlé de ses malheurs ; je n'avais pas cru vous les apprendre. Son mari est enfermé à Pierre-en-Cise, à ce qu'on dit. C'est ce dernier malheur qui lui a causé la maladie cruelle qu'elle a eue et la perte de sa raison. Je ne sais si elle est plus heureuse de l'avoir retrouvée.

Je vous rendrai compte, mon cher voisin, de l'efl'et de votre réponse à rarchevéque; elle ne parait pas encore. Aussitôt qu'il paraîtra quelque chose de vous, je suis sûre que madame la maréchale ne me le fera pas attendre; mais, si cet écrit était retardé parles chemins, et que vous veuilliez m'en envoyer un par la poste, ayez la bonté de l'adresser à M. Angard, contrôleur des postes, rue Montmartre, et une seconde enveloppe à M. Dancour, qui me l'enverra tout de suite à Soisy, où je dois aller passer quelques jours. Il me semble que j'y passerai l'été : on ne me parle plus de s'éloigner. Le père Alamanni prétendaitdi|ue,si nous allions àTours,

il vous donnerait une cellule, et que nos seigneurs respecteraient encore plus voire personne que votre gite. Il m* écrit pour me parler de vous.

Votre doyenne vous baise la patte; elle mange mieux la nuit, cela est vrai ; mais elle est assez bonne pour prendre quelquefois dans les doigts de mes bamboches un petit morceau de pain dans du lait. Elle a son appartement à côté du leur ; elle seule en a la clef, et mon gouverneur, pour lui porter à manger, soir et matin ; je partage souvent ce soin avec lui. Bonjour, mon cher voisin ; rof&ce m'appelle, et je trouve que c est une chose triste de vous quitter. Bonjour; une embrassade tendre à mademoiselle Levasseur.

U mai 1763.

Un temps alTrcux, un ami qui part, quelle situation ! Comment cette malheureuse santé soutiendra-t-elle ces assauts? Ah! mon voisin, que vous me causez d'inquiétudes! que j'ai besoin d'avoir de vos nouvelles! Je ne vous ai pas assez tôt marqué la réception de votre réponse à Tarchevêque, parce que celui à qui elle était adressée était à la campagne. Je lui ai écrit à mon retour, et la lettre m'a été remise sous la propre enveloppe. Je ne vous ai pas répondu sur la fin de votre billet, qui m'a bien attendrie ; j'ai voulu attendre ce que mon magistrat pense de la réponse. Je lui dis en la lui remettant hier : « Si vous étiez aussi chrétien que lui, vous lui feriez des excuses, et de citoyen de Genève vous prieriez M. Rousseau d'être citoyen de Paris. — Il n'y a personne qui ne fût bien aise de Ty voir, me répondit-il ; mais nous autres hommes connaissons parfois nos torts et ne les avouons guère, et puis la circonstance est bien difficile. — Oh! lui dis-je à mon tour, je crois que vous auriez plus d'un moyen d'anéantir votre décret; je ne sais pas si cela déterminerait

M. Rousseau à revenir, je n ai nulle raison de l'espérer ; je ne voudrais pas qu il dit du mal de ma patrie et qu'il vous pût regarder tous comme des tyrans. — Il savait bien que la religion que nous professons est tyrannique, il savait mieux encore que le moment était très- embarrassant pour la Compagnie, disait le magistrat : si vous aviez vu, madame, le fanatisme qu*on avait mis dans une troupe de nos têtes imbéciles, vous seriez persuadée que tous les partis s'étaient réunis. » Je ne conçois pas pourquoi on arrête votre réponse^; ils ont envie d*6ter les moyens de montrer au public que vous avez raison; cependant on Ta dit chez le ministre. Madame la duchesse de Grammont a pris à un homme de ma connaissance un exemplaire que M. Moultou avait trouvé le moyen de lui faire passer ; M. de Foncemagne m'a priée de lui en faire venir un. J'ai fait écrire en Hollande, mais mon livre n'arrive pas, et quoique j'aime fort le sous-gouverneur, je n'ai pu lui laisser le mien qu'une matinée; il en est enchanté. Je Tai vu à un matin du dauphin, qui en est également enchanté. J'ai appris que le docteur Gatti l'a lu chez le baron* et que beaucoup d'Anglais qui y étaient partent pour vous aller voir. Si M. Gibbon' est du nombre, mon voisin, traitez-le bien; il est, dit-on, plein d'esprit et de bonnes qualités; il a beaucoup vu ici M. de Foncemagne, chez qui je Tai rencontré. L'abbé de Yoisenon est couru ici parce qu'il a cette sublime réponse. J'avais chargé monseigneur *** de demander à l'archevêque s'il l'avait lue, il n'en a pu tirer un mot; et moi, mon voisin, qui ne me fie pas aux prêtres, je n'ai pas voulu lui prêter mon exemplaire. Je pars lundi pour Soisy pour le reste de mon été. J'ai besoin d'air et de repos ; ma santé est fort délabrée et j'en ai pourtant plus besoin que

* A l'arclievéquc.

* D'Holbach.

* Le célèbre historien.

^h LETTRES DE MADAME DE VEIIDELIN

jamais, car, mon voisin, tous en conviendrez, la faiblesse du corps influe un peu sur Tâme. Il n*y a que la vôtre, mon cher voisin, que rien n'altère, qui est supérieure à toutes les misères de rhumanité.

Vous ai-je marqué que la maison que mon mari voulait à Saintes a été mise à bas par ceux qui l'avaient achetée. Il prétend que sans cela nous serions partis et se tient pour le plus malheureux des hommes; de quoi il Test fort et moi aussi, vu la perte de ses yeux. Celui qui restait est presque couvert ; il voit cependant encore un peu. Il serait heureux pour lui de n'y plus voir, parce que, comptant sur cette faible lueur, i| va et se heurte, et que tôt ou tard il aura quelque accident ; jusqu'à présent, il n'a pas eu de mal, mais j'en ai la peur. Je vous assure, mon voisin, que j'éprouve bien les droits qu'a sur notre intérêt le père de nos enfants. Comment se porte mademoiselle Levasseur? Ne m'a-t-on pas dit qu'elle avait été très-mal? J'ai envoyé au curé de Deuil pour savoir si cette nouvelle venait de sa mère ; il me marque qu'elle n'en sait rien : cela me rassure. Dites-lui, je vous prie, combien je la trouve heureuse d'être avec vous, elle voit combien les âmes honnêtes sont rares. J'ai bien mauvaise opinion des gens qui habitent vos montagnes, puisqu'ils ne sont pas parvenus cà mériter votre amitié. Mon voisin, rappelez-vous quelquefois le respect que nos bonnes gens avaient pour vous, vous, un huguenot : c'est bien le triomphe de la vertu, car vous pouvez être persuadé que dans la plupart des campagnes on les croit ni plus ni moins qu'un diable. Le curé de Grosley m'écrit pour avoir votre réponse '. Comme il en sera content! Il vous est bien attaché, ainsi que l'Âlamanni *, qu'on fait voyager à Tours; il a un grand tort, c'est de n'être pas janséniste, aussi lui fait-on éprouver toutes sortes de petites persécutions.

* A l'archevêque.

* Un des pères Oratoriens de Montmorency que Rousseau connaissait.

Soisj, 12 juin 1T63.

La vertu de nos seigneurs de la création n'est pas la sensibilité ; j'espère que vous n'en aurez pas eu beaucoup à Taccueil qu'on a fait à Genève à votre lettre au magistrat ^ La première démarche des Genevois indiquait celle-ci ; il est des torts dont on a honte de revenir : c'est ici tout comme là. Je sais pourtant que chez nous la plus grande partie est blessée de cette conduite, mais ceux qui jouent la comédie sont les maîtres de la scène et se sont mis au-dessus des sifQets ; je les trouve presque au-dessous. M. Cramer était ici pour faire imprimer la Pucelle; on a arrêté Timpression. J'en suis surprise, et plus encore de ce qu'on plaint l'éditeur de ce mauvais livre. J'ai été aujourd'hui, pour la première fois, à Montmorency ; ma première visite a été pour vos tilleuls. Us sont beaux ; on ne leur a pas ôté une feuille, tout est comme vous l'avez laissé, vos fleurs montent, montent et vont, sans treillage, donner du couvert. Lorsque mes forces me le permettront, j'y retournerai et y mènerai la doyenne pour l'égayer. Elle a repris son domicile sous mon lit, mais elle ne m'aime pas mieux ; elle ne s'est attachée à personne, elle souffre l'amitié et c'est tout. J'ai vu le curé de Groslay, qui est bien content de votre réponse, a Hélas! m'a-t-il dit, je voudrais la lui entendre Hre. » Ses yeux sont devenus humides, et mes larmes coulaient. J'ai été assez malade depuis deux mois ; je ne vous en ai rien marqué dans mes précédentes lettres, mais si cela vous revenait, n'en soyez pas en peine, mon cher voisin, je suis beaucoup mieux.

^ Lu lettre du 12 mai 1763 au premier syndic de la république de Genève, par laquelle Rousseau abdique son titre de citoyen.

Comme mon mal était causé par une révolutiou de peine et de tracas sur lesquels le temps me rend plus sage, il est sûr quil n'aura pas de suites. Je prends peu de remèdes. La tranquillité et Tair de la campagne achèveront ma convalescence. Je me sépare de mes filles samedi prochain. L'état où ]'ai été m'a fait consentir à fixer un terme bien cruel, mon voisin; la Providence ne me rend la santé et les forces que pour avoir celle de souffrir. Je doute pourtant que j'en aie assez' pour supporter longtemps votre silence ; voici ma troisième lettre depuis six semaines.

Soisy, 5 septembre 1763.

Je suis bien affectée, mon voisin, de la façon dont vous avez pris ma dernière lettre. Me sauriez-vous mauvais gré de vous désirer dans des lieux où, quoique vous ayez éprouve des injustices, vous êtes plus respecté et chéri qu'on aucun lieu du monde? Vous ne craignez pas que j'aie commis aucune légèreté, mon attachement me rend circonspecte, je n'ai confié mes vœux qu'à des gens qui les partageaient. Je ne m'arrêterai pas sur ce qui me regarde, je vous affligerais; je vais vous dire des choses qui vous toucheront moins. Le maréchal de Richelieu^ ami intime de Voltaire, est tout-puissant sur les bords de cette belle rivière* où de bonnes gens s'étaient occupés de vous chercher une jolie solitude. Ils m'avaient auï parler de vous souvent, de vos goûts; j'écrivis en conséquence à un de mes amis en état de savoir le ton du Parlement*. Ce sont des gens attachés la plupart à Thomme en place et qui ne sont pas fâchés de faire parler d'eux toutes les fois qu'il n'y a pas

^ La Garonne. Le maréchal de Richelieu était gouverneur de Guienne. * De Bordeaux.

A i.-J. ROUSSEAU. 499

il'exil à craindre. J'ai retrouvé une amie avec qui je me suis liée de nouveau, elle m'a assuré qu'il ' n avait eu aucune part à tout ce qui vous est arrivé. J'ai désiré qu'elle sût de lui si, dans le cas où votre santé aurait besoin des secours des gens habiles de ce pays ci, vos amis pourraient vous les proposer; il m'a fait répondre, après avoir consulté un autre, que oui, en V mettant de la discrétion, c est-à-dire en ne se montrant pas avec trop d'affectation. Un homme en place, un magistrat (|uc j'ai consulté sur cela, après s'être très-éclairé, m'a dit: « Il est impossible qu'un homme aussi célèbre, nulle part dans le royaume, pût être ignoré, quand il consentirait même à vivre tel. Les lois qui doivent réprimer la haine et l'oppression dans ce cas-ci en deviennent l'instrument ; je ne le saurais pas en France sans inquiétude. Ceui qui ont fait jouer les ressorts dans ce pays en trouveraient d'autres qui iraient joindre d'autres liens. Les têtes sont encore très-échauffées. » Si vous n'y étiez pas intéressé, nous ririons de voir les protecteurs de la religion et des mœurs s'élever contre le seul écrivain de ce siècle qui ait écrit utilement en leur faveur ; qui ait bien voulu s'élever contre le matérialisme que le bien seul de la société devrait proscrire ; mais, sans se mettre en peine de ce qui doit arriver dans ce monde, on ne pense qu'à se tranquilliser pour l'autre. Il est commode, à la façon dont on vit, de croire que nous n'aurons pas d'autre sort que le chien qui nous caresse et le chat qui nous amuse.

La doyenne résiste à la séduction de mes petits soins, elle reste triste et sauvage dans un lieu où elle règne à la vérité. Je l'ai menée sur votre terrasse'; je n'ai pas osé la laisser courir, sûrement je ne l'aurais pu reprendreT. Cependant elle devient moins allante ; elle est sujette à des crampes, elle mange

* Le maréchal de Richelieu.

'-* De la maison de Mont-Louis, à Montmorency.

moins et boil volonliers du bouillon qu'on a soin de lui garder avant de saler le pot.

Mon voisin, je ne puis vous exprimer à quel point la destruction de mes projets me fait mal; j'ai toujours celui de vous aller chercher partout où vous serez, mais il y a loin d'ici à mes jours de liberté. Ma RHe n'a pas on/.e ans, et mon mari vient à un état où en quelques mains que ce soit, il ne sera pas possible de le quitter. Ma santé même s^affaiblit, je ne saurais soutenir longtemps la vie que je mène. De la solitude où vous nous avez vus, je suis passée à avoir cinq jours par semaine seize personnes, point mes amies assurément, mais qui plaisent assez à mon mari pour que je sois très-occupée de les fêter. Oh I je vous avoue que toutes les fois que le sentiment n'y prend pas part, il faut bien de l'application pour ne pas laisser deviner qu'on s^ennuie. Cette vie-là n'est pas non plus bon marché, mais c'est le moindre mal.

Ah ! mon voisin, que votre sagesse, que vos conseils me manquent! vous me feriez naître des objets d'admiration pour cet homme malheureux^ que l'avenir qui s'approche tourmente. La douceur de votre conversation avait du charme pour lui, et l'estime très-entière qu*il a pour vous lui ferait goûter toutes les bonnes choses que vous lui diriez.

Je suis sans enfants, mon voisin ; j'ai eu ma fille ainée un mois avec moi, c'en a été nssez pour m'apercevoir que parmi les gens qui renoncent à tout hors à eux-mêmes, on prend aussi le ton de ne tenir qu'à soi. L'avenir que cela promet à une mère sensible fait envisager le dernier jour avec joie» La seule que j'aie, mon voisin, c'est de penser que vous m'aimez et que vous êtes bien persuadé que vous n'avez point d'amie qui vous soit aussi dévouée.

« M. de Verdelin.

J'ai été chez la maréchale de Luxemhourg ; on m'a bien reçue, mais on ne m'y a pas dît de vos nouvelles. Je n'y suis plus retournée et je n'en ai plus ouï parler. M. de Saint-Lambert est ici depuis huit jours; il m'a demandé de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt. Je leur ai ^ porté votre gravure; elle a été accueillie par la comtesse* avec beaucoup de vivacité. Elle est enchantée de la maison; elle y a ses amis, sa fille qui n'est pas en bonne santé. Je suis fort en peine de la vôtre. N'aviez-vous pas quelques petits remèdes qui vous soulageaient? vos provisions n'en seraient-elles pas finies? ne pourrais-je pas vous être utile ici, et à mademoiselle Levasseur? La seule consolation qu'il y ait lorsqu'on est loin de ses amis, c'est de pouvoir les servir où on est.

