‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 20 sur 50 · DELEYRE · texte numérisé non relu

DELEYRE

Alexandre Deleyre, littérateur, né près de Bordeaux, en 1726, mort à Pan« en 1797. Élève des jésuites, il fut d'abord d'une dévotion outrée, lit ensuite profession d'incrédulité et se lia avec les philosophes. Il eut pour protecteur le duc de Nivernais, qui le fit nommer bibliothécaire du duc de Parme. Pendant la Révolution française, il fut envoyé à la Convention par le département (le la Gironde. — Ses principaux ouvrages sont : une Analysé{ de la philosophie de Bacon (1755); le Génie de Montesquieu (1758); V Esprit de Saint'Évremond (1761) et plusieurs articles de l'Encyclopédie.

Bordeaux, ce 3 juillet 1756.

Voici de la besogne pour V Encyclopédie, mon cher philosophe. Quand vous aurez trouvé la patience de la lire et de la refondre à votre gré, si vous en avez le loisir , vous me ferez plaisir de la faire passer à M. Diderot, pour en taire Tusage qu'il jugera à propos. J'ai d* autant moins de prétention sur ce travail, qu'après avoir beaucoup alambicjué mon esprit, je n'ai pu rien trouver en faveur de la Fortune *, soit que mon cœur ou mon peu d*expériencc m'en imposent. Je ne sais si ce parallèle entre un paysan et un parvenu vous plaira ; c'est à mon gré la meilleure idée de tout l'article, et je suis charme de vous la devoir. Ce que je dis sur les gens de finance vous choquera-t-il? Je ne saurais ne pas dire ce que je pense, tant pis pour les gens qui n*aiment pas la

* C'était là, sans doute, le titre de l'article que Deleyre envoyait à Rousseau pour V Encyclopédie.

vérité. Je sais combien vous lui avez fait de sacrifices, et voire exemple m'enhardit. Pourvu que votre estime me reste, je crois que je me consolerai de toutes les autres pertes. Apprenez-moi que vous êtes heureux de votre manière de penser. Le contraire serait le plus fort argument qu'on pût opposer à vos systèmes, et je serais très-fâché qiie vous donnassiez prise à vos adversaires de ce côté. J'ai parlé de M. Titon duTillet, que je n'ai jamais vu ni connu? Si le fait est vrai, comme cent personnes me Vont assuré, c'est ici la place de rendre honneur à sa mémoire. Avez-vous vu votre illustre ami M. Diderot? Il me doit une réponse, et je Ten tiens quitte en considération de ce qu'il vous doit à vous-même. Je ne suis pas assez injuste pour penser qu'il ait un quart d'heure à me donner, lorsqu'il vous refuse un jour. Je voudrais pourtant que vous me procurassiez l'un ou l'autre, directement ou par vos amis, une lettre de recommandation au près de M. d'Hérouville, commandant de notre province. J'aurais besoin de sa protection pour mon père. Il est philosophe, dit-on, il a servi ["Encyclopédie^ et j'imagine que le nom des encyclopédistes me ferait honneur auprès de lui. Parlcz-én à M. Diderot, je vous prie, ou à madame d'Épinay. Pardon, si je vous embarrasse encore des tracas de ce monde; vous savez que c*est bien à contre-cœur. J'ai des procès qui sont bien loin de finir, car notre parlement vient de cesser ses fonctions. Que vous êtes heureux, ce me semble ; et si j'étais à Paris, je dirais qu'on est heureux en province! d'où vient cette bizarrerie? Cependant, aujourd'hui que j'ai bien dormi, je me trouve assez content de l'arrangement du monde. Si le vent change ce soir, je reprendrai mon spinosismc. De tous les philosophes, les stoïciens me paraissent les plus fous, je ne vois d'autre mal que la douleur; et si la corruption des mœurs n'apportait pas de grands ravages dans la constitution mécanique de notre espèce, je ne vois pas pourquoi vous auriez si bien p^rlé. contre les arts.

Dites à Tami ^ que vous m'avez procuré, et que j*ospère partager éternellement avec vous, que je vais me remettre à Tarticle Fanatisme^ sans discontinuer. J'ai l'esprit si roide, que je ne sais pas modifier la vérité. Je veux un grand mal à M. Diderot de ce qu'il dit dans l'article Autorité^ quejelisais hier, qu'on n'a contre les rois ambitieux, injusles et violents, que le parti de la soumission et de la prière. La fin de cet article ne répond pas au commencement. Il ne faut pas toucher a ce qu'on ne peut manier à son gré ; pour peu qu'une âme forte montre de faiblesse, elle détruit son propre ouvrage. Si je suis flatteur dans un endroit, je passerai pour satirique dans un autre, et jamais pour ami de la vérité. On ne me parle ici que du barreau, et je ne vois là que de l'intrigue tout comme ailleurs. J'irai quelqu'un de ces jours prendre la mesure et la situation d'une chaumière, pour voir si je pourrai m'apprivoiser avec les loups, car nous n'avons pas comme vous dans nos landes des cerfs et des sangliers; mais en revanche les hommes y sont tout couverts de peaux comme les ours. C'est de là que j'espère philosopher tout à l'aise avec vous. Soyez mon ami, cette pensée me vaudra la meilleure compagnie du monde. Assurez de mes respects madame d'Épinay pour qjui j'ai toute l'estime qu'elle a pour sTon premier ours *. Dites-luique j'espère augmenter sa ménagerie un jour. Si je pouvais désapprendre à parler, et vous à penser, le beau couple que nous ferions. N'est ce pas Minerve ou Cybèle qui attelle des lions à son char? Et si l'on voyait quelque jour sur les boulevards notre Pallas traînée en cabriolet par ses ours. . . ce serait une folie, par exemple, digne de notre sagesse. On pourrait au moins aller au bal avec la muselière. Je crois qu'elfe conviendrait mieux à nos petits-

* D'Alemberl.

* Madame d'Épinay avait donné ce sobriquet à presque tous ses familiers. Grimm ctait l'ours musqué, etc., elc.

maîtres qu*à vous, ou bien encore à nos chanteurs de POpéra. Ils ne hurleraient peut-être pas si fort; nos actrices, qui sont de si fines bohémiennes, devraient leur faire à tous jouer le même riMe. Amusez-vous, mon cher ermite, de tout ce qui vous a poussé dans la solitude. Riez un peu, toujours gronder nous épuise. Je viens de recevoir une lettre de mon père qui me presse d'avoir quelque recommandation auprès de M. d'Hérouville. Redoublez, je vous prie, vos instances et vos soins pour me la procurer incessamment, parce que le temps d'en faire usage est venu. Je suis de tous les sentiments de mon cœur, autant qu'un homme peut compter sur l'avenir, tout à vous pour toujours.

Paris, ce 17 aoûi 17^.

Très-vénérable ermite,

Vous aurez beau vous fâcher, il n'en sera pas moins vrai qu'ayant été obligé d'aller à la bibliothèque royale pour trouver plus sûrement le Mercure dont j'avais besoin, je n'ai pu faire copier que par moi le morceau que vous souhaitiez. Si je ne craignais de grossir mes loris vis-à-vis de vous, je vous dirais que le plaisir que vous m'avez donné de le lire valait bien la peine de le transcrire ; mais non, ce qu'il vous coûtera pour déchiffrer mon écriture équivaut à peu près à' Targent qu'eût exigé le copiste. Savez-vous ce que j'ai conclu d'après vos réponses? C'est que les gens de lettres n'ont point de meilleur parti à prendre pour vous réfuter que de faire une ligue pour la vertu, et de donner de si bons exemples, que vous soyez forcé d'avouer vous-même quon petit être honnête homme et faire bien les vers. J'avais marqué à M. le président de Gasct] la partque vous preniez à son exil:

voici la réponse qu*il me fit il y a trois mois, mais que je n*ai reçue que depuis trois jours.

« Opposera-t-on toujours le législateur à la loi? Voilà les maux de la société, et le cas de désirer Télat de nalure qui ne nous montre jamais de pareils contrastes. C'est une note pour ajouter à la première édition du livre de M. Rousseau. J'aime fort à exister dans le souvenir d'un homme qui a autant de mérite. Je vous prie de l'en remercier. »

Vous voyez, mon cher philosophe, comme on s'appuie de votre système dans l'adversité. Ne semble-t-il pas que chaque état porte le sien avec lui? H y a des proverbes de Friponnerie tout aussi sensés, et peut-être aussi soutenabïes que ceux de Salomon ; ou peut-être chacun trouve-t-il dans ceux-ci de quoi s'autoriser. Je sens venir de loin les maximes d'intérêt qui se présentent avec cet air d'honnêteté auquel on ne refuse guère un bon accueil. Je voudrais pourtant être sage et vertueux, et j'aime avec cela mille choses qui sont du goût des cœurs les pbis corrompus. Mon affaire est terminée, je ne sais trop comment. Si j'écoutais mes défiances habituelles contre le genre humain, je ne me croirais pas trop assuré de mon sort ; mais la perspective d'un ermitage plus isolé que le vôtre me fait aller d'un pas ferme et tranquille dans le pays des incertitudes. J'ai feuilleté le Mercure de juillet 1751, et je n'ai point trouvé la lettre que vous demandez sur le troisième mode de M. de Biainville. Ne vous seriez-vous point trompé pour la date de l'année * ? car j'ai quelque espèce de réminiscence d'avoir lu quelque chose de pareil dans les feuilles de Fréron, il y a deux ou trois ans. Je chercherai ■encore; de votre côté tâchez de bien assurer voire citation.

* Rousseau se trompait sur la date du mois. C'est en juin 1751 que Ton pU' ■blia dans le Mercure celte lettre, écrite le 50 mai à Tabbc Raynaî sur la teniative de M. DIainville [et non de Blainviilc) pour introduire en musique un nouveau mode.

Savez-vous, pour revenir à volrc système sur les sciences, ce que je trouve de plus fort à y opposer? Ce sont ces guerres perpétuelles que font tous les peuples ignorants et vigoureux; d'où je conclurais volontiers que les hommes sont méchants quand ils sont forts. Voyez les haines héréditaires de nation à nation entre les sauvages. D'où vient que les Suisses, d'ailleurs si heureusement unis entre eux, ne peuvent se passer de se battre chez leurs voisins? A quoi servirait la force, si la méchanceté ne la mettait en exercice? Les lions passent pour les plus méchants des animaux, ils sont les plus forts. Si la nature n'avait donné ces forces à l'homme que pour se défendre, personne n'aurait jamais attaqué. Il se trouve pourtant que l'animal ou l'élre qui a le moins besoin de faire du mal est celui qui en fait le plus. Vous voyez que j'allais enjamber d'un système à l'autre, ou plutôt du premier discours au second, car c'est le même système. Voulez-vous que je vous dise la meilleure conséquence qu'il y a à tirer sur toutes ces choses, et qui, revient à vos principes, c'est que la science n'est pas faite pour l'homme, puisqu'il ne peut parvenir à se connaître; même quand il se connaîtrait, il ne se réformerait pas. Nous avons pendant un siècle un remuement de politique qu'on détestera les trois siècles suivants. Ce qu'il y a de vrai, c'est que depuis l'état de société nous sommes malades, car nous ne cessons de prendre des remèdes et d'empirer. J'aimerais bien autant souffler dans la flûte du Caraïbe que de faire des journaux, car enfin je ne serai qu'un colporteur de poison. C'est comme si je disais : En voulez-vous d'Allemagne? il est plus lent. En voulez-vous d'Angleterre? il est plus corrosif, t^elui d'Italie est subtil ; celui d'Espagne enivre. Mais à propos, vous qui parlez contre les arts, savezvous que le plus mortel de tous est la musique? Avouez-le, à présent que vous y avez renoncé. Je défie qu'un homme sorte guère plus dévot du concert spirituel, mais je pais bien

qu'on devient amoureux aux ariettes italiennes. Tenez, mon cher, nous avons tant d'ennemis à combattre, que c'est beaucoup de se sauver en fuyant; mais de vouloir en attaquer un de Front, c'est donner prise à tous les autres. Je tinis un peu lard, mais pourtant avec peine, parce que j'aime à ne penser qu'à vous, comme je fais quand je vous écris. Je suis avec tous les sentiments que vous pouvez désirer de moi, mon cher philosophe, car je ne vous appellerai plus, monsieur, par la raison de Jacques Rosbif, votre très-humble et fidèle.

Paris, ce % août 1756.

Savez-vous, mon cher reclus, que voire silence est plus rigoureux que celui de la Trappe et de la Grande Chartreuse I Car enfin, si Ton n'y parle pas, au moins peut-on y écrire, et vous, ni ne parlez, ni n'écrivez ; je ne sais pas même si vous pensez à nous, tandis que je suis occupé de vous jusque dans mes rêves. Encore cette nuit, je songeais que vous me faisiez embarquer pour vos Iles sauvages, et cela parce qu'à la cour on avait parlé de vous, que le roi même avait dit quelque bien de vous qui ne vous plaisait pas. Vous me trouverez fou de vous entretenir de mes songes, mais vous m'avez si fort tracassé, que je vous dois bien la pareille. Il m'en coûtait de vous suivre, cependant je renonçais à la terre, à la France, et même à je ne sais quelles amours, pour m'altacher à la philosophie. J'étais donc avec vous dans le vaisseau, quand mon perruquier m'a réveillé. Je vous avoue que je me suis un peu félicité, voyez ma faiblesse, de vous snvoir à l'Ermitage et de me trouver à Paris. Si vous êtes devin, car vous devez Tétro après quatre mois de village, expliquez mon songe; je serai content, pourvu que vous y trouviez des marques du plus tendre attachement pour vous. Il faut avoir du loisir et vous en supposer, pour s'amuser à de^ pareilles

babioles. Mais le sérieux est si nuisible à la santé, qu'en vérité je ne vous pardonne pas d'avoir pris la^ raison si fort en amitié. Vous m'aviez promis l'épilre de M. Desmahis à M. de Voltaire. Je voudrais bien qu'il vous prît envie de continuer l'histoire de MarccUin * ; vous êtes bien à portée de vos originaux, si vous en exceptez cet homme qui met la tête en bas aux demoiselles qui passent. A propos de lôte en bas, un de mes voisins s'est brûlé bravement la cervelle ce malin. La raison, je n'en sais rien ; il en faut beaucoup ou bien peu pour de pareilles scènes. On voit que des gens assez lâches pour avoir des eunuques, leur commandaient de leur trancher la tête s'ils venaient à tomber entre les mains de leurs'ennemis. Ces Asiatiques avaient-ils Théroïsme des Romains leurs vainqueurs? Je crois qu'il ne faut qu'une extrême sensibilité à la honte ou à la douleur, et par conséquent beaucoup de faiblesse, pour en venir là. J'ai pensé différemment dans mes attaques de bile noire. Je voudrais faire un almanach nouveau, et puisqu'on vous en demande dans le voisinage, essayez celui-ci : ce serait de marquer les jours par des épilhètes convenables à l'homme. Dimanche beau pour les dévots et les garçons de boutique. Lundi nébuleux pour toute sorte d'ouvrier à la journée. Mardi, bon pour les batailles aux gens qui croient à Mars. Mercredi, serein pour les philosophes et les gens de lettres. Jeudi mauvais^ car ces gens-là n'ont pas deux jours de suite. Achevez la semaine, je vous prie, car je n'ai pas encore digéré mes idées. Mais je voudrais vous faire voir les vertus et les vices monter et descendre comme le baromètre; je crois pourtant que cela est plus vrai pour les âmes retirées et livrées à leur humeur, car pour les âmes communes, elles ont un courant qui les entraîne; cela ne monte

* Les Amours de Claire et de Marcelliîiy nouvelle inachevée, qui a paru pour la première fois dans le volume des Œuvres inédites de J.-J. liousseau, publié par nous en 1861.

ni ne descend. Voilà, comme vous voyez, une siiile de rêves, mais au travers de quoi vous apercevrez quelques lueurs de vérité. J'ai vu ce m.'itin le tombeau du maréchal de Saxe modelé en plâtre, pour être exécuté en marbre. C'est un mausolée en grand. Le héros cuirassé, tout couvert d'acier comme nos anciens, avec une écharpc ou cordon comme les modernes, est debout, descendant une marche, pour aller au tombeau que la Mort vient d'ouvrir en le regardant, le sable à la main, pour l'avertir que son heure est venue. A droite est la France, retenant le héros d'une main, et conjurant la Mort de lui faire grâce. A gauche est Hercule, le coude appuyé sur sa massue, et la lêle sur sa main, dans une douleur profonde de voir mourir son compagnon. Plus haut, du même côté, Paigle, le lion et le léopard renversés, dans dos attitudes différentes; du côté opposé, presque derrière le maréchal, l'Amour éteignant son flambeau, poussant des cris et versant des pleurs, la main droite au coin de l'œil, comme les enfants qui pleurent. Celte peinture est très-imparfaite; je n'ai ni l'énergie du sentiment, ni les expressions de l'art pour rendre ce que j'ai vu. Rien de comparable en France. Cela doit aller à Strasbourg. Vous aimeriez mieux, avec toutes sortes de raisons, un buste de Socrate. Mais tous les honneurs qu'on rend à ces meurtriers par excellence prouvent ou la faiblesse des hommes d'honorer ce qu'ils détestent, ou leur méchanceté d'estimer ceux qui les détruisent. Les philosophes n'ont qu'un siècle sur dix, et ne sont qu'un contre mille. Ainsi ne jugez pas de la bonté de l'espèce parle caractère de votre âme; puissé-je lui ressembler. Tout à vous avec les plus vifs sentiments. Mes compliments à vos compagnes.

144 LETTRES DE DELEYKË

Paris, ce 17 septembre 1756.

Je commence, mon cher philosophe, à sentir le poids du journal ^, par le peu de loisir qu'il me laisse de m'absenter. 11 y a quinze jours que je cherche celui de vous voir, et je ne puis le prendre que sur mon travail. Cependant je pars mercredi ou jeudi pour TErmitage. Je compte vous porter le second volume des Intérêts de la France mal entendus, qui vient de paraître. Je voudrais trouver cette lettre de M. de Blainville, mais je ne sais où la prendre. Le temps est le plus beau du monde, la santé n'est qu'à la campagne, et il mo faut demeurer en ville. Plaignez ceux qui vous aiment^ en jouissant de voire solitude. Je tâcherai de vous amener M. Diderot, qui vient de passer trois semaines chez M. Le Breton, à trois lieues de Paris. Je compte le voir demain, il attend son d*Alembert. M. Duclos va partir pour la Bretagne. Que de voyages épargnés, quand on sait renfermer Tunivers dans sa petite cellule! Prenez garde aux cerfs dans vos excursions. Mangez beaucoup, dormez longtemps, et travaillez peu,. oubliez tous les hommes, excepté vos amis. Je souhaite être celui qui vous aime le plus.

Paris 23 septembre 1756.

Vous avez raison, mon cher citoyen, le nom de sujet est bien vil; mais ce n'est qu'un nom, tout comme le titre de citoyen. Comment voulez -vous établir entre les hommes une égalité que la nature n'y a pas mise? car ils n'étaient pas tous de la même force dans les bois; et à quoi eût servi cette dis-

* le Journal encyclopédique.

proportion physique, qu'à en établir bientôt une morale! direz-vous qu'ils ne remployaient qu'à dompter plus aisément les monstres, ou à surmonter les périls de leur état; mais il y avait si peu d'occasions à exercer ces forces contre ces obstacles, que c'eût été un présent inutile, s'ils n'avaient pas dû s'en prévaloir entre eux. Si l'homme était une espèce de bétail ou de troupeau, non pas comme les brebis, parce que vous me diriez que l'homme les a rassemblées, mais comme les grues!... c'est bien alors que la condition de sujet deviendrait nécessaire, le grand nombre devant toujours se laisser mener par le petit nombre, et quelques-uns par un seul. Dites l'homme sauvage, mais non jamais l'homme isolé, car il est certain qu'après nous, nous aimons le mieux ce qui nous ressemble davantage. Ce ne serait, au contraire, qu'après avoir éprouvé combien ils sont funestes les uns aux autres que les hommes devraient se fuir; mais dans les premiers jours d'inexpérience, la nature, qui les rassemblait pour peupler, devait leur inspirer le désir d'habiter ensemble. Je tâtonne, comme vous voyez, pour trouver un appui. Mais puisque nous ne sommes faits que pour l'état présent, il faut que nous ignorions le passé comme l'avenir; ce que nous avons été, comme ce que nous serons. Cette prétendue histoire de deux mille ans en arrière est à peu près celle de nos jours, pour le fonds. — Laissons cette métaphysique, et suivons dans vos bois les deux nouvelles idoles de votre imagination. Qu'en avez-vous fait, par ces jours de pluie? Oh ! que j'envie votre loisir et votre solitude. C'est là qu'on fait des tableaux de volupté, qu'on peint le sentiment et qu'on le goûte sans distraction. Ici, l'on n'a d'esprit que pour la satire, et de cœur que pour haïr. Je gage que vas crayons ne seront pas si chargés, même dans les portraits de nos misères et de nos vices. Comptez, mon cher citoyen, que je n'aspire qu'à la liberté dont vous jouissez. Je veux encore dissiper par le tracas uu I. 10

Ud LETTRES DE DELEYRE

reste d'inquiétude que j'ai d^ans le sang; mais, dès que je serai véritablement à moi, je serai bientôt votre concitoyen des bois. Il y a grand plaisir d'aller vous voir quand on ne gagne pas de rhumes, et quon ne revient pas par le chemin le plus long. Mais je n'arrivai à Saint-Denis qu'à six heures, et il n'en était pas quatre quand je vous quittai. Je lus, il est vrai, toute la route, les deux livres que j'ai fait remettre (par parenthèse) à leur adresse. Mais celui à qui ils appartiennent ne demeure plus rue Mazarine; on Ta trouvé du côté du collège des Quatre-Nations. Le sixième volume de V Encyclopédie ne parait pas encore. M. Diderot n'a pas été chez vous, vous en avez vu la raison. Depuis lundi matin jusqu'à mercredi, nous n'avons pas été une heure sans pluie. J'espère aller faire un tour à l'Ermitage un des trois premiers jours de la semaine prochaine. M. le président de Gascq est revenu de son exil depuis hier au soir. Il me parlait de vous encore l'autre jour dans les termes les plus affectueux. Je crois qu'il aime les honnêtes gens; c'est une grande disposition à l'être. Je vous trouve absent, surtout les soirées, et j'aurais besoin de quelque honnête asile après le travail. Il y a si peu de sociétés à qui je convienne. M. Diderot est si loin, si fort occupé, qu'il faut bien que je vous regrette malgré vous. Ces moments de désœuvrement sont si dangereux ! Comment faire? vous écrire? mais quoi? Toutes ces considérations et bien d'autres me font quelquefois désirer une compagne, ou du moins une inclination formée; et cependant je les redoute comme la fièvre. En vérité, s'il n'y avait pas de honte à ne savoir pas se gouverner à mon âge, je vous demanderais conseil contre Tennui, car il vient après le travail. Je n'ai malheureusement pas un talent ; vous devriez bien me donner votre goût pour la musique, puisque vous n'en faites rien. A propos de mu-* sique, j'espère que vous ne me refuserez pas quelque extrait italien sur cette matière pour notre journal ; car il est de la

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dernière importance pour moi de bien débulcr. Vous pe sauriez croire dans quel discrédit cet ouvrage est tombé, et combien il faut d'efforts, surtout à un inconnu^ pour le relever. Cependant j'estime trop votre liberté, pour ex.ger le moindre sacrifice; vos conseils sont déjà un grand secours. — Bonsoir; retournez aux deux amants % pardon de vous avoir distrait de leur entretien. Avouez qu'il ne se fait plus de cour de cette trempe; mais n'oubliez pas le pauvre Marcellin; quoique paysan, il vaut bien vos amants de ville; je vous donnerai des mémoires pour ceux-ci. Ah! qu'on est malheureux, mon cher, d'avoir le cœur délicat à Paris ! Pour moi, je veux placer le mien iiors d'ici ; que ne puis-je vous le donner sans partage. Oh! quand viendra ce temps, où l'on ne souhaite que des amis, et où un seul peut suffire. Adieu, citoyen de mon âme; tout à vous, non votre serviteur, cela ne convient qu'à des sujets, mais votre ami.

Paris, 13 octobre 1756.

J'ai bien le temps de travailler en forçat et d'être malade, mais non pas celui de vous voir, mon très-cher citoyen. Si je n'espérais pas avoir plus de loisir, je renoncerais à la charge. Cependant il faut de l'exercice à mon inquiétude, et c'est peutêtre l'unique motif que j'ai de conserver cette besogne. J'entends d'ici le bruit de vos feux d'artifice; car convenez avec moi que ce n'est pas tout de bon que vous tirez. Valait-il la peine de fuir les hommes, pour en avoir peur? Je vous paraîtrai peut -être trop libre dans mon style ; mais comme je saisis votre système aussi sérieusement que don Quichotte embrassait la chevalerie, je dois vous faire part de mes scru-

* 1m Nouvelle HélmCi

pules. Vous avez tant d'armes à la place d'un fusil *; premièrement la pauvreté dont vous vous glorifiez, en second lieu, Tespoir de l'avenir. Eh ! que peut-on vous voler maintenant? Prenez garde que je ne devienne mécréant; car je hais tous ceux qui m'ont trompé. Quel est l'homme assez malheureux pour attaquer celui qui ne voudrait pas offenser une fourmi? S'il y a une Providence, vous êtes en sûreté ; s'il n'y en a pas, revenez faire la guerre ici, notre cher et bien-aimé citoyen. Vos alarmes me font de la peine. Je ne vous crois pas heureux où vous êtes. Je vous avertis que les oiseaux ne reviendront pas ce printemps dans voire jardin, si vous continuez, et que vous dormirez mal après avoir bien tiré. Tout cela ne s'accorde pas avec la société que vous a faite votre imagination. Ces idées tendres qui vous occupaient si délicieusement s^en iront. Au reste, je regarde vos coups de fusil comme un défi. Dans ce cas, M. Diderot et moi nous allons vous assiéger en forme au premier jour, et comme nous avons grande envie de vous amener captif à Paris, croyez que nous n'épargnerons rien pour vous forcer. D'abord il snit mieux tirer que vous, je suis assez léger pour monter à l'assaut, nous serons deux contre un, et nous verrons. Si vous faites une citadelle d'un ermitage, je ne sais plus comment vous appeler. Laissez remettre M. Diderot, car il a été malade toute la semaine dernière d'avoir quitté le lait. Je le crois mieux pourtant. Je compte vous voir la semaine prochaine.

^ Rousseau raconte, à la fin du livre IX des Confessions, la manière dont il faisait la garde des fruits de madame d'Ëpinay. Il avait donné un fusil au jardinier, avec l'ordre de ne s'en servir que pour effrayer les voleurs qui rôdaient autour de l'Ermitage. — A la suite de ce récit, Rousseau mentionne la lettre de Deleyre qu'on a sous les yeux, en la commentant d'une manière assez curieuse pour qu'il vaille la peine de relire dans les Confessions le passage dont nous venons de parler. — Après n'avoir vu dans cette lettre qu'un sujet de plaisanterie, Jean-Jacques y vit plus tard tout un complot ourdi par ses amis de Paris pour le faire revenir dans celte ville.

ne fût-ce qu'une heure de temps, car je suis las de ne vous point voir. Il en est de vous comme du roi de Prusse; car il dit qu'il se défend en prévenant Tattaque. Il distingue Yhos* tilité de l'agression. Enfin, on a toujours raison, quand on a du canon. — Voulez-vous renouveler l'histoire de Pierre l'Ermite? Mais laissons cette tracasserie; aussi bien, quand j'ai beau jeu, je ne finis point. Donnez-moi donc quelque commission, que je sois sûr que vous pensez à moi. Bonjour, mon cher citoyen, je vous aime autant que je vous estime et je travaille à mériter du retour. Répondez- moi, si vous avez le temps, mais non pas à coups de fusil; car si c'est à poudre, c'est supercherie, et si c'était à balle, il y aurait de la méchanceté. Portez-vous bien ; munissez-vous contre le froid dans votre guérite militaire et philosophique. Tout votre ami.

Paris, 2 novembre 1756.

