‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 18 sur 50 · VERNES · texte numérisé non relu

VERNES

Jacob Ventes, pasteur de Genève, né en 1728, morl en 1790. Lié d'abord avec Rousseau, il se rangea parmi ses adversaires après la publication de VÊmile. On a de lui un recueil périodique intiluié CJtoix littéraire, des îjtttres et des Dialogues sur le christianisme de housseau, des Confidences philosophiqtteSf des sermons, etc., etc.

23 juillet 1759.

Votre lettre m'a étonné S mon cher Rousseau ; j'ignore d'où vous tenoz les nouveaux mémoires sur vos concitoyens, mais ce que je sais bien, c'est qu'ils sont à peu près les mêmes qu'ils étaient lorsque vous en faisiez de grands éloges, et lorsque vous disiez dans votre dernier ouvrage * : « Hélas ! ce pays est sur la route qui conduit au mien. » Quanta notre maître en plaisanteries ', s'il fait quelques prosélytes, ce sont quelques jeunes gens qui sont de Genève, mais qui n'avaient pas l'âme genevoise, ainsi nous n'y avons rien perdu. Si le ton, les manières et les maximes françaises en ont gâté quelques autres, ils sont en très-petit nombre et ils osent à peine se montrer. Je lisais votre lettre à mon bon ami deRochemont, il me dit : « Oh I mon cher, dites à cet honnête homme que nous

' Voyez la lettre de Rousseau à M. Vemes du 14 janvier 1759. Il y discute les raisons qu'il n de ne pas vouloir revenir à Genève pour le moment. Il se croit oublié par ses concitoyens, et déplore riittluence que Voltaire a prise sur eux.

^ La Lettre à d'Alembert sur les Spectacles,

5 Voltaire.

sommes encore presque tous bons et bétes, » et il a raison . Il y a dans le gros de la bourgeoisie un instinct moral, un fond de vertu, qui n'a point encore reçu d'atteinte, et ces honnêtes gens-là vous aiment tous, vous estiment et vous révèrent. Ne jugez donc pas, mon cher Rousseau, de la généralité par quelques jeunes gens Frivoles, qui ont le malheur de ne pas s'apercevoir qu'on les méprise, et qu'il ne sied pas à un homme de faire preuve d'un bel esprit pour démontrer qu'il n'a point d'âme. J'ose vous dire que la vertu est encore ici sur le trône* qu'elle seule conduit aux honneurs, et qu'il en faut au moins revêtir les apparences, si l'on veut se faire estimer et mériter les suffrages du public. Que voulez-vous de plus, mon cher Rousseau? Exigez-vous de la perfection? Vous connaissez trop bien les hommes. Eh ! desami^, cher concitoyen, en trouvercz-vous nulle part de plus vrais, de plus sincères, de plus zélés? J'ose vous en défier, et j'ose encore vis-à-vis de vous me mettre à la tête. Venez donc parmi nous, je vous prépare une société d'amis au milieu desquels votre cœur sera bien à son aise, il aimera, et il sentira qu'il lui serait impossible de ne pas aimer.

Ahl cher Rousseau, s'il n'avait tenu qu'à moi d'aller à Montmorency, il y a longtemps que j^aurais eu le délicieux plaisir de vous presser contre ma poitrine et de me dire : j'embrasse un ami. Me voilà actuellement garrotté de chaînes que j'aime avec transport, c'est l'amitié, Tamour, l'estime et Tadmiration qui les forment ^ Quelle âme que celle que j'ai rencontrée, mon cher Rousseau, elle est comme vous les aimez. Vous ne me dites rien de votre santé, de vos peines et de vos plaisirs; imagineriez-vous que je ne sentirais pas les uns et les autres? Vous seriez l'homme le plus injuste. Est-il vrai qu'il paraîtra bientôt en Hollande des lettres de votre

* Vernes vin.iil de se maritr.

façon ^? Si cela est, ne m'oubliez pas, cher Rousseau, que je vous lise au moins si je ne puis vous voir et vous entendre. Je vous envoie un billet de mon ami Roustan.

Notre histoire de Genève s*avance,j'espère que vous voudrez bien la lire en manuscrit, avant qu'elle soit imprimée et nous communiquer vos remarques.

Bonjour, cher et précieux ami; quelques-uns de vos moments, je vous en conjure. Je suis tout à vous.