La suscription de votre lettre', mon voisin, m'a donné la joie la plus vive que j'aie sentie depuis longtemps ; mais ce qu'elle contient m*a fait répandre bien des larmes. Je juge que votre santé est plus dérangée, et je conclus encore avec désespoir que, si votre cœur était moins afQigé, votre corps souffrirait moins. Je dis avec désespoir, parce que je ne connais pas de remède contre la sensibilité, pu qu'à mon avis le remède est pire que le mal. Je suis fâchée que milord Maréchal perde le projet d'aller en Ecosse. Je crois que son amitié et la paix auraient pu servir d'antidote au climat. Mon voisin, la France est celui qui vous aurait le mieux con-

*■ l^eur. Par ce mot, il faut entendre Saint-Lambert et madame d'Houdetut. ^ Madame d'Huudetot.

' Lettre inconnue.

502 LETTRES DE BIADÂME DE YERDËLIN

venu. Je suis sûre que dans nul pays vous n'êtes plus estimé ; mais j'avoue avec vous que notre manière de procéder a pu vous donner un grand éloignement. Je sens qu'on ne peut désirer de vous voir revenir dans le ressort de notre parlement; vous y seriez fort en sûreté en changeant de nom, parce que assurément ce n'est pas votre personne qu'on a envie de persécuter ; mais mon voisin ne quitterait pas son nom. Or, s'il y avait dans quelqu'une de nos contrées un lieu où vous puissiez le garder et rester en paix, refuser iez-vous de vous y rendre? Voilà ce qui peut être et dont il faut être assuré, et par le magistrat, et par le gouverne^, ment, avant de vous déterminer à vous fixer dans des lieux aussi éloignés que TEcosse, et où vous trouveriez peu de ressources, au contraire des regrets, si vous n'y aviez pas milori Maréchal.

Ne soyez pas inquiet des recherches que je ferai sur cela; elles ne vous compromettront jamais; rapportez-vousen à la délicatesse de ma façon de penser pour vous. Il y a déjà du temps que j'aurais été en état de vous rendre compte, sans la mort du père d'un homme de mes amis, et la maladie du fils, dont à peine espère-t-on depuis quelques jours qu'il s'en tire. C'est un procureur général qui ne fait pas autant de réquisitoires que celui qui n'est pas Homère en parlant, joli en se montrant, ni fleuri en écrivant S voilà comme cela se dit, mais qui est un très-honnête homme dans le ressort duquel vous trouveriez un climat assez chaud et de belles campagnes.

Quant à des amis, vous vous vrapprocherez de ceux que vous avez ici, et, sans aller trop loirï dans l'avenir, je pourrais me flatter de vous voir. Que je vous dise donc, mon voisin, que je marie ma fille qui a dix ans, aussitôt qu'elle en

* Omer Joly de Fleury, qui fit le réquisitoire contre V Emile*

aura seize, à un petit-cousin qui en aura vingt et un, qui est joli, doux, sensible, qui sera assez riche un jour pour rendre sa femme aussi à son aise qu'aucune de la province; que mon mari et moi irons passer un été avec eux; que de cet été on me donne trois mois, et, sur les trois mois, mon voisin, j'imaginais passer un mois avec mon père et me mettre en chemin pour passer quinze jours avec vous. Si ce projet peut avoir des difficultés, de grâce, ne me les montrez pas, car, depuis deux ou trois mois que j'ai en plaisantant traité le mariage de ma fille, je me suis persuadée que tout cela pourrait être; cela m'a fait du bien.

Je serais bien plus tranquille, mon voisin, si une troupe de fous vous poursuivaient, qu'ils n'en vo]|^ussent qu'à votre habita N'auriez-vous pas la prudence de le quitter pour vous mettre à Tabri de leurs méchancetés? Ceux qui vous persé'cutent sont plus que fous, ils sont enragés.

Nous avons ici M. le maréchal de Luxembourg et madame. Je n'ai pas été les voir; si j'en suis maîtresse, je n'irai pas. J'ai passé cet hiver deux fois chez la maréchale sans en en* tendre parler. M. de Yerdelin est allé voir le maréchal ; il est venu hier ici ; il n'a pas été question de madame» J'avais vingt personnes ; il ne m'a pas été difficile de me tirer d'affaire. Je ne suis pas aussi vite quitte avec moa mari, qui, depuis quarante ans, s'est habitué à prendre lès impertinences des grands pour dès distractions. N'est-il pas ridicule de n'avoir jamais voulu me laisser vivre avec mes parents de celte classe et de vouloir que je rende visite à des gens qui ne me connaissent pds et à qui je ne dois rien? Enfin, s'il s'y obstine, j'irai encore, parce que je ne veux pas faire de scène. Mes pauvres enfants sont.au couvent; elles s'y portent bien, elles y sont nioins grondées qu'ici. De là concluez qu'elles le

' L'habit arménien que RouMeau s'était mis i porter à Motiers^Traven.

préfèrent à la maison paternelle. Nous nous plaignons du cœur de nos enfants ; ils nous font grâce en pe récriminant pas. Les miens font le malheur de ma vie; leur vie, leur bonheur confiés à des imbéciles ; et les deux cadettes dans un couvent d'où elles n'auront la permission de sortir que le jour qu'on le leur feia quitter pour toujours. Elles faisaient toute ma consolation. La Providence prend un soin particulier de me détacher des choses du monde. Dites, je vous prie, mon voisin, à mademoiselle Levasseur, que sa mère se portait bien il y a huit jours. Vous me donnez la liberté dem'affliger avec vous ; si je ne connaissais votre cœur, j'aurais craint de mésuser de votre permission.

25 novembre 1763.

Vous savez bien, mon voisin, que j'aime et honore votre paresse ; elle ne diminuerait pas l'empressement et le plaisir que j'ai à m'entretenir avec vous. C*est par discrétion que j'y mets des bornes, et, depuis deux mois, de tristes soins m'ont occupée au point de m'àter souvent le repos et le temps de manger. M. de Yerdelin est malade depuis le 20 septembre. Ce malheureux homme n'a que moi, et moi, mon cher voisin, je n'ai que le spectacle de sa souffrance, supportée avec plus de douceur et de patience que son caractère n'en promettait, ce qui rend son état plus intéressant et mon avenir plus triste. Mes soins sont si bien animés par l'amitié, que je puis me flatter qu'il Ta distinguée. Il aurait pu être plus heureux et moi aussi. Je n'envisage qu'une fin triste à son état ; il tend à Thydropisie ; je ne puis vous dire combien j'en suis affligée.

Si vous avez autant de neige que nous en avons ici, je vous

plains fort. Dans une chambre où Ton fait du feu jour et nuit, j'ai peine à tenir ma plume. Je ne suis pas étonnée que vos hôtes ne pensent pas aux difficultés du retour ; elles leur seront une excuse pour rester près de vous. J*aurais cette friponnerie si j'étais à leur place. Je me vois aidant à mademoiselle Levasseur à nettoyer les herbes, puis mettant dans votre cuisine mes ragoûts de Saintonge. Je ne vous dirai pas les nouvelles de ce pays-ci. Les premiers jours que M. de Verdelin a été malade, on forçait ma porte ; cinq ou six jours après, on y a envoyé. A présent, je n*entends plus parler de personne. Il ne faut pas chose qui dure ni qui puisse éclairer sur ce qu'on appelle amis.

Le seul M. de Foncemagne m'est resté. S'il n'était pas retenu par la goutte et mille autres infirmités, j'aurais de quoi me dédommager de la compagnie que j'ai perdue. Mon malade dort encore. Je vous écris à tâtons sous les rideaux; je ne sais si vous pourrez me lire. Au moins puis-je me flatter que vous n'avez pas besoin que je vous répète les assurances de mon attachement.

. Janvier 1764.

Vous avez bien jugé, mon voisin : une maladie si cruelle devait avoir une fin^ et une fin triste. Le 28 du mois dernier, M. de Verdelin cessa de souffrir; il est mort avec un courage et une résignotion parfaite. Je le regrette infiniment. Chacun des derniers instants de sa maladie a été marqué par des témoignages d'amitié pour moi et mes enfants. Il n'a fait aucune disposition ; il m'a témoigné faire quelques projets pour de petits parents, je vais travailler à les remplir. Je suis comblée de pouvoir donner à sa mémoire une marque d'affection et de respect qui ne coûte rien à mes

filles. J'ai pris le parti de renvoyer tous mes gens, qu'heureusement j'ai trouvé à bien placer ; j'ai gardé un laquais, le gouverneur que vous me connaissez, le petit Leroy, une femme de chambre; voilà ma maison jusqu'à ce que j'aie fini mes affaires, et puis mes filles avec moi. Je ne reste pas riche ; mais en me retirant en province ou aux environs de Paris, où mon bien se trouve placé, j'aurai ce qu'il faut pour vivre honnêtement. Je travaille à déterminer mon père à venir avec moi. Mon voisin, serait-il vrai que vous êtes en peine de ce que deviendra mademoiselle Levasseur si vous lui man^ quiez? Avez-vous écrit cela à un curé près de Lyon*? Vous offenseriez vos amis. Lorsque ce propos m'est parvenu, je trouvais sur ma pension de quoi me rassurer sur son avenir, et j'avais commencé à vous écrire sur cela; quinze jours ne m'ont pas fourni un moment pour achever ma lettre. Aujourd'hui, qu'un revenu honnête me donne un chez moi, elle peut le regarder comme chez elle. S il y avait un lieu où elle aimât mieux vivre, mon voisin, j'exige qu'elle me dise ce qu'il lui faut pour s'y tnettre à son aise, je serais blessée qu^elle et vous ne me donnassiez pas cette marque d'amitié et de confiance. Si je peux parvenir à finir mes affaires de bonne heure et que je reprenne des lorces, j'irai vous dire les mêmes choses, j'y ajouterai ma déférence pour votre façon de penser. Votre confiance doit être le prix de ma discrétion, je crains si fort de vous fâcher que mon cœur n'ose s'épancher. Mon voisin, si vous le connaissez comme je m'en flatte, vous jugerez mieux ce que je veux vous dire que je ne pourrais vous le rendre.

^ Rousseau, croyant alors sa fin prochaine, avait en effet recommandé Thérèse au curé d'Amhérieu. 11 lui écrivit pour cela à trois reprises. Voyez dans la Correspondance les lettres de Rousseau du 50 novembre 1762, du 25 août et du 15 décembre 1763. On se souvient peut-être que ce curé avait gagné la onfiance de Jean-Jacques par les soins dont il avait entouré Thérèse lors du voyage qu'elle fit pour rejoindre le philosophe à Bfotiers-TraverSr

A J..J. ROUSSEAI!. 507

9 féfrier 1764.

Votre lettre*, mon cher voisin, m'a trouvée malade asseï sérieusement pour n'avoir encore pu vous en remercier et vous rendre raison des questions que vous m'avez faites sur le compte de la bonne mère de mademoiselle Levasseur. Elle s*est ennuyée à Deuil ; elle a voulu être à Montmorency, où elle se trouve bien. Le curé m'a assuré que rien ne lui manquait. Ce n^est pas la crainte des embarras, c'est la vanité du curé lyonnais qui lui inspirait l'envie de publier votre lettre. Je n'offre à mademoiselle Levasseur un gite que pour le temps qu'il lui plaira, j'espère qu'elle ne sera pas dans le cas d'en avoir besoin. Je comprends son éloignement pour se rapprocher de Paris, c'est le même qui a engagé M. ,de Verdelin à me défendre d'aller m'élablir en province. Je n'y céderais pas absolument si la fortune de mes enfants ne me forçait à rester ici au moins deux ans pour toucher des rem* boursements et plaicer des fonds à présent en papiers que je voudrais bien plus solidement établis. Je ne resterai pas, mon cher voisin, à l'hôtel d'Aubeterre, quoique j'aime fort celle qui l'habile *; je n'aime pas son genre de vie. Ma situa* tion actuelle me met à l'abri d'être entamée sur mon goût de retraite, mais pour l'avenir j'aurais des persécutions que j'éviterai en prenant un petit appartement dans les murs d'un couvent que j'habiterai avec mes filles. Vous me demandez lesquelles : je les prendrai toutes assurément, mon voisin^ mes devoirs, mon amitié sont égales pour elles. En attendant que j'aie trouvé cet appartement, je compte nous réunir le

' La lettre de Rousseau du ^8 janvier 1764 à madame de Verdelin sur la mort de son mari.

* Madame d' A ubeterre.

mois prochain à Soisy. Je désire vendre cette maison : elle me tient lieu de près de trois mille livres. Je payerai sur cela un loyer à la ville, et je pourrai avoir une chaumière aux champs pour trois ou quatre mois. Si mon père eût voulu, je me serais retirée à Saint-Germain avec lui ; ce lieu me plaisait pour les promenades et parce que je n'y connais personne.

Mon voisin, vous avez donc, pris votre parti de rester où vous êtes? Assurément, je voudrais bien vous y aller voir ; je regrette cependant de ne vous pas savoir avec milord Maréchal que vous aimez tant et dont vous êtes tant aimé. Je voudrais que vous n'eussiez que trente lieues à faire et moi cinquante pour vous y joindre, car si mes forces ne reviennent pas, je n irai guère loin. L'espoir de ramener mon père me fait désirer d'aller en Saintonge ; je sens qu'à son âge il est triste de le déplacer, mais il ne peut faire ses affaires, elles le fatiguent, il est mal à son aise. Hélas ! je quitterais les mien* nés pour lui aller aider, et je croirais mes filles mieux avec lui. Je suis touchée que vous connaissiez assez mon cœur pour compter sur mes sentiments pour vous, mon voisin ; je trouve que vous n'en faites pas assez usage, je n'ai pas assez mérité pour obtenir cette faveur. Je voudrais que vous nie marquassiez quel est le banquier qui fait vos affaires à Paris. Je voudrais vous envoyer un livre de l'abbé de Mably qui doit paraître sur le droit public \ Je vous souhaite, mon voisin, une meilleure santé, je vous exhorte à ne pas prendre de rhumatisme ; j'en ai un qui m'empêche de marcher et de. dormir. On dit que c'est la fin de mes maux. J'aimais mieux la fièvre ; mais nous autres, pauvres humains, nous n'avons pas seulement le choix des maux. Bonsoir, mon voisin. Aimez-moi un peu.

' Les Entretiefu de Phoctorif que Rousseau regardait comme une compilation de ses écrits.

Soisy, 6 avril 1764.

C'est (le cette belle vallée, mon voisin, que j'ai le plaisir de vous écrire; j'y suis depuis un mois réunie à mes enfants. J'y ai essuyé des temps affreux, mais je vous assure que je les ai préférés aux beaux jours de la ville, dont je n'entends pas plus parler que si j'en étais à cent lieues. Madame la marquise de Pompadour a pensé mourir, et je ne Tai pas su; je n'ai pas ouï parler de bulletin, j'apprends sa résurrection par madame d'Aubeterre qui m'écrit pour me marquer qu'elle vient de souper avec un Genevois qui lui a assuré que vous vous portiez bien. Cette nouvelle, qui fait toujours l'objet de ma sollicitude, ne m'a pas laissé beaucoup de sensation pour Taulre. Hélas, mon voisin, elle ne m'a pas ôlé l'inquiétude. Ces gens-là, en faisant l'éloge de votre santé, de votre bonheur, croient mettre leur honte à couvert ; je n'ai pas de confiance en leurs propos, je dirais pis, mais je craindrais de vous fâcher, car il me semble que vous avez pour vos pompalriotes le sentiment qu^une femme garde pour son premier amant. A propos de cela, vous avez assez d'amitié pour moi, j'espère, pour avoir pensé à ce qui résulterait de ma situation présente. Cet homme que vous connaissez, oubliant les armes qu'il m'a données contre lui% m'a proposé de la changer. Tout a été employé pour me prouver que sa conduite avait été dictée par un excès d'amour, de délicatesse et d'honnêteté; on sentait qu'on s'était pris gauchement, on a avoué tous les torts possibles. J'étais très-disposée

* Margency, dont il est ici question, offrait à madame de Yerdelin de l'épouser. On sait que cette dame éprouvait depuis longtemps une vive passion peur lui) mais qu'il s'en montrait peu digne à bien des égards.