Je VOUS envoie, brave citoyen, deux petits écrits, si courts qu'ils ne sauraient vous ennuyer, nijvous détourner de vos délicieuses fictions. Quant aux Lettres sur les Anglais et sur les Français<f]e les ai; mais, outre qu'elles sont d'emprunt, et que je veux les acheter, une page lue me les fait lire toutes, et comme j'ai d'autres envois à vous faire, je partage celui-ci, pour avoir le plaisir de vous écrire deux fois. Je ne sais si je vous amènerai M. Diderot, ou même si j'irai vous voir, mais ce ne sera au plus tôt que vers la fin de la semaine. Il se porte bien,* ses coliques sont passées, il est car7iivore à présent ainsi que vous etmoi. Heureux mortel I le bruit des cloches de Paris ne vous fend pas la tète actuellement. Mais le silence des bois ne porterait pas le calme dans votre âme, si vous ne l'aviez pure et belle, exempte de crimes, et pleine de tous les sentiments qu'inspire la vertu. C'est là ce qui vous fait trouver le

bonheur où les autres ne voient que Tennui. Savez-vous pourquoi nous aimons le tumulte de la société? C'est pour étourdir nos Iroubles intérieurs. Vous avez pris le sage parti de ne rien faire pour guérir ou pour assoupir, les maux de toute espèce qui vous fatiguaient. Plus de médecins, plus de livres, plus de spectacles, tout cela n'est bon que pour amuser des enfants; et cependant je fais des journaux. 0 fprtunel ô nature I serez-vous toujours ennemies. J'ai du moins la douceur de déposer mes torts dans votre sein ; c'est un pas vers la conversion. Adieu, mon très-cher citoyen, je crois que je vous aime à présent autant que je vous ai toujours estimé. Tout à vous pour la vie; je serai heureux quand je pourrai ne le dire qu'à vous seul. Non pas votre très-honoré maître, mais votre bien-aimé disciple.

Paris, 23 novembre 1756.

Étes-vous malade, mon très-cher citojen? Je l'ai rêvé cette nuit. Ce rêve puisse-t-il être un mensonge I mais vous me tourmentez, je vous jure. Chaque jour je me propose de vous voir, et toujours mon maudit journal me retient. Enfin je vous faisais dire pourtant que j'irais vous voir aujourd'hui, mais la pluie me réveille et chasse encore' loin ce projet consolant. Si je n'y vais pas cette semaine, je ne puis pas retarder beaucoup au delà, car j'ai fait la partie de vous ramener madame Levasseur. Elle marie demain sa petite-fille, qui se désole à l'approche d'un époux. J'augure assez bien de cette peine ; j'imagine que c*est un dernier efTort de la pudeur virginale. C'est une eau pure qui commence à se troubler au premier souffle de vent. Dites de belles choses là-dessus, vous qui en avez le loisir et le talent. Pardon de ce dernier mot d'élojge; c'est une injure qui m'échappe, je ne

Teffacerai pas, dussiez^vous me traiter encore de flatteur; rôle dont on peut se divertir avec les grands quand on veut s*en venger, mais dont je rougirais vis-à-vis dlun philosophe. Je me console avec vous, mon cher ami, puisque Tespérance de Tétre toujours me donne droit à ce titre; je me console de mon travail, très-dégoûtant, je vous jure, à bien des égards, quoique amusant quelquefois. C'est un forçat qui secoue un moment ses chaînes comme pour se soulager, mais elles font du bruit, sans faire moins de mal. Vous allez travailler cet hiver, pour vous promener Tété, tout au rebours de la fourmi. Quelqu'un me disait que vous feriez bien de protester contre cette édition qu'on vient de faire de vos œuvres, surtout si vous avez dessein d'en faire une vous-même, comme vous le devez. D'autres m*ont dit que c'était un droit public et commun à tous les Hbraires de colliger des pièces éparses, et que ce n'était point une injustice de la part du vôtre, mais un manque d'égards. Il parait un Discours suri inégalité des conditions^ par M. Castillon, professeur en Hollande, je crois; on m'a dit qu'il n'était pas trop bien écrit, mais d'ailleurs assez bien raisonné. Vous m'avez promis des vers italiens qu'on vous avait adressés à l'occasion de votre dernier ouvrage ; ce serait le temps de tenir votre parole, et de me les envoyer. MM. Diderot et d'Alembert m'ont donné chacun leur morceau, dont j'ornerai ce journal de décembre. Il faut bien que j'obtienne quelque chose de M. Grimra, et que je vous vole aussi la matière d'un bon extrait sur la musique. Je ne suis point encore allé chez madame d'Épinay. Mes goûts les plus forts sont toujours^combattus et surmontés par celui de la liberté, votre chère idole. Elle me coûte de grands sacrifices : j'ai beau l'oublier et l'engager quelquefois; elle me rappelle toujours violemment. Vous devez avoir déjà brûlé beaucoup de bois, car il fait rudement froid ; et cet hiver, je crois, nous en vaudra bien deux. Ëtes-vous eocore à la fin

du roman? Vos gens sont-ils noyés? Vous faites fort bien de prendre ce parti, car la terre n*est pas digne de les posséder; tels que vous les avez dépeints, et quand on n'a pas de grandes récompenses à donner à la^vertu, il faut Taccabler de malheurs, pour la rendre intéressante et la faire fuir, en Tadoranl; car enfin, qui aura le courage de la suivre à travers les périls dont vous l'environnez? D'où vient, je vous prie, que Tinfortune nous touche toujours plus que la prospérité? Pourquoi n'avons-nous pas la même joie à voir un homme heureux, que nous ressentons de chagrin quand il succombe? Je vois bien la raison de ce dernier sentiment, il vient de cette compassion que vous avez si bien trouvée dans le cœur de l'homme, et qui doit non-seulement Tempêcher de nuire, mais le porter à secourir; et qui est dès lors même un germe de sociabilité. Mais que n'avons-nous la même sensibilité pour les succès d'aulrui ! Serait-ce que la prospérité n'a pas besom de notre secours, comme la faiblesse ! ou qu'aujourd'hui, l'équilibre étant rompu, les heureux n'étant tels constamment qu'aux dépens du grand nombre, ils doivent faire envie, par la raison que les autres font pitié? A ce propos, je trouve le proverbe bien cruel, mon cher ami : J^aime mieux faire pitié qu'envie. Moi, je passerai pour un sot, pour un homme ridicule, mais je ne me rongerai pas moi-méiïje de remords. Adieu, jusqu'à lundi ou mardi ; tout à vous, plein de respect et d'attachement.

Paris, 13 décembre 1756.

Voici, cher citoyen, le second journal de ma façon qui parait enfin le 13 du mois, après des avanies de toute espèce, que m'a suscitées mon prédécesseur. Si vous lisiez les gazettes, vous auriez vu dans celle d'Amsterdam, du 26 novembre,

un article épouvantable et tout à fait déconcertant; mais ce n'est là que la moindre partie des chagrins que vous m* avez prédits. Je me console de tout, en pensant à TErmitage. G*est toujours là que mon cœur va se réfugier dans toutes les traverses réelles ou imaginaires qui me tracassent. Vous portezvous bien, mon cher ami? Ce froid ne vous est-il point contraire? Comment va la tète? N'avez-vous pas quelque chose à m'envoyer pour les libraires? Voilà de beaux jours. Je travaille pour en avoir deux à vous donner, vers la fin de la semaine, s'il est possible; jeudi, par exemple, mais ne m'attendez pas un quart d'heure. Comment se porte madame Levasseur? Un petit reproche à mademoiselle, qui m'avait promis deux chemises pour la dernière semaine. Chantez au port vos tempêtes passées, et riez de nos folies. Oh! que ne puis-je transporter ma cabane près de votre ermitage ; Paris ne me retiendrait pas jusqu'à demain. Le roi vient au Palais ce matin; mais que vous importent tous ces mouvements? Ignorons tout ce dont la connaissance n'ajoute rien au bonheur. Je commence à regarder l'étude comme un abri contre les autres passions; et je ne l'aime qu'autant qu'elle me délivre de la société, et quelquefois de moi-même. Chaque jour je me fais une nouvelle idole de toutes les eirreurs qu'ont enfantées nos maîtres. Pour vous, amant constant, vous tenez toujours à vos vieilles rêveries. Je le crois bien, ce sont vos créatures, c'est vous qui les avez élevées. Je gagerais pourtant que votre belle passion a diminué depuis qu'elle ne souffre plus tant de contradictions. Vous avez un esprit lutin, qui aime le bruit, les peines et le trouble ; comment pouvezvous durer dans ce repos et celte paix où vous êtes depuis huit mois? Il est singulier de voir comme la solitude vous apprivoise ; jamais vous n'avez été plus sociable que dans les bois. Un bel esprit conclurait de votre expérience contre votre système. Adieu, jusqu'au revoir; tout à vous.

Paris, 20 mars 1757.

Si vous saviez, mon cher citoyen, toutes les tracasseries qui me sont survenues depuis que je vous avais promis d'aller vous voir, vous me plaindriez au lieu de me blâmer. Mais j'espère que je serai bientôt à même de réparer toules mes pertes, et que je pourtai profiter à loisir de votre commerce. Faites-moi le plaisir de me chercher un ermitage à louer, qui soit à la portée du vôtre, car je songe à la retraite. La fortune, en faisant avorter toutes mes entreprises, me conduit au port que je cherche. Je vais quitter le journal, peut-être dans huit jours, mais sûrement dans quelques mois. N'en pariez à personne; je vous dirai comment et pourquoi. Je vous avoue que j'envisage avec plaisir les petits revers qui m'attacheront plus que jamais à vous. Si je pouvais du moins vous donner un peu de ma santé, et prendre en échange un peu de la force et de la fermeté de votre âme ; nous serions heureux l'un et l'autre. Voilà les beaux jours, vive la campagne! J irai, comme la fourmi, m'approvisionner pour l'hiver; si ce n'est pas plutôt pendant l'hiver qu'on doit écrire, pour se reposer l'été. Bonjour, mon cher ami, j'ai besoin plus que jamais de votre amitié, pour me consoler de la malice et de la perfidie des hoi]imes. Où avez-vous pris qu'ils étaient bons? Dans votre cœur, sans doute; mais leurs actions m'instruisent mieux que vos sentiments et les miens. Tout à vous, cher citoyen; je ne tarderai pas à vousvoir.

Paris, 31 mars 1757.

Je vis hier M. Diderot, cher citoyen; vous l'auriez vu dimanche, s'il n'y avait pas eu leçon samedi chez M. Bonelle.

Vous serez bientôt d'accord*; voire dernière Ictlre Ta calmé. Èngagez-le à vous dire tout ce qu'il a sur le cœur. Ce n'est que par des ouvertures entières que votre amitié doit se tranquilliser. Vous le connaissez extrêmement sensible. Ce qu'il y a de singulier, c'est que vous êtes l'un pour l'autre l'objet delà plus grande estime, et que vous vous accusez mutuellement de n'en avoir pas assez. Moi qui crois lire dans vos âmes, tout votre écolier que je suis, je vois que vous vous aimez et vous respectez profondément, et cependant vous faites presque comme s'il n'en était rieji. Je serais bien fâché, pour l'honneur de la philosophie ou plutôt de la vertu, que les petits esprits et les méchants fussent témoins de vos petites altercations. Cependant j'y aperçois, si je Tose dire, le subhme de Tamitié, et tout ce par quoi elle peut ressembler à l'amour : des reproches sanglants, des duretés amères, àeh remords, des retours; en un mot ce qui cimente et redouble l'union. On avait mal rendu ce que vous dites sur le changement de sa fortune; d'abord il m'avait fait entendre que le bon succès de sa pièce avait altéré ses sentiments selon vous; depuis, il m'a dit qu'au contraire vous supposiez que le mauvais succès pouvait avoir diminué ses ressources. Il n'est rien de tout cela, et j'ai eu le bonheur de lui voir adopter le véritable sens de vos paroles. J'ai commencé par lui dire tous vos défauts, qui se réduisent à une extrême fermeté dans vos résolutions; chose que j'admire et que je voudrais pouvoir imiter. Il vous a pris sur ce pied-là. Pourquoi lenterait-il de vous reformer? Faites en sorte de vous voir plus souvent; vous n'en viendrez jamais à des lettres si désolantes. Rappelez-vous, en un mot, que vous devez à votre repos mutuel la continuation de la bonne intelligence qui fait une partie de votre force. Qui aimerezyous, messieurs, quand votre amitié réciproque aura cessé?

* Voyez, au livre TX des Confessions^ ce que Rousseau rapporte de sa querelle ayec Diderot au sujet de 1 1 publicalion du Fils naturel.

Vous achèverez de haïr tous les hommes, et lui finira de les aimer. Me fais-je entendre? Vous deviendrez (pardon, je vous prie) un misanthrope consommé, et votre ami ne sera plus philanthrope. Vous m'avez donné de si nobles idées de la vérité et de la vertu ; serais-je donc encore trompé, moi qui le fus jusqu'au moment oii je vous ai connus tous les deux? Ne faites pas cette plaie à mon cœur, ou plutôt au vôlre, car vous seriez les premiers blessés, et vous le seriez sans remède. Si Testime que j'ai conçue pour vous, ô mes divins amis, pouvait être une illusion, faites qu elle soit éternelle.

Paris, 2 juillet 1757.

Je viens de courir un mois après la fortune, cher citoyen, mais elle a des ailes, et je n'ai que des jambes. Oh! que n'en ai-je quatre, pour être dispensé de la suivre. Deux voyages à Versailles pour avoir une chaîne au pied, avec une rame à la main, et ne pouvoir rien obtenir! avouez que c'est bien humiliante Je voulais ramasser vos débris, et peut-être me rompre le cou, dans le chemin raboteux dont vous êtes sorli. On m'appelle, on m'amuse, et l'on me renvoie à deux mois encore. C'est me supposer bien de la constance; mais laissons la cour, et parlons de l'Ermitage ; car c'est ici que sont les vrais plaisirs. J'irai me délasser avec vous de toutes ces poursuites de l'ambition ou de la nécessité. Je vous dirai mes projets, mes espérances et mes désirs Comment va la santé parmi ces chaleurs? Mangerons-nous de bon pain cette année? Les abricots sont-ils bien avancés? Les cerfs viennent-ils encore dans les semailles? Que la lune devait être belle hier au soir dans vos bois I que Julie et son ami devaient s'y plaire ! Je veux y aller chercher de quoi faire le pendant de la belle

' Deleyre sollicitait une place de secrétaire d'ambassade, qu'il obtint peu après.

A J.-J. ROUSSEAU. i57

matinée de M. Zacharie. Je ne trouve qu'un inconvénient à votre campagne, c'est qu'on y oublie entièrement les amis de la ville. A propos d'amis, avez-vous vu celui des hommes^? que pensez-vous de cet ouvrage singulier? J'y ai découvert mille traits qui vous plairont. Vous l'avez lu sans doute, car il est aussi l'ami des our^, j'entends des ours de l'Ermitage, à cela près qu'ils ne vont pas courir les bois, crainte des loups, comme si les ours les craignaient, surtout les ours qui savent lancer des pierres, ou tirer au fusil. Verrons-nous Julie cet hiver? Après vous, je suis son premier amant. Ne la gardez pas si longtemps, nos yeux ne sont point des yeux profanes, et je puis la contempler aussi. Auriez-vous conçu quelque nouvelle amourette, ou réalisez-vous cet été la chimère de Tan passé-? Je vous pardonne en ce cas d'oublier le monde et de vouloir en être oublié. Cependant j'irai souffler chez vous un peu de cet air que j'ai respiré dans les bosquets et dans la galerie dt Versailles, afin de me venger. Vos arbres en sécheront, vos fleurs en pâliront, et peut-être la mémojre de Julie en périra. Non, mon cher citoyen, je vous aime encore trop, malgré votre indifférence et vos réserves; jouissez de vos trésors, que le temps renouvelle à mesure qu'il vous les dérobe. Mais votre cœur renait-il avec la belle saison, et sentez-vous réparer ces chaleurs que la raison éteint? Mauvais présent que la raison, pour une âme sensible. Oui, j'aime encore mieux vous écrire ces folies que de dresser un plan de négociations; à moins que ce ne fût pour ramener la paix ; car tous les plaisirs la suivent, et j'en aurais ma part. Et puis la raison, vous le savez, a moins de part aux traités que la force. Mais je vous ramène dans la prison d'où je sors. Je ne puis faire deux tours dans la même allée ; mon esprit erre toujours h travers champs. Rappelez-moi, cher citoyen, dans

' Le marquis de Mirabeau.

votre relraite, sur vos bancs de g.izon, au pied du grand escalier à six marches qui s'élève devant votre porte. Oh I la jolie porte, faite comme celle de votre cœur, pour de vrais amis, et où Ton ne peut entrer deux à la fois ! Quand y serai-je admis, pour n'en plus sortir! Adieu, cher citoyen, jusqu'à mercredi au soir, à moins que vous n'ayez affaire ce jour-là. Vous me le marqueriez sans doute. Tout à vous.

Paris, 22 juillet 1757.

Dites-moi, je vous prie, cher citoyen, quand est-ce que l'ermite aura fini ses courses? Je veux le consulter sur l'avenir. On dit qu'il erre de châteaux en châteaux chez toutes les fées de son voisinage'. Je rirais bien de le voir pris à quelqu'un de leurs charmes ; lui qui me donnait jadis de si beaux préservatifs contre l'enchantement. Si j'étais l'Ariostoi, je voudrais chanter Jacques l'ermite, mieux que le Tasse n'a chanté Pierre, et je ferais retentir la vallée de Montmorency du nom des Herminies et des Bradamantes nouvelles. Eaubonne et la Chevrelte auraient mes plus beaux vers ; le Thabor fournirait un temple aux oracles. Je ne manquerais point de forêts enchantées : le parc de l'ermite serait un rendez-vous pour le conseil des diables; car il n'y a qu'eux qui aient pu le découvrir. Mais je placerais les anges et les vierges dans ce bosquet naturel qui couvre de son ombre la porte de l'Ermitage. La source qui descend du coteau du Moulin pour baigner l'enclos du petit jardin serait mon Hippocrène. C'est sous les peupUers qui la défendent du soleil que j'irais m' enquérir de l'esprit prophétique, qui fait révéler ce qui n'est pas et ne sera jamais. Au seul aspect de la grotte de l'ermite, je deviendrais le plus agréable menteur du monde. Voilà mon plan bien avancé; j'irai l'achever lundi ou mardi,

si je ne reçois un contre-avis de votre part. Vous redresserez cette ébauche et me dicterez le reste. Si vous avez de lapante, je ne suis point en peine de votre attachement. Bonjour; je voudrais continuer, j'ai besoin de finir. Je reçus, le même jour que je vous quittai, deux lettres : Tune datée du mois d* avril, et l'autre de deux jours. Mon adresse est rue Neuvedes-Petils-Champs, vis-à-vis la Bibliothèque royale. Deux nuits après que je vous eus embrassé, je rêvais que je vous embrassais encore, mais à la Bastille, où vous étiez enferme pour vos vertus. Ce que j'ai retenu de mon songe, c'est que je pleurais, et que vous aviez un air riant. Ce tableau nous caractérisait assez, ce me semble ; votre fierté stoïque et la tendresse de mon amitié s'y trouvent peintes. Je vous entretiens de rêveries;... non, cher citoyen, ce n'est point .un rêve que cela. Adieu, jusqu'au revoir.

Paris, 23 août 1757.

J'ai reçu vos deux letlres^, mon très-cher citoyen, l'une et l'autre pleines de raison et d'amitié. Je sentais fort bien, en vous demandant conseil, quelle serait votre réponse. Mais pardonnez à l'embarras où je me trouve les tristes expédients que j'imagine pour y remédier. Cependant, quand j'implorais votre crédit, ce n'était point dans la vue d'obtenir de l'argent. Si je formais une entreprise telle que je vous la proposais, je trouverais des secours pour faire les avances dont j'aurais besoin, afin de mettre les choses en train. Les relations particulières que j'ai avec des protestants de Bordeaux me mettraient à même de suivre un projet qui pourrait les flatter, car l'esprit de prosélytisme règne dans toutes les religions persécutées, et je suis persuadé que j'en tirerais

' Ces deui lettres n'ont pas éic publiées.

parti dans l'occasion ^ Mais, sans parler des inconvénients qu'il peut y avoir à s'expatrier, je sens que je serais peut-être aussi gêné pour écrire t Genève qu'à Paris. Je reviens donc au Dante, cher citoyen; mais quelle mine à fouiller, à épurer et à mettre en œuvre! L'incertitude du succès, après beaucoup de travail, me désole et m'arrête à chaque pas. Je suis d'une impatience et d'une irrésolution qui me tuent. Il me faut encore près d'un an avant de rien donner; Intérim quid fiet? car pour Bordeaux, n'en parlons pas; j'ai trop à me plaindre de mon père, et je ne veux pas aller chercher auprès de lui de nouveaux motifs de le quitter. Entre vous et moi, mon père aime ses enfants autant qu'ils ne lui coûtent rien. Mais l'argent lui tient plus à cœur que notre vie; il vient de m'en donner tout fraîchement des preuves. Enfin, son humeur et la mienne sont incompatibles, et nous sommes faits, l'un et l'autre, pour vivre seuls. 11 m'a réduit à la dure extrémité d'avoir recours aux étrangers plutôt qu'à lui, et je ne ferai plus aucune avance vers lui que lorsque je pourrai lui être utile. Me voilà donc dans une étrange position; mais votre exemple me console, ou plutôt, en m'affligeant, il m'apprend à supporter mon malheur. Vous en méritez bien moins que moi, cher citoyen ; cependant vous manquez du bien le plus nécessaire au bonheur, et il me reste assez de santé pour travailler et pour goûter le fruit de mon travail. Je sens l'injustice de mes plaintes, et ce n'est pas devant vous que je dois faire des reproches à la Fortune et à la Providence. Mais, cher ami, c'est que je ne me sens pas une âme comme la vôtre, à l'épreuve du besoin et de l'adversité. J'ai déjà été obligé de faire un travail qui ne me convenait pas. Je voudrais plaire aux hommes, je crains de

' Deleyre songeait probablement à établir un journal à Genève, une sorte de Revue philosophique et religieuse, comme nous dirions aujourd'hui.

les flatter. Qu'il est difficile d'être complaisant sans s'avilir I Je crois une chose, c'est qu'il ne faut jamais se jeter dans des situations opposées à son caractère : une démarche trop éclatante nous coûte des peines continuelles. Un mot nous ferme pour toujours les portes de la fortune. Je serais tenté de croire avec quelqu'un qui me suggère cette idée, que mon article Fanatisme S m'a fait manquer le poste quon m'offrait à Versailles. Si cela est, je le regrette moins, et je m'applaudis d'avoir dit ce que pensais. Mais pour soutenir ce qu'on écrit, il faut une conduite et pour cela de l'indépendance. Si Ton sait que je suis à la merci des libraires, j'aurai beau prêcher la vertu, mon indigence déshonorera ma morale. Voilà pourquoi je m'alarme si facilement sur l'avenir. Plaidez, me dites-vous; ignorez-vous, cher citoyen, que ce grand orateur M. Cochin était un fripon, et qu'au barreau comme ailleurs on ne fait fortune et l'on n'a de réputation qu'aux dépens delà probité! Mais parlons d'autres choses. M. Duclos est enfin quitte de sa fièvre depuis trois jours. Je le vis hier au soir; il me parut pénétré des témoignages de votre amitié que je lui ai répétés plus d'une fois; il espère aller à l'Académie jeudi : c'est tout vous dire. Cependant il a le sommeil encore très-délicat etTappétit peu ouvert; beaucoup de faiblesse augmentée par une diarrhée qui a succédé à la fièvre, ce qui paraît indiquer que tout son mal vient de la bile. Heureusement son médecin ne croit pas à la médecine. Ainsi j'espère que son rétablissement sera solide cette fois-ci. M. Diderot est de retour depuis sept à huit jours, entièrement veuf, car madame et sa fille sont à Langres. Vous le verrez infailliblement au premier jour. Tâchez de lui faire goûter votre conseil, qui est de ne répondre aux critiques que par une pièce encore meilleure, et de ne parler ici de

* De V Encyclopédie.

ses ennemis ni de lui. Je lui promets à ce prix un triomphe complet. Le déchaînement est tous les jours plus terrible; madame de Graffigny fait courir le bruit que vous avez rompu avec votre ami, depuis qu'on le traite si mal. C'est bien peu vous connaître ; il aurait tort maintenant, que vous ne Tabandonneriez pas. Laissons ces tracasseries de femme et de bel esprit aux gens qui ne savent que faire. Le silence a tant d'avantage sur les plus beaux discours, que je ne comprends pas comment on peut tant écrire et tant parler. Adieu, donc, cher citoyen, j'abrège et je finis, en vous assurant que je vous aime plus^que jamais, quoiqu'il m'en coûte chaque jour davantage, par la peine que j'ai de vous savoir malade.

Paris, 11 septembre 1757.

Mercredi ou jeudi, cher citoyen, j'espère vous embrasser, et, s'il est possible, vous amener M. Diderot. N'y comptez pas, cependant, quoiqu'il en ait déjà fait la partie. Il en a tant rompu de cette espèce, au point que je ne comprends pas cumment, vous qui êtes esclave de vos résodutions, vous avez pu lui pardonner cette circonstance. Mais il a tant d'autres qualités pour racheter ce défaut! Après tout, je vois maintenant que s'il y a du tort de part et d'autre, il a été bien réparé de votre côté. Vous qui croyez à la vertu, consolez-vous de tout le mal que vous n avez pas fait. Accoutumé à la douleur, habituez-vous aux misères du cœur humain. M. Duclos est parfaitement rétabli, après bien des petites rechutes que j'attribue à la mauvaise saison ; car presque tout le monde en a souffert des atteintes. Les jours sont-ils plus beaux à l'Ermitage qu'ici? Que dit-on dans vos bois? Rien : oh! cela vaut mieux que nos mensonges, car ceux-ci ne m'amusent guère, je vous assure, et je ne sais pourquoi je ne m'y fais point.

malgré Ihabilude. Avez-vous vu les compliments académiques du roi à son parlement? C'est cela qui est merveilleux, et non pas les réponses incorrectes de Henri IV. Bonjour, cher citoyen, bâtissez -nous quelque beau système que nous ne puissions ni suivre ni réfuter. M. de Chamousset vient de publier en deux volumes toutes les bonnes vues dont sa tête est remplie pour le soulagement des hommes.

Paris, 1" octobre 1757.

Je révais de vous et de votre ami ^, cher citoyen, il y a deux nuits. Quoique je n'aie pas plus de foi aux songes que vous , cependant j'augure bien de moi quand je songe à vous. Comme je n'ai pu vous parler ni vous voir, la dernière fois que j'allai chez vous, permettez que j'aille me dédommager un jour de la semaine prochaine. Préparez-moi, je vous prie, un panier de vendangeur pour mercredi ou jeudi ; il y a si longtemps que je n'ai coupé de raisins. Vous savez que les Anglais ont pris l'île d'Aix au bout de cincj quarts d'heure. Cependant nous y avions soixante ou quatrevingts pièces de canon ; mais la maçonnerie du fort était encore toute fraîche et n'était pas même remblayée. Ils devaient tenter une descente vers Rochefort mardi dernier, où les marées étaient les plus belles de l'année; mais le bruit se répand à Paris qu'ils y ont échoué. Leur escadre est de quatrevingts voiles, et selon d'autres de cent trente. Nous avons sur les côtes où ils peuvent se porter le plus aisément, seize mille hommes; mais la plupart de gardes-côtes, troupes qui n'ont jamais vu le feu et qui n'ont pas une république à garder. Je ne sais pourquoi je vous parle de toutes ces affaires qui ne vous intéressent point. Sans doute, c'est parce que le feu est

* Diderot.