Février 1760

Je renvoyais tous les jours, mon cher Rousseau, à vous apprendre le cruel événement dont j'ai été accablé*; je connais votre cœur, et je me faisais une vraie peine de l'affliger par cette fatale nouvelle ; mais vous me prévenez, cher ami, et votre lettre * me fait comprendre que j'avais raison de différer de vous apprendre mon malheur. Quel coup, bon Dieul Quel déchirement d'entrailles, cher Rousseau, quels liens formés par Testime et l'amitié, rompus tout à coup, et au moment où un enfant heureusement né les resserrait toujours davantage. Hélas I je m'étais persuadé qu'on pouvait être heureux parce que je l'étais véritablement; je n'ai fait que Tentrevoir ce bonheur, et ce semble, afin de ne plus le chercher sur la terre. La religion seule m'a soutenu, mon concitoyen; j'ai senti violemment le coup, mais j'ai baisé humblement la main qui l'a porté; j'ai remercié l'arbitre de nos destinées de ce qu'il m'a donné pendant une année cette tendre épouse, dont sans doute je n'étais pas

* Il s'agit de la Nouvelle Héloïse, qui ne parut que dix-huit mois plus tard.

- La mort de madame Veines.

^ Voyez la lettre de Rousseau du 9 février 1760 à M. Verncs.

digue; il a retiré son bienfait, est-ce à moi à me plaindre? D mUeurs,bien convaincu que c'est lui qui dirige tous les événements de la vie, puis-je douter que dans les coups dont il frappe ses enfants, il n*ait des raisons de sagesse et de bonté ? Faudra-l-il que je me le représente comme un tyran qui ne nourrit son cœur que du mal qu'il projette, et qui dans sa sombre retraite s'égaye lugubrement en voyant couler les larmes des malheureux qu'il a faits? Non, cher Rousseau ; mon Dieu, celui que j'adore, est un tendre père qui, lorsqu'il afflige, fait, comme dit l'Écriture, son œuvre étrangère, et qui conduit par la main dans le sentier du vrai bonheur des aveugles qui s*en éloigneraient s'il les abandonnait à eux-mêmes. Eh! cher ami, quelle perspective ne m'ouvre point encore l'Évangile î Je la rejoindrai un jour cette épouse chérie, pour n'en être plus séparé ; elle m'attend dans le ciel, celte âme qui était déjà prêle pour ce séjour du bonheur ; elle prend en pitié mes larmes, il me semble que je l'entends me dire que c'est moi qui suis mort, mais qu'elle jouit, elle, de la véritable vie! Ah! cher Rousseau, que ceux-là sont cruels qui cherchent à ôterà l'homme celle précieuse espérance! Barbares qui ne me montrent dans ma mort que l'anéantissement de tout mon être, et dans la mort des personnes qui me sont chères qu'une poussière froide et éternellement insensible. Quel affreux système, cher Rousseau, qu'il doit bien l'être pour un cœur tel que le vôtre ! Voilà, mon cher ami, les réflexions que j'oppose au chagrin que je porte dans le cœur, voilà ce qui peut seul donner la tranquillité à mon âme. Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles, cher et précieux ami. Combien de fois j'ai pensé à vous dans mon malheur I et quels secours n'aurais-je point trouvé auprès d'un ami tel que vous 1 Je suis et serai éternellement votre ami.

Céligny, 26 mai 1761.

J'ai reçu, mon cher concitoyen, vos jolies estampes* et votre nouvelle préface A'Hélotse^; je vous en ferais des remercîments, si vous faisiez des présents pour en être remercié. J*ai lu avec un plaisir bien vif votre roman, je Tai relu avec transport, et je le relirai encore bien des fois, quoiqu'il me semble que je le sais par cœur, tant a été vive l'impression qu'il m'a faite. 11 n'y a que ce Yolmar athée qui m'a attristé; il me semble qu'il est impossible qu'un honnête homme ne croie pas en Dieu; le méchant seul peut tirer d'un cœur gâlé des arguments contre l'existence d'un être qui s'est peint si bien dans tous vos ouvrages. Il me semble même que l'homme de bien porte au dedans de lui une preuve bien forte de l'existence de Dieu, dans la rectitude morale qu'il aperçoit dans sa constitution. Et le méchant lui-même ne peut se la cacher celte droiture originelle, puisqu'il sent bien intérieurement qu'il ne peut jamais en venir au point d'approuver le crime, et qu'il se trouve bien des moments où il préfère la vertu à l'iniquité, quoique ses intérêts semblent se trouver plus hés à Tune qu'à l'autre. J'avoue, mon cher Rousseau, que je ne vois aucune bonne raison qui ait pu vous déterminer à faire de l'excellent Volmar un athée déterminé, ou du moins de ne l'avoir pas fait changer de système à la fin du roman. Mais de ce que je ne vois pas vos raisons, il ne s'ensuit pas que vous n'en ayez point eu, et je me tais. Je ne me rappelle pas si je vous ai appris, la dernière fois que je vous écrivis, que j'avais été élu pasteur de l'église de Céligny. J'y suis établi depuis deux mois; je ne sais si vous connaissez ce

* Les estampes de la Nouvelle Héloïse, qui furent publiées à part.