5iO LETTRES DE MADAME DE YERDELIN

à les oublier ; mais ce que je dois à la fortune, à réducation de mes filles, m'a empêchée de mettre un sceau à mon pardon. J*ai très-constamment répondu non, et comme ce non m'a fort coûté à dire, je me suis un peu bâtée de venir ici, où je ne permets pas qu'on vienne me voir. Comme on s'en est éloigné dans un temps où on était pressé par le suzerain d'y venir, je ne crois pas qu'il fût décent pour ce que je dois à sa mémoire de changer de ton et d'allures. J'avais peur que toutes ces idées attristassent ma retraite, mes petite» filles les ont dissipées, et je n'y aurais que du bonheur si je vous y retrouvais. Je ne fais paà un pas que vous ne m'accompagniez, et dans tous les soins que je donne à mes filles je sens la privation de n'avoir pas vos avis. Je dirais peut-être mieux en disant votre approbation, car pour vos avis je les cherche et les trouve toujours dans mon cabinet. Ces bamboches ne sont pas sans esprit, mais ma fille ainée avait rapporté toute la hauteur et la paresse qu'on peut prendre dans un couvent; depuis deux mois que nous sommes ensemble, on me fait le plaisir de me dire qu'elle est changée. J'en ai eu des traits qui m'ont fort touchée, et ce qui ajoute beaucoup à ma satisfaction, c'est qu'elle parait m'étre beaucoup plus attachée qu'auparavant. Quant à Léontine, elle est douce, sensée, laborieuse, elle montre à travailler à Henriette qui est folle et adroite comme un singe et aussi bonne enfant qu'elle est laide. Mon père désirerait que je les menasse toutes trois en Saintonge; avant de prendre sur cela un parti, il faut que j'aie pu arranger ici les affaires d'intérêt. Que je serais heureuse, mon voisin, si je pouvais en même temps me rapprocher de vous ! Il ne se passera pas des années avant que j'aille vous pétrir un gâteau de citrouille et montrer mes talents à mademoiselle Levasseur que j'embrasse. Madame sa mère est à Montmorency, ennuyée de Montmorency mais s'y portant bien et y étant bien. Je Taurais vue, mais il y a

A J.-J. ROUSSEAU. 51i

depuis deux mois une fièvre maligne qui y enlève bien du monde ; lorsque les malades guérissent la maladie prend aux autres, et je communique peu avec ce pays-là à cause de mes enfants et de mes gens à qui la peur a pris. Adieu, mon voisin. Je vous ai bien longuement écrit, pardonnez-le moi, ne me lisez qu\à vos moments perdus. Je n'ai plus de maison à Paris, mais on me fait toujours remettre mes lettres chez madame d'Aubeterre.

1" juin 1764.

Quand vous auriez conservé, mon voisin, la liaison la plus intime avec M. de Margency, vos réflexions, vos conseils ne me seraient pas suspects ^ Personne ne connaît mieux que moi la beauté, r honnêteté de votre âme; personne aussi n'a pour vous une plus parfaite vénération et une plus tendre confiance. Je suis en peine de votre santé. La perte que vous avez faite de ce pauvre maréchal • vous aura affecté vivement. Je voulais vous écrire et m'en affliger avec vous; mais je me suis trouvée dans la plus grande perplexité. Ma fille ainée avait depuis deux mois un bobo au bras que j*avais fait v/)ir à Moreau, chirurgien de THôtel-Dieu, à qui je la menais tous les huit jours; il y en a dix-huit ou dix-neuf que je fus le trouver sur une douleur survenue au genou. Il me dit nettement qu'il ne pouvait seul se charger de ma fille, qu'il fallait les plus habiles. J'appelai Guérin, Du Jouars, en chirurgiens; Petit et Bouvard, en médecins. Ils ordonnèrent

' Voir dans la Correspondattce la lettre de Rousseau a madame de Ver*lclin du 15 mai 1764; il y prend, dans la circonstance dont il s'agit, le parti de Margency et conseille! madame de Verdelin d'accepter sa main.

' De Luxembourg.

beaucoup de remèdes que la pauwe enfant prend sans beaucoup de succès. Je les ai rassemblés mardi dernier; ils se sont réunis à ordonner les bains et les eaux de Bourbonne, et ils m'ont tous fait espérer qu'elle guérirait peut-être, pas de six mois, d'un an ; mais enfin c'est beaucoup, après Talarme que j'ai eue, d'espérer que ma fille ne périra pas et ne demeurera pas estropiée. J'ai pris mon parti de la mener à Bourbonne. Ce n'est pas le plus triste : il faut me séparer de ses deux sœurs que j'aime à la folie. J'étais tentée de les laisser avec leur gouvernante ; mais Léontine a mieux aimé retourner dans son couvent. Elle m'a dit : « Après vous, j'aime maman Euphrasie; elle ne me gronde jamais sans raison. » Elle ne gronde pas souvent, mais il faut avouer que les enfants qui sortent de ses mains n'en sont pas moins bien élevés; elle leur apprend à coudre, à broder, à s'arranger, ce que ne font pas les autres religieuses. J'estime cette éducacation économique; d'ailleurs, elle prend grand soin de la nourriture et de la santé des enfants. Je vous fais ce détail, parce que j'imagine que vous avez la bonté d'y prendre intérêt ; de même je n'ai pas voulu vous marquer mon déses-. poir sur le compte de l'aînée, parce que j'étais sûre que mon état vous tourmenterait. Son état m'a fort distraite de toute autre pensée. Ne me croyez pas si injuste en soupçonnant M. de M... de ne m' être que médiocrement attaché; c'est de son aveu que je suis partie. Comme Je ne crois pas qu'il faille une passion folle pour être heureux en ménage, je ne ferais pas moins mon bonheur de passer ma vie avec lui. Je suis sûre qu'il m'aimerait autant qu'il en est capable, parce que ma tendresse l'y forcerait; mais je manquerais à la loi que je me suis imposée de tout faire pour mes enfants, aux promesses que j'ai faites à leur père, qui, dans ses derniers moments, n'a été occupé que d'eux. Il a trouvé \e moyen de me rendre chères et respectables toutes ses vo-

A J.-J. BOUSSEâU. 515

lontés. Ce n*était plus cet homme impérieux, mon voisin; ses derniers moments me feront toujours répandre des larmes. Mes soins Pavaient touché; il commençait à croire à mon amitié. Je désire que son souvenir me défende contre un sentiment qui n*est pas, je l'avoue, affaibli.

Je sens que si M. de M. . .perdait sa mère, et que sa mauvaise santé et sa façon de vivre, qui peuvent éloigner toute autre de s'unir à lui, le mettaient dans le cas d'avoir besoin de mes soins, toutes mes résolutions céderaient, et il m'est doux de penser que vous ne m'en aimeriez pas moins. Ce que je puis vous assurer, mon voisin, c'est que mon bonheur personnel ne me décidera pas, je l'ai dit. Ainsi, et comme je ne trouve pas juste qu'on falsifie les choses qui plairaient et pourraient convenir, j'ai mis le docteur^ fort à son aise en lui montrant plus de courage et de raison que je n'en ai. S'il prend d'autres engagements, je le regretterai, mais vous seul le saurez.

D'ici à sept ou huit ans, mes filles seront en âge d'être établies ; mes parents m'aideront à leur trouver dans nos provinces des gens honnêtes et aisés. Je pourrai faire pour elles de bons établissements. En en faisant un pour moi, je me brouillerais avec tous, et mes filles en souffriraient ou du moins le croiraient. On m'a parlé ces jours-ci pour un homme qui a cent mille francs» de rente, dont le nom est connu, qui donnerait à mes filles, attendu qu'il n'a pas d'enfants. Oh I je me suis crue très-dispensée de leur procurer cet avantage. Me voilà quitte avec elles. Je me garde bien de faire part de cette bonne fortune à M. de M..., ainsi qu'à mes proches, qui me croiraient folle de refuser, comme de vieilles amies prétendent que je le suis de ne pas voir M. de M... chez moi. J'ai une aversion extrême pour tout ce qui a l'air ménage de contrebande ; il me semble que c'est la plus grande marque

* Margency, que madame de Verdelin /désigne souvent par ce surnom. II. 53

de mépris d'avoir pour amant en public celui dont on ne veut pas faire son mari. On n*est pâs obligé de savoir nos raisons. Je rougirais pour lui et pour moi de ce soupçon. Il vient d'acheter une maison près de Sceaux, ou il passera Tété. Je partirai dans le mois de juillet pour Bourbonne sans le voir, parce que je me tiens dans ma maison que je n'ai pas encore trouvé à vendre.

Madame de Luxembourg va venir à Montmorency. On dit qu'elle a repris un peu de courage ; elle a été bien touchée et a rendu bien des soins à son mari. Elle va marier mademoiselle Amélie ^ à M. de Gontaut. J'ai regret qu'elle n epouse pas un BoufQers : c'est une des races qui a produit chez nous le plus d'honnêtes gens et de meilleurs citoyens. J'étais hier priée à diner chez madame d'Houdetot,où était M. Hume. Comme je suis fort enthousiaste de son Histoire, la comtesse avait cru me faire une fête. L'état de ma fille ne me laisse pas assez de tranquillité pour me prêter aux choses agréables, et puis je fuis tout ce qui a l'air bel esprit. On dit cependant que ce M. Hume a tout le bon esprit qu'il a mis dans ses ouvrages. H est très à la mode : les jolies femmes le tracassent. Je ne sais comment il s'y prèle. C'est, dit-on, en leur lâchant des vérités. Malgré cela, j'en suis étonnée. Je vous avais demandé si vous n'aviez pas quelque banquier qui eût un correspondant dans ce pays-ci ; vous ne m*avez pas répondu sur cela. Si, comme je l'espère, je trouve la lettre de M. le chevalier de Boufflers, je vous la ferai passer par cette voie. Envoyez-moi celte adresse, je vous en prie.

' Mademoiselle de Boufflers, petite-fille de la maréchale de Luxembourg et qui fut ensuite duchesse de Lauzun.

' Paris, 3 septembre 1764.

Vous alliez prendre des douches, mon voisin ; voire voyage clait donc pour votre santé ^ Vous ôles revenu sur vos pas, mon voisin. Je ne m'en consolerai jamais. Je ne saurais vous rendre la douleur que j'ai eue, quoique je croie très-fermement que j'aurai le plaisir de vous voir Tannée prochaine, ma fille étant obligée de retourner aux eaux ; je vous assure que je suis trop affectée du présent pour jouir de Tavenir. Mon voisin, personne n a jamais plus senti la contrariété des devoirs. Je vous avoue cependant que, quoique ceux que je viens de remplir m'aient coûté tout le plaisir que j'ai désiré depuis des années, il m'a été doux de les remplir. Je relus votre lettre à Bourbonne le vendredi 24'. Je devais partir le lendemain. La santé de ma fille me retint un jour de plus. Je ne pus en profiter pour vous marquer les raisons de mon départ, parce que la poste ne partait que le lundi.

Vous me dites, mon voisin, que vous avez tout ce qui vous fait besoin : c'est que vous restreignez vos besoins à ce que vous avez. Vous êtes aussi dur pour vous-même que vous êtes bon et compatissant pour autrui. Le pays que vous habitez est cher; je Tai entendu dire à une dame qui a habité Neuchàtel. Elle vous avait vu passant à Lausanne. Il est vrai que j'ai deviné, au ton de votre réponse, que vous soupçonniez Tusage que je voulais faire de votre banquier. Mademoiselle Levasscur m'a fait une trahison que je ne lui pardonnerai qu*au-

* Madame de Verdelin fait allusion ici à un voyage que Rousseau avait voulu /aire à Âix-en-Savuie pour y prendre des douches. La lettre de ce dernier du 21 août 1764, à milord Maréchal, contient tous les détails de ce voyage et nous apprend qu'arrive malade dans la petite ville de Thonon et contrarié par des pluies conlinuellc<i, il rebroussa chemin et revint à Motiers-Travers.

* Lettre inconnue.

tant que vous oublierez que j*ai imaginé quelque chose qui vous déplaît. Si vous lisiez dans mon cœur, vous trouveriez, je l'ose dire, une différence très-grande dans le sentiment qui le conduit d'avec celui de bien des gens qui se sont occupés de vous. Je mérite, mon voisin, surtout la préférence lorsqu'il sera question de vous servir; personne n'en sera si touchée que moi, personne n'est si à portée que moi. Je suis si riche! J'ai vingt mille francs de rente, et je m'arrange à en manger dix ou douze au plus en ne refusant rien à Téducation honnête de mes filles, éducation à la vérité de filles de province, mais c'est là où je les destine. Je viens de prendre pour elles et pour moi un appartement à Tabbaye de Panthémon. Nous sommes logées toutes quatre en dedans, et j'ai en dehors une chambre pour coucher lorsque mes affaires me feront rentrer tard ou lorsque mes filles ou moi serons malades. J^y ai aussi ma cuisine, parce que je suis attachée à garder Leroy, que vous avez vu, et qui est mon cuisinier. Une chambre pour lui, une chambre pour ma femme de chambre, une pour mon laquais. J*ai, avec ces deux gens là, deux femmes en dedans, quatre domestiques. Voilà plus qu'il n'en faut.

Bonjour, mon voisin. Mademoiselle Levasseur, je me plains de vous; cela me fait chagrin, parce que je vous estime et vous aime. Vous connaissez combien je suis afQigéc de déplaire à mon voisin. Vous avez lu dans mon cœur, rendez-moi justice près de lui, et engagez-le à me mander qu'il croit que je préfère son repos au mien. Permettez aussi, mon voisin, que je charge mademoiselle Levasseur, pour peine de con indocilité, de vous faire souvenir de moi, si vous avez besoin de vos amis, et, lorsque vous poussez les privations trop loin, je la prie de vous dire que c'est manquer à l'amitié que mérite mon attachement pour vous. Vous savez qu'il ne tient point à votre génie sublime, à la réputation dont vous jouis-

sez ; je ne iirélève pas jusque-là. La bonté de votre âme, cette courageuse patience que je n'ai connue qu'à vous, Tamour de la verlu pour la vertu même, voilà mon lien, voilà ce qui me fait désirer votre bonheur pour Thonncur de Thumanité autant que pour le bonheur de ceux qui vous connaissent. C'est ce qui me fait vous dire que vous devez vous soigner et donner à votre vie les commodités qui peuvent la rendre plus douce. J'abuse de votre temps, mademoiselle Levasseur; lisez-moi pour votre pénitence. Je suis arrivée ici' le 28 ; j'étais le soir à Versailles; j'y ai ouï dire que la maréchale de Luxembourg était en peine de vous. A mon arrivée à Paris, j'ai trouvé madame Du Deffand, à qui j'ai dit que vous aviez été absent ; elle se chargea de le dire à la maréchale, chez qui j'aurais envoyé, quoique je n'aie pas ouï parler d'elle. Elle dit qu'elle attend une réponse pressée; elle va venir à Montmorency, oii j'irai quand mes affaires seront finies. Ma maison n'est pas vendue.

a noYembre 1764.