à vingt-quatre lieues de chez moi ; mais je crains encore plus la famine à Paris que les ennemis à Bordeaux. Mon plus grand ennemi, c'est un peu d'amour-propre et le défaut d'intrigue. Nous causerons de tout cela; je veux savoir pourquoi vous me dites la dernière fois que, si j'élais à Genève, vous pourriez bientôt m'y joindre. Est-ce que vous songeriez à faire un voyage dans la pairie ? Craignez que je ne vous y poursuive. Adieu, cher citoyen, je n'ose plus rien désirer pour moi, depuis que je ne vous trouve point heureux. Vous ai-je dit qu'on avait joijié deux fois le Fils naturel à Saint-Germain, et pas mal? J'étais à la première représentation, et je pleurai beaucoup, quoique sans dessein. J'ai dit à notre ami toutes mes observations, qu'il m'a paru recevoir avec la même cordialité qui me les avait dictées. Mais j attends le Père de Famille^ qui sera plus à la porlée du public ordinaire, car ce Dorval est un homme trop singulier pour faire la même impression sur tout le monde. Bonjour, très-cher citoyen; avez-vous encore senti les approches de l'hiver? munissez de bonne heure vos côtes, de peur que l'ennemi ne vous surprenne. Adieu, je me lasserais moins d'écrire que vous de lire. Accordez-moi votre amitié; ce sera peut-être un moyen de m'engager à m'en rendre digne.

Paris, 20 octobre 1757.

Ltes-vous revenu de vos caravanes, cher citoyen? me voici de retour de la mienne, plus impatient de vous voir qu'auparavant. Les jours sont beaux; je partirai peut-être samedi pour l'Ermitage, sinon je remets la partie à mardi prochain, pourvu, toutefois, que cela ne dérange en rien vos projets. Je vis, avant-hier, M. Diderot, qui ne m^annonça que des maladies. Il avait eu lui-même trois ou quatre accès de fièvre.

et il allait chez M. d'Holbach, malade aussi, mais qui doit aller mieux, puisque je le vis promener hier au soir aux Tuileries. J'appris encore que M. de Saint-Lambert avait eu une attaque de paralysie. Je le plains comme si j'avais Tavantage d'être de ses amis. A son âge, c'est bien triste, et avec son mérite, c'est un grand dommage pour la société. Mais je m'accoutume à ne voir pas un honnête homme prospérer. Son accident me donne presque toute la mélancolie qu'il avait luimême. Si vous en savez de meilleures nouvelles, ne me les laissez pas ignorer, je vous prie. II y a longtemps que je ne m'informe plus de votre santé; mais quand elle va bien, vous devriez me le dire. Je crois que j'eus la fièvre hier au soir, mais je ne m'en ressens plus. Fût-ce mon plus grand mal et tous les vôtres aussi, fussent-ils empaquetés dans celui-là? Bonjour, cher citoyen, d'un monde qui ne vous mérite guère; mais restez-y encore un peu pour l'exemple de la vertu infortunée et pour vos amis. Je vous félicite du retour de M. Grimm.

Paris, 5 Janvier 1758.

Eh bien, cher citoyen, vous êtes donc tout à fait chez vous cette fois-ci*. J'ensuis charmé, parce que vous en serez plus tranquille. J'irai vous voir avec beaucoup plus de plaisir, et je compte aller faire les Rois à votre nouvelle solitude. Quelles sont vos pensées dans cet étroit séjour? Etroit, non, puisque c'est celui de la liberté. Je remarque, mon cher, qu'elle se réfugie toujours en de petits coins. Car plus on est au large, moins on est à son aise. Pardon des ratures; c'est une affaire de mes rats. Mauvaise plaisanterie; mais je suis au coin de mon feu tout seul, après souper. Tout ce qui vient à l'esprit

^ Rousseau avait quilté rErmilage peu de temps auparavant et s'était installé à Monlniorency, dans une maison appelée Mont-Louis.

166 LETTRES DE DELEÏRK

doit passer. Mes lettres ne sont pas faites pour le grand jour, comme celles de Julie; je n'ai du plaisir qu'à songer à cette beauté divine; car tout ce que je vois, tout ce que je lis, me flétrit le cœur. Nos philosophes sont attaqués de cent façons; ils ne vivent pas trop bien ensemble; enfin n'en parlons plus. Je connais bien l'homme à présent, et je sais qu'il a autre chose que la voix et la plume, c'est-à-dire que nous avons tous des sens, des besoins, des envies de toute espèce, et que nos écrits ne sont qu'un moment de notre vie, et le meilleur moment. Ainsi, cher citoyen, ne renoncez pas àTimpression, vous êtes trop bon original pour vous amuser toujours à la copie. Cependant je goûte fort cette double branche d'industrie que vous avez prise pour le fonds de votre subsistance. Si je vivais de votre métier, je recopierais ma lettre, par exemple; ce n'est pas qu'elle en vaille la peine, mais je sais ce que je vous dois. Après tout, comme vous devez être excellent déchiffreur, je vous livre ce griffonnage. Voici donc l'article du Journal encyclopédique oix vous êtes cité :

« Les œuvres de l'abbé de Saint-Pierre, réduites en deux volumes par M. Rousseau (de Genève). La célébrité du nom de ces deux auteurs dans la répubhque des Lettres, ne peut rendre que très- intéressant cet ouvrage. Il n'échappera pas à nos soins. »

Que dites-vous de ce mensonge? Ce n'est pas tout. On a répandu dans Paris que vous en étiez, en effet, l'auteur, et l'on m'a dit que tous les exemplaires qui devaient passer à Paris étaient déjà achetés d'avance. Quelle sera votre rér ponse? Je l'attends pour la faire insérer. Vous ne feriez pas mal d'ajouter votre projet ^ et votre plan sur l'abbé de Saint-

^ Ce projet n'a jamais été exécuté. Les notes que Rousseau avait recueillies^ u(in d'écrire la vie de l'abbé de Saint-Pierre, ont été imprimées pour la première ibis dans les Œuvres inédites de Rousseau que nous avons publiées en 1861.

Pierre, afin que personne n'entreprenne le même ouvrage à son préjudice et à celui du public. — Votre niche ou votre grotte est-elle chaude? Vos pigeons, vos poules, vos chais, vos chiens, où loge tout ce monde? Il me tarde de vous voir attroupés ensemble. Pardonnez-moi ces folies, je ne sais trop si elles vous amusent; mais je ris beaucoup l'autre jour d'entendre dire que vous aviez refusé cent louis de M. le prince de Clermont, tandis que vous ne payez pas votre blanchisseuse ; je suis sûr que vous n'auriez pas eu moins de plaisir que moi. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince eût peutêtre été dans le cas de vous faire celte générosité aux dépens de quelque créancier. Car voilà comme va le monde, et celle qui vous envoya les cinquante louis* aurait bien mieux fait de ne les avoir pas volés au peuple. Cependant n'en ayez point de remords, ils vous étaient dus à cent titres. Bonsoir, cher citoyen. Dormez bien le jour que vous recevrez ma lettre et le lendemain ; mais envoyez-moi promplement de vos chères nouvelles. Je pense à vous avec autant de plaisir que j'eus de regret, l'autre jour, de vous laisser dans la peine et l'inquiétude. C'est notre élément, nous y mourrons. Bonsoir; j'ai beau vouloir finir, je ne puis jamais me résoudre à vous donner le dernier adieu.

Paris, 25 janvier 1758.

J'emploie à VOUS écrire, cher citoyen, le moment ou je suis en paix avec toute la nature^c^esi'h'àiTe l'après-souper; puisse ma lettre vous trouver dans une aussi douce situation ! Les remords n'habitent pas votre petit logement ; si la santé y était du moins la compagne de la sagesse, vos amis se plain-

* Madame de Pompadour. Elle envoya ces cinquante louis pour la représentation du Devin qu'elle donna dans sa maison de Bellevue.

168 LETTRES DE DELEYRE n

draient moins de votre absence. Je vis hier le philosophe travaillant au Père de famille^ comme s'il n'avait pas bien d'autres embarras. Voilà V Encyclopédie à louer,, elle ne va pas plus que les moulins à eau n'allaient ces jours passés. Comment avez-vous fait au milieu de ces neiges et de ces glaces? Le vent de bise a dû rudement assiéger votre guérite; mais le feu de la place a déconcerté les aquilons. Enfin, le siège est levé, et vous êtes libre du moins pour quelque temps. Je profiterai peut-être de la trêve pour aller faire avec vous quelques jours de carnaval; car toutes mes débauches se passent chez, vous. Narratur et prisci Catonis saepe mero caluisse virtus. Par respect pour le jeune Caton, n'aimeriez-vous pas un peu le système du vieux? Ehl ne pourrait-on pas vivre comme l'un et mourir comme l'autre? Je suis obligé de soutenir thèse pour vous chaque jour. Oh! ma foi, venez vous défendre, car je ne sais pas tenir tête à des femmes. Celle qui a écrit contre votre dernier Discours vous estime si fort, qu'elle voudrait bien vous trouver un peu moins admirable . Je crains qu'elle n'aille un beau malin vous surprendre dans votre niche; elle me tue à force de raisonner. Sans une demoiselle de ses amies qui prend parti pour vous, nous serions entièrement défaits. Voilà comment je passe ma vie à parler de vous; c'est quelque chose pour qui ne vous voit pas. Cependant le citoyen, sans demander ce qu'on dit ou ce qu'on pense de lui, voit tous les jours le petit étang qui ramène ses pensées aux bords du fameux lac où la pauvre Julie faillit se jeter; je m'en souviens bien. Était-ce elle pourtant ou son amant? Et moi, je vois Rameau qui se promène tous les matins dans une allée sous ma fenêtre, comme une ombre de ses chœurs. C'est assez de folies pour une soirée. Adieu, cher citoyen. Si elles ne vous ennuient pas, nous les continuerons. Madame Levasseur vient de m'écrire qu'elle était toujours languissante.

J^irai la voir demain ou après. Mille compliments à mademoiselle sa fille. M. Rey vous salue tendrement.

Paris, 22 février 1758.

Suis-je assez heureux, mon cher citoyen, pour que voussoyez encore fâché de ce que je vous ai manqué de parole au carnaval? Je vous écrivis cinq à six jours d'avance que j'espérais aller le faire chez vous, et les pluies, et je ne sais quelles tracasseries m'en empêchèrent. Mais quand il y aurait eu de ma faute, je la payai bien cher, je vous jure; car le mardi gras j*eus un mal de tète si terrible, que je crus pendant une demi-heure en périr; les convulsions et les cris en étaient; jugez de la violence de la douleur; tout cela ne venait pourtant que des fumées envoyées de Testoniac au cerveau. Mes maux sont passés et les vôtres durent |)cut-étre encore. J'avais résolu d'aller vous voir dimanche au plus lard , quel que fût le temps, et j'en parlais hier matin à M. Diderot, qui me proposait également une partie de Montmorency à pied. Mais, qu'il veuille la faire ou non, je serai chez vous samedi. Je suis inquiet de ce que vous ne me répondez jamais. Je crains toujours pour votre santé. M. Rey m'écrit du 13 qu'il va vous écrire incessamment. Que ne puis-je remplacer tous les amis qui vous abandonnent! Malheureusement je n'ai pas la tète aussi bien faite que le cœur; elle me cause bien des peines. Quelqu'un me demandait dernièrement si vous m'aimiez. Je n'osai répondre autre chose, sinon que je ne l'avais pas encore mérité. Je suis indigné de tout ce que j'entends. Sans la bonne conscience, que nous serions à plaindre! Il faudrait bien qu'il y eût une providence pour une autre vie, puisqu'il n'y en a pas dans celle-ci. — Votre cœur se ferme, dites-vous; et quels plaisirs vous restent donc, si

vous n*aimez plus? N'êtes-vous sensible que pour les maux? n'y a-t-il aucun homme sur la terre qui puisse réparer à votre égard toutes les injustices des autres hommes? Ce ne serait rien si la nature vous dédommageait des avantages de la fortune par une constitution saine et robuste. Mais votre état m'attriste; je n'ose penser à vous, tant je crains de m'affliger. Croyez -vous qu'il n'est pas douloureux de se dire à soi-même, hélas! mon ami souffre! Celte réflexion empoisonne les plus doux instants de la vie. Cependant on se reproche les moments où l'on vous oublie. Adieu, mon cher citoyen, je voulais vous distraire de vos douleurs, mais elles l'emportent; je vois que Taflliction est contagieuse, et qu'elle se répand beaucoup plus que la joie.

Bons et beaux jours, cher citoyen; tels senties vôtres^ loin des folies du carnaval et des révolutions du ministère. EnOn cet homme si méchant* est livré à lui-même, c'est-à-dire à ses remords, s'il pouvait en avoir; le voilà au fond de sa terre, le seul endroit où il pourrait être heureux, et où il le sera le moins. Mais laissons-l'y vivre en paix. Je n'ai point appris dans vos écrits, ni dans votre commerce, à triompher de la chute des grands. Je suis bien aise de voir l'Etat respirer un moment, et je souhaite que le remplacement de nos ministres fasse un bon effet dans les affaires, que ceux qui leur succéderont soient meilleurs et ne deviennent pas pires. Croiriez-vous cependant que cet homme disgracié trouve encore des amis, et que le meilleur de ces amis soit un homme de lettres! M. de Moncrif a quitté les postes, où il avait huit à dix mille livres de rente, pour suivre aux Ormes M. d'Ar-

*■ M. d'Argcnson.

A J.-J. ROUSSEAU. 17t

gcnson, qui n en a pas quinze actuellement. Yoii<à ce qu'on appelle des exemples édifiants; vous qui craignez tant la dépendance et les suites où la reconnaissance peut exposer un homme vertueux, pensez-vous que celui qui sacrifie si généreusement les bienfaits à son bienfaiteur, les eût acquis parlecrimeetla bassesse? Ayez meilleure opinion de l'homme et de vous-même. Estimons-nous un peu, pour valoir quelque chose. Oh! mon cher citoyen, vous vivrez éterAellement si, vous ne devez quitter la vie que pour éviter le crime. Il reste encore assez d'honnêles gens sur la terre, il vous reste assez, d'amis pour vous épargner cette affreuse nécessité. Mettezmoi du nombre, el j'aimerai mon sort. Bonjour, très-cher ami.

28 février 1758.

Je suis parti consterné de votre situation % cher citoyci> d'un monde, hélas! où Ton vous traite bien mal. David fit les Psaumes de la pénitence dans un état de inaladie comme vous, et je puis vous le proposer pour exemple, puisque vous lisez la Bible. Vous voilà seul à lutter avec la fortune et les infirmités. Il ne vous manque qu'une femme pour ressembler à> Job; encore ne vous manque-t-elle pas. Quand on parle de vous à vos amis, ils disent toujours que vous les avez quittés. Si vous avez voulu les éprouver, je crains pour eux et pour vous le résultat de cette épreuve ; mais je ne vous retrace que des idées affligeantes. Le printemps renaît et ramène la joie et la santé. Voyez toute la nature se ranimer autour de vous. Seriez-vous le seul à languir? Non, citoyen, vous goûterez encore des moments heureux. Le rossignol reprendra ses plus tendres airs pour adoucir vos insomnies. Vous irez

* Rousseau venait de quiUer rErmitagc.

dans ces bosquets enfoncés rêver encore à Julie. Si elle vivait, peut-être serait-elle volage et perfide comme les autres. Mais son image ne peut vous fuir, ni vous trahir ; elle embellira vos jours, vos pensées, et vous tiendra lieu de tous les amis. J'ai vu ce soir le philosophe^, toujours absorbé par le travail, ou distrait par les importuns. Il songe à vous pourtant, et même avec tendresse; mais je ne sais quoi se met entre vous deux. Pardonnez-vous mutuellement ce qu'il y a de trop ferme ou de trop faible dans votre caractère. Des étrangers, hommes et femmes, sont encore chez lui; déplus cette maudite chimie le tient toujours à la chaîne, et le Père de famille, et VEncyclopédiey et les tracasseries que tout cela donne I voilà bien quelques motifs d'indulgence. Eh I qui n'en a pas besoin? nous ne sommes pétris que de torts; mais il est si doux de se les pardonner entre amis, qu'il serait presque fâcheux de n'en avoir jamais. Puisque c'est vous qui composez vous-même les instants de votre vie, ayez soin d'y mettre tous les petits plaisirs que comporte votre pénibleexistence. Réservez une partie de votre extrême sensibilité pour les objets agréables; n'épuisez pas votre âme et votre vie en douleurs ou en regrets. Lisez Sénèque, imitez Pétrone. Vous marchez sur des fleurs, ne les foulez pas toutes. Entourez vos cheveux noirs de violettes, en attendant les roses. Faites tantôt un article, et tantôt un air de musique. Si j'avais vos ressources, je saurais tromper le temps. Quel que soit le vide de la réputation, amusez-vous pourtant du plaisir qu'on a de s'occuper de vous. Renvoyez les graves moralités à la ville, pour troubler ces méchants qui frémissent de se reconnaître et de se trouver si petits. Les loups sont à Paris, mon cher ami, ils hurlent dans les chaires, dans les écoles; et l'innocente biche, et le daim pacifique errent dans nos

* Diderot.

forêts. Dans les maux que vous souffrez, comptez pour un bien ceux que vous ne voyez pas. Adieu, cher citoyen. Voici une lettre de M. Rey, que j'ai depuis samedi; mais je voulais vous parler de M. Diderot en vous l'envoyant, il est inquiet aussi bien que moi sur les ressources qui vous restent pour subsister; il craint que vous ne manquiez actuellement. Vous seriez le plus cruel de tous les hommes de cacher vos besoins. Adieu, boi^our, j-irai voir demain madame Levasseur.

Paris, 17 mars 1758.

Je partirais demain pour Montmorency, cher citoyen, si je n'attendais M. de Saint-Aubin, dont j'occupe Tappartement et qui doit arriver à chaque instant. J'ai vu M. Thierry, qui m'a consolé un peu sur votre état actuel, par les espérances qu'il nous laisse pour l'avenir. Vous êtes destiné peut-être à donner aux hommes un long exemple de constance et de vertu. Cela ne vaut-il pas la peine de souffrir, mon cher citoyen? Oubliez et les ennemis qui vous ont persécuté, et les lâches amis qui vous ont abandonné; mais pensez que les riches n'ont jamais eu pour vous de véritable amitié, et contentez-vous de recueillir dans votre sein ceux que l'infortune vous adresse pour leur servir de modèle. Oui, mon cher ami, permettez-moi ce titre dans ce moment, j'ai appris qu'on vous accusait de noirceur, et je ne vous en ai pas cru le moins du monde capable. Il y a trop loin de vous au plus méchant de la terre, ie\ que vous seriez, si vous n'étiez pas vertueux ; car, pour les âmes de votre trempe, il n'est point de milieu. Je ne me suis pas même informé de ce qu'on vous imputait, tant je compte sur vous. Ce sont des gens qui, n'ayant pu vous humilier, veulent se justifier à vos dépens des torts que leur reprochent, et leur conscience peut-être, et ceux qui com-

parent votre conduite et votre état avec le leur^ Mais pour- •quoi songerais-je à vous aigrir? Mon intention est de vous tranquilliser. Un coup d^œii sur l'étang * vous dédommage de toutes ces perles imnginaires de vains amis, que vous ne possédiez pas. J'irai mercredi ou jeudi au plus tard passer quelques jours auprès de vous, à portée de vous voir, sans vous gêner en rien. Le retour du printemps et les jours de fête m'appellent à la campagne. Le philosophe m'a dit qu'il savait que vous étiez mieux, et je l'en ai cru sur la sécurité avec laquelle il est resté à Paris. Vos pasteurs ont publié une profession de foi de la manière la plus ferme d'une part, et la plus modeste de l'autre'^, eu égard à l'article de V Encyclopédie qui avait donné lieu à cette démarche. Tout Paris est enchanté de leur sagesse, ils confirment par cet exemple de modération le bien que M. d'Alembert a dit de leur conduite, en payant sa critique par une leçon de philosophie Puissent les encyclopédistes en profiter contre les ennemis de toute espèce que l'envie et la religion leur suscitent. Adieu, cher citoyen, je vais dormir en paix sur la foi du bien que je vous veux. D'autres invoquent les dieux avant le sommeil ; pour moi, je bénis mes amis. Vous devriez bien me mander que vous êtes un peu soulagé : c'est la meilleure nouvelle qui puisse réjouir mon réveil. Bonsoir, mon cher; aidez-moi à être honnête homme. Que je ne sente d'inquiétude que pour repousser l'injustice.

* Il fait allusion aux récriminations de Grimm et de madame d'Épinay.

^ L'Étang du petit château de Montmorency. On trouve dans les Confessions une de.'cription charmante de ce petit chàlcau,où la maréchale deLuxembourg avait donné un logement à Rousseau pendant quelque temps.

5 La déclaration des minisires de Genève faite à l'occasion de l'article Oenève de V Encyclopédie.

Paris, 9 avril 1758.

Voici, cher citoyen, une lettre de M. Rey, que je reçus hier; si vous voulez y répondre, ou par vous-même ou par moi, envoyez votre lettre ou votre commission d'ici à jeudi, parce que je dois lui adresser un paquet vendredi. Les beaux jours sont revenus; en profitez-vous? J'irai peut-être passer avec vous dimatiche prochain, mais ne m'attendez pas. Depuis que je ne vous ai vu, j'ai été tourmenté d'une migraine dont les accès, très-violents, me duraient douze à quinze heures. Je me trouve mieux ce matin: je l'attendais à quatre heures. J'en sens bien quelques vapeurs, mais elles sont légères, et ne m'empêchent pas de vous dire combien je vous aime, en dépit de tous vos ennemis. Reprenez votre cœur, je le crois essentiellement bon. Vivez avec les biches, et ne laissez pas tuer les lapins. Soyez content de vous-même, et vous ne regretterez pas les heures perdues à toute autre chose qu'à nous améhorer. Bonjour, mon cher Sylvain, si vous rencontrez quelque nymphe, fuyez, c'est la peste des bois, ou bien faites comme nos premiers pères, et ne lui parlez pas. Tout à vous.

Liège, 29 octobre 1758 *.

Je viens de relire votre nouvel ouvrage*, mon cher citoyen, et toujours avec admiration pour les vérités que vous ne cessez de répandre. Je n'y ai point trouvé d'amertume contre le genre humain, mais j'ai bien senti la douleur qui règne dans votre àme. Quel passage de l'Ecriture vous allez citer I Vous ne voulez donc plus d'amis, puisque vous renoncez au meil-

* Voyez la lettre de Rousseau à Deleyre, du 5 octobre 1758. - La ]£i[re sur les spectacles.

leur que vous eussiez de votre propre aveu. Cela m'altriste, m'afflige, et me fait penser à vous avec une sorte de chagrin; et cependant, je ne puis m'empêcher de penser à vous. Vous me faites des reproches, mon cher citoyen, de ce que je reprends la manie d'écrire. Eh ! plaignez-moi, cher ami ; si je puis appeler ainsi celui qui s'est toujours méfié de moi; oui, plaignez-moi, d'èlre réduit à écrire pour vivre. Je me suis arrêté ici au 'retour de l'armée, parce que je n'avais point d'asile à Paris, que je ne voulais rien demander à M. de Belle- Isle, et que, dans l'affliction oii j'étais, je ne savais que désirer. J'ai cependant toujours compté queM. de Nivernais,. qui m'avait déjà placé, songerait encore à moi. J'ai beaucoup espéré de M. Salley, qui ne cesse de s'employer pour me rendre service, de M. Duclos, qui s'intéresse aussi pour moi. M. de Nivernais s'est en effet empressé, soit auprès de M. de Pogane pour me faire conserver la place que j'avais dans les carabiniers, soit auprès de M. de Belle-Isle, afin qu'il me nommât commissaire de ce corps. 11 n'a pu rien obtenir de ce dernier; le premier ne pouvait rien. Cependant j'ai plus de douze cents francs de dettes à Paris, sans parler de celles que je viens de payer. 11 faut pourtant acquitter ces obligations, et je ne veux pas ctre à charge à des parents qui viennent de faire quelque effort pour moi, et qui peut-être ne pourraient ni même ne voudraient réitérer leurs dépenses. On m'offre ici du travail, l'unique auquel je me trouve propre dans le moment, et des conditions qui me mettent en situation de faire honneur à mes dettes et d'attendre un autre sort. Et vous ne voulez pas que je les accepte I Non, mon cher citoyen, ce n'est pas la sotte prétention au métier d'écrivain qui me flatte; mais je cherche un sort, le moins dépendant qu'il soit possible. Je crains la servitude qu'imposent les grands, le danger de flatter ou d'échouer, la méchanceté des fripons, aussi redoutable que celle des auteurs. N'importe!

je brigue, ou plutôt j'attends toujours de l'emploi aux affaires étrangères. M. Salley ne cesse d'agir, et j'apprendrai avec plaisir qu'il aura réussi. Yous-méoie, si vous pouvez me procurer un aulre moyen de vivre, offrez-le-moi, je Faccepterai. Ne craignez pas que j'attaque la religion dans le journal ^ Je respecte l'opinion publique, et j'en connais l'utilité jusqu'à un certain point. Mais vous prêtez beau jeu aux incrédules, vous, en soutenant qu'on ne peut être vertueux sans religion. Dites que l'homme religieux fera des sacrifices que tout autre ne ferait pas; sans doute ; mais n'outrez pas, cher citoyen, et rappelez-vous que vous n'avez pas toujours été aussi ferme croyant qu'aujourd'hui. Cependant, en étiez-vous alors moins vertueux? Certainement, plus je m'examine, plus je crois que. je n'ai jamais valu plus que je ne vaux maintenant ; et j'ai pourtant été dévot.

Ce n'est pas que je ne regrette ce temps-là, j'avais des consolations que je n'ai plus; mais voilà tout ce que j*ai perdu. Pourquoi déclamer encore contre les philosophes? Par la raison peut-être que j'ai déclamé quelquefois contre les dévots ou les théologiens, n'est-ce pas? C'est que vous avez été trompé comme moi. Voilà ce qui me tue, cher citoyen. Si vous ne trouvez pas des âmes droites et justes, qui peut se flatter d'en rencontrer? Je suis aussi méfiant que vous, aussi n'y a-t-il que très-peu de personnes sur qui je compte. Je gagerais pour vous, et puis encore, ma foi! je ne sais pas trop pour qui. Je ne suis point offensé que vous n'ayez pas encore en moi toute la confiance que je voudrais ; il me faut la mériter, et j'en attends les moyens du temps et de l'occasion. J'ai écrit trois lettres à M. Diderot, qui ne m'a pas fait une seule réponse. Cependant je ne m'en fâche pas. Il travaille au Pèt^e de Famille. Bonjour, cher citoyen ; je vais

' Le Journal encyclopédique.

relire encore votre cher ouvrage, et le discuter si je puis. Accordez-moi votre amitié, j'en ai besoin; prouvez-la-moi par des conseils.

Liège, 2i novembre 1758.

Je vous adressai hier, illustre citoyen, le volume du Journal encyclopédique y où j'ai rendu compte au public de votre dernier ouvrage. J'espère que vous ne désapprouverez point le ton que j'y prends, si vous ne goûtez pas d'ailleurs mes raisons. Vous me ferez plaisir si vous croyez devoir ajouter quelque chose à ce que vous avez déjà dit, ou répondre à ce qu'on pourra vous objecter de toutes parts; vous m'obligerez, dis-je, de l'adresser au Journal de Liége^ qui prend, ce me semble, un ton bien plus digne de vous que n'est ordinairement celui du Mercure, Au reste, M. Pierre Rousseau est charmé d'avoir cette occasion de vous témoigner ses sentiments d'estime. Il doit à votre nom, à ce qu'il dit lui-même, une partie de ses premiers succès. Dans les commencements de son journal, il a reçu des lettres où on lui faisait T honneur de le prendre pour vous; il s'en est excusé avec la modfistie qui lui convenait ; mais il n'en a pas moins ressenti le bien que cette méprise lui rapportait, et c'est la moindre chose, dit-il, que de vous prier d'accepter son journal. Vous y trouverez du moins les nouvelles politiques bien rassemblées, et les nouvelles littéraires quand vous en serez curieux. J'ajoute, pour ma part, que vous n'y trouverez point de cette philosophie qui insulte à la religion, et que peut-être vous serez content de mon cœur dans les extraits de ma façon, si vous ne l'êtes pas de mon esprit. Adieu, cher citoyen, je brûle d'impatience de vous revoir, et peut-être sera-ce avant quinze jours. Ainsi ne m'écrivez qu'après une autre semonce.