* La grande préface de la Nouvelle Héloïse, en dialogues.

village. J'ose vous dire que c'est peut-être la plus belle situation qu'il y ait dans le monde, et je ne cesse de me dire: Ah! si mon cher concitoyen voulait venir respirer ce bon air, boire de celte bonne eau, jouir de cette belle vue, que j'aurais de plaisir à le voir, à l'embrasser, à m'entretenir avec lui. Oui, venez, mon cher Rousseau, vous aurez une jolie chambre d'où vous verrez la nature dans tout son éclat, vous jouirez d'une entière liberté, et vous serez auprès d'un ami qui vous fera au moins plaisir par les sentiments que vous lui avez inspirés et qu'il conservera jusqu'à la mort. Comme je suis à trois lieues de Genève, vous n'aurez pas à craindre les importuns de la ville, et vous ne trouverez dans ma maison que la simplicité d'un village. J'ai lu, il y a quelques jours, le Projet de paix perpétuelle^. Je crains bien, mon cher ami, que la musique française ne subsiste malgré votre lettre, que les sciences ne gâtent les hommes malgré votre discours, et que la guerre ne fasse ses ravages malgré votre projet; mais enfin vous instruisez les hommes, et ce n'est pas votre faute s'ils ferment les oreilles à vos leçons. On dit que vous travaillez à un ouvrage sur éducation; ce que vous avez dit dans Julie méfait désirer de voir bientôt cet ouvrage. Avant de finir ma lettre, je veux vous remercier de l'excellente apostrophe à l'incomparable M. Abauzit ; c'était à vous à faire l'éloge de cet homme unique, comme ce serait à lui à faire le vôtre.

Bonjour, mon bon ami, donnez-moi un signe de vie, si vous le pouvez sans vous gêner le moins du monde, faites-moi espérer que je vous verrai dans mon diocèse, et n'oubliez pas un ami qui vous est entièrement dévoué '.

* Le Projet de paix perpétuelle parut peu apràs la ^nouvelle Hélme. Rousseau en avait codé le manuscrit, pour douze louis, à M. de Bastide, rédacteur d'un journal appelé le Monde, et dans lequel devait paraître le Projet de paix. M. drt Rartide préféra le publier à part.

* La ivpoive dft Rousseau à cette lettre est du 24 juin 1761.

Juillet 1762 ^

A présent, mon cher Rousseau, que je crois que vous êtes moins accable de lettres, il m^est impossible de garder plus longtemps le silence avec vous; je ne sais si Moultou vous a dit, comme je Tcn avais prié, la part que j'ai prise à tout ce qui vous est arrivé, et le tourment qu'a causé à Tamilié que je vous ai vouée pour la vie les persécutions que vous avez essuyées. Oh! mon cher ami, si vous aviez eu assez de confiance en moi pour me prévenir sur ce que vous vouliez donner au public, je crois que les représentations que l'amitié m'aurait porté à vous faire, vous auraient détourné de votre projet. Quand tout ce que vous avez dit sur le christianisme serait fondé, quel bien feriez-vous à la société en lui enlevant un de SCS plus fermes appuis? Quelles angoisses vous avez

mises dans de bonnes âmes, en voyant des doutes proposés avec toute la force possible par un homme dont on adore les talents et le génie I Oui, mon cher Rousseau, j'en ai vu de ces âmes alarmées par la lecture de votre Emile, et auxquelles j'ai eu bien de la peine à rendre la tranquillité que leur donne une foi vive, dont nous avons tant besoin dans cette vallée de larmes et de misères. Je sais que votre système de religion naturelle est admirable, je Fai lu, et cela avec transport, et je ne connais rien qui approche de cet excellent

^ Rousseau, prévenu fort à tort contre le pasteur Vernes, s'exprime ainsi dans sa lettre à Moultou du 2i juillet 1162, sur celle qu*on va lire : « Après un long silence, je viens de recevoir de Yernes une lettre de bavardage et de cafardise qui m'achève de dévoiler le pauvre homme. Je m'étais bien trompé sur son compte. Les directeurs l'ont chargé de me tirer, comme on dit, les vers du nez. Vous vous doutez bien qu'il n'aura pas de réponse. j> — Â ce propos, Moultou répondait le 4 août suivant : « Ne croyez pas de mauvaise intention à V... ; certainement il n'en a aucune, i

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