Je VOUS ai envoyé, cher voisin, une lettre dont l'auteur n'a donné que quelques exemplaires à des amis intimes, ne voulant mettre à cette querelle littéraire nulle ostentation. Il m'a paru fort aise de l'envie que j'ai eue de vous envoyer le mien. Il m'a fort priée de lui dire ce que vous en penseriez.

Il n'est bruit ici, mon voisin, que de la lettre que vous avez reçue dePaoli. Il vous demande des lois. Les Encyclopédistes, pour mettre leur amour-propre à l'aise, prétendent aussi qu'il a écrit à Ilelvétius. Un de ces messieurs le disait l'autre jour devant moi.

« Sans doute, lui dis-je, les Corses n'ont que le bon sens; ils n ont jamais connu Vesprit. »

Nous étions dans une maison où on fait des pointes de tout. Je ne pus me refuser de leur faire remarquer que je m'y mettais. On a ri, et on a trouvé que Tauleur d'Emile et celui de YEsprit devaient se trouver très en contrariété. Mon voisin, c'est incroyable tout ce que Voltaire mande dans ce pays-ci pour désavouer son Dictionnaire philosophique. Il y a une lettre à rarchevêque de Lyon qui finit ainsi :

« On veut persécuter un vieillard et mettre une malheureuse famille qui ne peut subsister sans lui dans le cas de désirer d'entrer dans le tombeau où on veut le forcer de descendre. »

Cela est poétique. Croiriez-vous que Tenthousiasme du comte et de la comtesse^ va jusqu'à trouver ces désaveux charmants, et très-sensés, et très-honnêtes? Sont-ils pour détruire Tidée de l'Être suprême et nos idées consolantes sur l'avenir? Je n'ai pu me tenir de leur dire qu'il n'y avait qu'un scélérat qui cherchât à détruire une opinion qui le gêne; qu'apparemment il avait meilleure idée des autres que de lui, car il ouvrait la porte à tous les crimes et ôtait un frein qui lui était profitable comme au reste des hommes. Le comte a prétendu qu'il ferait faire le portrait du roi de Pologne, du président de Montesquieu et de Voltaire en porcelaine de Lorraine. J'ai demandé les deux premiers. On a élevé la voix pour me demander pourquoi je ne voulais pas le troisième, un grand homme, un homme de génie.

a Ce titre, monsieur, n'en est pas un pour une femme simple. J'honore le roi, parce qu'il fait du bien; le président était l'ami de mon père ; la réputation de Voltaire ne m'en impose pas, ses opinions me révoltent. En souhaitant beaucoup de bien à sa personne, je voudrais voir brûler ce qu'il a fait et sacrifierais le plaisir de quelques-uns de ses ouvrages

* Saint-Lambert et madame d'Houdetot.

à celui d'élre sure que les autres seront ensevelis. Le vœu est tardif, monsieur ; le mal qu'il a fait à tous ses admirateurs est irréparable.

— Et le prêlre savoyard ? dit une dévote.

— Il est trop loin de nous. Ces messieurs ont le poumon si élevé, qu'il ne peut pas se faire entendre. Il sera obligé de voir qu^il a vainement sacrifié sa vie, sa tranquillité, pour persuader aux hommes qu'il faut croire en Dieu et faire le bien. La morale de ces messieurs est plus commode, mais elle n'inspire pas la confiance. Je vous jure que je ne me mettrais pas tête à tcte à traverser un bois avec le plus honnête d'eux. »

OiTa élevé la voix; je me suis tue. Au bout d'un demi- (juart d'heure que personne ne s'entendait et qu'on me tirait à cartouche, j'ai repris la parole et les ai assurés que, puisqu'on faisait si peu de cas de ma réserve et de ma poUtesse, j'avouais que je pensais même que mille écus, s^ils en avaient besoin, seraient un appât dangereux. Comme je riais, on a été forcé de rire ; mais je n'ai plus trouvé que des airs froids à une partie des gens, c'est-à-dire aux philosophes et aux dévots.

Je suis revenue à Paris chez madame d'Aubeterre, qui est malade; mais j'y resterai peu, attendu qu'elle a donné mon appartement à la comtesse, que je suis fort gênée et fort haut, et que je ne me porte pas bien. Ma fille va mieux ; Tair de la campagne lui a fait du bien. Je compte que mon voyage de Bourbonne achèvera de la guérir. Ses sœurs sont encore à Maubuisson ; je ne les prendrai que lorsque celle-ci sera hors de crainte que son mal ne se communique. Je les vais voir souvent. J'y trouvai madame H... il y a quelques jours, qui me dit que le curé de Groslay ne la voyait pas sans lui demander si elle avait ouï parler de vous.

« Je l'aime toujours, dit le vénérable prêtre; je lui écri-

rais, mais j'ai chargé madame de Yerdelin de le lui dire. » Je m'en acquitte. On parle fort ici des Lettres écrites de la Montagne, qu'on dit être une réponse à celles du Désert ^ de Tronchin. On veut que vous en soyez Tauteur. Personne ne les a ici. Un de mes amis a fait hier courir tous les hbraires. Si eUes sont de vous, je vous prie d'en mettre un exemplaire, s'il n'est pas trop considérable, bien enveloppé, à Tadressc de M. Angard, directeur des postes, rue Montmartre. Si elles ne sont pas de vous, je n*en ai nulle envie. H y a un M. de Neuilly qui dit que vous avez eu la complaisance de lui lire un chant d'un poème en prose* dont il est enchante. Le comte, qui me disait cela, ajouta que votre prose était très faite pour dédommager de la manie des vers.

Bonsoir, mon voisin. Pardon de vous avoir fait tant de verbiage; ne me lisez pas, mais aimez-moi toujours.

Paris, ce 17 novembre 1764.

Que je suis sensible, mon voisin, à votre inquiétude pour moi I que je suis fâchée de vous en avoir causé I Comment estil possible que de deux lettres que je vous ai écrites il ne vous en soit pas parvenu une? Un secrétaire du duc de Choiseul m'a assuré qu'il vous enverrait la Lettre de M. deFoncemagne sur le Testament politique^, franche de port, et qu'il s'y prendrait de façon que cela ne vous coûterait rien du tout. Si jamais elle vous arrive, marquez-moi s'il m'a tenu parole. Je pourrais me servir de cette voie pour vous faire remettre quel-

' Ses Uttres de la Campagne.

* U UvUe d'Éphraïm,

' On doit à Foncemagne une remarquable diasertation sur rauthenticitë du Testament politique du cardinal de Richelieu.

ques livres qui, dans le nombre de ceux qui paraissent, me font plaisir, et que je pourrais faire lire à mes filles, si j'avais votre approbation. Presque tout ce qu'on fait lire aux enfants les ennuie. L*liistoirc orne leur esprit et ne met rien dans leur cœur, du moins celle de notre nation, et puis cette lecture est longue; les enfants en sont effrayés et ennuyés. Ma fille lit cependant avec plaisir M. RoUin. Je lui ai fait lire les jours passés tous les détails de la vie champêtre de la divine Julie. Ce que j'ai entendu appeler par nos belles des longueurs lui a paru très-court. L*opinion d'une fille de douze ans est trop différente de celle d'une femme de dix-neuf. Il est vrai que ma fille est d'une simplicité qui me ravit. Hier j'étais souffrante ; madame d'Aubeterre s'en inquiétait :

« Hélas! dit-elle, cela ne sera peut-être rien; maman pourrait être grosse.

— Ma fille, répondit ma parente, vous ne savez ce que vous dites; elle n'a pas de mari.

— Qu'est-ce que cela fait, ma tante?

— Cela fait, ma fille, que Ton n'a d'enfants que par l'ordre de son mari, parce qu'il en demande au ciel. Cela est si embarrassant pour les femmes, qu'elles n'en ont plus lorsqu'elles n'ont point de mari ; elles s'occupent d'élever ceux qu'ils leur ont laissés. Il est mal fait de ne pas vouloir avoir d'enfants quand votre mari en désire; mais une veuve n'en fait pas.

— Je ne comprends pas comment cola se l'ait ! »

Je pris un chapitre de Ylmitation de Jésm-Christ qui dit qu'il ne faut pas s'embarrasser comment le ciel et la terre se sont tiaits, ni des choses qu'ils renferment, mais qu'il faut en savoir l'usage pour le rapporter à faire du bien à ses frères et en glorifier Dieu.

c( Yoilà ce qui repond, ma fille, à votre question. Si vous en faisiez de semblables, on vous croirait pleine d'orgueil et de curiosité; il faut être simple et modeste, etc. )>

Je parlai gravement de Forgueil; elle en a, et toute la pétulance possible ; elle se passionne sur tout. Cela la mène à dire ou faire des bêtises. C'est toujours où je l'attends. J'en cause avec elle de bonne amitié ; ordinairement elle m'apprend qu'elle a eu tort. J'imagine que, pour empêcher celte grande vivacité et cet orgueil de faire des progrès, il faut l'élever avec beaucoup de simplicité. J^lui fais apprendre tous les ouvrages des doigts, utiles et agréables, afin de varier. Elle détestait l'ouvrage; à présent, elle l'aime. Elle serait fort propre à faire une femme savante : beaucoup de facilité et de pénétration d'esprit, dit-on; mais cela rend-il heureuse? Non, Tamour-propre égare. Ah! la plus heureuse, c'est celle qui donne de la bouillie à ses enfants et en est caressée, qui conduit son ménage avec application. Si elle n'est pas agréable à son mari, elle lui devient utile, et c^est quelque chose. Pensez-vous ainsi, mon voisin? Je vous mènerai ma grande fille l'année prochaine ; sa figure, sa tournure vous feront partager mon inquiétude pour son avenir. Mon voisin, quMl me sera doux de vous demander des conseils pour elle et pour moil Voilà l'hiver. Que j'en suis en peine pour vous! que j'ai des raisons de désirer le printemps! .Mademoiselle Levasseur, je me flatte que vous partagerez ma joie ; j'en ai d'y penser. Je suis auprès de madame d^Aubetcrre qui est malade. Les ouvriers n'en finissent pas à mon couvent, je compte m'y établir à la fin du mois. Bonjour, mon voisin.

A Panlhémoii, 8 janvier 1765.

Depuis six semaines, mon voisin, que je suis dans mon nouvel établissement, j'ai essuyé une dyssenterie accompagnée de fi<?vre et de tous les maux que cette maladie entraîne; ils m'ont si fort affaiblie que j'ai peine, depuis huit jours que

j'en suis quitte, à rester quatre heures debout, et que ma Icle ne peut s'occuper de rien hors de Tétat de mon voisin, des nouvelles tracasseries auxquelles il va se trouver expose. Du moment où je vous ai connu, je n'ai jamais douté de votre courage, mais j'ai craint ce que des tourments perpétuels font à votre santé et à votre cœur. La méchanceté ne fait rien aux méchants; mais à un homme bon et généreux comme vous, la malice dont il est Tobjet fait mal. A propos, on dit que Voltaire vous a écrit au nom de Paoli ; si c'est un piège qu'il tendait à votre paresse, la vanité de la secte ^ y a été prise. On disait : « Mais cela n*est pas surprenant, les Corses ont écrit aussiàHelvétius, à Diderot. » — a Je n'ai pas vu la lettrç à Rousseau, mais j'en suis sûr comme si je l'avais vue, » disait un homme de la société. Je le revis hier, il se pressa de m'apprendre la nouvelle qui courait. « Je suis fâchée, dis-je, qu'il n'y ait que vos amis.qui aient été pris. » Je le désespérais ; après avoir bataillé, il nia, comme ils ont coutume de faire. Nous étions trois témoins ; cela ne l'embarrassa pas. Je vis hier Gatli, qui me dit que vos Lettres de la Montagne parais- ' saient. A ce propos-là, j'appris de lui, mon voisin, qu'à Lucques et à Pise on était à la cinquième édition d^Êmile et qu'on ne comptait plus celles de Julie,

Ma fille vient de prendre les eaux de Bourbonne. A Paris, elle était redevenue boiteuse comme le printemps dernier; sa jambe va à présent très-bien : raison de plus pour aller à Bourbonne au printemps. Je vous assure, mon voisin, que je m'en occupe sans cesse. J'ai bien regretté les obstacles qui m'ont empêchée de vous voir cet été. Il semble que le ciel voulu récompenser mon sacrifice : j'ai placé deux neveux depuis que je suis de retour; il m'en reste un pour qtli j'ai cïicore des espérances. J'ai presque réussi à faire de ma sœur

^ La secte philosophique.

une chanoinesse à Melz; on vient de rcimir des abbayes à ce chapitre, et on a fait remonter les preuves de noblesse à 1350 : il n'y a pas tant de gens qui aillent là, et sur cent cinquante qui se proposent, j'espère qu'à Taide de trèsantiques parchemins j'obtiendrai la préférence. Ma fille m'occupe fort ; son caractère a besoin d'une amitié vigilante et elle a assez d'esprit pour me faire regretter d'avoir peu le talent d'en tirer parti; au reste, elle n'en sera pas moins heureuse pour être un peu moins savante. A ce propos, on dispute ici sur la femme dont vous parlez dans vos Lettres de la Montagne] on nomme chez le baron ^ madame d'Houdetot: cela va bien à ses talents mais pas à son nez. Le duc d'Aumont me demandait qui j'imaginais; j'ai nommé madame de Bouiflers. On dit qu'elle épouseia le prince de Conti ; il serait, je crois, beau et sage de le refuser. J'ai du goât et de l'estime pour madame de Boufllers, que je ne connais pas; je serais fâchée qu'elle eût cette vanité. Je vois dans tout cela une autre manière dont ma gloire tirerait profit, mais les hommes n'ont pas tous la même manière de voir. Bonjour, mon voisin. Donnez-moi de vos nouvelles; un mot tout seul aussitôt que vous le pourrez : ce moment-ci m'occupe et m'inquiète fort pour vous.

26 Janvier 1765. "

Vous avez dû recevoir ma lettre, mon cher voisin, à peu près dans le temps que j'ai reçu la vôtre. La crise où vous vous trouvez m'afOige et m'inquiète. Je ne crois pas les ministres plus aisés à pardonner que nos prêtres ; on dit quii vous les poussez loin. Je n'ai pas reçu vos Lettres ^^ on les

* D'Holbach.