Lisez dans ce journal, si lire vous pouvez, Tarticle des philosophes. Epiclèle et.Confucius vous feront plaisir. Ce dernier m*a pénétré l'âme à ne jamais l'oublier. Oh ! quels hommes! Ce n'étaient pas des philosophes artificiels, pour ne pas dire artificieux. Que je trouve beau tout ce vous dites nu sujet des femmes I Quel plaisir de les aimer si elles étaient telles que vous les voulez! Mais je ne suis pas assez bon pour en trouver de pareilles ! Bonjour, cher citoyen, je vous quitte pour un extrait; quel supplice! mais le devoir me console. Je vais gagner de quoi payer une dette ; vous me chasseriez de votre compagnie pour un si beau dessein ; il faut donc me sevrer du plaisir que je goûte à vous parler. Adieu, cher citoyen ; aimez-moi un peu, cela m'encourage à mériter votre estime.

Paris, 24 mai 1759.

J'irai demain ou samedi, mon cher citoyen^ vous faire mes adieux; vous renouveler toutes les protestations d'attachement que je vous ai cent fois réitérées dans une vie obscure et philosophique; vous demander ces retours d'amitié qu'on mérite si rarement dans la carrière où je vais entrer*. Votre exemple me rassure. J'espère échouer plutôt que de changer. Ménagez -moi, je vous prie, une retraite assez près de vous pour jouir des fruits de votre voisinage; assez loin pour ne pas troubler les douceurs de votre solitude. Entretenez dans mon cœur, par vos écrits publics et quelquefois par vos lettres, ces sentiments d'honnêteté qui vous ont donné quelque penchant pour moi. Je suis persuadé qu'on trouve dans un ermitage tout le bonheur dont l'homme est susceptible,

* Deleyre accompagnait, comme secrétaire, M. de Choisciil, notre ambassadeur près la cour de Vienne.

pourvu qu'on n'y apporte point les remords qui suivent l^ambition. La mienne est animée par un motif si doux et si pur, que vous l'approuverez vous-même quand vous en connaîtrez l'objet. C'est assez vous en dire. Quand paraîtra donc cette Julie que je crois de jour en jour moins romanesque? Quand pourrons-nous réaliser en partie cette histoire charmante et touchante du véritable amour? Soyez aussi heureux, mon cher citoyen, qu'un homme vertueux et sensible peut souhaiter de l'être. Je récrivais l'autre jour à quelqu'un qui m'est bien cher, que je ne vous avais jamais vu si content que depuis que l'on vous croit le plus malheureux. Je vais faire encore quelques épreuves de la société, afin de n'avoir rien à regretter quand mon caractère et ma situation me feront renoncer tout à fait à son commerce. Vous m'avez fait entrevoir qu'on pouvait conserver sa probité dans les affaires et concilier la politique avec la vertu; la tentation est épineuse. Après tout, je puis m'attendre à trouver quelques honnêtes hommes à la cour, puisque j'ai vu un fourbe parmi les philosophes. Mais, quand on a été dupe d'un faux sage, est-on bien propre à faire son chemin au milieu d'un monde corrompu? Peut-être que oui ! Les plus grands pièges m'ont été tendus, ceux de l'hypocrisie. Mon expérience servira du moins à perfectionner le système que je me suis fait sur le genre humain. Dans quelques années, je saurai s'il faut rire ou pleurer sur notre espèce. Vous commencez à l'envisager, ce me semble, d'un œil plus attendri que courroucé. Les sentiments qu'elle prend pour vous, à mesure que vous la traitez plus doucement, m'en donnent une assez bonne idée. On peut la gagner quand on l'aime. Une preuve, c'est que les tyrans les plus adroits sont ceux qui caressent le peuple avec des principes de justice, lors même qu'ils manient le fer et le feu. Les hommes sont de bonne foi; c'est leur plus grand faible vis-à-vis des méchants. Mais je moralise encore. Est-

ce à moi? surtout avec vous? Pardon! je vous rends votre rôle. Le mien est d'écouler et de pratiquer. J'attends vos conseils. Vous m'avez dit qu'une âme droite et pure n'en avait pas besoin. Non; mais il lui faut du courage, et vos leçons en peuvent inspirer. Adieu, cher citoyen, jusqu'au moment de vous embrasser pour deux ou trois ans. Si je ne vais pas chez vous cette semaine, ce sera pour la fin de l'autre au plus tard. Mais ne vous gênez pas à m'attendre ; car je ne pourrai peut^tre pas dîner chez vous. J'ai lu la réponse de M. d'AIemberl à votre lettre, et je crois que vous devez en être satisfait à tous égards. Je suis, avec tous les sentiments d'estime et de dévouement que vous m'avez inspirés pour jamais, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Paris, 4 juin 1759.

Si vous avez aimé, cher citoyen, comme vos écrits le prouvent, vous devez sentir des remords sur la peine que vous m'avez causée. Je n'ai pas cru devoir vous la témoigner dans le moment, parce que j'étais aussi jaloux de la marque d'amitié que je croyais vous donner que vous pourriez l'être du ^prix qu'on attachait à la complaisance que je vous demandais. Vous vous serez reproché, je l'espère, pour la première fois cet éloignement pour la société qui vous rend cruel envers vos amis. Car, quoique vous ne m'ayez pas encore accordé ce titre, je sens que j'ai le droit de le prendre. Croyez que ces dames ont été offensées contre moi quand je leur ai dit tout ce que j'avais fait pour vous engager à ne pas les éviter. Une surtout, j'ose le dire aujourd'hui que je connais son cœur, mérite qu'on la recherche. Si vous m'avez cru délicat dans le choix de mes amis, croyez que je ne le suis pas moins sur un article encore plus essentiel et plus intéressant. Je

VOUS respectais trop et ma compagnie aussi pour m^élre £ait un jeu de vous produire malgré vous. Si j'eusse voulu vous surprendre, vous aurais-je dit que j'étais avec des dames? Aurais-je eu l'attention de les quitter sous votre porte pour monter seul chez vous? Mais j'insiste trop sur un procédé qui ne peut que vous chagriner. Ne craignez plus que j'expose ce que j'aime à vos dédains. Elle sera vengée. Vous ne la connaîtrez jamais, je l'espère; il serait trop affreux pour vous d'apprendre qu'il y a des femmes à Paris dont les citoyens des bois envieraient la vertu. Ceci soit dit sans vous offenser, vous méritez bien au moins un petit mot piquant pour un affront sensible. Adieu, pourtant, cher citoyen, j'ai le cœur trop tendre pour conserver de la rancune, et vous avez tant de qualités qui font qu'on vous pardonne tout. Adieu, malgré les reproches que vous me fîtes et à quoi j'attribue votre prompte fuite ; je ne désire pas moins d'être votre ami. D'ailleurs je m'étais vanté de l'être, et l'on n'en a rien cru. Vous me devez une réparation. N'ayez d'autre inquiétude que celle que je vous souhaite pour m'avoir désobligé. Il vous restera assez de santé pour jouir d'une vie heureuse.

Vienne, 14 juillet 1759.

Je vis hier M. l'aobé Métastase, cher et cruel citoyen; il me parla si bien de vous, qu'il m'eût fait oublier vos injures, et surtout celle de votre silence, si mille qualités ne les avaient effacées de mon souvenir. Je ne puis ni renoncer à votre amitié, ni rester avec vous dans un état de froideur et d'incertitude. Vous m'aviez procuré un ami qui vous a délaissé, qui m'a trahi. Vous me devez des dédommagements. A trois cents lieues de vous, j'ai besoin et- peut-être droit de

les exiger. Vous n'avez pas, je crois, la puérile vanité de ne vouloir pour amis que des gens qui puissent être vos rivaux. Si vous ne cherchez que le cœur, je puis parler aussi haut qu*un autre, me plaindre vivement quand, je me crois offense, attendre qu'on reconnaisse ses torts; mais j'aime mieux vous prévenir encore que de vous laisser échapper. Vous n*avez point tort à demi si vous me manquez. Revenons à M. l'abbc Métastase, que j'appellerais divin à plus juste titre que le Dante. Si celui-ci fut le premier poète de Tltalie, celui-là sera le dernier ; il fermera la carrière que l'autre a ouverte. Eh bien, ce grand homme est enchanté de vos écrits. Le dernier surtout l'a singulièrement frappé*. Il m'en parlait avec une joie qui passait dans mon âme; j'étais dans ce moment aussi fier que l'éditeur ou l'imprimeur des Essais de Montaigne. Il trouve cependant, comme le vulgaire ou le public, que vous outrez vos principes, mais avec tant d'esprit, qu'il vous le pardonne. « Que fait-il donc? m'a-t-il dit. — Il vit comme il écrit, ai-je répondu, toujours à Técart, loin des hommes et peut-être au-dessus. — Le bruit courait qu'il étfiit mort, j'en étais bien fâché; je le crois honnête homme. » Ici, vous ne saurez point ma réponse; je passerais pour courtisan, quoique je ne sois encore que demi-politi(iue. « Ce qu'il fait, ai-je dit dans le cours de la conversation, il s'amuse quelquefois à jouer et à chanter sur le clavecin quelques-uns de vos arias (ariettes) qu'il a mis en musique; il lit vos tragédies ; il charme ses peines et ses maux par l'enthousiasme qu'il y puise. » Tout ceci n est venu, cher citoyen, qu'après votre éloge qu'on m'avait fait d'avance. Mille amitiés de ma part quand vous lui écrirez. Enfin, quoique j'eusse une lettre de recommandation auprès de lui, vous avez presque été mon introducteur, et votre nom m'a tenu lieu de titre et de

* La Lettre sur les Spectacles*

mérite. Que répondrai-je de votre part, cher citoyen, à toutes les politesses que vous m'avez values? Dites-moi du moins quelques duretés; je les préfère à votre silence. Quoi! pour une bouderie assez légère et rétractée encore à la fin de ma lettre, vous me tenez rigueur? De bonne foi, croyez-vous étouffer les remords en affectant de la vengeance? Ne vous reprochez-vous plus le refus que vous me fîtes d'une grâce?... Mais écartons ce qui nous peine. Parlez-moi de vos plaisirs, de ce pialais d'Armide que vous habitez * I Je crois bien que la gloire ne vous en arracherait pas. Ici je ne vois pas un arbre, pas un ruisseau; des bastions, des canons, des sentinelles, tout ce qui représente la méchanceté de l'homme, voilà ce qu'on trouve dans l'unique promenade de Vienne; tous les jardins sont dans les faubourgs. On n'y reçoit guère les gens à pied; les portes ne s'en ouvrent qu'aux équipages, bien différentes de la vôtre qui est étroite, peu élevée, et jamais fermée qu'aux grands et aux gens riches. Oh ! quand retournerai-je y frapper? M'y présenteriez-vous le fusil? C'est une de vos lettres qui me rappelle cette idée ; mais les montagnons n'ont point d'armes, et vous vivez en montagnon. La description des mœurs de ce peuple est un des morceaux qui a le plus touché notre poëte impérial, a Eh I comment ne vat-il pas habiter avec eux? m'a-t-il dit. — C'est que nos goûts ne font pas toujours nos destins, ai-je répondu pour vous; c'est qu'il est malade, et qu'il veut viyre de son travail; or il ne peut point labourer. — Mais il n'a donc aucune provision pour l'avenir? — Sa vie est trop douloureuse pour lui faire désirer cet avenir. — Je me suis bien aperçu dans ses écrits qu'il souffrait.j» Voilà notre conversation rendue dans tout son désordre, et vous en aimerez mieux ma lettre, cher citoyen. J'attends de vous matière à de nouveaux entretiens. Croyez que je vous

^ Le petit château de Montmorency.

aimerai toujours, et qu'à ce titre au moins je mérite un peu de retour. N'écoutez point des propos; souvenez-vous que j*ai presque toujours mené une vie agitée depuis que je vous connais, et cependant mes peines ne m'ont point endurci sur les vôtres. Adieu, très-cher citoyen; j'attends des épreuves du temps une justice que vous ne m'avez point encore rendue, et votre amitié que je ne me suis point fait un art de surprendre. Tout à vous de plus loin, mais plus fortement que jamais.

Mon adresse est à M..., etc., secrétaire de M. le comte de Choiseul, ambassadeur de France auprès de LL. MM. IL, à Vienne.

Vienne en Autriche, 5 septembre 1759.

On veut me soutenir ici que vous êtes mort, cher citoyen, et que voulez-vous c|uc je réponde, moi que votre silence ne peut qu'alarmer infiniment? Depuis près de deux mois que je vous ai écrit, je suis encore à recevoir de vous quelque signe, je ne dis pas d'amitié, mais de vie. Cependant M. l'abbé Métastase, de qui je vous pariais, méritait bien que vous fissiez quelque mention de lui. Je ne sais à quoi attribuer ce froid mortel qui vous a saisi depuis quelque temps à l'égard de tous vos amis. Mandez-moi du moins une seule fois que vous ne voulez plus m'écrire. Quelque affligeante que soit une pareille résolution, je la recevrai comme votre dernière volonté, c'est-à-dire avec douleur et respect. Au reste, vous aurez de mes lettres jusqu'à ce moment. Je n'ai plus rien à vous dire de M. l'abbé Métastase, je le vois trop, rarement. Mais un homme non moins rare dans son espèce est M. Duval, dont vous aurez certainement entendu parler, qui, de

la garde des brebis qu'il avait dans son enfance, est parvenu à celle des livres et des médailles de l'empereur. Il a luimême écrit son histoire pour son amusement et son instruction. Dès les premiers entretiens, j^ai gagné sa confiance, au point qu'il m'a donné quelques lambeaux de sa Vie et m'a permis même de vous en faire part, tant je lui ai fait entendre (|ue vous auriez du plaisir à la lire. Je me ferai donc un mérite de la lui surprendre en détail pour vous la conf- . muniquer et vous en amuser quelquefois dans votre solitude; mais à deux conditions, je vous prie : c'est que vous n^en donnerez de copie à personne et que vous me garderez celle que je vous envoie. Je commence au hasard par un trait des plus singuliers. Voici comme il s'exprime lui-même :

c( Pendant les sept années que j'avais passées tant à la Rochette (c*est en Lorraine) qu'à Sainte-Anne, la piété des solitaires (ce sont des ermites qui cultivent la terre), leurs bons exemples, la lecture des livres de morale, le travail manuel €t mon penchant pour l'agriculture, m'avaient empêché d'écouter la voix de toute autre passion que celle qui inspire le goût pour les sciences ; mais, lorsque je fus à l'université de Pont-à-Mousson, la nature ou le diable, si l'on veut, me donnèrent de la tablature d'une autre espèce. Par un cas des plus fortuits, dont la discussion est inutile, je devins amoureux jusqu'à la fureur. Je me trouvai tout à coup comme perclus à l'égard de mes devoirs même les plus essentiels. J'en fus au désespoir. J'implorai tous les secours de la religion et de la raison, mais mon impatience me les fit paraître trop tardifs. Pendant que je luttais, pour ainsi dire, contre moimême, un malheureux hasard me fit tomber sur ce passage du second livre de saint Jérôme : « Adversus Jovinianum ad finem.,. hierophantas quoque Atheniensium usque hodie cicntx sorbitione castrari; et postquam in poutificatum fuerint allectij viros esse desinere. » Ce texte me fit soupçonner

que l'amour pouvait bien n'être qu'une passion mécanique qui dépendait de la disposition du sang, et dont le sort suivait celui du tempérament. Voyant donc que j'avais encore plus besoin de sagesse que les hiérophantes, j'eus recours au même expédient qu'ils employaient pour se la procurer. Cinq ou six feuilles de ciguë, mangées en salade, me glacèrent le sang dans les veines, me conduisirent en peu d'heures jusqu'aux portes du trépas, éteignirent la passion qui m'agitait aussi efficacement que l'eau éteint le feu, et ne me laissèrent que le souvenir de la confusion et du désordre que ce délire avait produit dans mes idées, désordre qui depuis n*a pas moins été l'objet de ma crainte que de mon étonnement. Si la ciguë eut le pouvoir de calmer les agitations de mon âme, il s'en fallut aussi très-peu qu'elle ne l'affranchit entièrement des liens du corps. Comme le passage de saint Jérôme ne faisait nulle mention de la dose du mortel antidote que les prêtres de la déesse Hécate s'étaient rendu familier, j'eus l'élourderie de m'en servir d'une manière trop arbitraire. Plusieurs années de langueur et une sécheresse de poitrine qui ne finira qu avec moi ont été les funestes suites de mon imprudence. Peut-être y a-t-il longtemps qu'elle serait totalement expiée, si les bains de Plombières n'eussent pas ranimé en moi les principes de la vie en rétablissant mon sang dans la fluidité naturelle dont le plus froid des poisons l'avait dépouillé. Ce qui est assez singulier, c'est que je n'ai jamais parlé à l'aimable personne dont j'étais épris, et qu'elle est morte sans avoir su que j'avais manqué d'être sa victime, circonspection qui prouve que je n'avais nulle vocation pour devenir petit-maitre. (La personne en question s'appelait mademoiselle Dubois, mariée depuis à M. Perrin de Brichembot, conseiller au parlement de Nancy, morte avant la réunion de la Lorraine.) » Parlez-moi de votre santé, de vos occupations, de tout ce

qui vous amuse ou vous intéresse. Mes compliments à mademoiselle Levasseur, mes respects à sa mcre.

Vienne en Autriche, ^ octobre 1759.

Je viens de recevoir votre réponse % mon cher et respectable citoyen. La première page m'en a fait frémir; vous m'y dites des choses bien dures. Si c'étaient des vérités, je me poignarderais tout à l'heure d'horreur pour moi-même; mais les sentiments que j'ai toujours eus pour vous et que je conserve encore, malgré la manière accablante dont vous me traitez, me prouvent que je ne suis pas si indigne de vivre, ni peut-être de Teslime que vous me refusez. Vous avez pu voir de la faiblesse en moi, jamais de la lâcheté ni des bassesses dans aucun genre; de l'admiration pour les hommes de génie que j'ai crus vertueux ; un mépris souverain pour eux dès qu'ils m'ont détrompé ; un attachement h toute épreuve pour ceux en qui j'ai reconnu une belle âme. Je vous pardonne le plus sincèrement du monde, non-seulement mes torts, mais encore ceux que vous pourriez avoir en rnoutrageant de la manière la plus sensible. Mais, cruel ami, comment voulez-vous que je reçoive, je ne dis pas l'affront, c'est trop peu, mais le coup mortel que vous me portez en traitant de commère celle à qui je vous ai dit que j'avais voué un amour éternel? Vous ne la connaissez pas, ou je serais la plus malheureuse dupe qui ait jamais été. Faut-il que je vous envoie toutes les lettres que j'ai reçues d'elle depuis un an pour vous forcer à respecter du moins son âme, si ce n'est ma passion? Vous qui avez aimé, vous êtes si barbare, par-

* Cette réponse de Rousseau à Deleyre n'a pas été publiée. Elle donnait la clef, sans doute, des reproches que Deleyre adresse au philosophe dans cette lettreci, et qui semblent être fondus sur le peu d'estime que Rousseau paraissait avoir pour celle qui devint plus tard Tépouse de Deleyre.

donnez*inoi le mot, envers un misérable amant qui seraiC digne de votre compassion s'il avait mal placé ses affections, mais qui ne mérite pas le comble de l'avilissement de votre part pour vous avoir importuné en voulant vous donner la marque la plus touchante de sa vénération pour vous. Je frissonne en vous écrivant tout ceci ; rétractez, je vous en conjure, ce mot affreux, ou je vais mourir à vos yeux avec elle pour vous prouver que nous étions dignes l'un de l'autre, et tous les deux de vos ménagements et de votre estime. J'ai passé jusqu'à présent d'une erreur dans une autre; mais je veux que ce soit la dernière de ma vie; il me serait trop affreux de survivre à la honte d'être aujourd'hui désabusé. Que feriez- vous de pire à l'ennemi le plus mortel que de mépriser l'objet de son amour? J'aimerais mieux que vous m'eussiez précipité du haut de votre terrasse. Félicitez-vous de m'avoir fait le plus sanglant mal au cœur que j'aie pu recevoir en ma vie. Pourquoi faut-il que ce soit vous? Avez-vous prétendu vous venger ainsi d'une lettre vive qui me sera échappée dans le premier feu d'un ressentiment que je croyais juste? Mais vous, c'est de sang-froid que vous m'assassinez. Oui, mon cher Rousseau, j'ai promis la foi, j'ai signé de mon sang le serment d'épouser celle que vous confondez ainsi parmi toutes les espèces méprisables de son sexe. Êtes-vous content de m'avoir mis sous vos pieds, enfoncé le couteau dans le cœur? Vous êtes le seul après elle qui sachiez mon engagement. Nos parents réciproques l'ignorent, et, quoique je m'en tienne bien honoré, j'en aurais encore gardé le secret si vous ne me l'aviez arraché par la plus cruelle de toutes les tortures; j'aurais tout souffert pour elle, tout, excepté ce qui peut attenter à l'idée que je m'en suis faite par un an dépreuves. Je sentais depuis cinq semaines tout ce qu il y a d'amer pour une âme fièredans certains procédés des grands; j'avais dévoré une indignité, parce qu'elle me venait de quel-

qu'un qui ne me connaît pas sans doute; mais \ous, qui avez TU mon âme toute nue en mille occasions; vous dont l'exemple et la conversation m'avaient appris à penser avec élévation, vous venez de me jeter dans le dernier abaissement. Je serais inconsolable si je n'avais au fond de mon âme de quoi mériter justice et réparation. La pauvre enfant ne saura point comment on a pu penser d'elle, elle en mourrait de chagrin. Je supporterai seul ce qu'il y a d'humiliant dans vos expressions. Elles m'arrachent des larmes cuisantes; vous en seriez désolé si vous les voyiez couler. Votre cœur en serait flétri, déchiré, ou je l'aurais mal connu. Hâtezvous, respectable et féroce ami, de me rendre la paix et la félicité que vous m'avez ôtées. Votre amitié m'est bien précieuse, mais je n'en veux qu'au prix de votre estime pour une personne qui la mérite cent fois plus que moi, si trente ans d'innocence et d'une sagesse à l'épreuve des scandales les plus séduisants valent quelque chose aux yeux d'un homme tel que vous. Hélas! que ne suis-je en ce moment à Montmorency! je vous forcerais à rougir d'un jugement hasardé; vous liriez le langage de la vertu dans des lettres qui sont devenues mon unique trésor, et je vous verrais plus affligé des suites de votre ressentiment que de ce qui peut Favoir causé. Je souffrirai jusqu'au moment de votre réponse; mais je l'attends si consolante, que je sens davance toute la satisfaction qu'elle doit me causer. Mon amie est innocente, et vous êtes juste; voilà ce que ma conscience me dit pour m'apaiser; c'est pour elle, oui, pour celle que vous outragez que je me suis condamné à l'exil où je suis, à la dépendance qui m'avait toujours révolté et dont je souffre cruellement; c'est pour obtenir un consentement dont nous avons besoin l'un et l'autre que je cherche loin de ma patrie, de mes amis, et, pour tout dire, à trois cents lieues d'elle, une pe^ tite forUme qui nous facilite tous les moyens de nous possé-

der en liberlé. Je vous dis tous ses secrets, puisque je ne puis la justifier autrement; mais je- vous les dis pour que vous serviez de témoin contre moi si j*étais parjure; hors de là, je les ensevelis dans votre sein, fussiez-vous mon plus capital ennemi. Sentez donc, non pas tant Tinjuslice de votre procédé que Tamerlume dont il me remplit . Voilà la première fois que je n'ai pas entendu parler d'elle avec respect, même par ceux qui doivent ignorer mon attachement et ma passion. Distinguez-la, je vous en conjure, de celles qui raccompagnaient, quoiqu'elles m'aient paru avoir une conduite honnête et décente. Je sais bien qu'une femme que je méprise avec raison s'est vantée de dîner avec vous, quoique vous n'eussiez pas voulu voir celles avec qui j'élais. Je sais bien qu'elle serait capable, si par hasard elle vous avait parlé d'elle, de s'en être expliquée en termes fort légers, pour ne rien dire de pis. Je crains que ce ne soit d'après un pareil témoignage que vous n'ayez conçu une idée si peu avantageuse de toute la compagnie que je menai chez vous. Mais non, vous êtes trop sage pour croire une femme aux dépens d'une autre ; sachez, je vous prie, que je ne fais en général guère plus de cas de ce sexe que vous ; mais je crois aussi,^ comme vous sans doute, quune femme vertueuse et tendre est le plus rare trésor que puisse rencontrer un honnête homme; et voilà mon bonheur, ou, si ce n'est pas, je mourrai de honte et de désespoir, soyez-en bien assuré, car je suis las d'avoir été trompé. De grâce, répondez-moi sans délai. Tant que je douterai de vos sentiments sur celle que j'adore, je serai tourmenté ; je vous estime et la chéris trop pour ne pas imprimer dans votre cœur cette image pure et respectable qui est gravée dans le mien.

Vienne en Autriche, 12 décembre 1759.

Votre réponse^, cher citoyen, quoique moins satisfaisante que je ne l'aurais souhaité, m'a cependant consolé. Vous me traitez de fou, mais pour une folie dont je me fais gloire : il n'y a point à s'en plaindre. De toutes les erreurs de la vie, vous n'ignorez pas que celle qui me berce est la plus douce ; dût-elle finir, ce que je ne sens ni ne prévois, il est beau d'en revenir. La philosophie ne remplit que les âmes épuisées, ou plutôt je ne la crois point incompatible avec une passion honnête et violente à qui l'on ne veut sacrifier que sa vie, et ce qu'on appelle dans le monde sa fortune; il me semble même que vous en jugiez ainsi lorsque vous dessiniez votre Julie. Enfant tant que vous voudrez; pourvu que j'aime et que je sois aimé, je ne connais plus d'autre bonheur. J'espérais de votre gravité que vous ne vous feriez pas de ma situation un sujet de plaisanterie; mais je méritais d'être puni d'une lettre fort légère, pour ne pas dire imprudente, que je vous écrivis il y plus de deux ans ; cependant je vous en avais fait de trèsfortes excuses, et vous me l'aviez pardonnée. Enfin, mon cher citoyen, je reçois avec une sorte de plaisir toutes les injures que m'attire ma passion, dès que l'objet n'en est point blessé. Il est aussi doux de souffrir pour ce qu'on aime qu'il est affreux de le voir insulter. Ne vous en prenez point à ma maîtresse de ce voyage à Montmorency; je Tai seul proposé, mais uniquement dans Fintention de vous voir et de procurer une promenade à mon amie. Si l'occasion a piqué la curiosité de sa compagnie, elle n'a point de part aux petits stratagèmes dont on se servit pour vous aborder, ni, je crois,

* Voyez dans la Correspondance la lettre de Rousseau à Deleyre, du 10 novembre 1759.

aux questions que Ton fit à mademoiselle Levasseur. Du reste, je suis très-repentant de toutes les peines que vous a occasionnées cette démarche de ma part, étourdie, si vous voulez, mais d^ailleurs innocente. Vous me dispenserez de suivre votre réponse jusqu'à la fin ; j'observerai seulement que le ton de ma lettre devait éloigner de vous un soupçon injurieux à la vertu, et plus offensant encore que le terme dont je me plaignais. Non, moucher citoyen, non; les serments que j^ai faits n*ont eu d'autre prix que la douceur de les faire. Je respecte trop l'honneur et Famour pour exiger d'autres sacrifices que ceux de Tâme. Riez tant qu'il vous plaira d'une conduite qu'on traite dans le monde de sottise ; je connais le charme des privations qui nous épargnent de longs remords et nous préparent à des satisfactions plus sensibles. La retenue eût été pour moi une nécessité, quand même Tamourneme l'aurait pas inspirée. Il reste encore plus de vertu dans Paris même que vous ue le pensez, et qu'on ne devait l'attendre dans le centre du débordement ou le siècle le plus dépravé pouvait plonger une nation naturellement vicieuse et corrompue. Oui, mon vertueux et respectable maître, j'ai trouvé dans un objet cette pudeur que vous chérissez et que vous avez si bien décrite. Dans un corps faible et délicat j'ai trouvé une âme forte, un cœur à l'épreuve de toutes les peines, excepté de la honte. Mais j'oublie que je parle à un homme rassis et insensible. De grâce, plaignéz-moi,mais ne m'avilissez pas dans un autre moi-même. J'ai promis, il est vrai ; mais croyez que je remplirai tous mes devoirs, et que l'amour ne me rendra ni fils ingrat ni mauvais ami. Je reçois avec respect la leçon que vous me faites, et j'espère que vous n'aurez pas à me reprocher une folie aussi complète que vous la supposez. Une heure d'entretien avec vous m'eût sauvé bien des mauvais jours. Revenons à vous seul. Je suis bien charmé que votre santé prenne un peu de consis- I. 43

IW LETTRES DE MLEYRE

tance, et que le calme de toutes les passions vous fasse jouir plein^fnent de vous-même. Sans être mon ami, recevez mon amitié, et donnez-moi le temps, par de longs jours, de mériter la vôtre. J'en sens de plus en plus le prix, et veux, malgré vous-même, la réconcilier avec mon amour. Mais c'est assez TOUS amuser d'un enfant ou d'un fou, je vous remels avec un véritable philosophe. Portez-vous bien, et mandezmoi ce qu'il en est.