■ Ses UUres de la Montagne. *

a ici on ne peut plus diflicilement. On débite que vous y peignez Jésus-Christ comme un homme doux, humain, enGn qui allait aux noces et se faisait tout à tous. Les dévols, qui ne sont pas de même, disent que ce tableau est indécent. J*ni pensé être lapidée pour avoir dit que j'avais cru voir cela dans rÉvangile. Ah! mon voisin, que ces gens-là ont raison d'être fâchés qu'on leurparle d'un modèle qu'ils suivent si mal ; mais que je crains leur fureur contre vous! Ils feront sortir des épines de dessous vos pieds. Pourquoi ont-ils commencé à vous persécuter? Cela se devine, mais aujourd'hui ils ont une raison de plus, celle d'avoir été injustes; votre existence les humilie. Soutenez-la, mou voisin, contre les orages, vivez pour vos amis et oubliez assez le commun des humains pour vous metlre peu en peine de leurs opinions. Pourquoi n'y a-t-il pas un moyen de rapprocher nos demeures depuis que je peux disposer de moi? Parce que mes idées même sur l'avenir seront sans effet. Je m'aperçois qu'on a de l'inquiétude sur l'éloignement qu'on me trouve pour l'altirail de la religion ; on ^ m'a déjà dit deux ou trois fois : n Nos goûts ne sont pas les mêmes. » Cela n'a pas change les miens. J'ai toujours des soin^, de Tamitié, on s'éloigne sous des prétextes légers. §ur cela je ne changerai pas plus que sur mes autres goûts ; j'en suis un peu moins la maîtresse, je l'avoue. On a tort, mon voisin, de dire que les femmes ne savent pas vivre seules ; je m'habitue à passer huit jours sans voir que ma fille et son médecin, et lorsque, au bout de ce temps-là, il m'arrive quelqu'un, je suis si peu au fait de la société que je ne sais que dire, j'ennuie et on me le rend bien. Voilà assurément beaucoup vous parler de moi : c'est le défaut des reclus. Que vous dirais-je? mon amitié, mes sentiments? Les choses qu'on sent très-bien on les exprime, dit-on, très mal. Ce que je désirerais plus que vivre serait, mon cher voisin,

* Cet on ne peut se rapporlci qu'à Margency.

de trouver des occasions de vous les témoigner. Bonsoir, cher voisin. Donnez-moi de vos nouvelles autant que cela ne vous fatiguera pas. Un mot ; dites : Je suis tranquille, et je le serai bien davantage que dans ce moment.

Paris, 9 février 1765.

J'ai reçu, mon cher voisin, les Lettres de la Montagne^ dont je vous fais mille remerciements *. Sur le déchaînement des Genevois qui sont ici, je les avais jugées ; la lecture a confirmé mon opinion. Je ne suis pas étonnée qu'elles fassent grand bruit à Genève. On dit ici qu'on fait déloger Voltaire et qu'on vous rappelle; celte démarche serait si fort à sa place et si honnête que j'ai peine à la croire; notre siècle semble n'être pas fait pour cet événement. Je comprends tous les mouvements que peuvent se donner des gens qui ont tort pour perdre un homme qui ose avoir raison. Ce qui m'effraye, c'est qu'il y a partout des gens intrigants et des prêtres fanatiques. Il faut pourtant dire à la louange de ces derniers qu'ils n'ont eu aucune part à Torage qu'on a élevé ici contre vous; le troupeau encyclopédiste a remué seul et mis en mouvement les magistrats dont plusieurs pensent comme eux. Il est certain que ce n*est qu'à leur rumeur que les autres ont cru qu'il était malhonnête de se taire. Mais comment est-ce que ces fripons échauffent les têtes? En assurant que vous ne croyez pas tout ce que vous dites. J'entendis ce propos-là il y a quelques jours d'un bel-esprit. « Monsieur, lui dis-je, il ne peut se plaindre de vous, vous le jugez d'après vos sentiments, mais souvent on se dissimule les raisons d'in-

* Voir, dans la Correspondance ^ la lettre de Rousseau à madame de Verdelin du 3 février 1765.

térèt qui font nier ou affirmer. Il n'a pu se cacher que le parti qu'il prenait ne serait pas heureux. Il voyait les gens qui ne croient pas en Dieu étayés d'amis et de protecteurs ; il savait qu'il se ferait des ennemis, et des ennemis qui ne croient pas à l'autre vie sont bien dangereux pour celle-ci. » Une personne grave dit : « En vérité, madame, on peut aimer ses amis, mais il ne faut pas épouser leurs erreurs. » J'assurai que je n'étais pas calviniste, que j'étais fâchée que vous le fussiez, et cela est vrai, mon voisin, non que j'admette l'impossibilité de faire son salut en écoutant la conscience; mais en premier lieu rétablissement, le^ motifs de votre séparation à vous autres protestants m'ont toujours paru tenir plus à l'orgueil, à la licence, qu'à l'amour du bien, quoiqu'il en ait été le prétexte; cl puis je ne trouve pas raisonnable qu'on rejette un mystère lorsqu'on en admet un autre tout aussi difficile à résoudre. Je crois que cette liberté qu'on donne à la raison de les expliquer de telle ou telle manière est un abus de notre intelligence, une occasion de perdre en recherches vaines le temps que nous devons employer à pratiquer, et j'imagine que c'est une chose agréable à Dieu que la soumission de l'esprit; elle est plus difficile qu'un acte d'humilité. Aussitôt que j'ai un peu raisonné avec moi-même, je me suis imposée la pénitence de ne pas discuter avec ma petite cervelle. Mon père ne m'a occupée qu'à calculer ce qui pouvait regarder mon sexe et mon ménage. Vous croyez peut-être que mon confesseur m'a tourmentée sur ma manière de penser? Non ; il me demandait si je croyais, je répondis: «Je prie Dieu chaque jour que ma foi augmente, mais je ne suis pas assez téméraire pour faire des raisonnements. » Il me dit : « Vous avez raison, soumettez-vous, mais examinez bien la morale; écoulez votre conscience, et Dieu vous aidera. » Il y a plus d'un Vicaire savoyard. Une de mes inquiétudes, c'est que

vous ne le retrouviez pourtant pas en Italie ^ Les mêmes gens qui vous persécutent à Motiers vous suivront dans ce climat plus heureux, et vous n'aurez pas la protection d'un grand prince pour vous garantir.

Faites bien vos réflexions, mon voisin, connaissez bien les

gens à qui vous aurez affaire ; en assurant votre tranquillité vous assurez*celle de vos amis. Surtout fuvez les lieux où il v aura des beaux-esprits, ils craignent les bons et font tout pour s'en défaire. Nous causerons bien de tout cela ensemble en septembre, car il faut que je reste pendant mai et juin pour pouvoir vendre ma maison. Si elle Tétait dans les deux mois prochains, j'avancerais mon voyage et je commencerais par vous, ainsi ce serait dès la saison du rossignol. Je vous assure qu'il n'y a pas de pays qui ne me paraisse avec vous le plus heureux du monde. J'ai ouï dire beaucoup de bien de celui que vous habjtez; j'y trouverai quelqu'un pour qui j'ai une bien tendre estime, je pense avec tant de joie au jour qui me donnera le plaisir de l'embrasser ! Je fus hier chez M. Duchesnc pour vous envoyer un essai d'une traduction d'Homère qui m'a fait plaisir; je ne trouvai personne; c'était lundigras. J'irai le jour des Cendres, et j'y joins un petit roman de mademoiselle Leprince, qui a écrit le Magasin des Enfants; vous aimez son style. Je n'ai pas osé le livrer à ma fille, j'ai peur que le goût de ces petits ouvrages ne nuise aux choses plus sérieuses; je lui fais lire l'histoire ancienne, qui Tamuse assez, et VIliade et l'Odyssée. Elle aime les descriptions, je compte bien tirer parti des voyages. Il me reste une chose plus utile que ça, c'est l'éducation de-son caractère qui est bouillant ; il m'effraye beaucoup et rend mes jours assez tristes.

*■ Dans sa dernière lettre, Rousseau parlait à madame de Verdelin de son désir d'aller chercher un refuge en Italie.

A Tabbaye de Panthémon, 18 mars 1765

Je viens de recevoir votre lettre*, mon cher voisin; vous jugez de Teffet qu'elle a produit. Hélas ! je Favais craint, je connais les prêtres dans tous les cultes, et ceux de notre Église aujourd'hui ne sont pas les plus fanatiques de tous. Malgré cela, je les crains encore, et je vous aimerais mieux en Angleterre qu'en France. Vous jugez si je consulte mes intérêts. Il n'y a qu'une réflexion qui me tourmente, c'est le climat qui n'est pas bon et le pays fort cher à vivre. Cela serait moins embarrassant si vous aviez assez de bonté pour vos amis pour leur donner la satisfaction de vous être utile. J'attendrai votre lettre et la fin des décisions de vos pasteurs % mais, je vous prie, ne tardez pas à m'en instruire; vous auriez de la peine à vous peindre mon affliction et mon inquiétude pour vous. Quelque parti que vous preniez, j'espère que je pourrai vous être utile. Je suis bien sûre que le gouvernement vous souffrirait dans quels lieux du royaume que vous choisiriez; mais il n'est pas autant le maître qu'on le dirait bien sur certains objets, et il peut être forcé dans ses résolutions. En restant tranquille sur quelque frontière de Bourgogne, de Franche-Comté, vous pourrez vous consoler des tracasseries de vos ministres, et votre respectable garde ' vous rendre des soins paisibles. Quelque lieu que vous choisissiez, j'irai vous embrasser tous les deux.

Bonsoir, mon voisin, ne vous laissez point abattre. Je ne crains point de faiblesse de celui qui dans tous les temps

* Lettre inconnue.

* On était alors au moment où la fermentation causée par les Lettres de la Montagne était arrivée à son comble à Neuckâtel et à Genève.

' Thérèse Levasseur.

il. 54

530 LETTRES DE MADAME DE YERDELlN

a été un exemple de courage, mais j'ai peur que la méchanceté des hommes ne vous dégoûte tout à fait de leur commerce et n'influe beaucoup sur votre santé. Ménagez-la pour ceux qui vous aiment, et, à ce titre, qui plus que moi a droit de vous faire des recommandations? Au nom de mon tendre attachement, supportez cet assaut, le calme succédera et on se lassera de vous persécuter. Je vous obtiendrai bien sûrement le passage pour aller en Angleterre. Quant aux frais du voyage, vous blesseriez mon amilié s'ils vous inquiétaient et vous me feriez douter de la vôtre.

Paris, 31 mars 176S.

Hilord Maréchal a raison, mon cher voisin; vous êtes trop près de Voltaire et de Genève, et, tout bien réfléchi, je crois qu'il y a peu de lieux où vous soyez autant à couvert de leur influence qu'en Angleterre. Je vais faire tout ce qu'il est à propos de faire pour obtenir votre passe-port, et je me flatte fort d*y réussir. Les cent louis de Duchesne serviront à votre établissement, il faut les oublier jusqu'à ce moment et trouver bon que je vous fasse remettre cent pistoles qui partiraient avec ma lettre si je n'étais dans mon lit. Je ne veux charger personne de cette commission, afin d'assurer mon secret; je ne veux pas, mon voisin, que personne sache Tamitié et la honte que vous me témoignez en acceptant mes faibles services. Quant à votre très-ostimable garde, j'ai un appartement à lui offrir, soit en dehors, soit en dedans de mon couvent. Je serai une partie de Tété absente; pour lui éviter tout embarras, elle serait nourrie comme nos pensionnaires, qui le sont bien, ou elle ftMit ^on pot-au-feu chez moi si elle le préférait. Elle aurait mon parloir, sortirait jusqu'à huit

heures et demie, comme elle voudrait. Je ne laisse personne dans mon appartement, ainsi on ne la tracasserait point, et les religieuses, si elle était en dedans, ne la tourmenteraient pas : ce sont de bonnes filles que nous ne connaissons pas en dehors. Elle aurait un appartement dont on ierme la porte et emporte la clef lorsqu'on sort.

Il me serait bien doux d'aller tous chercher; mais les eaux ne commencent à être bonnes que dans les premiers jours de juin, et il me semble que voua pourriez profita du mois de mai pour votre voyage, il fait moins chaud, et puis pourquoi rester au milieu de gens qui vous persécutent? Quoique vous m'assuriez que je puis être tranquille, je vous avoue que je ne le suis guère ei que je serai comblée lorsque vous serez loin de ces lieux. Je vous verrai ici à votre passage, et avant d'aller à Bourbonne j'établirai votre garde. Il faut mémo vous dire que si Tétai de ma fille empire comme il a fait depuis un mois, on me fera, je crains, aller a Bagnères ou Baréges, sur les frontières d'Espagne, auquel cas je partirai toujours les premiers jours de juin. La vie est pleine de maux, il n'y a de bien que l'amitié, elle adoucit toutes les peines. Je partage bien celles que votre garde aura à vous laisser aller seul. Vous m'en feriez beaucoup si vous vous fâchiez, mon voisin, de mon empressement à vous faire tenir lea mille livres; vous pouvez partir plus tôt, enfin cela me tranquillisera de vous savoir dans te cas de partir. '

XXXT

Piris, 15 avril 1765.

Vous aurez jugé, mon cher voisin, que qui croit être quitte de son lit le surlendemain est bien heureuse d'en sortir quatre ou cinq jours après. J'»i j>eor que vous n'ayez été bien in-

quiet de moi. Mes forces, depuis trois jours, reviennent un peu; je. n'ai plus de fièvre, et la semaine prochaine j*irai à Soisy changer d'air, si la santé de ma fille n'y met pas d'obstacles.

Voire lettre du 30 mars m'a fait bien plaisir. Je sens vivement la satisfaction que vous avez de trouver un peu d'équité parmi les hommes. Si ce que vous éprouvez de rafTection des honnêtes gens avec qui vous êtes ne l'emporte pas sur l'ennui des tracasseries que veut vous causer la cabale de Genève, et que vous persistiez à vouloir passer en Angleterre, je crois que nos passages vous seront ouverts ; je l'ai fait demander, au duc ^, en disant que vos amis vous conseillaient de passer en Angleterre, qu'il m'était venu à l'esprit de voir si cette façon d'abréger votre chemin ne vous déterminerait pas. On m'a répondu que cela dépendait du cousin*, mais que si je persistais à demander, le duc ferait le rapport de cette affaire. Vous jugez bien qu'il sait le succès et m'a fait redire de savoir si effectivement vous vouliez ce passe-port. Vous me marquerez d'ici à quelque temps votre résolution.

Pesez bien, mon cher voisin, votre situation, le degré de tranquillité dont vous pouvez jouir, celui que vous pouvez espérer en Angleterre. S'il vous fallait quelques informations, quelques soins, M. de Maurepas a, par M. de Nivernais et par lui-même, des ariiis de toute espèce dans ce pays-là. M. le duc d'Aumont, qui a pour vous la plus grande vénération, est ami intime de notre ambassadeur; il dit avoir des égards pour moi. Ainsi, je pourrais le charger de tout ce que vous voudrez, sans qu'il sût même la part que vous pourriez y avoir. Ce n'est pas des protections que je vous propose, je sais que vous n'en avez pas besoin, mais si vous vouliez avoir un logement ou autre chose de ce ressort, les gens de Tarn*

* Le duc de Ghoiseul. ^ '

Le duc de Praslin, alors ministre, des affaires étrangères.

bassadeur s'y emploieraient. Je voudrais que ma lettre vous fût arrivée, parce que la bonté de votre cœur souffre à présent de me croire malade.

Abbaye de Panthémon, 18 avril 1765.

Enfin, mon cher voisin, me voilà tranquille pour vous. Je ne Tétais pas encore sur votre précédente lettre*; la mienne a croisé celle-ci. Je ne puis assez vous dire combien je suis sensible à la façon obligeante dont vous avez reçu mes offres. Vous êtes bien persuadé qu'on ne peut ajouter à mon attachement pour vous que de la reconnaissance, et assurément j'en ai beaucoup de votre façon de penser et de Tintérèt que vous prenez à ma situation et à celle de ma malheureuse fille. Elle est depuis huit jours au lit, je ne sais ce que cela deviendra ; en conséquence, je ne puis plus disposer de moi, et je ne sais ce que je deviendrai à mon tour, car cette enfant exerce et ma pitié et ma patience si fort que cela prend sur ma santé, qui ne se rétablit pas. Je vous avoue, mon cher voisin, que je me prends d'une haute estime pour les habitants de Neuchâtel ; leur conduite, leurs procédés pour vous me touchent, je ne puis plus vous conseiller de les quitter : il faudrait être près de vous. Pesez les avantages, les inconvénients que vous pouvez trouver dans cette transplantation. Que vos honnêtes gens ne sont-ils à cent lieues de Genève! J'en redoute le voisinage; mais cependant à présent, que peut-on vous faire? Milord Maréchal sait bien mieux que moi juger les hommes et les circonstances; je ne puis, mon cher voisin, être éclairée que par l'intérêt et par l'amitié. Ces guides peuvent égarer lorsqu'ils ne sont pas conduits

* Lellrc inconnue.

par le bon sens et l'expérience. Que pensera-t-il de votre situation présente? Consultez-le.

II faut vous avouer que je n'aime pas les Anglais. Préjugés de nation, me direz-vous. Je n-en sais rien, mais cependant on leur dresse ici des autels. M. Hume est la coqueluche des jolies femmes, c'est pourquoi vraisemblablement il ne fait pas cet effet-là chez moi. Et puis ils sont pensifs; je serais née un peu follette* Au reste, malgré mon éloignement pour eux, je ne serais pas plus éloignée de vous aller voir à Londres qu'à Métiers. Sûrement je vous verrai cette année; je serais bien plus flattée que ce fût à Soisy. Pourquoi n'y pas loger? Nous irions prendre le café sur votre terrasse * et puis dîner avec le curé de Groslay; cela ne me parait pas impossible. Si vous persistez à quitter Métiers, vous me manderez vos vues après avoir bien examiné toutes choses.

Bonsoir, mon voisin. Moreau me quitte si ma fille quitte Paris ou Soisy. Il croit qu'il ne sera pas possible d'aller ailleurs qu à Bourbonne ; Baréges est une route trop longue pour l'état où elle est*

Paris, Î7 avril 1765.

Vous souffrez et vous vous levez une heure avant le jour pour me renvoyer la lettre de change ! Dois-je, mon voisin, me louer ou me plaindre? Je suis comblée quand j'ai de vos nouvelles ; mais lorsqu'elles coûtent à votre repos, vous imaginez bien qu'elles troublent le mien. Je juge que votre état est aussi cruel que certains instants que je vous ai vus à Montmorency. Lorsque vous en aurez la force et le temps, un chilTon plié avec une suscription de votre main me rendra

*■ De l'ancienne maison de Rousseau à Montmorency.

satisfaite, et le jour où vous joindrez : « Je me porte bien, » Yotre voisine sera lieureuse autant que le peut être une mère affligée. L'état de ma fille empire tous les jours; unefièvrelente, des maux de tête perpétuels, une maigreur effrayante, voilà le spectacle qu'elle m'offre avec les propos les plus aHIigeants. Tous les médecins qui la voient sont d'accord sur son mal, ils n'espèrent pas beaucoup la guérison. Je voudrais qu'elle eût la force d'aller trouver M. Tissot* ; mais la pauvre petite me disait ce soir : a Je suis comme un brin d'herbe, maman, le premier vent me couchera. Je voudrais aller à Bourbonne, on dit que cela me fera du bien ; je voudrais aller voir avec tous M. Rousseau, niais je n'aurai jamais la force de tout cela. » Elle pleure aussitôt que je la quitte, elle craint la mort et est persuadée qu'elle n'arrivera pas tandis que je serai près d'elle; ce spectacle est affreux pour moi.

Je vous ai fait part de mes réflexions sur votre transplantation ; je ne vois plus tous vos habitants du même œil. Il est vrai que les prêtres sont à craindre; mais les matérialistes vous savent si mauvais gré de prendre la cause de Dieu et de notre âme sous votre protection, que je crains encore que vous ne trouviez d'autres tracas sur votre chemin. Puisque rien ne vous presse, consultez milord Maréchal, qui ne vous aime pas mieux que moi, mais qui est plus éclairé ; j'ai une grande vénération pour lui. Je ne me plains pas du renvoi de la lettre de change, parce que je suis sûre, puisque vous me le dites, que vous la regardez comme un dépôt ; je voudrais l'être autant que vous. Ne vous privez pas des choses utiles et commodes. Yous restreignez vos besoins, mon cher voisin, à un point qui afflige mon âme, et cela pour ne pas faire usage des offres de vos amis. Yous avez une trop grande délicatesse, c'est ôter à l'amitié la plus douce jouissance. Rendre et recevoir des soins de ses amis, voilà le seul plaisir que je me sois réservée.

* Célèbre médecin de Lausanne.

Un couvent, trois domestiques, point de chevaux, peu de parures, point.de jeu, point de spectacle, aucune fantaisie, c'est le tableau de ma situation : vous pouvez conclure que je n'éprouve pas de gène en servant mes amis. Quant à mon secret, je serais fâchée que vous ne le gardassiez pas; j'aurais autant d'ennemis que vous avez d'amis, enfin vous me feriez une vraie peine.

Paris, 15 mai 1765.

Je ne puis avoir le mérite, mon cher voisin, d'avoir trouvé le remède que je vous envoie; c'est le bon curé de Groslay qui a dit à madame d*Estrade, qui par hasard lui parlait de Darran *, qu'elle me ferait une galanterie de me l'envoyer. Vous jugez que j'ai bien remercié cet honnête homme de faire passer par mes mains quelque chose qui peut vous soulager ; j'espère que tout cela vous arrivera sain et entier.

Je viens de vendre ma maison à vie, cher voisin, à cette madame d'Estrade; elle est assez jeune pour m'ôler l'espoir d'en jouir jamais, mais mes filles la retrouveront dans un meilleur état que je ne l'ai reçue, parce qu elle va augmenter le logement et par conséquent la valeur; je sacrifie mon revenu pour augmenter leur fonds.

Je pars enfin pour Bourbonné le 14 ou le 15 de juin. Ma fille est si faible que je ne suis pas sans inquiétude sur les fatigues de la route. Ses sœurs sont en bonne santé, mais l'exemple de celle-ci me les montre de verre. Je suis bien destinée aux alBictions, mon cher voisin. Si ma fille peut être assez bien pour que je la quitte six ou sept jours, j'irai en passer deux avec vous, deux pour aller vous trouver, autant pour revenir. Voilà bien mon compte. Je ne sais si les eaux

' Célèbre chirurgien du temps.

la guériront; je ne puis me dissimuler que jusqu'à présent on a trouvé peu de remèdes pour son mal. Votre docteur Tissot, dont la réputation m'engagerait fort, est trop éloigné pour que je puisse la lui mener.

Vous voilà donc tranquille, jouissant de Tamitié des gens honnêtes et de la honte dont vos persécuteurs se sont couverts. Je viens de recevoir une lettre du pèreÂlamanni pleine de joie de ce qui vous arrive d'heureux. Mille choses pour vous, tendres et honnêtes, qu'on me charge de vous faire passer discrètement, dit-il, crainte de scandaliser les gens qui se nomment gens de bien. Il s'afflige de la vente de Soisy, je lui en sais bon gré. Il faut que je vous avoue que j'ai pleuré comme un enfant le jour où j'ai signé mon contrat. Il ne me reste de goût vif que pour la campagne et pour la vie qu'on y mène. Mon couvent n'y ressemble pas; c'est un tas de commères qu'on a beau fuir, qui vous joignent toujours, et puis les visites qu'on fait à. la grille sont rares, mais longues, presque toujours tête à léte ; cela n'est supportable qu'avec ses amis.

Bonsoir, mon voisin. Voilà médecin, chirurgien ; il faut vous quitter pour cette compagnie : voilà comment je pas^e ma vie.

mai 1765.

Ma fille va un peu mieux ; on ne veut qu'elle aille aux eaux que dans les premiers jours de juillet. Cela nous mènera sans doute jusqu'à la fin d'août; d'ici à ce temps, je me flatte que vous me ferez part de vos projets.

M. d'Épinay a donné au concert spirituel votre motet, composé pour La Chevrette ; il y avait un monde énorme. Je vou-

lus y aller, mais il me fut impossible de trouver une femme de connaissance avec qui j'aille en public : j'y vais si peu que je ne me soucie pas qu'on m'y voie avec compagnie suspecte. J'eus beaucoup de propositions, mais je n'en acceptai aucune. Madame d'Épinay ella baronne d'HoJbach y furent ensemble; on me fit proposer une place, mais de l'attirail de la savanterie je ne m'éloigne pas moins que de celui delà galanterie. Si mes enfants, mes amis, se portaient bien et étaient aussi heureux que moi» je serais sans désirs et sans peines, mais tout ce qui tes regarde m'affecte si vivement qu'il est possible que j'aie besoin de dissipation. Les inconvénients de la société m'arrêtent, il importe à des filles qui ont peu de bien d'appartenir à une femme dont le grand monde ne sache pas le nom. Je suis depuis deux jours à Neuilly, chez madame d'Aubeterre. Vous êtes étonné que j^ ne vous dise pas l'effet du motet *^ c'est que je pense que vous savez déjà qu'il a été fort applaudi, surtout le commencement. On dit que vous n'aviez pas été prévenu par M. d'Épinay ; il faut excuser son cœur en faveur de sa mauvaise tête. Il fa't ici des froids affreux ; j'en suis affligée pour votre santé qui s'en trouvera mal, car j'imagine qu'ils doivent être plus vifs chez vous. Malgré cela, j'aime mieux que vous y soyez qu'en Angleterre, car ces gens-là sont fort brutaux. Ce pauvre duc de Bedford a la tête en compote pour une tracasserie. L'abbé Galiani, attaché à l'ambassadeur de Naples, est, dit-on, renvoyé pour avoir dit que la hyène est madame de Pompadour.

Bourbonne, A juillet 1765.

J'arrive à Bourbonne, et j'ai vu, cher voisin, que Moreau avait raison de croire que ma fille n'aurait pas soutenu une

plus longue route; elle est si affaiblie qu'elle ne commencera les eaux que dans quelques jours. Il faut Toir comment elle les soutiendra avant de fixer mon départ et le plaisir de vous Yoir. Si vous étés déterminé à laisser Motiers, je n'ai plus le même désir de connaître ce pays-là, et si vos courses vous rapprochent de Pontarlier, je voudrais bien que cela cadrât avec le temps où je pourrai quitter ceci et vous y joindre. Le chemin d'ici à Besançon est long, les gites mauvais, mais on m'assure que de Besançon à Motiers il y a un endroit fâcheux, c'est-à-dire une montagne. Je ne suis pas en peine des chemins pour moi, mais je le suis pour ma petite compagne de voyage. La campagne l'avait un peu rétablie, mais cette route l'a remise à bas. Mon cher voisin, quoi que je fasse, je suis née pour la peine; les miennes ne font que changer d'objet. Vous voulez quitter Motiers ; avez-vous bien examiné les lieux où vous allez? Sont-ils fixés? Renoncez-vous dans ce cas à l'Angleterre et êtes-vous assez sûr de la commodité de la vie, du caractère des hAtes que vous choisissez en changeant de lieu? Il faut vous fixer dans un qui soit paisible et dont le climat vous convienne* J'ai pensé à vous et en ai souvent causé avec des gens qui sans vous connaître sont fort occupés de V0U9. Nous avons bien trouvé des lieux agréables, qui sembleraient faits pour la tranquillité, mais je vous avoue que je ne me rassure pas contre le zèle des prêtres. Les uns agissent par friponnerie, l^s autres de bonne foi, par fanatisme, enfin un moment dans un pays intolérant peut changer tout et bouleverser toutes les (êtes. J'avais ouï dire qu'Avignon était plus libre qu'ailleurs ; je pensais à acheter une terre dans ce pays-là ; mais j'ai su par des parents de mes filles qu'en effet on y était en paix, mats que là comme ici la première tête chaude pouvait vous tourmenter. On me cherche toujours une terre, mais jusqu'à présent elles sont au denier quarante, et cela me paraît cher.

surtout n'étant pas sûre d'habiter, et c'est seulement pour mettre de Targent à couTert, car les papiers font trembler. Nous causerons de tout cela, cher voisin.

Je vous prie de me marquer le temps de votre retour chez vous ; je ne crois pas pouvoir sortir d^ici avant le mois d'août. J'aurais commencé par aller vous voir, mais je ne recevais pas de vos nouvelles, et votre leltre*, en arrivant, m'a appris que vous alliez aux champs; tout cela s'est heureusement arrangé, car ma HUe vraisemblablement n'eût pu fournir une plus longue route. Doimez-moi ici de vos nouvelles; d'ici à quinze jours, je vous marquerai des arrangements plus positifs.

Dourboone, 18 juillet 17C5.

Voici ma fille en train de prendre les eaux, mon cher voisin; je compte q'u'elle les finira le 15 ou !e 16 août. Je ne la trouve pas assez forte pour la mettre en route tout de suite. J'irai avec elle passer huit ou dix jours à deux lieues, afin de lui donner le temps dé se reposer et prendre l'air. Ensuite je gagnerai Besançon, où je la laisserai à l'auberge avec ma femme de chambre si sa santé n'est pas meilleure. J'espère trouver dans cette bonne ville une voiture légère, y prendre la poste; il n'y a que sept relais jusqu'à Pontarlier. Je pourrai y être dans la matinée ou l'après-midi. Si je n'arrive que le matin à Besançon, je pourrai passer vingt-quatre heures avec vous, ensuite revenir joindre ma fille, que je n'espère pas pouvoir vous mener. Il n'est possible de joindre la poste qu'à sept lieues d*ici, par un chemin diRicile, et je ne mets pas plus de temps avec des chevaux qu'heureusement je trouve dans ce village. Si vous n'étiez pas chez vous à la

* Lettre inconnue.

fin du mois prochain ou à Pontarlier, marquez-le-moi, mon cher voisin ; je verrais à faire d'autres arrangements. Donnez-moi des nouvelles de votre santé; si celle de ma fille vu mieux, elle veut absolument aller vous voir aussi. Je viens d'avoir des nouvelles de ses sœurs ; on me marque que la dernière est Irès-chélive. Nous n'avons ici que des estropiés fort tristes. On ne peut faire autre chose que de s'occuper de soi; aussi je prends des bains de jus d'herbes et me couche à dix heures du soir.

Sur cela, je vous quitte, mon voisin, et j'attends avec impatience votre réponse, vos arrangements; je voudrais bien qu'ils ne fussent pas éloignés des nôtres. Marquez moi quel est le bon cabaret de PontarUer ; souffrez que je vous en fasse les honneurs si je suis sûre de vous y trouver. Cela me donnera la possibilité de mener ma fille en cas qu'elle soit un peu mieux.

Bourbonne, 7 août 1765.

Je reçois une de vos lettres datée du 7 juillets Je juge, mon voisin, que vous vous êtes mépris, et je me hâte de vous dire que le dérangement que fait la nécessité où vous êtes de ne pas quitter Motiers ne m'aiïlige que parce que je juge qu'elle est causée par votre santé.

Yous verrez par ma dernière lettre que si mademoiselle Levasseur n'était pas venue à Motiers, je me proposais de l'aller voir. Cela vous prouve que je ne crains pas les mauvais chemins, mais simplement que ma fille les craint davantage. Je la laisserai à Besançon si elle ne peut aller plus loin, et de préférence à Pontarlier, afin de la rejoindre plus tôt ;

* Lettre inconnue.

j'y laisserai avec elle ma femme de chambre et ma pesante voiture. Je prendrai la chaise de M. Gloriot et y ferai mettre mes chevaux. Si cela ne peut s'arranger ainsi, je lui demanderai des chevaux de posle, sous condition qu*il me les laissera le lendemain pour venir le soir joindre ma fille. Je compte aller diner avec vous, et puis ne vous quitter le lendemain que le plus tard que je pourrai ; mais il faut, pour que tout cela s'arrange, qqe vous puissiez être à Motiers depuis le 30 ou 31 de ce mois, parce que je ne puis retarder mon départ.