Vienne en Autriche, 1" juillet 1760.

Quoique vous ne m'écriviez point, mon cher citoyen, et que vous me laissiez douter, par votre silence, du plaisir que vous font quelques particularités de la vie de M. Duval, je vais cependant vous donner encore de ses nouvelles. Vous verrez une lettre qu'il écrivait Tété dernier à un de ses amis de Paris, et quel feu reste encore dans un homme de soixante et dix ans, épuisé par des travaux et par l'épreuve qu'il fit dans sa jeunesse sur son tempérament, comme vous le savez. Revenons maintenant à vous. J'y pense en dépit de votre obstination à vouloir m'oublier. Vous avez un opéra des Muses galantes^ et je sais que vous ne voulez pas le donner à l'Académie de musique de Paris. Il se présente une occasion de vous en défaire avantageusement; la voici : M. le comte de Durazzo, qui vous connaît de réputation et qui se rappelle même vous avoir vu chez madame Dupin, est ici directeur des spectacles. Il a souvent des fêtes de théâtre à donner à la cour. Le grand mariage qu'on projette, et qu'on fixe déjà au mois d'octobre prochain, occasionnera bien des divertissements. M. l'abbé Mélastase se signalera, comme vous jugez bien; M. de Durazzo, quoique Italien, voudrait aussi produire quelque morceau neuf sur son théâtre français. Il ra-

masse des provisions de tous côlés, dans ]e dessein de les employer à propos. Comme j'ai Thonneur de le voir quelquefois, et que nos entretiens roulent sur la littérature, vos ouvrages y sont cités, et, sans avoir cette sotte et basse ma^ nie de flatter que vous m'avez reprochée, je dois vous dire qu'il estime votre manière d'écrire, et surtout votre Devin de village, dont la musique et les paroles forment un tout à son gré. Si vous Toulez lui céder votre opéra qui n'a jamais paru, je suis persuadé qu'il se fera honneur de l'acquérir ; quand bien même la musique ii'en serait pas achevée, il ne sera point embarrassé de suppléer à ce qui peut y manquer. Je souhaite que cette proposition vous convienne. Dites-moi naturellement ce que vous souhaitez pour votre travail, et vos conditions seront bientôt acceptées et remplies. Je suppose qu'on ne vous fera point l'injustice de garder un ouvrage que vous n'avez point aliéné, et que vous l'obtiendrez en le revendiquant. Quant aux paroles de votre opéra, vous seriez toujours le maître de retenir celles que vous voudriez changer ou corriger, afin d'y travailler à loisir; cela ne vous empêcherait pas de livrer le corps'de l'ouvrage. Le secret, je vous prie, sur cette proposition. Du reste, mnrquez-moi, s'il vous plait, des nouvelles de votre santé, de votre âme. Est-elle toujours également sensible aux malheurs et aux travers des hommes? Que pensez-vous de la carrière où je suis? Quand vous la couriez, n'avez-vous jamais été révolté des maximes qui dirigent les législateurs ? Celles de la république, où vous avez vécu deux ans ', ne vous ont-elles point fait horreur ! N'avez-vous point senti partout l'esprit de machiavélisme? Que j'aurais de questions à vous faire si nous étions dans un bois! Vous avez été bien sage d'y chercher la paix et la sûreté que les hommes y ont

* Venise.

laissées en sortaTit des cavernes. Jamais, mon cher citoyen, le bonheur et réquité n'ont été le partage de notre espèce. L'homme est un animal féroce ou traître, et méchant par conséquent. La faim, qui précède l'industrie, le rendit sanguinaire; l'ambition n'a fait qu'augmenter cette fureur du sang. Je le vois par cette guerre dont il ne résultera que l'épuisement de plusieurs États, sans un avantage permanent pour aucune Jamais peut-être on n'a fait de sang-froid des guerres plus atroces. L'humanité s'est réfugiée dans les livres, elle n'a plus même d*asile dans les temples. Il nous faut rentrer dans le sein de la terre pour y retrouver le repos et Tinsensibilité dont la nature nous a tirés. Vous me trouverez encore misanthrope. Ilélas I mon cher citoyen, c'est Tétat de tout homme qui réfléchit. Plus je veux me guérir de cette maladie, et plus je la sens augmenter. J'en étais frappé dès ma première jeunesse; croyez-vous que l'âge y apporte du remède? Non pas, si je consulte quelques-uns de vos vers que je viens de lire, et qui sont tirés de V Allée de Sylvie^ pièce de votre façon, que je ne connaissais pas et que je n'ai jamais vue :

La triste et sévère sagesse Fera bientôt fuir les amours.

Bientôt la pesante vieillesse Va succéder à mes beaux jours.

Alors les ennuis de la vie Chassent Faimable volupté.

On verra la philosophie Nui Ire de la nécessité, etc.

Ce sont des vers élégants et faciles; à quel âge les avezvous composes? Ne pourrais-je pas avoir la pièce entière? Je la montrerais volontiers à notre poète impérial. Vous ai-je dit

* La gLcrrc de Sept ans.

que je lui avais lu votre traduction de sa fameuse chanson; qu'il en avait goûté certains couplets, et qu'il m'en avait demandé la copie en entier? J'attends votre consentement pour cela. Voilà bien de la matière pour une réponse. Si vous avez oublié mon adresse, c'est d'abord sous l'enveloppe de M. Charray, commis à l'un des bureaux des affaires étrangères. Bonjour, mon cher citoyen, souvenez-vous quelquefois d'un homme qui parle souvent de vous à trois cents lieues de votre retraite.

Vienne en Autriche, juillet 1760.

J'ai montré, cher citoyen, à M. Durazzo, l'article de votre dernière lettre * qui concernait l'opéra des Muses galantes. 11 n'en a pas cru tout le mal que vous en dites ; mais le goût de la musique, que vous appelez archi-française, Ta seul arrêté. Il a senti qu'il n'en pourrait pas faire usage dans un pays où l'on est fou (comme vous) de la musique italienne. J'ai siiivi toutes vos intentions, et n'ai point insisté sur le désir qu'il m'avait témoigné d'acquérir votre ouvrage, persuadé qu'avec les grands il faut être plus haut qu'eux. Ainsi, mon trèscher citoyen^ vous n'aurez point de lettre de change, mais à la place je vous en donne deux qui vous feront plus de plaisir : elles sont de deux philosophes que vous estimez. Je vous prie de m'en garder la copie que je vous envoie, ou plutôt (car je l'ai faite pour vous, puisquUl m'en reste une) de ne la communiquer à personne, quoique cependant vous puissiez la lire à qui vous voudrez. Je tâcherai de vous procurer le plus que je pourrai de cette espèce de trésors philosophiques, les seuls dont vous fassiez cas. Indépendamment du plaisir que j'ai de

* Celle lettre de Rousseau n'a pas été publiée.

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verser des vérités dans une âme où elles fécondent, Je vous dois quelque échange pour Tagréable poésie que vous avez daignez me copier et m' envoyer. J'ai lu voire Allée de Sylvie à M. Tabbé Métastase qui en a été véritablement enchanté. Il trouve que vous avez l'art de penser, même en vers. Moi qui sens un peu mieux qu'un Italien le génie de notre poésie, je remarque encore dans votre pièce beaucoup de douceur et d'harmonie. II y a des traits que Je trouve ravissants et pleins d'énergie ; laissez-moi répéter celui-ci :

Passions, sources de délices, Passions, sources de supplices; Cruels tyrans, doux séducteurs; Sans vos fureurs impétueuses, Sans vos amorces dangereuses, La paix serait dans tous les cœurs.

Ce sont des vers à la Chaulieu. J'aime encore bien cette passion de qui vous dites :

La haine et ses fureurs sanglantes S*endorment à sa douce voix.

Voilà des images vraiment poétiques; mais croyez-vous encore aux Sylvies? Non ; aussi ne faites-vous plus de vers, et Je vous plains; car vous deviez y trouver du plaisir. Les vôtres sont le fruit d'un sentiment exquis, composé de sagesse et de passion, de cette philosophie épicurienne capable de toutes les vertus et susceptible de mille délices. J'apprends avec une Joie inexprimable que vous n'avez pas encore renoncé tout à fait à cet état voluptueux. Votre lettre est pleine de chaleur et de gaieté; Je l'ai lue à la cour; on y a trouvé charmant cet endroit où vous dites : « Tai le cœur dur comme un diable. Je naime personne^ et je dis à tout le monde :

A J.-J. ROUSSEAU. 19d

Mon ami; » c est-à-dire que, de philosophe et de paysan que vous étiez, vous vous faites courtisan. Mais n'importe, vous êtes gras comme un cochon ; je vous passe tout en faveur de cette bonne santé, parce qu'elle m'annonce une vie tranquille, heureuse et longue. Pour moi, je n'engraisse point, quoique dans un profond loisir; je ne maigris pas non plus, parce que l' espérance me soutient dans le mécontontement. Il y avait certainement quelque attraction entre nos deux étoiles, pour parler le langage de nos pères; car je vais, par le même chemin que vous, tout droit à l'ermitage, c'est-àdire que je prends ici beaucoup de dégoût pour les hommes et les affaires, afin de me trouver pleinement heureux dans une entière sohtude. Quand je dis entière, vous savez comment. Vous m'envierez peut-être un jour le sort dont vous m'avez raillé. Ma maison n'est ni fragile ni brillante comme le verre, et je m'y trouve trop bien pour être tenté de jeter des pierres dans la vôtre. Ainsi votre Allée de Sylvie ne vous attirera poiat de plaisanteries. Aujourd'hui je prends tout au sérieux; tout, vous dis-je, et même la folie. Mais que ne suis-je dans vos bois ! Jamais je ne me trouvai plus propre à courir les champs. Le souvenir de nos entretiens et de nos promenades vient me poursuivre jusque dans un bureau de dépêches. Je crois vous y embrasser, et je me console d'y être. Du reste, les réflexions que je fais sur les événements publics ne sont guère capables de m'attacher à la politique. J'ai pris cette carrière, vous le savez, parce que je devais en suivre une^ mais ça toujours été dans le dessein d'y faire un essai de probité. J'ai dû tenter une route pour obéir aux intentions d'un père, et pour arriver à des engagements aussi sacrés et plus chers encore. Si je la quitte, quoi qu'en dise le monde, j'aurai satisfait à tous mes devoirs, et je me contenterai du suffrage de mon cœur, le seul qui m'a soutenu dans toutes les contradiclions de ma vie... On m'écrit en ce moment de

Paris que tous y êtes chez M. le maréchal de Luxembourg .^ Quoiqu'on ne puisse donner à votre retour en ville «aucune interprétation désavantageuse, je serais surpris que vous eussiez quitté la campagne, après les agréments que vous m'avez toujours dit que vous y trouviez. Mais, quelque part que vous soyez, donnez-moi de vos nouvelles, sans vous gêner cependant, et quand il vous plaira de remuer une âme à trois cents lieues de vous. Ne doutez pas, cher citoyen, que je ne pense toujours bien de vous, quelques discours que tiennent les hommes. Vous savez mieux que personne les égards que vous devez au public, et prendre les conseils que vous donneriez vous-même. Vous avez beau abjurer la philosophie, vous ne sauriez vous trahir. Vos écrits et vos démarches déposeraient éternellement contre vous, si vous cessiez d'être celui que vous m'avez paru. Non, je ne le crois pas. Paris est un sot, et vous un honnête homme, un être libre, indépendant, courageux, armé contre la misère et la flatterie. A ces titres vous aurez toujours tnon respect et mon amitié.

Vienne en Autriche, Juillet 1760.

Je vous écris pour la dernière fois d'Allemagne, mon cher citoyen. Vous allez imaginer des dégoûts et de l'inconstance, et pourquoi non de la fortune? Oui, vraiment, je me pousse et je vais à la cour. Me croyez-vous fait pour respirer cet air? Quoi qu'il en soit, je vais y vivre ou m'y noyer. Encore est-ce dans une cour d'Italie qu'on m'envoie, auprès du jeune prince de Parme. J'aurai soin de ses livres, jusqu'à ce qu'il me fasse le secrétaire de ses commandements. Ne voilà-t-il pas un che-

* C'était un faux bruit comme on en faisait courir constamment sur le compte de Rousseau.

min tracé? Mais si vous alliez m'abandonner à ma bonne fortune ; car vous tournez le dos à la faveur pour tendre la main à la misère... Sachez donc, je vous prie, que je détesterais le présent que me ferait le sort, et que j'y renoncerais s'il devait me faire perdre votre estime. Je ne dis pas votre amitié, car vous naimez personne; si ce n'est que vous n'êtes pas fâché que certaines personnes vous aiment. Après tout, je crois qu'un homme de mon âge, éprouvé par l'adversité, du moins par bien des contrariétés, peut s'exposer à la bonace. — D'ailleurs, je m'y fie assez peu. De plus, je suis bien aise d'être venu à Vienne pour y voir un philosophe à la cour. Il est vrai qu'il y a de bonnes gens dans celle-ci. L'empereur, dont M. Duval est bibliothécaire, est franc, peu cérémonieux, point amateur des intrigues. L'impératrice, quoique d'un esprit fort adroit, met au rang des finesses de sa poHtique d'aimer les manières simples et les hommes vertueux. Sera-ce de même à la cour de Parme? N'imporle, il faut y aller, puisqu'on y vit longtemps , sans guerre et sans beaucoup d'ambition, et que d'ailleurs on y sera peut-être utile à l'instruction d'un jeune prince. Vous estimez M. l'abbé de Condillac, son précepteur. Vous lui direz ce que vous pensez de moi; j'espère que cela ne nous brouillera point ensemble. Je vous enverrais deux bons morceaux de M. Duval, si je n'aimais mieux vous les apporter. C'est un des meilleurs passeports, si je ne me trompe, pour être accueilli à Montmorency par un philosophe. Ce nom vous choque; il faut bien que vous le preniez aujourd'hui qu'on le bafoue à la Comédie française ^ La voilà donc bien déclarée cette persécution que vous aviez prévue et pour ainsi dire prédite. Nous serons Athéniens jusqu'au bout ; préparez-vous à la ciguë. Encore si quelques victimes devaient réparer les maux de

* La comédie des Philosophes, de Palissot.

^02 LETTRES DE DELEYRË

le nation, qui ne voudrait, mon cher, la racheter de son sang? Mais les Socrates périront, et la patrie ne se relèvera pas de ses ruines. Nous parlerons de ce triste avenir sur vos coteaux et dans vos bois, parmi les cerfs et les sangliers, qui ne nous dévoreront pas pour étouffer nos cris. Adieu, mon cher citoyen ; je pars dans quatre à cinq jours, et j*espère vous voir dans quinze à peu près. Souffrez toujours que je me dise votre ami, comme si vous étiez le mien. Mes respects, je vous prie, à mademoiselle Levasseur, pour sa mère €tpour elle, car j'honore qui vous sert.

Paris, 30 juillet 1760.

J'ai poursuivi ce matin, à travers le jardin du Luxembourg, un homme qui vous ressemblait, cher citoyen. 11 avait votre taille, votre démarche, voire perruque, vos bas. un de vos habits ; je crois qu'il vous a volé, à moins que vous ne lui ayez donné un fonds de garde-robe. J'ai couru jusqu'à suer ; enfin j'ai su qu'il n'était pas vous, et je veux aller m'en convaincre dans trois ou quatre jours, à moins que vous ne me donniez un contre-ordre d'ici à samedi prochain. Je suis à Paris depuis huit jours, sous les fenêtres de l'un de vos anciens amis que j'avais cru le mien ^ Nous passons quelquefois l'un à côté de l'autre, nous faisons la révérence, et tout est dit. Ce n'est plus le temps où je l'accompagnais jusqu'à l'Ermitage. De tous les amis que vous aviez alors, je suis peut-être le seul qui vous aime et que vous n'aimiez pas. Voyez combien vous êtes injuste I Mais je me réserve à vous le reprocher, ou plutôt à l'oublier quand je vous embrasserai. J'irai vous voir sans amener de compagnie ; où serezvous? Je vous apporterai des nouvelles fort anciennes de vo-

* Diderot.

(re ami M. Duval. J*ai de quoi voas intéresser; je m'attends à Faccueil le plus favorable. Votre ami sans retour,

Paris. 15 août 1760.

Je voulais vous aller voir demain , cher citoyen ; mais M. Coindet, que j'ai vu ce matin, m'a dit que vous pourriez bien être à Clichy ^ Je renvoie donc la partie à samedi, sans y manquer, arrivàt-il un débordement de pluie, d'affaires ou d'autres embarras qui m'ont empêché de vous tenir parole depuis ma dernière lettre ; aussi n*aimai-je guère à la donner trois ou quatre jours d'avance, tant les objets font changer ma volonté. Ce n'est pas que je ne vous aime; mais comme vous n'êtes pas, dites- vous, mon ami, je crois devoir quelquefois la préférence à ceux qui me payent de quelque retour ; et c'est encore ce qui fait que je ne vous ai pas vu si tôt que je le souhaiterais. D'ailleurs, si vous aviez eu bonne envie de ma visite, vous m'auriez fait au moins quelque reproche de ma négligence ; mais vous êtes aussi fier que Lindane, et tout aussi peu courtois que Fréport*; je crois que je ne vous en estime que davantage. Admirez ma bêtise d'être attiré, séduit, ravi par vos refus et vos rigueurs. Adieu, cher ciloyen. Ctlui qui depuis huit ans désire être votre ami.

Parme, ce 13 février 1761.

Qu'avez-vous pensé, mon très-cher citoyen, du silence que j'ai gardé depuis près de quatre mois à votre égard? Sans doute vous aurez su le parti que j'ai pris en vous quittant, et peut-être l'aviez-vous deviné d'avance. Cependant, au sortir

^ Chez madame Du pin.

* Deux personnages de YEcossaise, de Vollairc.

204 LETTRES DE DKLEYRE

de chez vous, je méditais le plus cruel de tous les sacriGces. Jusqu^à Paris j'arrosai le chemin de mes larmes, je roulais dans Tesprit des résolutions funestes ; mais partout je ne voyais qu'injustice à commettre. Que devenir, en effet, si je refusais la signature qu'on exigeait de moi^? Protester contre celte violence et faire un éclat au parlement? Ce n'était pas éviter de rendre compte de mes sentiments; au contraire, une profession de foi juridique et solennelle pouvait seule me tirer des lacs où j'étais tombé. Je ne pouvais donc me délivrer d'une espèce d'inquisition qu'en m' exposant à la persécution des lois publiques. Vous savez ce qu'elles exigent, dans tous les Étals de l'Europe, de tout homme interrogé authentiquement sur la religion. Aurais -je nié les dieux comme Socrate, au risque de la ciguë? hélas ! je n'avais pas assez édifié les hommes pendant ma vie, pour ne pas les scandaliser par une telle mort. Prendre la fuite, et dans quel pays aller où l'on n'eût pu me susciter à chaque instant des embarras pareils à ceux d'où je serais échappé? Car tout homme une fois noté par le bruit qu'aurait fait mon refus dé répondre, trouve à chaque instant <lcs persécuteurs plus ou moins modérés, mais toujours autorisés à demander des explications. Je tournai les yeux vers Londres, vers Berlin, sur votre patrie même, et je vis que je ne pouvais y trouver le repos de mes jours ni de mon âme. J'avais des dettes, je venais de prendre des engagements avec la cour où je suis. Comment satisfaire à ces objets dans l'exil incertain où je me serais condamné. Je sentis alors comment les obligations s'enchaînent l'une à la suite de l'autre pour lier et captiver un homme, quand il n'est pas assez circonspect. J'avais cru trouver à Paris la liberté ; par une suite de circonstances

* Au moment de son entrée en fonctions, on avait, sans doute, exigé de Deleyre une déclaralion formelle de catholicisme, et par conséquent une rétractation de ses opinions philosophiques très-connues.

A J.-J. ROUSSEAU. â05

imperceptiblement unies, je m'aperçus bien que je l'avais perdue. Qui donne seulement le petit doigt à la fortune, mon cher citoyen, a bientôt pieds et mains garrottés. Mais vous savez que j'avais des fers à rompre encore plus indissolubles. Comment abandonner ce qu'on adore et respecte depuis deux ans? Comment livrer une âme extraordinairement sensible au désespoir de se croire trahie, ou du moins séparée de ce qu'elle aime et peut-être pour jamais ? Une querelle d'amour était capable de la rendre malade une semaine entière. Elle dépérissait à vue d'œil depuis plusieurs jours pour quelques démêlés d'intérêt de famille où elle ne comprenait rien et ne voulait rien entendre. Le peu d'accord de ses parents avec les miens sur certains articles m'avait presque rendu suspect à son cœur timide et délicat. J'étais comme sûr, ou du moins je croyais qu'elle mourrait de douleur et d'angoisse, si notre mariage était rompu ou même différé. Je n'ai point d'éloquence pour vous peindre ma situation à cet aspect; je n*ai que des pleurs, mon cher citoyen, à donner au souvenir de ce tourment. Ah I quel crime n*aurais-jc pas commis plutôt que de manquer à la femme la plus tendre et j'ose dire la plus vertueuse que j'aie encore connue? Jugez, cher citoyen, si je dois Taimcr après ce que j'ai fait pour elle. Cependant elle savait ma peine, et n'exigea rien. Elle craignit de me compfomettre avec moi-même et de m'exposer à quelques remords. Je n'en ai point, je vous l'avoue, je n'ai fait que rendre à la société l'hommnge que j'ai cru lui devoir. Je sens qu'il eût été plus héroïque de renoncer à sa maîtresse et à sa vie que de hasarder un désaveu qui peut tôt ou tard nous être intérieurement reproché. Mais je n'ai pas cette force dame que je ne saurais pourtant m' empêcher d'admirer et peut-être de prêcher et de conseiller, tant on est faible avec ses passions et courageux contre celles des autres.

20e LETTRES DE DELEYRE

J'ai donc signé tout ce qu*on a voulu, pour avoir la paix avec des gens intraitables. J'avais attaqué les fanatiques ; je leur ai cédé sans me croire vaincu; non que je veuille encore les poursuivre. Eh I quel bien reviendrait au monde, tel qu'il est aujourd'hui composé, de combattre ce que la ruse et la violence ont cimenté de toutes les horreurs dont elles sont capables? Je me contenterai désormais, cher citoyen, de dire le plus de vérités que je pourrai sans m'exposer au martyre qui n'en prouve aucune, et que les hommes certainement ne méritent pas qu'on affronte. J'aime un peu la vie, aujourd'hui que je jouis avec tranquillité des douceurs d'une tendresse éprouvée et réciproque. Ma compagne a quitté pour me suivre une mère qu'elle adorait et qui la pleure sans cesse; j'ai surmonté pour elle une répugnance qui me semblait invincible jusqu'alors. Nous nous sommes inséparablement attaches par le sacriRce de ce que nous avions de plus cher après l'objet de notre amour. J'ai parlé quelquefois de vous avec elle, et je lui dis un jour, dans notre route de Paris à Parme, que vous étiez l'homme le pltisprès de ma conscience. Et c'est aussi, mon cher citoyen, parce que je ne saurais me raccommoder autrement avec moi-même, que je tâche de me justifier devant vous d'une démarche que vous blâmez peutêtre, mais que vous ne pourriez ne pas me pardonner. Cependant, si je ne lisais plus Sénèque ni vos ouvrages avec le même enthousiasme qu'autrefois, je me consolerais difficilement de celte perte. Si votre amitié s'était refroidie... mais non, j'en ai besoin, même au sein de l'amour, et j'y compte, quoique vous ne m'en ayez pas encore assuré. Si vous me répondez, enveloppez votre lettre sous une adresse à M. Charay, commis aux affaires étrangères. Vous sentez bien que je n'ai parlé qu'à vous dans ces trois pages.

P. S. Je suis dans Taffliction depuis hier au soir, mon cher citoyen; j'appris, après vous avoir écrit, la mort d'un ami qui

devait m'ètre bien cher... Il m'avait recherché, prévenu; poursuivi, pour me rendre service, avec une ardeur et une constance dont jetais moi-même étonné. Cest à lui que je dois en partie le peu de biens que la fortune m'a offerts jusqu'à présent. Mais il était lui-même trop peu sensible à ces sortes d'avantages ou de hasards qu'on appelle si mal à propos bonheur, pour que je ne lui dusse que de la reconnaissance. Je l'ai vu s'oublier pour m'obliger, se faire un objet important de mes intérêts et traiter les siens fort légèrement. Il m'aimait d'inclination ; ces sortes d'amis ne se remplacent guère. Je n'ai jamais aperçu rien en lui qui ne décelât une âme grande et même forte. Je devais sa connaissance à M. Duclos, et j'étais allé à celui-ci par vous; j'ai droit de vous parler de mes regrets, cher citoyen, c'est de M. Salley que je vous entretiens. Je l'avais vu malade à Saint-Germain deux jours avant mon départ de Paris; il m'écrivait à la fin de décembre qu'il se regardait comme guéri de sa jaunisse ou bile répandue, et c'est de cette maladie qu'il est mort. Vous connaissez trop le prix de la sincère amitié pour ne pas me savoir gré de ma tristesse. Puissiez-vous, mon cher citoyen, ne m'en causer jamais de pareille I Consolez-moi, je vous prie, et si vous m'êtes le moins du monde attaché, ne me laissez pas ignorer votre situation et l'état de votre àme. Adieu, mon très-cher et très-respectable citoyen. Quand paraîtra Julie, dites-m'en des nouvelles, et n'oubliez pas mademoiselle Levasseur.

Parme, ce 13 mars 1761.