Je ne suis pas assez contente de l'état de ma fille pour me flatter que je n'aurai pas besoin l'année prochaine d'aller aux eaux ; m^is je pourrais bien la mener à Baréges et passer une partie de l'été chez mon père si Dieu me le conserve, parce qu'il est sur la route. Il faut cette année que j'aie le plaisir de vous voir. Je vous avoue que c*est un des motifs qui m'ont fait préférer Bourbonne cet été.

Bonsoir. S'il arrivait quelque changement dans nos projets, et que vous ne fussiez pas à Motiers les derniers jours du mois et les premiers de l'autre, mandez-le-moi, je vous prie. Je ne partirai de Bourbonne ou des environs que le 27, 28 ou 29.

4 septembra 17C5 '.

Nous avons eu hier, mon cher voisin, une longue mais heureuse journée. Me voilà arrivée d'assez bonne heure à Be-

* Madame de Verdelin venait & ce momeut de rendre à Rousseau la visite qtt'eHe Kii amionçait depuis si longtemps. Celui-ci en parle dans le XII* livre des Coofesitout, comme du seul plaisir qu'il eut à cette époque, où il était en proie à toutes les tracasseries suscitées par les iMtrei de la Montagne. Madame de Verdelin était auprès de lui peu de jours avant la fameuse bpidation qui lui fit quitter Motiers.

sançon pogr m*acquitter de deux ou trois commissions pour les buveurs d'eau que je joindrai vendredi. Je n'ai plus que de beaux chemins pour gagner Bourbunne ; mais, comme je n'arriverai peut-être pas assez tôt pour le courrier, je me hâte de vous dire que nous nous portons bien, que nous avons été fort tristes de vous avoir quitté, et que j^altendrai avec impatience l'effet du parti que le ministre^ a annoncé devoir prendre jeudi. J'espère que vous m'en ferez part, et que vous ne pousserez pas trop loin votre amour pour la liberté de vos Suisses.

Bonsoir, mon voisin. Je ne voudrais pas que vous fassiez une promenade pour moi aux Verrières snns y trouver une assurance que je vous suis véritablement attachée pour ma vie.

Mille amitiés à mademoiselle Levasseur.

Abbaye de PanthémoB, 10 «ctebra 1765.

J'ai été assez malade à Bourbonne, mon cher voisin ; des saignées faites à propos, de l'eau et de la limonade m'oiil délivrée d'une lièvre qu'on avait crue dangereuse. Je suis ici du 25 septembre. Je commence à voir du monde, et c'est depuis cela que j'ai appris les fureurs du peuple de Métiers. J'ai eu de la peine à y croire; mais votre lettre, que je reçus avant*hier*, a levé mes doutes. Je suis bien aise que vous ayez gagné l'ile '; mais je vous avoue que je vous aimerais mieux plus loin de tous ces monstres. M. Hume, que je rencontrai hier, avait la même pensée. Je ne puis vous dire

* H. de MoDtmoirtn.

' Leltrc inconnue.

' De Saint-Pierre, dans le lac de Bience.

avec quelle sensibilité il s'occupe de ce qui vous regarde. Comme je lui pariais du désir que j'aurais de vous savoir en Angleterre, il me dit~qu'il s'informerait d'une situation et d'un lieu agréable où vous puissiez trouver une petite maison. Comme vous m'aviez dit que vous voils mettriez en pension dans votre île, et que, ne sachant pas la langue du pays, cela vous serait commode en Angleterre, je lui ai demandé si on ne pourrait pas trouver une pension pour jusqu'à ce que vous fussiez habitué au pays et au langage. Il se trouve qu'il n'y a rien de si commun et de si bon marché, parce que, m'a dit M. Hume, tout le peuple en Angleterre est aisé, et vit avec son bon bouilli et rôti et avec les autres ressources de la campagne.

Après avoir discuté tout cela, il me dit que milord Walpole avait une terre à quatre lieues de Londres, dans la foret de Richemont, sur le bord de la Tamise. Il fut le trouver pour savoir s'il connaîtrait quelque chose qui put vous convenir. Milord a tout justement une famille d'anciens domestiques de son père qui ont une maison au milieu de la forêt dont ils sont les gardes. Il vient de leur écrire pour leur proposer un Français de ses amis qui, pour des malheurs, veut se retirer. Je n'ai pas voulu qu'on vous nommât, afin que vous fissiez sur cela vos réflexions et (|ue cette nouvelle ne courût pas.

Ces messieurs sont de mon avis. Vous seriez voisin de M. Walpole, qui parle bien votre langue, et qui est un des hommes les plus vertueux de sa nation. Il est déjà réglé que vous ne le verrez que si vous voule?, quand et comme vous voudrez, ^i vous voulez vous faire connaître et voir du monde, nous concluons que vous aurez toute la nation. Si vous voulez être à l'écart, milord ne vous annoncera pas. Je ne puis vous dire dans combien de détails M. Hume est entré ; il s'occupe des frais de votre voyage. Je ne puis vous dire

non plus toutes les instances qu'il m'a faites pour trouver un moyen de tous rendre sur cet objet plus traitable. Vous pensez bien qu'il m'a priée de ne vous en rien dire ; mais pourquoi vous cacher des témoignages d'aiïection qui doivent vous faire plaisir? Et puis je ne veux pas perdre Poccasion de vous rappeler que j*ai cent livres à votre disposition et que mes offres sont d'ancienne date.

M. Hume se réserve à tous écrire après la réponse que nous aurons de l'homme d'alTaires de M. Walpole. Si, par le manque de logement ou par des raisons que nous ne pouvons prévoir, on ne trouvait pas chez lui, on trouverait dans le même quartier. Si je vous en faisais la description, vous croiriez que c'est le pays des fées. Je le devrais pour vous justifier des démarches faites sans votre aveu ; mais je me flatte que le principe et le sentiment qui les dictent me justifieront. Je voudrais bien que le succès vint à l'appui. M. Hume part à la fin du mois prochain. J'espère qu'avant ce temps-là vous nous ferez réponse. Je suis séduite par la tranquillité dont il me semble que vous pouvez espérer jouir dans ce pays-là; cela n'est pas douteux.

Bonsoir, mon voisin ; réfléchissez, déterminez et écrivez le plus promptement qu'il sera possible. Savez-vous que je vous fournirai de vin ? J'ai une rente dont je ne touche rien, parce que je n'en bois point; mais mon père sera comblé quand je lui dirai qu'il peut vous l'adresser. H est bien faible et bien souffrant dans ce moment; il vient d'essuyer une maladie grave.

Paris, !•' novembre 1765 ^

Jen*ai reçu, mon voisin, voire lellre*dul8quele27.Vous verrez, par la dale de l'expédition de votre passe-port, que le duc d'Aumont n'a pas perdu de temps pour nous Tenvoyer. Rien n'est si honnête que la manière dont il me remercie de lui avoir donné une occasion de vous servir ; mais, mon voisin, tout cela est inutile : vous partez pour la Prusse. J'en suis affligée ; tout me déplaît dans ce voyage : la saison, le chemin qu'il vous faudra faire pour en revenir, Tincertitude qu'on vous laisse aller. Le peuple de savants qui habile ce pays-là ne se compose pas des plus honnêtes gens du monde. Mon voisin, qu'il en est peu comme M. Humel Peignez-vous la gaieté française, le sens anglais et la franchise. En vérité, je ne vois de comparables à lui dans notre continent que quelques heureux caractères tels que le vôtre, que le commerce des hommes n'a pas gâtés. Il part daps quelques jours, et vous auriez pu le joindre. Ah! que vous me donnez de regrets I Je ne vous dirai point : revenez sur vos pas, puisque vous me marquez : je le veux, je le dois. Je ne sais pourquoi vous le devez, mais je sens qu'il faut que tout cède au devoir. S'il en est encore temps, examinez sans prévention ce devoir; ne comptez pour rien le plaisir que j'aurais de vous voir, mais appréciez celui dêtre six mois plus tôt tranquille. La cour, un roi ' philosophe ou philosophant, entouré de savants; celui qui accueille l'auteur de ï Esprit'' sent-il tout ce

*■ Rousseau reçut celte lettre à Strasbourg, où il venait d'arriver après avoir été chassé de l'île de Saint-Pierre. Il avait jusqu'à ce moment l'intenliou de continuer son voyage pour Berlin; mais il changea subitement de résolution et partit pour Paris d'où il se rendit en Angleterre.

' Lettre inconnue.

> Frédéric II.

^ Helvétius.

A J-J. ROUSSEAU. 5i7

qufi vaut Fauteur A*Êmile? Leur morale est si opposée et il est si égal sur tout cela *, que, je vous le répèle, je vous aimerais mieux chez le fermier.

Dounez-moi de vos nouvelles, un mot simplement. J'ai besoin d'être tranquillisée sur Tévénement de votre voyage. Croyez-vous que je sois contente de Tusage que vous faites de mon amitié? Non, j*en suis blessée; car, dans les circonstances présentes, vous devez ou être fort mal à votre aise, ou avoir recours à quelque autre. L'un ou l'autre est offensant pour moi. L'incertitude de vous faire toucher de Targcnt assez tôt, l'absence d'un homme qui ait des correspondances en Suisse, m'avaient fait jeter les yeux sur M. Coindet, n qui j'ni marqué que cette somme était à vous, que j'étais embarrassée pour vous la faire passer, et vous prier de tirer sur moi.

4 novembre 1765.

Je vous envoie un volume, mais il ne tiendra qu'à vous, mon voisin, que ce volume vous soit utile. Voilà qui justifie mes persécutions. M. Hume sort d'ici; il a trouvé un autre arrangement qu'il croit que vous devriez préférer à tout. Un de ses amis a une ferme à douze milles de Londres ; il lui a dit que son fermier, homme honnête et estimable, avait pris des officiers quelquefois en pension. Dans ce moment-ci, il n'en a pas; il est sur qu'il vous prendra à dix louis de pension pour vous et cinq pour mademoiselle Levasseur. Il ne prenait pas davantage de ces messieurs. Il a une servante, fille raisonnable, qui a resté en France et qui parle français; elle vous servirait de truchement et de compagnie à

1 Le toi, sans clou le.

mademoiselle Levasseur. Cet homme nourrit quinze ou seize personnes occupées à faire valoir la ferme. Il a de très-bon pain, bonne viande. La servante française et mademoiselle Levasseur accommoderaient quelques ragoûts français. Cet homme est dans un beau pays et assez à l'écart pour (]ue vous ne soyez pas importuné. Il y a dans le voisinage des gens d'esprit dont M. Hume fait cas pour leur honnêteté. Vous feriez connaissance avec eux si vous le vouUez. Si M. Hume ne se trouvait pas chargé des affaires d'Angleterre dans Tabsence de l'ambassadeur, il serait parti pour vous aller cher-* cher; mais il vous prie de vous rendre à Paris, et serait enchanté que vous y fussiez assez tôt pour pouvoir vous emmener avec lui. Si cela ne peut pas être, comme il est obhgé d'aller rendre comple de sa commission au roi d'Angleterre, il saurait votre arrivée, irait au-devant de vous ; vous ne seriez obligé que de coucher à Londres, et puis vous iriez à voire ferme.

Je vous avoue que je regarde que d'avoir trouvé cette pension si bon marché, cette servante parlant français, tout cela me parait marqué au coin de la Providence. M. Hume me charge de vous assurer que vous serez chéri, protégé du roi, aimé et respecté du dernier paysan. Il vous sollicite fort d'accepter cet arrangement. Pour moi, je n*ai pas assez de conh'ance dans mes conseils pour vous les donner; mais voyez vos amis; réfléchissez sur la légèreté d'un pays si fanatique, sur le danger d'un voisinage plein de méchants et sur Tavantage de respirer dans le même pays que M. Hume, qui est In plus douce, la plus sensible et la plus gaie créature qui l'habile. Si vous pouvez prendre votre parli, n'atlendez pas la mauvaise saison et la légèreté de cette nation suisse. M. Hume voudrait que vous partissiez tout de suite. Je dis que vous ne pouvez pas supporter les voilures. 11 me répond : Il est allé là en chaise.

Mon voisin, si vous la pouvez supporter, usez-en; vous en trouverez chez quelqu'un. Quant aux frais, si j^avais trouvé un moyen sûr, je vous aurais envoyé cinquante louis; mais il en est un plus simple et plus prompt. Prenez de Targent chez le premier banquier de voire connaissance ; tirez une lettre de change sur M. Coindet. Je l'enverrai chercher et lui remettrai celte somme. Il est tout simple de lui dire que c'est de Targent à vous que j'ai entre les mains, et cela est vrai.

Enfin, si le défaut d'aisance vous faisait refuser cet arrangement, vous manqueriez à l'amitié, à la confiance, et j'aurais toute ma vie lieu de me plaindre de vous. Vous m'écrirez votre résolution. Si vous parlez, je demanderai une permission de passer ici; vous la trouverez entre mes mains ou je vous l'enverrai à Besançon. Au reste, vous n'avez rien à craindre. M. Hume, si vous ne voulez pas passer ici, vous domandorail rendez-vous en quelque ville de la route où il irait vous prendre. J'espère que vous ne le ferez pas voyager loin. Il vous aurait écrit tout ce détail, mais il n'écrit pas bien le français. Vous en recevrez une lettre d'invitation et d'amitié en peu de mots, parce qu'il ne peut mieux faire. Elle serait jointe à la mienne ; mais depuis deux jours il n'a presque rêvé qu*à votre établissement, et il est parti de chez moi pour Fontainebleau.

Adieu, mon voisin ; rendez-vous à vos amis, pensez à la rigueur du lieu où vous voulez passer l'hiver. Celui où nous vous proposons d'aller est solitaire, mais charmant par le paysage ; l'aisance y règne. Réponse, cher voi<in. La différence de prix pour la pension de mademoiselle Leva.^seur n'en fera pas dans la manière de vivre; je me suis bien ( xpliquée sur cela.

Paris, 9 novembre 1765.

Je reçois dans Tinstant voire lettre*, mon voisin. Je vous en envoie une pour M. de Nanclos, homme de condition de ma province, ami intime de mes parents et qui vous paraîtra fait pour avoir des amis. Si vous voulez le connaître, il est gouverneur ou commandant d'un château et lieutenant du Roi de la citadelle. Vous vous informerez et lui enverrez ma lettre. Si vous le jugez convenable, je vais écrire à un homme qui, je crois, a un intérêt dans les carrosses publics, pour le prier dé voir ce qu'on peut faire pour votre voiture.

J'espère que vous avez à présent votre passeport, et je trouve que si votre santé vous le permet vous ferez bien d'en profiter. Je vous l'ai fait adresser de Fontainebleau pour qu'il eût moins de relard. Nous causerons ensemble sur le séjour que vous pouvez faire dans ce pays-ci ; je crains moins pour vous les dévols que les savants; cette race qui veut tout détruire ne pardonne pas au défenseur de la vérité. Si votre santé ne vous permet pas ce voyage, vous pourriez voir avec M. de Nanclos à vous arranger pour passer votre hiver à Strasbourg ; je suis sûre qu'il sera empressé de vous rendre tous les services possibles, j'ai cette bonne opinion de lui. J'ai écrit à M. Du Peyrou pour le prier de vous faire passer ma lettre et le charger de faire savoir chez M. Junct ce qu'est devenu voire passe-port, qui lui a été adressé. Je suis à Soisy chez madame Ledroit, où je passerai encore trois ou quatre jours, parce que les fêtes de la Saint-Martin retiennent les gens à la campagne; mais, aussitôt qu'elles seront passées, j'irai voir l'arrangement pour votre voiture. Peut-être le feriez-vous aussi facilement à Strasbourg, et M. de Nanclos

* LcUie inconnue.

A J,-J. ROUSSEAU. 55i

pourrait pour cela vous être utile. Consultez votre prudence, les hommes sont si méchants qu'en vérité on ne s'y fie^ qu'en tremblant.

Je (rouve vos messieurs de Berne des gens odieux. J^estime beaucoup votre bailli; je vous remercie, mon voisin, de m'avoir envoyé ses lettres. La vôtre renferme une proposition Irop dure en apparence ; vous ne la trouvez pas telle, je n'en suis pas étonnée ; mais il faut rester libre chez des gens qui vous respectent et vous aiment, et il faut que vous soyez en lieu tranquille pour que je le sois. Je ne vous dirai pas la manière dont votre situation m'affecte, vous le jugez et je vous le peindrais mal. Surtout, ne manquez de rien; mon notaire se nomme Du Lion de Boissy. M. Coindet a douze cents livres à votre disposition; si cela n'était pas suffisant, un billet sur M. Du Lion de Boissy sera payé à vue à votre ordre : il a de l'argent à moi.

Vos deux dernières lettres * me sont arrivées ouvertes : je crois que c'est la faute du cachet. Me permettez-vous de montrer les lettres et votre réponse à M. le bailli de Nidau'? Peut-être cela ne ferait pas un mauvais effet.

Paris, 21 novembre 1765.

J'apprends avec grand plaisir, mon voisin, que vous vous trouvez bien de votre séjour à Strasbourg, que vous y êtes fêté, caressé. Cependant je vous exhorte à ne vous pas trop

* Lettres inconnues.

* M. de Graffenried, qui eut à signifier à Rousseau Tordre de sortir du territoire de Berne. Voir dans la Correspondance les lettres de Rousseau des 17, 20, 22 et 25 octobre 1765. Jean- Jacques y demande une grâce singulière, qui lui fut naturellement refusée : c'était d'être retenu prisonnier pour le reste de ses jours dans un des châteaux de la république de Berne.

livrer à Vin fiocchi; vous savez que les gens qui vous perséculent sont peu délicats sur les moyens, et que toutes les fois qu'on peut écbaulTer le zèle des dévots, les gens sages doivent se garer. Vous n imaginez pas que les ministres n'ont jamais voulu prendre sur eux le passe-port, et qu'après bien des pourparlers il a fallu s'adresser au roi. Je ne sais quels seront les conseils de milord Maréchal, mais s'il se détache du désir de vous voir pour préférer voire avantage, je vous exhorterai à aller dans un pays où la liberté de penser est autorisée et par les lois et par le génie de la nation. Je ne discuterai pas sur vos raisons d'aller à Berlin. Une très-forte devrait vous en éloigner : c'est l'accueil indistinct qu'on y fait à tout homme de lettres : fripon ou honnête, tout est fêté, pourvu qu'il soit subjugué et qu'il loue le maître. Mon voisin, qui a sacrifié son bonheur à la liberté, à la vérité, n'est pas fait pour vivre à Berlin. Je connais une femme, amie intime de M. de Maupertuis, qui me disait que le chagrin avait avancé ses jours. Mon voisin, je crois que le projet de vous fixer en Alsace serait sujet à bien des inconvénients ; le premier prestolel, la première cervelle, troublerait tous vos arrangements, et on vous promettrait sans pouvoir, dans certaines circonstances, vous tenir parole. J'ai raisonné hier avec des gens sages, qui connaissent mieux que moi la tournure des têtes de leur nation, et qui par dessus cela vous veulent du bien; ils sont demeurés d'accord que vous feriez mieux de passer en Angleterre et que c'était le seul Heu de TEurope où vous seriez tranquille. Je sens que la saison n'est pas favorable, mais je crains qu'en retardant vous ne vous jetiez encore dans de nouveaux embarras. Duchesne ou son associé vous aura écrit le projet qu'il a de vous envoyer un homme à lui avec une chaise ; vous auriez une permission de la Messagerie. Mais le calcul fait, il vous en coûterait autant qu'en poste, et vous ne seriez pas toujours maître d'arrêter

lorsque vous en auriez besoin, parce qu'on ne joint pas si facilement des gites.

Le bon air de la vallée* ne m'a pas empêchée d'y prendre la fièvre, qui m'a fait revenir samedi dernier; depuis ce temps-là je vais bien pesamment. J'ai pris pour m'éveiller mes enfants avec moi; mais quoique j'aie du plaisir à les voir, ma santé ne revient pas. J'ai éprouvé tant d'ennuis depuis que j'existe et depuis que je vous ai quitté, que ce qui m'arrive de bonheur à présent me touche à peine.

M. le Dauphin est, dit-on, beaucoup mieux ; j'ai peur qu'on ne se flatte et que nous n'ayons le malheur de le perdre, qui en serait un très-grand, car cet événement affectera beaucoup le Roi, qui est très-bon père. Bonsoir, mon voisin. Je dors en vous écrivant ; quelque chose que je puisse faire, je tombe de sommeil.

28 novembre 1765.

J'espérais, mon voisin, que vous auriez écrit à M. Hume; l'occupation où il est de vous mériterait de votre part un peu d'empressement. Il est ici, et il a si bien arrangé ses affaires qu'il reste encore quelques semaines pour voir s'il ne sera pas assez heureux pour vous emmener avec lui. Il était tenté d'aller vous chercher à Strasbourg, mais il est retenu par la crainte de vous gêner dans votre voyage. Il réglera son départ sur vos arrangements, que je vous prie de me marquer aussitôt que vous le*i30urrez. Nous avons dit ensemble qu'il ne fallait pas ici vous montrer, que les gens qui vous ont persécuté avec tant de malice pourraient encore vous nuire et vous tourmenter. Mon voisin, rendez-vous à votre bonheur, à

* De Montmorency.

voire tranquillité. J'ai pris tant d'estime pour M. Hume que je désire que vous preniez conGance en son amitié et à ses services et que vous vous fixiez à en profiter. Madame d'Houdetol, M. de Saint-Lambert s'occupent de vous, on ne peut plus honnêtement. L'un vous offre un repos en Normandie, l'autre en Lorraine; mais je ne vois rien de plus honorable et de plus sûr qu'une habitation près de Londres. Bonjour, mon voisin, ne m'oubliez pas.

Panthémon, 5 décembre 1765.

Vous aurez appris par ma dernière lettre, mon voisin, que M. Hume est à Paris, vous attendant et désirant vous emmener avec lui; j^espère qu'il vous établira de façon à vous faire trouver la tranquillité dont vous avez besoin. Comme vous n'aviez pas le projet de partir sitôt de Strasbourg, je ne suis pas entrée avec vous dans le détail des commodités que vous désiriez pour votre voyage. J'ai fait parler à l'homme des carrosses, qui ne demande pas mieux que de vous donner telle permission que vous voudriez pour les voitures ; mais comme on est obligé de payer la venue et le retour, il a calculé qu'il vous en coûterait autant qu'en poste, que vous souffririez plus longtemps en chemin, et que si vous trouvez à Strasbourg une chaise à emprunter, il vous serait plus commode de vous en servir. Si vous n'en trouviez pas, vous pouvez faire avec l'homme des voitures tel arrangement que vous voudrez : ils ont ordre de faire tout ce que vous désirerez. M. Guy m'a aussi mandé qu'il s'occupait de votre voyage ; il vous aura écrit.

Ma santé ne m'a pas permis de sortir ; la fièvre m'a quittée, mais j'ai une tluxion sur les yeux, et, pour vous dire le mot, une humeur de goutte répandue sur mon pauvre individu.

qui le tracassera dans la vieillesse s'il y arrive. Je suis chargée de vous faire passer les vœux et les compliments de quelqu'un qui donnerait son bien et ^a santé pour que vous crussiez comme lui ^ ; il faut vous dire que cet honnête homme jouit de la plus jolie santé du monde et qu'il en sent bien le prix. Après avoir mal jugé de mes résolutions, il a fini par y souscrire. Je le vois quelquefois, c'est-à-dire tous les quinze jours, parce que, ne voulant pas dans ce moment-ci être sa femme, je veux encore moins que le public me croie sa maîtresse, et puis je ne veux pas non plus que mes filles voient chez moi des gens assidus. Elles sont très-pIaisaïUes avec le saint homme. Elles l'aiment beaucoup parce qu'il rit et jase avec elles tout le jour, car comme il loge fort loin, je lui permets d'arriver à onze heures ; il est vrai qu'il me quitte à quatre, parce qu'il ne peut aller qu'à pied, dont j'ai regret.

M. Hume sort d'ici. M. le prince de Conti veut vous loger au Temple; il ne peut concevoir comment vous avez obtenu un passe-port. Il est vrai que Son Altesse n'a pas voulu compromettre son crédit ; il est vrai aussi que, malgré son attachement pour vous, je compte au moins autant sur celui du duc d'Aumont. Je lui dis l'autre soir que vous ne passeriez pas à Paris sans le remercier du zèle qu'il m'avait témoigné pour vous. «Gardez-vous bien de lui parler de cela, m'a-t-il dit, ce serait lui imposer de la reconnaissance; il serait gêné de me voir, il n'aime pas les nouveaux visages. » Je me suis avisée de faire vos honneurs ; comment trouvez-vous cela?

Je vous avoue que je suis bien satisfaite que milord Maréchal soit de mon avis, cela me prouve que j'ai raison. Malgré cela, je vous avoue que je ne suis pas sans inquiétude sur votre établissement, sur l'air et la manière de vivre de ce pays-là. Mon voisin, que l'instant où vous me manderez : « Je suis heureux, » sera un jour délicieux pour moil Pour-

* Margenty,

quoi ne pouvons-nous pas Tétrc plus près les uns des autres. Il faut vous dire que le saint homme a sur cela bien tourmenté sa tête; cela Ta remis en grâce dans mon esprit et je lui passe de fronder la comédie parce que je n'irai pas moins, peut-être plus, car je ne veux point dépendre jusqu'à Tinslant où il sera le maître ; cet instant est toujours celui de rétablissement de mes filles. Bonsoir, voisin, aimez-moi toujours. J'ai peur qu'à la fin vous ne soyez fatigué de mes lettres. Si vous vouliez un appartement chez moi, il n*a pas la bonne façon de ceux du Temple, mais il y a un assez bon lit, un cabinet à côlé; cela joint mon parloir, et c'est ce qu'on nomme ma petite maison. Vous y serez très-libre. Si vous acceptez le Temple, cet appartement sera au moins à vos ordres quand vous serez dans ce quartier-ci. Sans doute que le prince vous a écrit; il me siérait mal d'insister pour une préférence.

s janvier 1766.

Mon voisin, je n'ai pas assez de courage pour aller aujourd'hui vous souhaiter un bon voyage \ Je viens de voir M. Hume. Je lui ai recommandé votre bonheur. Il est digne de ce dépôt. Plus je l'entends, plus je l'admire. Son âme est faite pour la vôtre.

Mes filles vous écrivent : c'est la récompense de tout ce qu'elles ont fait hier pendant mon absence. Gatti part dans huit ou dix jours pour Londres; il vous portera de mes nouvelles. Bonjour, mon voisin ; garantissez-vous du i'roid autant qu'il vous sera possible. Donnez-moi de votre voyage un petit mot aussitôt que vous le pourrez. Ne m'écrivez que lorsque

^ Rousseau partit pour l'Angleterre en compagnie de Hume le 5 janvier

vous n*aurcz rien n faire; mais au moins toutes les fois où il y aura quelque occasion de vous servir.

Vous savez que la volonté donne assez souvent les moyens. Adieu, adieu, mon voisin. Je ne vous dis pas : aimez-moi, souvenez- vous de moi; mais je vous dis : Souvenez-vous pour moi, qui ne saurais soutenir la perte de mon ami.

Voilà une lettre du faubourg Saint-Jacques où vous êtes pour moitié. Je vais y répondre. Il est triste ^ Cela me fait souffrir. Cependant, s'il m'aimait pour moi, il jouirait de mes procédés pour mes enfants; il me saurait gré de lui en faire honneur. Il me semble qu'il serait plus doux d'attendre une femme honnête, quitte de ses devoirs, qui se donne, que de jouir des soins d'une femme qu^on entraine et qui reste le cœur serré de ne les avoir pas remplis.

LU

19 janvier 1766.

Il y a quinze jours, mon voisin, que vous avez quitté Pa- . ris, et le froid que vous avez souffert me donne bien de Tinquiétude pour votre santé. Je vous dois des remerciments ; mais, après vous les avoir faits, je vous gronderai de m'avoir envoyé un remède qui peut vous être utile. Je le reçus à trois heures, et je fus tout près de faire partir mon laquais pour vous le reporter. Je pria M. Gatti de s'en charger. Après m'en être fait une part fort ample, comme vous le verrez, je vous envoie rimprimé que j'ai copié. Ainsi soyez sûr que je suis très à même de me guérir de tous les maux possibles. Le temps, les circonstances, m'en ont donné de toutes les espèces. Enfin j'en suis à un reste de toux très-fatigant, mais dont les beaux jours, je crois, me déferont. Mes bambins

* Margency.

vont fort bien. On me menace d'un voyage de Bourbonne pour confirmer la santé de ma fille ; mais je vous avoue que, n'ayant plus Tespoir d'arriver jusqu*aux monts, je tenterai tout ce qui sera possible pour éviter cette corvée. M. Coindet est venu au moins deux fois savoir si j'avais entendu parler de vous. On me mande sans cesse la même chose du faubourg Saint-Jacques. Tout ce qui m'entoure prend à votre voyage l'intérêt le plus vif. J*ai besoin qu'il vous rende heureux, et que vous trouviez parmi les Anglais plus d'équité que vous n'en avez trouvé chez le reste des humains.

Voltaire vient de faire des vers sur la mort de M. le Dauphin ; ils finissent par une pointe sur sainte Geneviève, qu'on trouve charjnanle. J'avoue que trouver une pointe dans un événement si cruel pour la nation m'a beaucoup blessée. J'ai osé soutenir mon opinion même devant la comtesse ^ A propos, vous aviez raison, M. de Blainville vous aurait été chercher s'il vous eut su à Paris. Vous faites grand cas de lui, et il faut que je vous avoue qu'en faveur d'un trio que j'ai chanté pour donner un peu de courage à mes filles, il m'a apporté le lendemain une chanson qu'il a mise en musique. Je n'ai pu me défendre de dire qu'elle ne valait pas grand'chose, et je lui en ai donné de si bonnes raisons, qu'il m'a enfin répondu :

a C'est moi qui l'ai faite!

— Il fallait me dire cela d'abord, et j'en aurais mieux jugé. »

Vous voulez, mon voisin, que je vous donne une raison de penser à moi. Je ne m'y refuserai pas assurément. Voilà donc la petite note qui regarde mon oncle; vous m'obligerez de vous en informer. Bonsoir, mon voisin. Je ne vous dis rien de celui qui vous porte ma lettre ; vous savez que je l'aime

' D'Houdetot.

beaucoup^, et je prétends que mon amitié vaut un livre d'éloges.

Page 1