Je viens de lire, mon cher citoyen, votre extrait du projet de l'abbé de Saint-Pierre sur la Paix perpéttieUe de l'Europe. Il ne pouvait paraître dans un temps plus propre à le faire adopter et peut-être exécuter. Je ne doute pas même

que les Anglais ne le proposent à la diète ou au congrès prochain, s'ils sont au moins plus humains et plus modérés que vous ne le pensez. Je vous dirai même que j'avais résolu, si j'étais resté au service des affaires étrangères, de tâcher qu'il fût goûté du ministre auprès de qui j'étais, afin qu'il le communiquât aux plénipotentiaires de la paix qui s'approche. Plus on réfléchit à ce système, plus les gens sensés doivent le croire praticable ; j'ose ajouter que la paix de Wesiphalie est un traité nul et vain, à moins qu'il ne devienne commun à toutes les puissances de l'Europe qui n'y sont pas encore entrées. Je vous supplie donc, mon cher citoyen, et vous conjure au nom du genre humain que j'aime et que vous servez, de publier incessamment votre examen * de ce projet, afin de mûrir et d'avancer les idées que votre extrait vient de faire renaître dans l'esprit du public. Si cette cause est bonne et fondée en raison, comme je n'en puis douter, qui peut mieux la plaider et la faire valoir que vous qui sentez plus que personne les maux dont notre espèce est accablée et les remèdes dont sa misère est susceptible? Les plus grands obstacles que je vois à l'accomplissement de ce plan admirable d'association générale sont dans la différence de deux religions, dont l'une par son intolérance divinise en quelque sorte l'ambition des conquérants, et dans le commerce de l'Amérique d'où la plupart des nations exclues ne peuvent connaître et juger les différends qu'il entraîne nécessairement parmi celles qui s'en disputent les progrès et les avantages. J'avoue que je n'aperçois pas encore comment on peut obvier aux inconvénients de ces deux objets. Discutez-les, je vous prie, avec la liberté qu'autorise votre croyance et les lois de votre patrie, plus désintéressée que la France dans ce sujet de considérations. Quant à la religion, vous m'objecterez que

* Cet exano'*.»., ainsi que celui de la Potysinodie, n'a été publié qu'après la mort de Roussl. i.

l'état actuel delà paix de Westphalie détruit mes doutes et doit faire évanouir mes craintes. Non, mon cher citoyen, il les augmente au contraire. C'est la diversité des deux ou trois communications qui fait précisément que la diète de Rat sbonne n'est qu'une imprimerie d'Allemagne, et Tarméc de TEmpireun épouvantail d'oiseaux ou d'enfants. Chaque puissance y cabale, y chicane, y prêche l'ambition au nom de Dieu. Si Rome entrait dans cette diète étendue à toule l'Europe, il faudrait qu'elle oubliât ses principes et ses maximes d'exclusion, et comment abolir et réformer un langage soutenu pendant dix siècles? de sorte que vous devriez proposer en même lemps un projet de réunion de sentiments et de créance entre les catholiques et les protestants et rapprocher les esprits et les imaginations, afm de mieux lier et réunir jes cœurs par une concorde éternelle. Vous connaissez assez la religion chrétienne, pour y trouver ces germes et ces motifs de réconciliation universelle. J'ose vous suggérer cette seconde entreprise, comme le moyen le plus sur et le seul capable de faire réussir la première, nous ne voulons vous et moi que le bonheur de nos semblables. Celui qui pourrait y contribuer davantage, serait le plus aimé de l'autre, c'est par )à, mon cher, que je voudrais expier mes fautes et racheter mes faiblesses, mériter votre estime qui vaut pour moi celle du monde entier. Vous voyez bien que votre Héloïse n'a fait que ranimer en moi le désir de plaire aux gens vertueux, mai§ je ne veux pas vous parler aujourd'hui de l'impression qu'à faite sur deux cœurs unis par tous les liens de l'amour honnête, un ouvrage qui ne respire que le regret du vice et l'enthousiasme de la vraie félicité. Je veux seulement vous demander si vous me conseillez de continuer une entreprise qui était peut-être au-dessous de voire portée, et d'extraire non comme vous avez fait, mais avec le même dessein et selon ma capacité les autres ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre.

Vous vous rappellerez peut-être que je vous ai communique jadis cette résolution, quand je vis que vous Tabandonniez. Ne publierez-vous pas hPolysynodieel Texamcn de ce système? je me chargerais du reste, en vous demandant la permission, quand je l'imprimerai, d'insérer vos morceaux dans mon recueil ou abrégé. J'ai vu d'avance que ce travail serait fort utile au jeune prince, pour qui je m'occupe de l'étude de riiisioire. M. de Condillac ainsi que le sous-gouverneur de notre héritier, souhaitent que je rédige les œuvres de tous les amis de Thumanité, dont les' écrits sont ou trop volumineux ou trop rebutants à lire par quelque autre raison, je le ferai d'abord pour remplir les devoirs de ma place, ensuite pour le public, si le prince à qui j'ai consacré mes travaux et mon temps, veut que je Tasse part aux autres hommes de ses lectures et de ses papiers. Adieu, cher et respectable citoyen, M. de Condillac vous fait bien des compliments ou plutôt vous salue.

Parme, ce 16 juin 1763.

J*ai droit de vous écrire, illustre persécuté; car je ne suis point heureux. Vous me répondrez, si vous croyez le devoir, ou si vous le voulez ; mais vous saurez du moins, que je pense à vous, quand j'en suis tout à fait oublié. Quoi que vous m'en ayez dit, je ne suis point fait pour habiter dans une cour, avec des philosophes et même d'honnêtes gens; j'ai beaucoup à souffrir, je ne leur conviens guère non plus qu'eux à moi , parce que je n'ai point leur genre d'esprit, et que mon caractère vif et sensible ne sympathise pas avec leur sang-froid. D'ailleurs je ne remplis point les vues qu'on avait sur mon travail, et je n'ai ni les connaissances^ ni la façon de penser qu'il faudrait avoir pour contribuer utilement à l'éducation d'un prince* Ajoutez à ce premier sujet de

peine, que je suis père, et père malheureux. Un garçon mé naquit, il y a seize mois, avec une difformité dans les pieds, dont j'ai failli mourir. Mon chagrin, qu'il vînt d'orgueil, ou d'un sentiment profond des misères de la vie, me retraçait sans cesse les motifs que j'ai toujours eus de la quitter, depuis que j'en connais le vide et le fardeau. J'ai dure troiis mois dans cet état affreux de dégoût pour moi-m.ême et pour tous; n'ayant d'autre consolation que la vue du tombeau. Enfin, mes humeurs ont changé de cours, ou bien l'habitude d'être malheureux m'a fait perdre le sentiment de mes infortunes. Une femme sensible et patiente, vertueuse et tendre, plus sage que moi, m'a ramené. Je me suis fait un devoir d^espérer avec elle que mon enfant ne serait pas aussi misérable que je l'avais craint. Comme il est né robuste, et d'une Ircs-saine conslitution, vif et joyeux, quoique de parents ' maigres, délicats et portés à la tristesse, j'ai cru que la bonté du caractère suppléerait aux défauts du corps ; j'ai commencé de l'aimer, ou plutôt de sentir les douceurs de la tendresse paternelle, et j'ai résolu d'en remplir tous les devoirs. J'ai lu pour cela votre Héloise et votre Emile, ils m'ont fait chérir la vie et croire à la vertu. Je vous ai cherché depuis votre fuite en Suisse que je comparais volontiers à celle de Jésus en Egypte, et de Mahomet à Médine, quoique vous ne soyez le disciple d'aucun de ces deux législateurs. M. Coindet à qui j'écrivis pour savoir de vos nouvelles, me manda que vous étiez tranquille à Neuchâtel; je le fus dès lors moi-même, et ne m'empressai point de vous témoigner une inquiétude inutile. Il me vint bien dans la pensée (pourquoi ne vous le dirai-jepas), de quitter la cour et d'aller vivre et mourir avec vous, mais j'étais époux et père; j'ai songé depuis aux moyens de vous voir, de quelque façon que ce fût. J'espérai que vous viendriez en Italie, du moins pour voyager, car c'est un se* jour trop corrompu pour que vous y demeuriez. M. l'abbé de

Condîllac me dit que vous n y seriez pas en sûreté, m'apportant pour exemple la trahison qu'on fit à Giannone. Je lui répondis que vous auriez vraisemblablement la sagesse de vous mettre sous la sauvegarde du souverain qui vous avait accueilli dans la Suisse. Je crusensuite,quandj'appris la manière dont vous viviez à Neuchâlel, que vous alliez vous y fixer pour toujours, et,, dans cette idée, je.m'informai de la distance et de la route de Parme à votre séjour, mais j'ai trouvé tous les chemins fermés; peu d'argent et de loisir, point d'espérance d'un congé, pour ce qu'on n'aurajt pas manqué, d'appeler à la cour, comme vous l'imaginez bien, une extravagance. D'ailleurs, tandis que ma femme s'en allait à (aris voir ra mère ou morte, ou près de mourir, je n'ai pu laisser un enfant à sevrer et plus d'une tâche à remplir. Enfin j'ai couru le risque de passer dans votre esprit pour un ami faibleet commun. Je suis à la vérité tourmenté sur l'opinion que vous pouvez avoir de moi. Cependant privé de ma femme que j'adore, sans amis et presque sans liaisons, déserteur de la philosophie sans les douceurs de l'amour qui m'y fit renoncer, je m'estime encore heureux de .porter soir et matin dans mes bras un enfant estropié, à qui je tiens lieu de mère, de nourrice et de gouvernante. La pauvre créature m'a fait découvrir une source inconnue de vertus et de félicité. J'aime à le voir me sourire, à rendormir sur mon sein, à soulager ses besoins. Voulez • vous savoir son incommodité, cher et malheureux fugitif? Il est né les deux pieds tournés l'un contre l'autre par les plantes, comme les deux paumes des mains quand on les joint ensemble, sans être pourtant adhérents, les chevilles extérieures proéminentes, et celles d'entre les jambes enfoncées et cachées, au point qu'on ne les sentait pas. Est-ce vice de conformation, ou mauvaise position dans le sein de la mère? Peut-être Tun provenant de l'autre; quoi qu'il en soit, beaucoup de mal, et peu d'espérance. Je tâchai d'y remédier.

dès le second jour; mais j'enflais ses pieds, sans les redresser. Après trois mois de soins infructueux et trop douloureux pour mon cœur, je le mis entre les mains d'un chirurgien liabile. Insensiblement la plante des pieds a pris une position plus horizontale, et maintenant il marche avec le plus petit secours, mais nous sommes bien loin de l'état ordinaire delà nature. Les deux chevilles externes sont toujours rebelles, quoique les internes commeilcent à se développer. Le talon ne porte pas encore à plat sur le sol, et malgré les bandages de la nuit et les attentions du jour, Tamélioration ne fait pas de progrès sensibles, du moins aux yeux d'un père. On ne devine rien à la configuration intérieure des os dans la partie maltraitée. Seulement on sent qu'il s'en élève un sur le cou-de-pied, plus gros ou plus saillant qu'à l'ordinaire. Si je savais Tanatomie, peut-être connaîtrais-je l'état de cette innocente et malheureuse créature ; mais je suis dans un pays borné pour les connaissances et les secours ; si je néglige ou dégoûte la bonne volonté de ceux en qui j'ai pris confiance, je resterai seul, blâmé de tout le monde, en cas de mauvais succès. J'avais envie d'envoyer cet enfant avec sa mère à Paris ; mais quand elle est partie, il telait encore et n'avait que quatorze mois. Au moindre accident qui lui fût arrivé durant la route, j'aurais passé pour un fou. Ainsi mon enfant et moi sommes peut-être la victime des préjugés publics. Je me joins à lui dans le récit de son infortune, parce que je la sens plus vivement. 11 ne souffre pas et ne connaît point les hommes, encore est-il heureux. Mais moi, qui vis dans une cour, pays où l'on abuse des disgrâces de la nature, sans tenir compte des avantages qui peuvent en dédommager; comment ne me serais-je pas cruellement tourmenté de ce surcroit de peines ? J*aime presque autant à vous entretenir des miennes que des vôtres, plus sûr de vous plaire par ma propre infortune que par l'intérêt que je prends à vos tribu-

2i4 LETTHES DE DELEYRE

lalions. Mais vous allez mettre fin sans doute à tant d'indignes persécutions, et vous avez retrouvé milord Edouard dans le lord Maréchal. Je vous en félicite de bon cœur; je souhaite que l'Ecosse, pajs froid, aride, ingrat, peuplé d'Iiabitants simples et vertueux, mais remplis de superstitions, vous convienne mieux que Nouchâtel. Vous serez honoré partout, comme apôtre et martyr de la vérité; mais partout vous aurez la multitude aveugle et féroce pour ennemie, et quelques froids honnêtes gens, pour amis. Avec le parti que vous avez pris, à moins que vous ne fassiez un nouveau peuple, ils s'élèveront tous contre vos maximes. Je n'ai pas autant de plaisir de vous savoir près de partir pour l'Ecosse, que j'en aurais de vous voir venir en Corset Avec les vertus de l'ancienne Rome, que n'avez-vous les opinions delà nouvelle! Vous hâteriez des succès que vous avez pronostiqués à ce peuple insulaire. Je serais alors votre voisin, et (que sais-je?) •peut-être votre coopérateur ; car je sens encore en moi le foyer d'une belle flamme. Mais dans l'inaction et le néant où je me trouve ici, je me consume doucement au sein de ma famille naissante, et je commence à croire que je suis fait pour les vertus domestiques, moins brillantes et plus héroïques peut-être que celles des grands théâtres du patriotisme et delà philanthropie. Lutter contre le mauvais exemple de notre siècle, si j'en étais capable, me donnerait plus de prix à mes yeux, que sije me laissais entraîner à de grandes actions par un concours heureux de circonstances qu'il est rare de trouver et peu sage d'attendre. Pour vous, (]ui nous avez révélé pour ainsi dire les devoirs d'époux et de père, sans être l'un ni l'autre; continuez à nous éclairer du fond de la solitude. Frappez-nous comme la nue qui crève on tonnant, et se dijfsout pour féconder la terre, après un peu

^ Le Lruit courail que Rousseau devait se fixer en Ecosse auprès de Georges Keith [milord Marccbal).

A J.-J. ROUSSEAU. $t5

de bruit. Je ne vous prie plus d'être de mes amis, puisque je n'ai pu mériter de votre part ce bonheur encourageant. Mais soyez heureux vous-même, el trouvez chez un peuple encore inncoent et sauvage cet asile paisible que des na* lions civilisées vous refusent. Peut-être un jour verrai-je l'Angleterre et du même trajet l'Ecosse ; ses montagnes ne sont pas autant inaccessibles que les Alpes et j'irai certainement y chercher un trésor dont l'avarice des nations maritimes et commerçantes n'est pas^ fort jalouse. Mais votre santé va donc mieux, et votre corps vit, et se répare de tout ce qui exalte votre âme, puisque vous osez affronter un climat aussi rigoureux que l'Ecosse. Je vais étudier votre Émiley afin de tirer de mon pauvre enfant tout le parti que son état et ma capacité me permettront. Je suis déjà votre plan avec quelque succès, et sans oser pouvoir l'embrasser tout entier, je tâcherai de confirmer en général vos idées. Souvenez-vous toujours, je vous prie, que malgré la pusillanimité dont je sens bien que vous me taxez, je ne suis bon que pour la vertu et la vérité, quelque peu de progrès que j'y aie fails encore; que je chérirai votre personne et voire mémoire jusqu'au sein de la terre, et que je m'efforcerai de m'ctrc rendu digne de votre estime, en me conformant à votre morale. Permettez-moi d'embrasser vos genoux et de baiser vos mains, avec cette ardeur et ce saisissement dont je me sentis pressé contre votre sein, lorsque je vous quittai la dernière fois, baigné de larmes qui coulèrent de Montmorency jusqu'à Paris. Adieu, mortel trop supérieur à moi, puissé-je vous revoir, ou du moins vous savoir heureux ! Votre admirateur passionné, mais faible imitateur.

Parme, ce 22 décembre 1763.

Que je profite enfin, cher et respectable Genevois, de la

2i0 LETTRES DE DELEYRE

fljlleuse invilation que vous me faites. de vous écrire*. Votre réponse m'a relevé le courage ; carje m'apprécie plus iVaprès votre estime que par ma propre opinion. Chaque jour, je vois et je sens de plus en plus mes faibles. J'avais besoin de voire amitié pour m'aider à m'en corriger, ou à les supporter. Que vous me rendez doux Tétat pénible de père de famillel Vous espérez que je serai désormais vertueux; combien votre confiance m'anime à Tétrel Mais laissons ici tout ce qui me regarde, et parlons de vous que mon cœur poursuit dans tous les pays du monde, qui me tenez lieu des anges gardiens et du démon de Socrate ; de vous dont les exemples et les discours me touchent et m'agitent tour à tour de remords et de bons sentiments.

Je cherchais depuis près de trois mois les moyens de commencer avec vous la correspondance intime et suivie à laquelle vous daignez vous prêter et m' exhorter. Mais vous me les ôtez presque, en me disant de prendre la route directe de la poste et d'affranchir. Observez donc, je vous prie, que je ne puis affranchir que jusqu'aux frontières du petit État de Parme, et que par cette voie, les frais de nos lettres seraient pour ainsi dire tout entiers sur voire compte. Cependant je suis plus riche, ou moins pauvre que vous; j'ai plus besoin de vous écrire que vous à moi; ainsi je dois avoir la préférence dans la charge de pourvoir à la dépense de notre commerce. Ou laissez-moi le droit d'affranchir de Parme à Neuchâtcl et de Neuchâtel jusqu'à Parme ; ou bien, indiquez-moi, s'il vous plait, une voie tout aussi sûre que celle-là et moins dispendieuse pour vous, sans cela je ne puis user en conscience et qu'à regret do la grâce que vous me faites. Or, vous savez s'il m'en coulerait d'y renoncer. Revenons à l'objet de ce préHminaire. Dites-moi donc, cher apôlre de la vertu, toutes

^ La lettre de Rousseau, à laquelle Delcyre fait ici allusion, n'a pas clé publiée.

les peines et les amertumes qu'elle vous coûte, ce que vous souffrez de corps et d'esprit ; quelles idées vous roulez pour votre bonheur, ou pour adoucir vos maux. Êtcs-vous résolu de rester dans les montagnes voisines de Meillerie/, plutôt que d'aller habiter celles d'Ecosse? Vos incommodités ontelles diminué? Avec tant de sujets d'être mécontent des hommes et du sort, êtos-vous au moins satisfait de vous-même, et le Dieu que vous faites si bien aimer, môme à ceux dont l'esprit douterait s'il existe, vous console et vous soutient-il contre tant de traverses? Écrivez-vous encore pour le bonheur du genre humain et pour votre tourment ? Sentez-vous quelque attrait pour cette obscurité qui me plaît et me convient si fort? Votre apologie qui m'a fait une impression que je vous dirai tôt ou tard, semble annoncer vos adieux a la république des Lettres. Mais quoi! de la littérature! est-ce sous ce point de vue qu'il faut regarder vos écrits? N'auriez-vous pas mieux aimé faire des souliers que des livres, si vous n'aviez espéré être plus utile à votre siècle, en écrivant qu'en chaussant? On s'imagine, mon cher Genevois, que vous cherchez la célébrité. Combien vous en seriez puni, si c'était votre but! Mais non : ou je lis mal dans votre âme, ou vous sentez trop le vide du bruit et de Téclat littéraire, pour n'y avoir pas renoncé, si vous n'aviez pas eu d'abord un objet plus digne de vous. Mais comment satisfaire désormais ce doux penchant qui vous porte à servir les hommes, malgré leur barbare ingratitude? Sans fortune, sans place, privé de la santé, de quelle influence seront les secours de vos bras. Le bon exemple, direz-vous, est plus utile que les beaux discours, mais quand on peut joindre le talent du bien écrire au don do

' Village de Savoie, silué sur les bords du lac Léman. — Deleyre fait allusion ici aux sites décrits dans la Nouvelle Héloïse, mais il commet une erreur géographique en plaçant Rousseau dans ces parages. Le val de Travers, où celui-ci habitait, se trouve à une assez. grande distance des rives du Léman.

Lien faire, est-il permis de renoncer aux avantages de Tespril? Youdriez-vous que Plularque n'eût point fait les vies des hommes illustres? qu'Épictètc n'eût point laisse ses maximes? Au reste, je me garde bien de combattre vos résolutions que j'ignore. Mais quand je songe aux délicieuses- et salutaires impressions que font vos ouvrages sur toutes les âmes sensibles; aux bons mouvements que vous excitez dans les cœurs qui ne sont pas méchants ; aux forces dont vous armez la vertu pour lutter contre le vice etTadversité, je me crois obligé de vous engager par toutes sortes d'instances à continuer d'écrire. Vous avez une âme qui pénètre et s'attache ; on la sent passer en soi quand on vous lit; on pleure d'admiration, de regret et de désir; on se passionne pour le bien, on' en fait quelquefois; ou croit du moins possible et vrai ce qu'on n'a.jamais vu ni réalisé? Emile et Julie, quels modèles! où les avez-vous pris? Julie n'avait aucun défaut, aucun faible; ma femme en est désespérée et n'a pas le courage de vouloir lui ressembler. Elle se contente d'être bonne, comme la nature Ta faite, mais renonce à la perfection. Pour moi, je voudrais être solitaire comme vous, pour devenir meilleur. Depuis que j'ai une femme. Un enfant, des domestiques, un ménage, je suis plus inquiet et plus impatient que jamais. Je m^emporte, je jure, j'ai des querelles et des humeurs; toutes ces faiblesses humiliantes qui désolent l'honnête homme; et je vous avoue encore que c^esten partie ce qui m'a fait tarder si longtemps à vous récrire. Je ne m'en sentais pas digne; il m'a fallu quelques jours de paix dans la maison et de calme dans l'âme, pour oser approcher de vous. Grondez-moi bien, vénérable ami; lâchez de m'inspirer la force de vivre dans une cour sans avoir à rougir, ou de la quitter sans fortune. Grâce au ciel, je m'aperçois de plus en plus que je conviens très-peu à ce séjour ; on m'en éloigne insensiblement. J'étais logé dans le palais, et je suis mainte*

narit àrextrémité opposée de la ville dans une petite maison que j'occupe seul. Les portes y sont étroites et basses^ comme il les faut pour ne recevoir que des amis. Ah ! si je vous y pouvais embrasser un jour, lile de Tinian n'aurait rien de si délicieux. Vous, ma femme et mon curant, quels doux objets d'attachement! ils rempliraient mon âme. Je ne demanderais plus rien à la nature et je mourrais content. — J'ai mille choses h vous dire, à vous demander, et mon cœur ne peut rien dégorger, tant il est plein. Ouvrez-moi le vôtre, j'en attends TeiTusion avec plus d'impatience que vous n*en. avez à le répandre. Mais avec le nom que vous vous êtes fait dans le monde, vos lettres peuvent-elles aller en sûreté. par. la vole ordinaire des postes? J'imaginais que vous pourriez m'indiquer quelqu'un à Neuchâtel, sous l'enveloppe duquel je vous adresserais tout ce que j'ai à vous envoyer. Peut-être trouvez-vous à cela quelque difficulté? ce serait pourtant le moyen simple de rendre nos communications plus libres. Je vais hasarder ce paquet par la posle, comme vous le voulez, mais à condition que vous en mettrez le port sur mon compte; encore est-ce trop pour vous ^J'cn avancer les frais. Gomment pouvez-vous vivre dans le pays ou vous êtes, sans beaucoup de liaisons, ni de ressources ? Les voyages et le changement d'habitation n'ont-ils pas épuisé vos facultés? Que sont devenus vos alentours? Sans doute mademoiselle Levasseur prend toujours soin de vous; a-t-elle encore sa mère? Suppléez, je vous prie, aux questions que jen'ai ni la mémoire ni l'espace de vous faire. Mandez-moi quel parti vous prenez pour assurer nos relations, et nous viderons petit à petit nos âmes Tune dnns l'autre. Peut-être trouverez-vous un tonde familiarité dans ma lettre, malgré le respect et l'admiration que vous m'inspirez. Mais je vois que les purs esprits s'entretiennent ainsi ; c'est encore le style des sauvages, dont nous aimons si fort, vous et moi, les coutumes. Une autre

fois je vous parlerai de ma ferrirae, qui cite toujours vos maximes, sans les pratiquer, et de mon enfant qui croit et s'aiïermit sur ses pieds, mais lentement. Faites-moi votre histoire et je vous le rendrai par mon journal. Adieu, vertueux et malheureux homme, bon citoyen sans patrie, digne et ])rivc de toiis les biens de Thiimanité; je né sais ce qui me touche le plus en vous, l'emploi de vos talents, ou les disgrâces qu'ils vous attirent. Non, ni lai vérité, ni vous, n'êtes point faits pour habiter la terre. M. Duval ne peut pas croire que la cité de Genève ait souscrit à Tinjustc décret de ses magistrats contre vous. Il est même persuadé qii elle les punira de urètre trop livrés aux suggestions de la malignité étranger e\ Ma femme et moi nous vous embrassons avec respect et tendresse.

Parme, ce 27 avril 1761, •

Vous daignez vous plaindre, vénérable Genevois, de n'avoir point reçu de mes lettres depuis longtemps. Vous verrez dans celte ample dépêche que j'ai plus de malheur que de tort. Votre dernier billet du mois de décembre passé* me fut remis huit jours après que j'avais fait partir une seconde lettre à votre adresse ; j'attendais réponse à cette réplique avant de recharger, et je me suis bien douté par votre silence que j'avais raison de craindre les dilBcullés qu'il y aurait à entretenir notre commerce par la voie directe des postes sans aucune entremise. Je prends donc le parti de vous faire parvenir cj gros paquet par Turin, et je l'adresse pour cet effet à M. Sabbatier, secrétaire de l'ambassade de France, vous priant

^ Prédiclion curieuse que les troubles civils auxquels Genève fut eu proie, bientôt après, n'ont que trop réalisée.

' On n'a pas celte lettre de Rousseau.

de melire sous son enveloppe les réponses dont tous jugerez à propos de m'honorer. Voilà, mon digne maître, comment l*inOdélité des postes d'Italie vous vaut une demi-page d'ennuyeuses raisons, qu'il m'en coûte autant d'écrire qu'à vous " de lire, Enfin, je vous rejoins et vous supplie de me continuer le journal de votre vie, que je vous demandais il y a quatre mois. De mon côté, je n'aurais guère que des choses communes à vous mander, passant mon temps en lectures, au lieu d'actions. Soit que mes études, fixées à l'histoire et aux éléments de mathématiques, achèvent de dessécher mon âme, déjà refroidie par l'habitude des tristes réflexions et par le dégoût des plaisirs, même les plus modérés; soit que, peu content de mon esprit et quelquefois de celui des autres, je ne sache ni vivre seul ni goûter la société, j'use toutes les facultés de ma vie à griffonner beaucoup sans rien faire. Cependant je ne me plains pas de mon sort, mais de mes occupations; l'histoire me déplaît par son incertitude et par Tuniformité que j'y trouve : il ne résulté pour moi de ce ramas de faits, répétés en mille endroits et dans tous les siècles, qu'une assez mauvaise opinion du genre humain, que je voudrais aimer. Tout ce qui est public, surtout, me devient suspect quand je vois mal réussir les meilleures intentions et la plupart des grands succès dus à d'indignes moyens ou pervertis par l'abus de la prospérité. Je m'attendais, mon cher républicain, que la Grèce me dédommagerait de tous les autres pays de l'histoire ancienne ; mais quand j'ai vu les Athéniens menés à l'empire et à la servitude par des démagogues ambitieux, les simples et vertueux Spartiates, dupes de quelques rois ou généraux fourbes et corrompus; Corinthe nebriller que par l'opulence et le luxe; les Achécns ne relarder l'asservissement de la Grèce que par le secours de ses oppresseurs; un Aratus, se liguant d*abord avec les vrais patriotes contre Anligone, puis avec Antigène contre la patrie; les-

Étoliens, brigands heureux, devenir les premiers alliés des Romains et mourir, pour ainsi dire, les derniers, du moins les plus vaillants des Grecs, j'ai conclu, malgré moi, que la vertu n'était guère le partage des hommes publics, ni des États célèbres. Que chercher donc dans l'histoire, qui ne rend point compte des actions privées, ni des sacrifices les plus héroïques, presque toujours secrets? Seronl-ce des principes de gouvernement? L'auteur du Contrat social sait mieux que moi combien la vérité simple et l'exacte probité nuisent souvent aux institutions politiques, tandis que bien des vices et des mensonges concourent à maintenir des Étals. Voyez Sparte et Rome ne subsister que sept cents ans. Cependant Venise dure depuis douze siècles, véritable image de l'enfer par la corruption de ses habitants, le silence ténébreux de son gouvernement, le chaos de ses mœurs et la stabilité de ses lois. Voyez les États despotiques embrasser les deux tiers du monde et se soutenir des milliers d'années, pendant que les plus vertueuses républiques n'ont que des bornes fort étroites d'étendue et de durée, et les plus solides monarchies qu'une apparence de bonheur pour les peuples. Résumons : Presque tout ce qu'il y a d'admirable dans l'histoire est incertain, et la plupart des choses qu'on en sait font horreur ou pitié. Plaignez-moi donc, respectable ami, d'être forcé de l'étudier pour en disserter un jour, sans espérer d'en tirer aucun profit réel pour la vertu, ni des inductions utiles et consolantes pour la philosophie et l'humanité. Cependant je me livre à cette élude contre mon goût, parce que c'est mon devoir, et que d'ailleurs on ne peut raisonner sur beaucoup de matières, avec une certaine justesse, sans avoir approfondi le vrai et le Taux de l'histoire. C'est par la même raison que j ai voulu prendre quelque teinture dès mathématiques, avec d'autant plus de courage que le peu de progrès que j'y faisj rabaissant de plus en plus mon amour-propre, m'a convaincu

que je ne savais rien et que je n'apprendrais jamais grand chose ; mais je me consolerais de rester dans le néant de mon ignorance et de mon obscurité si j'en devenais meilleur père de famille. Je vous dirai, clier moraliste, que depuis cinq à six mois, ou même un an, je me sens changer. Est-ce un mieux ou un pis? Je n*en sais rien; mais je me trouve moins sensible et moins ardent, soit au bien, soit au mal; plus apathique en un mot. Peut-être Tair de la cour, que je fuis pourtant, le flegme apparent et paresseux des Italiens, la crainte de compromettre le sort de ma femme et de mou enfant si je me livrais à toute la franchise impétueuse de mon caractère, le peu de gens avec qui je commerce assez rarement, leur façon de penser et leur accueil, agissent-ils insensiblement sur moi. J'ai cependant toujours du plaisir à caresser mon enfant dans les bras de sa mère; j'ai appris dans votre Emile à supporter ses cris ou à les calmer, et j'éprouve tous les jours le succès de vos leçons. Le mien, qui ne sera jamais celui de Sophie, ne dit le nom que des choses qu'il voit ou qu'il touche; il n*apprend ce qu'il sait que de luimême, sans maître; s'il répète quelquefois, comme un écho, des mots qu'il ne comprend point, on les lui laisse oublier en y faisant diversion ou point d'attention. Vous dites que les enfants n'ont pas d'accent, celui-là me parait en mettre beau* coup dans ses inflexions quand il demande quelque chose, tantôt avec l'impatience de caractère qu'il tient de moi, tantôt avec d^ouceur pour mieux Tobtcnir, car il n'a rien qu'à ce prix. Son langage me semble un chant continuel. La conformation de ses pieds ne change point, mais il marche^ il court, il engraisse toujours, quoique réduit au pain sec et à la soupe. Sa mère est grosse d'un second enfant ; elle se propose de le nourrir. Je 1e souhaite autant et plus qu'elle, mais je crains qu'élevée à Paris, avec une complexion délicate, à trente-cinq ans, elle n'ait pas assez de force pour être nour-

rice; cependant qui peut former des enfanls robustes. dans son liane devrait pouvoir les élever de son sein. Qu'en pcns(Zvous? C'en est assez sur notre compte. Dites-moi, je vous prie, est-il vrai que la première édition de votre Ém/7e, qui paraît sortir de Hollande, s'est faite à Paris chez Duchcne? Sans doute à votre insu. Que faites-vous à présent, que projetez-vous? Comment va voire mauvaise santé? Ouand et comment est-ce que je .pourrai vous revoir? Aidez-moi à mé^ ' riler l'estime dont vous m'honorez gratuitement. Qu'est-ce que c'est que cette Société littéraire suisse qui paraît n'avoir en vue les progrès des connaissances humaines que pour l'utilité [irochaine et directe des hommes? Je parle de celle qui a couronné d'un prix les Eîitreliens de Phociou^ par M. Tahbé de Mably. Je n'ai pas encore compris l'objet de l'inslilution de celte académie, qui semble vouloir récompenser la vertu avec des médailles d'or ou d'argent, ce que je ne crois ni honnête ni faisable. M. l'abbé de Condillac vous aime et vous estime toujours beaucoup. Il nous menace de nous quitter dans un an, et ce sera pour faire le voyage entier de l'Italie; pcut-ôlre s'y rençontrera-l-il avec M. d'Alembert. Je voudrais bien pouvoir vous y trouver quelque jour ; mais je ne suis point assez heureux. Un père de famille doit renoncer à tout pour sa femme et ses enfants; à tout^ excepte pourtant ses amis et la vertu. Ma. compagne vous prie d'accepter ses embrassemenls tendres et respectueux. C'est moi qui l'engageai Tannée dernière à partir pour aller embrasser sa mère, qui demandait celte unique ^consolation avant dq mourir. Ma femme l'aurait souhaité, mais n'aurait jamais quitté son enfant ni son mari,. si je ne l'avais pas moi-même conduite à Turin. Adieu, notre cher et vertueux guide dans le chemin de la vertu,

Parme, ce 2 juillet 1764.

Vous êtes vivement affligé, digne et sensible ami. Les ingrats et les perfides n'ont pu guérir votre cœur de sa pente. Il s'attache aux homme$, malgré les repentirs qu'ils lui donnent. Vous êtes en effet bien malheureux en amis, puisque ceux que vous aviez le plus chéris vous ont manqué par faiblesse et par trahison, et que la mort vient de vous enlever celui sur qui vous comptiez davantage *. J'ai senli pour vous la perte de M. de Luxembourg, c'était un homme digne de votre cœur. Ce grand vous recherchait quand les philosophes vous abandonnaient. Je fus témoin de la première visite qu'il vous fit, dans le temps où vous éludiez ses poursuites, et j*ai toujours été touché de Tamitié courageuse qu'il vous a témoignée au plus fort de vos disgrâces. Ce n'était pas sans doute un homme de cour, ni peut-être de ce siècle. Je le révère et le regrette comme le seul de son espèce que vous aimiez. Si je cherchais à vous consoler de sa mort par des maximes de Sénèque, je ne mériterais pas de vous écrire. — Mais pourquoi n'ai-je aucune des qualités qui pourraient sinon vous dédommager de sa perte, du moins vous Tadoucir! Je suis si tendrement affecté de vous le voir pleurer , et je n'aurai jamais le bonheur de vous épargner, ou de vous causer de pareilles larmes. Mon respectable ami, vous m'en faites verser. Je ne puis vous exprimer ce qui me les arrache, mais elles ne sont pas amères, et je vous remercie de l'altendrissement que vous excitez dans mon pauvre cœur qui périssait d'aridité. Soyons hommes, et point philosophes, malheureux même, s'il le faut, pour cire plus humains. Combien je me sais gré de ces derniers rapports que je me trouve avec vous' Mais qu'une

Voyez la Icllrc de Rousseau du 3 juin 17Ci. I. 15

cour d'Italie est un séjour peu propre à cultiver celte sensibilité pour les maux d'autrui, qui nous console des nôtres I Dans la première réponse que je reçus de vous Tan passé, vertueux ami, vous me faisiez espérer plus que vous ne me promettez aujourd'hui. Si elle vous parvient^ m'ccrivicz-vous, domiez'tnen ovis, et alors nous pourrons établir entre nous une correspondance pour laquelle ï intérêt que nous prenons ïun à l'autre ne nous laissera pas manquer de matière. Vous me mandiez de plus que vous voudriez me parler de vous et que vous auriez un grand plaisir à vous épancher avec moi. Cependant vous ne m'avez encore donné sur votre compte aucun des détails que je vous ai demandés avec instance. Vous m'alléguez des devoirs antérieurs à remplir. Je ne souhaiterais pas vous faire une obligation, mais une douceur d'entretenir quelque relation avec un homme qui a besoin de votre, amitié. Ne vous offensez pas de mes importùnités. L*amour de la vertu m'en fait presque une loi. 11 me faut chercher au loin, et jusqu'à vous, l'exemple de ce courage qu'elle demande. A force de réfléchir, de lire, de voir et d'écouter, je deviendrais pyrrhonien sur toutes les choses, et vous savez que, même dans les âmes droites et bonnes d'ailleurs, le pyrrhonisme a de fâcheux effets ; quand il ne ferait que celui d^attiédir toutes les affections de l'âme, c'en serait un bien cruel pour moi qui ne sens de plaisir qu'à aimer, et qui n'ai que trop de penchant à me dégoûter de tout. Je me contente néanmoins de la grâce que Vous me faites, en me permettant d'entretenir plus exactement de mon côté une correspondance que vous suivrez à votre loisir et sans gêne. Mais il me reste toujours le scrupule assez bien fondé devons occasionner des frais de poste, que je ne voiis crois point en état de supporter, quoique vous disiez que Targent vous coûte moins que la peine. Je suis fâché que vous ayez payé un duplicata de ma lettre du 22 décembre dernier. Mais, comme M. de

Condillac m'avait dit que vous vous plaigniez à madame de Chenonceaux de ce que je ne vous écrivais pas, je croyais que vous ne Taviez pas reçue. — Votre Lettre à monseigneur V archevêque crAucli est arrivée ici fort à propos. J*ai retiré depuis six semaines un de mes frères qui de chez les jésuiles avait cherché un asile à la Trappe, contre les'arrêts des parlements. Croiriez-vous que leurs foudres Tout poursuivi jusque dans ce désert ignoré du monde, et qu'on n'a pas osé l'y garder, de peur de s'exposer à Vorage, en voulant le sauver ! Ce pauvre malheureux, chassé de ville en ville par- les magistrats, sans aulre crime qu'une erreur de bonne foi, poussé par sa conscience, s*cst réfugié en Italie. Il ignorait même le fondement et le genre des accusations intentées contre la société détruite, et ne connaissait que vaguement les motifs de sa condamnation, par de faibles apologies où l'on réfute encore as* sez mal les imputations les plus légères. On Tavait empêché de lire le compte rendu par M. de La Chalolais, sous prétexte que ce magistrat taxant les fondateurs des ordres religieux de fanatisme et d'enthousiasme, ne pouvait être qu'un impie. Les jésuites ont eu même la témérité de recevoir les premiers vœux de mon frère, et de le portera les faire, dans un temps où le parlement de Paris, ayant déjà suspendu leur état dans son ressort, en leur défendant d'admettre des sujels^^allafllt prononcer surtout le corps et l'institut. Ils devaient crâftidrc que tous les parlements, à l'exemple de celui de la capitale, prenant connaissance de leurs lois, ne les annulassent et ne rompissent tous leurs contrats civils ou religieux. Ce moment de crise exigeait que, avant d'augmenter le nombre de leurs sujets, ils fussent assurés de rester eux-mêmes en pos^ session de leur établissement ou légitime ou subreptice^ Mais

' Deieyre était lombé dnns l'erreur commune qui allribU3it à Rousseau h Lettre à r archevêque (TAucJh On peut voir, par le commencement de la lellrd suivante, que celte erreur lui allira une mercuriale de la part de Rousseau.-

non; à Texemple des puissances en guerre, qui multiplient ou forcent les recrues à proportion des revers et de» échecs qu'elles essuient , ils ont fait tomber mon frère dans un de ces panneaux tendus depuis deux siècles à tant de jeunes gens. Quoique majeur, il s'y est laissé prendre, les yeux fermés, par une imagination sans cesse troublée d'idées de religion; et même, aujourd'hui qu'il a près de trente ans, il joint à la simplicité d'avoir fait de vains serments celle de les croire irrévocables, malgré les lumières de la raison et de l'équité qui réprouvent tout contrat qui n'est pas réciproque, en dépit des lois qui déclarent ses engageraenis illusoires et non valides. Cependant, il m'a paru moins entêlé de ce préjugé, depuis que je lui ai fait Ure M. de La Chalolais et votre lettre à monseigneur l'archevêque d'Auch. Je souhaiterais, mon cher Genevois, qu'une suite que vous annoncez de cet ouvrage, sur la légitimité des serments que les parlements exigent des jésuites, achevât de lui dessiller les yeux. Il n*y a rien de si fâcheux qu'une fausse conscience, lorsqu'elle nous surcharge d'obligations qui nous tourmentent contre l'ordre de la nature et de la société civile. Si mon pauvre frère persiste dans Terreur où il est, qu'il ne peut sans se parjurer obéir aux lois de sa patrie et renoncer à celles d'un corps étranger, le voilà perdu pour la vie et malheureux sans consolation ; car il n'en doit guère espérer chez les jésuites, en Italie, où il leur serait inutile et par conséquent à charge. D'un autre côté, je ne veux point qu'a -icun motif d'intérêt ou de fortune puisse le porter à rien faire contre sa conscience et son honneur. Mais 1° l'on dit que les parlements eux-mêmes auraient mauvaise opinion des jésuites qui prêteraient le serment qu'on exige d*eux; et véritablement, après ce que les magistrats ont avancé sur la doctrine de la société concernant les restrictions mentales, ils ne devaient pas; ce me semble, ordonner un serment sur lequel on ne peut compter, si les jésuites croient

qu'on peut jurer en vain selon les circonstances. 2" Quand bien même les idées du public seraient favorables aux jeunes gens qui voudraient renoncer aux premiers engagements qu'ils avaient pris envers la société sans réciprocité de sa part, les recevrait-on maintenant en France à prêter le serment auquel ils se sont soustraits dans le terme limité pour y être admis? C'est un grand sujet de peine pour moi. J'espère pourtant que le temps amènera les lumières nécessaires pour tranquilliser les consciences, et les moyens de faire rentrer de bons sujets dans leur patrie. — En voilà bien assez pour vous qui, n'aimant point à écrire des lettres, ne devez pas vous soucier beaucoup d'en recevoir, et surtout de si longues. Cependant, quand vous aurez le loisir et Vcnvie de me répondre, donnez-moi d'abord des nouvelles de votre santé, de votre situation et de toutes lés choses qui vous concernent, autant que l'amitié que vous m'accordez et celle que vous me permettez d'avoir pour vous me donnent le droit d'être inslruit de vos affaires. Ensuite, dites-moi votre avis sur ce que je vous ai écrit de ma femme, de mon enfant et de mon frère, si vous trouvez dans mes lettres quelque article sur ces objets qui mérite réponse. Je vais à la campagne relire votre Julie et votre Emile. Ils me tiendront compagnie durant trois mois. Je n'en connais point d'aussi douce pour la solitude. Peut-être nous feronl-ilsfaire quelque bonne action à ma femme et à moi. Jugez si nous penserons à vous. Goûtez le bonheur d'influer au loin sur les âmes par Yexpansion de la vôtre. Puisse le bien que vous faites vous consoler de tous vos regrets I Je suis avec un tendre et respectueux attachement, tout à vous.

Bula, près de Parme, ce 6 août 1764.

Yolre dernier paquet, dur * et cher ami, demande, non une réparation à votre honneur, que je ne crois point avoir offensé, mais une justification de mon cœur, que vousattaqucx bien à la hâte. Oui, j'ai cru de vous une lettre * qui n en est point, M. de Condillac, qui vous connaît et qui sait apprécier mieux que moi les hommes et les styles, l'a jugée de votre plume et très-digne de vous. Pourquoi ne m'y serais-je pas trompe? Mais cette lettre dément vos principes. A la vérité, je fus d'abord étonné que, après avoir écrit que les jésuites élaiont opprimés en France par les magistrals qui vous avaient poursuivi, vous eussiez reconnu depuis la compétence de ces mêmes parlements et approuvé leur conduite à l'égard de cette société. Mais je réfléchis presque aussitôt que, content d'avoir répandu vos plaintes dans la chaleur d'un ressentiment que vous trouviez peut-être injuste ou du moins outré, vous étiez revenu sur le jugement et la censure que vous aviez prononcés contre les arrêts qui regardent les jésuites. Je sais qu'il peut y avoir eu de la passion dans l'âme de leurs juges, de l'exagération et quelque calomnie dans les accusations, de la précipitation dans les procédures et de la rigueur même e^îcessive dans la condamnation. Mais je crois celle-ci d'ailleurs assez fondée, n'y eût-il de vrai que la plus légère partie des griefs qu'on intente à ce corps trop fameux, trop bruyant pour n'être pas suspect et dès lors incompatible avec les vrais principes de la religion et le repos des Étals, Que signifie une société religieuse qui, prêchant singulièrement en Europe que hors de l'Église romaine point de salut,

* Voyez la note préccdenle.

- La lollrc à l'archevcquc d'Aucli.

trouve pourtant le secret de s^introduire dans toutes les parties du monde ! Croyez-vous qu'elle y apporte cette semence de division, ou qu'elle y pénètre avec cette maxime révoUante, elle qui tolère chez des prosélytes ou néophyles chinois et malabares des riles condamnés par TÉglise qui Tenvoie? Qu'esUce qu^une société qui, suivant un Dieu crucifié, s'établit dans les cours où elle sait qu'on s'en moque? qui, sous le prétexte de la gloire do Dieu, n'entend que la sienne propre et ne soutient la religion qu'autant qu'il y va de Vintéréldu corps, variant ses maximes et sa. conduite selon les pays et les temps, avançant en un mot partons les moyens humains, légitimes ou non, ce qu'elle appelle l'œuvre d'en haut? L'Évangile souiïre-t-il ces modifications de langage et de pratique? Si le christianisme s'est élevé par les miracles, doit-il y avoir des jésuites pour le soutenir? Si la cour de Rome est la plus fourbe de toutes, une société formée sous les étendards et sur les maximes de cette cour n'est-clle pas essentiellement dangereuse? Donc les magistrats intègres ou corrompus , ignorants ou judicieux, patriotes ou fanatiques, ont partout le droit et doivent même à l'État de détruire cette société, sauf à pourvoir au dédommagement des membres qu'on fait rentrer dans l'ordre commun des citoyens. Ils n'ont donc pas été opprimés ces jésuites que vous n'avez pas voulu attaquer, mais que vous ne sauriez défendre; à moins que vous n'appeliez oppression de ne pas laisser le temps à un corps puissant au loin d'amasser assez d'argent, de protections et de ressources de toute espèce pour imposer silence aux lois et se dérober aux recherches des magistrats, comme on lui reproche avec fondement do l'avoir fait plusieurs fois. — Vous auriez donc pu convenir, après le moment d'indignation qui vous aurait arraché quelques plaintes vives sur une affaire personnelle, que les écrits des parlements contre les jésuites étaient raisonnes sur de bons principes de législation, et qu'en

effet ce corps devait être dissous; que du moins Tcxamen de son institut appartenait dans tout État aux interprètes des lois, et que, mise à part la régularité des procédés dans la poursuite des délits ou des griefs, il y avait droit et justice dans, les arrêts. J'aurais pensé même qu'il eût été de votre rigide équité, dans un procès mû par des gens d'Etat contre un corps étranger, de vous métier de l'influence de votre propre intérêt, et de pencher en faveur d'un parlement qui aurait excédé à votre égard. J'attribuais à votre humanité d^avoir pris à cœur la situation touchante dé tant de jeunes gens qui, prévenus de fausses opinions de morale et de reli* gion, croiraient devoir sacrifier la patrie à des engagements, abusifs dès qu'ils avaient été contractés sans son aveu, injustes même, puisqu'ils se trouvaient contraires àses lois. Je jugeais qu'il était bieau, sans aucun motif personnel, ni sollicitations étrangères, d'éclairer des aveugles qui allaient s'exiler à leur préjudice d'un royaume d-où vous vous étiez cru banni. Je voyais avec plaisir dans cet écrit qui vous était attribué, que vous abandonniez votre propre cause pour plaider celle d'une foule de personnes que vous ne connaissiez pas, et qui n'avaient d'autre titre à votre, compassion que la conformité «les malheurs et des suites de la persécution. Toutes ces idées entraient d'autant plus aisément dans mon esprit, qu'elles étaient analogues à ma façon de penser et d'accord avec cet intérêt de cœur bien pardonnable que j'ai de ne point perdre un frère qui m'est cher, et que je cherche à faire rentrer dans sa famille, pour y reprendre ses droits à un mince héritage, quoiqu'il y doive par là même diminuer les miens. Comme les jésuites ont jadis usé d'artifice à mon égard, et que récemment ils ont surpris mon frère contre les règles de la bonne foi, j'ai cru de votre cœur une lettre où l'on condamne un corps coupable, pour sauver des membres innocents. Ce même esprit de prévention qui empêche une femme

dévote, moliniste mms doute, de vous attribuer cet ouvrage, me Ta fait lire comme étant de votre façon, à moi qui sans être janséniste n'en approuve pas davantage les jésuites, et qui trouvais de la raison, de la force et de la vérité dans cet écrit dont la tournure me plaisait; mais, pour m'étre trompé, je ne m'en crois pas moins honnête homme, si toutefois on peutTélrc avec un cœur droit, quand même on aurait Tesprit faux.

Votre lettre imprimée, que j*ai reçue avec deux apostilles manuscrites, m*a convaincu que vous n'aviez point fait celle qui courait sous votre nom, mais non que vous n'eussiez pu la faire. Car peu de gens doivent savoir que vous n'avez ja* mais mis le pied à Neuchâtel ; que vous conservez de l'inimitié pour M. de Voltaire, ou du moins que vous ne rendriez point justice à ses écrits, parce qu'il s*ést déshonoré en vous persécutant; que vous ne donnez à personne du très-humble serviteur^ que vous avez renoncé pour jamais au lilre de citoyen de Genève, et que vous ne dites pointvoM5 à Dieu. J'ignorais toutes ces choses, quoique je sois un de ceux qui met tent le plus de prix et d'importance à tous les détails de votre conduite. Je ne crois pas non plus que ce soient vos ennemis qui aient écrit la leltre que vous désavouez, ni qu'on l'ait publiée à dessein de vous nuire. Sur quoi donc vous cstimé-je, dites- vous? Pour le courage que vous avez de sacrifier tout à la liberté de penser, d'attaquer les vices et les préjugés, et de ne recevoir de loi que de votre conscience. Mais la croyez-voùs infaillible dans ses mouvements, cette conscience qui vous donne d'ailleurs tant d'empire sur les autres âmes? Est-elle plus à couvert de la surprise des passions qu'à l'abri des erreurs? L'extrême sensibilité dont vous vous plaignez avec tant de bonne foi ne peut-elle pas vous faire hasarder des jugements et des démarches qui sembleraient contraires à vos principes? Mais en quoi votre sagesse l'emporterait sans

234 LETTRES DE DELEYPiE

cloute sur celle des autres, ce serait à coi^knir des écarts ou des excès qui auraient pu vous échapper. — Pour moi, cher et sévère ami, je ne rougis point de ce que je me suis mépris sur votre style et vos sentiments. J'ai fait d'autres bévues de cette espèce dans ma vie, et plût au ciel que celle*ci fût la dernière, ou qu*on me pardonnât toutes mes autres sottises de Tavenir, comme je mérite grâce pour cette faute. — Quoi que vous en préiendiez, elle n'est pas de mon cœur. Il le sait bien, ce cœur qui me juge avant vous, et qui, vous prenant pour oracle dans ses doutes, appellera toujours de vosre* proches flétrissants à la pureté de ses intentions. Vous le condamnez bien légèrement, vous qui le croyiez bon il y a quelques mois, qui me promettiez des ouvertures, puis m'écrivez sèchement que vous n'avez pas le temps de m'en faire; qui m*ciihardissez à vous écrire, et semblez vouloir me rebuter par des réponses amères. Achevez de me chagriner par votre silence. Je lâcherai de chercher la vérité et de pratiquer la vertu sans aide et sans encouragement. Je n'ai point les mêmes motifs que vous d'aimer l'une et l'autre avec enthousiasme. Je n*ai ni soulTcrt persécution, ni mérité l'estime publique pour leur défense. Je n'attends rien dans aucun monde, en récompense de ce qu'elles pourront ni'inspirer d'honnête et de pénible à faire. J*ai plus de faiblesses qui m'humilient que de grands sentiments qui m' élèvent, et cependant je saurais soutenir dans l'obscurité les dédains do rhomme que j*estimais le plus, satisfait d'expier par la ri* gueur de ses traitements les travers et les erreurs dont il me fait un crime, assez digne peut-être d'un meilleur procédé de sa part, si je puis supporter mon néant avec courage, et plus glorieux enfin du suffrage de ce cœur qu'il veut avilir, que flatté d'une indulgence et d'une compassion auxquelles tout homme qui se trompe a droit de prétendi o. Je suis avec ces sentiments toujours tout à vous sans espoir de retour.

Parme, ce 2 novembre 1764.

Vos excuses me confondraient plus que vos injures *, vénérable ami, si je ne sentais qu'elles me rapprochent de voire cœur, d'où je me croyais écarlé par un reproche très-humilianl, quoique peu fondé. Je reconnais, dans votre réponse du 17 octobre dernier, celte véritable grandeur d'âme qui sait convenir de ses torls et se rehausser en les réparant plus qu'elle ne s* est abaissée en les faisant. Je vous remercie de CCS lignes de consolation que vous m'avez écrites; elles ont guéri une plaie qui ne demandait que votre main pour se fermer. J'élais fâché que vous voulussiez me faire penser mal de moi- même, et tourner à mon désavantage cette estime singulière que je vous ai vouée. Je suis toujours à vos pieds et dans vos bras pour vous rendre mes hommages et recevoir vos amitiés. Permettez que je vous serre contre mon sein avec cette tendresse qu'inspire la vertu souffrante, dont on ne peut que pleurer les peines. Mais vous en attendez une récompense qui vous serait bien due, et dontje vous envie l'espoir délicieux au prix des persécutions qui la peuvent mériter. D'où vient que celte espérance n'entre plus dans mon cœur? Ah! tombent sur moi tous les fléaux de la nature et de la fortune pour me rendre un remède si doux! Hélas! et le bien et le mal, tout conspire à m'en ôter Tidée. Plus je vis et je réfléchis, moins je me sens ce que je voudrais être, destiné pour un meilleur avenir. La dégradation sensible et continuelle de mon êlre ne m'en imprime que le néant. Le cœur s'élance vers l'immortalité ; la raison me repousse vers la poussière. Priez ce Dieu qui doit entendre vos vœux, s'il m'écoute sur la terre, de me rendre plus semblable à vous qui êtes son image par Pintelligencc et la volonté. Vous ne

* Voyez lu lellrc de Uoustc^u, du 17 uclubrc 1764.

souhaitez que le bonheur des hommes, et vous leur en montrez, la voie par vos écrits. Qu'a-t-il besoin d'anges pour révéler et pour inspirer ce qu'il voit et ce qu'il veut, cet être inconnu que j'adore de cœur et que j'aime en vous? J'allendais, sans les espérer, mon trop digne ami, les marques de confiance et de bonté que vous m'avez rendues. Ou délivrezmoi de l'opinion que j'ai de vous, ou conservez-en une bonne de moi, Je tâcherai d'établir ma réputation dans votre amitié. L'estime des hommes ne me touche point, depuis que je vois comme on la surprend. L'expérience me fait tous les jours retirer dans moi-même pour y rendre mon existence plus substantielle en la resserrant. Je ne cherche à connaître ni la nature trop vaste pour ma courte durée et ma faible vue, ni les hommes trop remuants et trop impénétrables pour un être qui ne tend qu'au repos. Si je lis et si j'étudie, c'est afin de me dispenser du commerce pénible de la société. En fréquentant le monde, j'aurais la douleur de sentir empirer mes idées sur le genre humain, et n'ayant pas la force de devenir méchant, ni le courage d'être meilleur, je serais comme les damnés, que l'impuissance du mal et le désespoir du bien tourmentent également. — Vous revenez donc, cher pèlerin, d'une longue course, et sans en avoir retiré le fruit que vous vous étiez proposé pour objet ^? Je vous suivais d'esprit dans les montagnes, où l'on m'avait dit que vous voyagiez en habit long, escorté d'un homme qui portait votre bagage. J'aurais bien souhaité d'être ce compagnon de fortune, pourvu que le paquet n'eût pas été trop lourd ni la marche trop fatigante, car la vie sédentaire de lecteur et de griffonnier me rend paresseux et débile. Cependant, je sentis à l'entrée des Apennins, où j'avais un demi-pied de neige, le jour de la Saint-

^ Une course en Savoie que Rousseau venait de faire. — Il ne put aller jusqu'à Aix, où il comptait prendre les bains pour combattre un commencement de sciatique.

Michel, que la vie des montagnes me conviendrait plus que celle des cours. J*y étais allé passer quelques jours avec un jeune Italien qui ne voit x]ue Julie et ne lit que les écrits de Saint-Preux. Cet esprit, élevé dans les écoles d'un pays d'inquisition, a rencontré vos ouvrages à la cour d'Espagne, et depuis ce moment ne se nourrit ([ue de vos idées. Il n'en a pas fallu davantage pour nous faire amis, de voisins que nous étions, et c'estla première âme que j'aie trouvée ici selonmon cœur. Pardon, mon respectable ami, je cherche à vous reproduire à vos yeux dans vos disciples. Aimez le bien que vous faites au loin pour en supporter avec plus de constance les maux qui vous assiègent. Vous me parlez des menaces d'une sciatique. Ce n'était donc pas assez des hommes pour vous rendre la vie amore? A la fin des jouissances est le rendez-vous de toutes les douleurs. Je vois avec chagrin que les incommodités se succèdent ou s'accumulent chez vous. Cependant la vi};ueur de votre âme me répond encore de la durée de vos jours, et la vie solitaire et libre que vous menez ne peut qu'en être prolongée. Vous connaissez l'utile usage des fourrures et des frictions pour les rhumatismes, et vous devez être votre médecin comme vous êtes votre apôtre. Guérissez promptement pour me faire part de votre santé. Tandis que vous m'entretenez de vos maladies, on ne m'écrit de Paris que sur votre gloire. Vous venez, dit-on, de publier une apologie d'Emile contre le Consistoire de Genève, sous le titre de Lettres écrites de la Montagne. Serait-ce encore un ouvrage supposé? Est-ce aussi une nouvelle apocryphe que Paoli vous demande un plan de législation pour les Corses? Cela me ferait grand plaisir, non que je l'envisage, ainsi que bien des gens, comme un triomphe pour l'anibilion philosophique, mais comme un moyen pour vous d'être plus utile aux hommes que vous ne l'avez encore été, si vous pouviez réussir à former un peuple libre. Cependant votre santé, vos

opinions, vos mœurs vous permeKenUclles d'aller habiter en Corse? Il le faudrait, afin de bien connaître le caraelèrc et les idées de ces insulaires, dignes peut-élre de secouer le joug de leurs tyrans républicains, sans être propres a recevoir une législation douce et sensée, telle que vous ne pourriez vous empêcher de la dicter. Si la France i)rêtc indignement du secours aux oppresseurs de ce peuple, si les Anglais ont l'honneur de le défendre contre la tyrannie, vous verrez mieux que personne s'il n'a pas plus à craindre de ses libérateurs que de ses ennemis, et jusqu'à quel point il doit recourir ou se soustraire h l'influence des nations étrangères. Mais vous résoudreZ'Vous à tolérer ou favoriser la superstition des Corses pour entretenir le fanatisme patriotique dont ils ont besoin dans les conjonctures présentes? Comment imiteriezvous Lycurgue ou Selon, sans leur ressembler jusqu'à l'imposture ou à la cruauté dont ils ont appuyé lu révolution qu^ils firent dans leur patrie? Êtes-vous né pour détruire des erreurs générales et pour en introduire ou fomenter de particulières? Pensez-vous, comme la plupart des législateurs anciens, qu'il sutTit de rendre utiles les mensonges pernicieux et de les faire servir, en les ménageant, à la connaissance de la vérité? Rendriez-vous encore plus insoluble le problème du mal et du bien par cette conduite mêlée de droiture et d'artifice qu'on appelle habileté? Voudrirz-vous, en un mot, devenir un homme incertain dans ses principes en acquérant la réputation d'un des grands politiques du monde? Je ne sais si l'honneur de laisser un nom fameux après soi même par des changements ou des établissements heureux vaut, quant à la satisfaction intérieure, le repos d^une conscience qui, pour n'avoir aucun reproche à se faire, ne veut point se mêler des affaires des hommes. Montrez-moi Toccasion etie lieu de leur rendre un service important et durable sans compromettre en rien la justice ni la vérité ; je me fais tout à l'heure

volrc coopcratcur, et je vous offre ma vie et toutes mes facultés, plus heureux de mourir bientôt en travaillant au bonheur de mes semblables, que de traîner de longues années en ne jiensant qu'au mien. Cependant je suis père, et pour la seconde fois. Ma femme vient d'augmenter, il y a quinze jours, son ménage d'une fille. Pour ma consolation^ elle la nourrit de son propre lait, et jusqu'à présent cette épreuve de l'amour maternel nous réussit à souhait. Féliciteznous, mon cher ami, du bon effet de vos leçons. Cest en lisant Emile et Julie que ma femme, quoique de Paris, a voulu, malgré la délicatesse de sa complexion, embrasser toutes les peines attachées au devoir de mère. Elle en est déjà bien payée par les sentiments d'affection qui croissent dans son sein avec son lait et son enfant. Chaque fois qu'elle lui donne le sein, il lui en coûte des cris de douleur; mais ils sont mêlés de ces larmes dejoie qu'on ne saurait assez acheter. Imaginez l'impression que ce spectacle fait sur mon cœur, et vous connaîtrez les plus délicieux moments que j'aie goûtés dans ma vie; oui, les plus heureux; car la vertu s'y mêle pour me récompenser des pleurs amers que j'ai versés à la naissance de mon premier enfant. Je mourrais content à présent, si je pouvais l'être en laissant une épouse que j'adore, et qui l'ait sur la terre tout le paradis que j'espère. Je pense a vous avec plus de satisfaction depuis que je reviens aux douces impressions de la nature, où vous avez contribué à me ramener. De plus, mon cher Genevois, nous élevons notre fille sans maillot, comme notre garçon sans corps, afin do suivre le maître d'Emile et de Sophie à la lettre. Mais c'est assez parler d'une famille qui vous aime et vous respecte pourtant avec cet intérêt que vous inspirez. — Yous dirai-je que notre jeune prince vient d'être inoculé par M. Tronchin avec le succès ordinaire à ce docteur. Je n'ai point vu votre compatriote, ni même n*ai cherché à le voir, depuis que j'ai

su qu'il n'avait pluis de liaison avec vous; et tirailleurs je fuis ces hommes si renommés dans le monde qui, malgré leur philosophie, savent tirer lant de parti de leur savoir et de leur réputation pour la forlunc. On a comblé M. Tronchin d'honneurs et de présents à Parme. Je veux bien qu'il les mérite. Un buste de marbre, une médaille de bronze pour un médecin qui sauve un prince du danger de mort par une maladie! Mais que ferait-on donc pour un prince qui sauverait son peuple de la tyrannie en lui rendant la hberté? L'action et la récompense sont encore à venir... Recevez, digne ami, les respects tendres de ma femme et le dévouement de ma petite famille, dont je suis garant d'avance, comme en étant le chef. Écrivez-moi quand vous le voudrez. Si je pouvais avoir de vos nouvelles par d'autres que vous, je vous épargnerais la peine de m'en faire savoir: Je suis, avec tous les sentiments que je vous dois, tout a vous.

Parme, ce 18 février 1765 .

Je n'aurais janiais ose, mon trop digne ami, rechercher l'honneur que vous m'offrez*, mais je ne saurais le fuir, malgré les périls qu'il enlraîne à sa suite. Je ferai donc la préface que vous me proposez, quoique je doute que vous puissiez vous en servir. Mais, en prenant ma conscience pour guide, quel que soit le succès de mes tenlalives, j'aurai toujours le plus consolant de tous, celui de l'avoir satisfaite. Votre exemple et vos écrits me donneront, je l'espère, le courage de tout sacrifier à la vérité.

Je vous remercie, illustre Genevois, de ra'avoir fait con-

* Rousseau, songeant â faire une cdîtion générale de ses œuvres, avait demandé à Dclcyre de se cliargor de la préface de cette cdilion, qui, du reste, ne ^e fit pas.

naître M. Boswcll ^ Ce jeune homme est d'un caractère assez rare pour la droiture de l'âme et le bon naturel, mais fort commun en ce qu'il n'est pas heureux. C'est le sort des honnôles gens, parce qu'ils trouvent autant et plus d'obstacles à bien faire que les méchants à leur nuire'. J'ai reçu ce brave Ecossais , comme s'il eût été l'Edouard, ami de Saint-Preux. Nous avons pas.sé deux jours ensemble à parler de vous et à voir le peu de curiosités qui se trouvent à Parme. Je l'ai laissé partir avec d'autant plus de regret, qu'il n'a pour compagnie que lui-même; sa tête, sa jeunesse et sa mélancolie pouvant l'empêcher de tirer de son voyage le fruit qu'il s'en propose et qui lui serait bien nécessaire. Je crains qu'il ne rencontre dans sa route des gens qui lui donnent de niauvais exemples, ou des idées pernicieuses sur la religion. Il a déjà beaucoup varié sur ce point, parce qu'il cherche la vérité, si difficile à trouver dans cet amas d'erreurs dont toutes les sectes l'ont enveloppée. — J'ai pourtant osé lui promettre qu^à l'âge de trente ans il n'aurait plus d'inquiétude à ce sujet, pourvu que dans cet intervalle il menât une conduite à l'abri des remords. C'est cetta plaie de l'àme, cher ami, qui nous Tait souvent recourir à la superstition, comme au remède le plus prompt et le' plus facile. Une âme pure n'a guère peur de Dieu, ni de ce qu'en disent les prêtres de toutes les religions. Je vois bien d'où viennent en partie les troubles et les vacillations de notre malade écossais. Il m'en a dit assez pour me faire connaître Us causes physiques et morales de la pénible situation de son âme. Mais j'espère que l'inquiétude du sang s'apaisant avec le feu de l'âge, s'il se détermine d'ailleurs à faire toutes les bonnes actions qui dépen-

* Rousseau avait remis une lellre pour Deleyre à un gentilhomme écossais, nommé Boswell, qui l'était venu voir à Motiers, et qui se rendait en Italie. On trouvera, dans la suite de ce recueil, quelques lettres adressées à Rousseau par ce même Boswell, alors fort jeune, et qui, durant son voyage en Italie, était aile visiter la Corse, sur la recommandation pressante de Jean-Jacques.

(Iront de lui, son humeur anglaise s'évaporera par degrés, et qu'il prendra du goût pour la vie, en contractant les liens d'un attachement vertueux. Je le souhaite avec. ardeur, car je l'ai tout d'un coup aimé pour longtemps. — C'est lui qui m'a appris que les Lettres d'un homme de la montagne étaient de vous. Mais je ne les ai point encore vues. On m'en parle de tous côtés, et personne ne me les procure, ni je ne sais comment les avoir. Il me faudrait pourtant lire tous vos écrits pour me pénétrer de l'esprit de force et de l'amour de la vérité qu'ils inspirent. Je n'ai dans mon pouvoir que le Discours sur r inégalité parmi les hommes ^ la Lettre sur la musique française^ la TSouvelle Héloise et la Lettre à monseigmur t archevêque de Paris. Ce n'est pas la moitié de vos ouvrages, et je voudrais les avoir tous dans ma tête pour en parler dignement et selon mon cœur. Je suis bien aise, cher et respectable ami, que vous travailliez à vous procurer le repos dont vous avez besoin ; il est temps que vous en jouissiez. Mais le goûterez-vous,avecle projet de législation dont vous vous occupez * ? Il me paraît impossible, dans l'état où sont les choses, que les Corses puissent éviter l'oppression et l'esclavage, sans que les moyens les plus extraordinaires amènent des événements inattendue. 11 s'agit de forcer la nature et la fortune de tous les côtés. J'admire beaucoup la résolution qu'ils ont prise, à la face du ciel et de la terre, d'imiter le courage des Numanlins, s'ils sont réduits à d'aussi dures extrémités que ce peuple. Mais puisque les Romains ont eu la barbarie de pousser une, ville libre à cet accès de désespoir, jugez si nos Français ne riront pas de la sottise de ces pauvres insulaires qui aimeront mieux périr dans les flammes que d'obéir aux Génois. Vous aviez bien raison, mon cher

* Voyeï le Projet de Constitution pour la Corse qui a clé publié pour la première fois dans le volume des Œuvres inédites, 1861 . (Chez Michel Lévy;)

républicain, de me dire dans une de vos letlreis qu'il n'y a point de comparaison à faire entre les peuples anciens et les modernes. Je lisais, avec une admiration mêlée de douleur, riiistoire de la Grèce, où d'heureuses révolutions commencèrent et finirent par tant de maux; mais quand j'ai voulu passer à Tépoque de notre Louis XI, j'ai frémi d'horreur et d'indignation, en voyant de combien nous l'emportons sur les Perses en bassesses, en froides cruautés, en sourde tyrannie. Je vous avoue, mon cher ami, que mon cœur ne peut se faire à cette lecture, ni ma mémoire admettre et retenir des noirceurs et des petitesses que mon naturel repousse et rejette. Or vous savez les progrès qu'a faits en Europe l'abominable politique de ce monstre couronné, qui me paraît pire que Tibère, puisqu'il n'avait point le même intérêt que cet empereur à la méchanceté. Depuis que le machiavélisme, dont la cour de Rome a donné l'exemple et Florence a publié les leçons, est devenu .le système à la mode, croyez-vous qu'il puisse naître au milieu de cette corruption une nouvelle répubHque en Corse, à moins qu'il n'en coûte des fleuves de sang aux habitants de cette île? Dès qu'on a le secret d'intéresser une grande puissance à leur asservissement; dès que les Génois seraient capables d'engager ou de vendre leur liberté pour ruiner celle des Corses, où cherchez-vous un peuple assez généreux pour venger et défendre l'humanité, vous qui n'avez pu trouver un asile dans votre patrie, dans une république protestante, contre le soulèvement des nations que vous aviez éclairées, en démasquant l'hypocrisie et le despotisme? J'espérais d'abord que l'Angleterre, ou par inlérct ou par honneur, proté» gérait ces malheureux Corse;» , d'autant plus que le duc d'York avait dit à Parme, le printemps dernier, au sujet du secours quç la France devait accorder aux Génois : // faut donc que les Français envoient vingt mille hommes en Corse*

Ce mot, puisqu'il parut échappé au grand amiral d'Angleterre, qui croisait alors sur la Méditerranée, me semblait d'un bon augure. Mais sans doute que le gouvernement anglais, qui tend à sa corruption prochaine, si quelque sanglante révolution ne s'y oppose, se sera laissé séduire par des propositions à sa bienséance, ou n'aura pas trouvé un assez grand avantage à prévenir ou renverser une injusle entreprise de la France. Cependant on dit que nos troupes ne sont chargées que de garder les places des Génois. Mais cette position défensive n est qu un leurre pour plâtrer et justifier les hostilités qui ne manqueront pas de s'ensuivre entre elles et les Corses. Que deviendra, dans ces conjonclures, le plan de lois que vous méditez? Ne vous engagera-t-il pas vous-même à passer en Corse, et par quels périls, sous quels déguisements? Selon contrefit le fou, Lycurgue versa beaucoup de sang; ces deux législateurs n'opérèrent qu'à ce prix le bonheur de leurs concitoyens. Encore une fois , seriez-vous fourbe et cruel pour chas€er des tyrans cl sauver un peuple? Vous me direz que s*il y a de la cruauté, c*est à laisser Tinnocent sous le couteau de Tassassin. Oui ; mais si vous les tuez tous les deux en voulant secourir l'un? Le sage peut-il de sang-froid se jeter dans la fatale alternative, ou de laisser sa tète entre les mains des méchants, ou de ne leur épargner ce crime qu'au prix d'un autre? S'il me fallait absolument égorger un scélérat ou un honnête homme, j'aurais bientôt choisi. Mais dans l'incertitude d'un succès légitime, dois-je courir les risques d'un mal moral? Car c'en est un peut-être que le mensonge et ce labyrinthe d'actions équivoques où se précipitent délibérément ceux qui tentent de remuer et de changer le sort des Etats. Je ne crois point, avec l'auteur de rEsprit^^ que la probité ne tire son essence et ses règles que de l'utiUté publique, d'autant plus que c'est la placer dans

* Helvétius.

une chose fort indéterminée et trèsdifRcile à saisir ; Tutilité d'un peuple n'étant point celle des hommes en général, ni l'avantage présent celui de tous les temps. Il Faut donc qu*un homme hbre qui n'est point tenu par les lois de son pays à travailler pour un autre peuple, et qui ne s'y trouve porté que par un sentiment de zèle et de générosité pour le droit du meilleur contre celui du plus fort, examine, avant de s'y résoudre, si la révolution qu'il voudrait opérer doit être utile au genre humain;' si le système actuel des choses peut la favoriser ou l'empêclier ; si la mauvaise réussite n'empirera point la condition des malheureux qu'il s'agit de défendre ; si le succès est de nature à mériter qu'on sacrifie la génération présente d'un peuple à sa postérité. Quelle est la raison prédominante, mon cher Genevois, qui vous détermine à servir les Corses? Si, comme je voudrais le croire, elle doit prévaloir sur toute autre considération, vous me trouverez tel, en tout temps, que je me suis ofTert à Vous dans ma lettre numéro 4. Relisez de grâce, si vous l'avez encore, ces lignes oij je vous prie de me montrer l'occasion et le lieu de rendre aux hommes wi service important et durable^ sans compromettre en rien la justice ni la vérité. A ce prix, vous pouvez compter sur moi, et je vous conjure de régler là-dessus tous les conseils dont voire estime et votre amitié voudront bien m'honorer. Je vous envoie, en attendant de vos nouvelles, un morceau de l'ouvrage de Cyrnéo sur les Corses. C'est celui qui m*a paru d'abord le plus intéressant pour vous. Je l'ai copié, dans l'impossibilité de vous le faire parvenir autrement. Je continuerai d'en recueillir les meilleurs endroits les premiers, sauf à vous envoyer le reste ensuite. Marquez-moi si cette attention vous suffit. J'écris en petits caractères pour diminuer^ le port ainsi que le nombre de mes paquels^ — Je vous annonçai, par ma dernière lettre, que

Ce morceau, copie par Deleyrc, ne s'est pus retrouve parmi ses lettres.

246 LETTRES DE DELEYhE

M. l'abbé de CondiBac élait attaqué de la petite vérole; il en a été près d'un jour à l'agonie, au point qu'on avait déjà commepcé delerÀlre en deuil l'église où l'on devait l'en lerrer. Mais il y a deux mois qu'il se promène. Je vous parle de sa maladie, parce qu'il y a montré la plus grande force d'âme. Dans les moments qu'il croyait les derniers de sa vie, il ne s'est occupé qu'à dicter une lettre vraiment philosophique pour le jeune prince qu'il instruit. Ensuite il a demandé qu'on le laissât mourir tranquillement. Sa fermeté sloïque est des plus exemplaires. Elle a fait beaucoup dMmpression sur tous les esprits. Mais on y aspirerait inutilement avec un caractère sensible et différent du sien. Il a passé pour mort même à Parme, et des gens du peuple ont dit qu'il était allé dans l'autre monde, mais qu'il ne voulait pas dire ce qu'il y avait vu. Sa petite vérole, quoique de la pire espèce, ne lui a causé aucun fâcheux accident. Sa vue même, qu'il avait très-délicate, comme vous savez, n'en a point souffert. — Que je vous dise un mot de ma petite famille, puisque vous vous intéressez à son chef. Nous avons eu le malheur, cher ami, de ne pouvoir nourrir notre fille dans la maison paternelle. Sa mère manquait de lait : après àvoiréprouvé de vives douleurs et bien des insomnies, il ne lui est resté pour fruit de ses peines que du mal au sein. Vous parlerai-je du moment le plus eruel de ma vie, où jai vu ce pauvre enfant chercher sur une mamelle tarie et malade unlailqui ne s'y trouvait plus? La mère et moi ne sachant comment remédier à son besoin pressant au milieu de la nuit , nous souffrîmes durant une demi-heure toutes les angoisses du désespoir. Nous nous regardions en silence avec des yeux tantôt fixes et tantôt égarés qui nepouvaient pleurer. Rappelez-vous, cher et tendre ami, le récit à*Ugolino dans leDantc. Je sentis toutes ces horreurs; notre enfant gémissait, n'ayant plus la force de crier, et tournait de tous côtés une bouche ouverte pour teter. Je craignis

un instant de le voir mourir dans mes bras, car nous nous Tarrachions tour à tour, sa mère et moi, pour diminuer, pour accroître, pour changer au moins notresupplice. Enfin on alla chercher une nourrice dans le voisinage, qui vint nous délivrer tous les trois des tourments deTagonie. Il a fallu qu après un mois de rudes épreuves ma femme souffrit comme un nouveau déchirement d'entrailles pour se séparer de la fille qu'elle nourrissait. J'ai vu couler ses larmes plusamcres que les douleurs de Tenfantement. Mais elle se console par les soins qu^elle donne à l'éducation de son fils de ceux qu'elle n'a pu rendre à sa fille, et cette fonction maternelle, la plus importante peut-être, ou du moins la plus difficile à remplacer, supplée autant qu'il est possible à celle qui est la première de toutes dans l'ordre de la nature. — J'aurais bien d'autres choses à vous dire, mais il faudrait vous voir, et quand et comment le pourrai-je? Mon âme erre jour et nuit dans vos montagnes, elle se repose quelquefois sous votre toit. Si je me fusse trouvé libre à Paris, lorsque vous en clés parti, jamais cour d'Italie, ni peut-être ville de France, ne m'aurait donné des chaînes. Mais Thymen a changé mes engagements. Cependant je ne renonce point à toutes mes anciennes idées. Adieu, cher ami, vivez heureux etlongtemps. Bien des compliments à mademoiselle LevasseurdontM. Boswell m'a donné des nouvelles.

Parme, ce 6 aoûl 176o.

Je vais transcrire enfin, cher Genevois, une lettre minutée depuis deux mois. Si je ne vous l'ai pas envoyée plus tôt, c'est que j'alleadais M. Boswell, dans l'espérance qu'ayant fait son tour d Italie, il entrerait en France parla Suisse et par

VOS montagnes. Alors j'aurais pu vous confier par ses mains tout ce qui me roule dans Tesprit depuis longtemps et que j'aurais besoin de verser dans le vôtre pour ma tranquillité. Mais, comme il n^a pas encore vu la Toscane, son repassage à Motiers se trouve différé pour un terme fort incertain, li partit donc hier d'ici où il était revenu par Venise, et il me chargea de le recommander à votre amitié, qu'il voudrait toujours mériter. — Je voulais vous écrire à Berlin, où les nouvelles de Paris vous disaient réfugié contre les persécutions de Genève et de la Suisse, quand je vis le rescrit clu roi de Prusse aux magistrats de Neuchâtcl, pour vous laisser jouir en paix de l'asile que vous vous étiez choisi. Le faux bruit qui avait couru sur votre transmigration m*inquiétait d'autant plus que votre long silence semblait m'induire et me fortiGer à le croire. — Depuis l'envoi du paquet que je vous adressai le beau mardi gras, je n'ai pu savoir vos intentions ni sur Touvrage de Cyrnéo que j'avais commencé de vous copier, ni sur une préface dont vous m'aviez parlé. Je vois maintenant, par les discussions que vous avez eues avec les pasteurs de Genève et de Motiers, que vous n'avez guère pu suivre le til de la correspondance que nous avions entamée. Je pense toujours au projet que vous m'avez inspiré, plus embarrassé cependant des suites que de l'exécution, quoiqu'elle soit peut -être au-dessus de moi. Si l'édition de vos œuvres n*est pas tellement avancée que je n'aie encore le temps de remplir la tâche que vous m'avez comme imposée, mandez le-moi ; je recueillerai toutes les forces de mon âme pour répondre à votre attente, dont la gloire vaut bien les périls qu'elle doit coûter. Les circonstances où je me trouve, quelque critiques qu'elles soient à certains égards, ne sont pas les plus fâcheuses de ma vie. J'entrevois dans le pire avenir qui puisse m'arriver, en parlant le langage de la fortune, les douceurs de la liberté, qui me conviennent mieux que tous

A J.-J. ROUSSKAU. 249

les biens du monde. Vous savez peut-être que l'infant est mort de la petite vérole à Alexandrie, où. il était allé voir sa sœur, la duchesse de Savoie. Gel événement, fâcheux en luimême et tragique dans toutes ses particularités, peut entraîner bien des changements dans une petite cour que le temps n'a pas encore bien consolidée. Je n'avais pas besoin d*un exemple si frappant de la vanité des grandeurs humaines pour ne faire aucun fonds sur tous les objets d'ambition qui peuvent tenter Tâme. Ainsi je suis préparé d'avance aux ré« volutions qu'un nouveau gouvernement amènera. Sans une femme et deux enfants, je ne les aurais pas attendues, et, malgré lès obligations que m'impose une famille, il me reste encore assez de courage pour vivre plus i\ l'étroit. Quitte de la plupart des passions et tranquille sur l'avenir, dès que les devoirs de père et d'époux seront remplis, je n'aurai rien à désirer pour moi que Tiiûlépendance, sans laquelle le fardeau de la vie s'accroît tous les jours à mes yeux d'une manière insupportable. La retraite la plus entière devait être mon partage; ce goûC que j'ai suivi dès l'enfance n'a fait qu augmenter avec l'âge, et je n'ai jamais été embarrassé que sur le choix du genre de solitude le plus convenable au total xlc mes désirs. Vous savez que les situations changent les devoirs et modifient les goûts. Il ne s'agit donc plus que d'accorder mon inclination dominante avec les engagements que j'ai contractés. Mais cela même est le sujet de beaucoup de réflexions que j'avais d'abord jetées sur le papier pour vous les communiquer, et que je supprime par la crainte que me donne votre silence qu'on n'intercepte ou n'ouvre les lettres que je vous écris. Quoiqu'il n'y ait rien contre personne au monde dans noire commerce, il est des circonstances où Ton ne doit pas livrer toutes ses pensées, même les plus honnêtes, à la curiosité des gens indiscrets ou méchants qui se servent du bien pour faire du mal. — Mais revenons à vous,

cher ami, puisque je voudrais vous écrire autant pour vos inlérèls que pour les miens. Je suis maintenant bien convaincu de ce qu*on m*avâit dit plusieurs fois à Paris, que vos magistrats et vos concitoyens de Genève ne méritaient point les éloges ni la dédicace que vous leur aviez adressés à la tête de votre Discours sur Yorigine de l'inégalité j)ai*mi les hommes» J'avais toujours été surpris qu^une république, telle que vous la donniez pour exemple aux nations, laissât vivre hors de son sein et saris secours un homme qui Thonorait et pouvait Tédifier, et qu'elle ne suppléât point du trésor public à la forlune qui vous manquait. Mais je vois aujourd'hui que vos Magnifiques Seigneurs craignaient trop qu'on éclairât leiur conduite et les brèches qu'ils faisaient en secrète la législation. Vous les avez démasqués ; ils ont rompu toute mesure. Il me semble qu'ils ont perdu la tête jusque dans leur déclaration du mois de février dernier, où ils appellent en témoignage de leur bonne administration les étrangers qui n'y comprennent rien, et pour garant de leur conduite l'approbation du conseil des Deux-Cents^ accusé lui-même de prévarication, ou du moins suspecté d'usurpation. Enfin le petit Conseil se prévaut, à mon avis, de l'estime que les bourgeois lui ont témoignée, ainsi qu'à chacun de ses membres, pour ne pas faire mention des griefs dont cette même bourgeoisie demande le redressement. C'est à peu près comme si, aprèi» avoir volé le bien d'autrui, quelqu'un venait me dire : Vous êtes honnête homme, pourvu que vous me rendiez mon bien, et que je répondisse : De votre propre aveu, je suis un honnête homme; donc je ne vous ai pas pris votre bien; car voilà tout ce que signifie cette déclaration ou déclamation du petit Conseil, qui donne des promesses générales de veiller au bien public pour des satisfactions particulières aux plaintes des citoyens. Si l'amitié que j'ai pour vous ne me trompe,

il n'y a que de Thypocrisio et du manège dans la conduite de ee petit Conseil, et je crains bien que les étrangers euxmêmes ne s'aperçoiTent de raiTaiblissement delà constitution de Genève ; car ce n'est pcut-ctre pas sans quelque vue éloignée sur l'avenir que la cour de Turin vient de donner à Tun de ses princes le nom de duc de Genevois. Quand je réfléchis, mon cher ami, à toutes les peines que vous suscitent les talents et la verluje gémis sur votre célébrité. Il n'est donc pas permis en ce monde de se plaindre d'une injustice sans en essuyer de nouvelles ! Mais il faut mourir en silence dans l'opprobre dont on nous couvre, et ne pas disputer sa vie à qui nous arrache la peau. Combien je suis indigné de toutes les tracasseries qu'on vous a faites depuis six mois-, et que j*ignorais lorsque je les ai trouvées dans les journaux ! Cependant il faut savoir gré, mon cher Genevois, à votre ancienne patrie d*avoir brûlé l'indigne libelle dont vous accusez un charitable pasteur^, et que je suis bien résolu de ne jamais lire. Vous voyez bien qu'il n'y a point de paix sur la terre pour l'homme qui parle selon son cœur. Dos qu'une fois on s* est rendu suspect en matière de religion, en quelque coin du monde qu'on se retire, on trouve des prêtres intolérants qui vous imposent leur profession de foi, sous peine d'interdiciioa de l'eau et du feu. On a raison de dire qu'il faut hurler avec les loups, car il n'y a plus que des loups parmi les hommes. Adieu, mon trop célèbre et malheureux ami ; je voudrais bien vous voir pour soulager mon âme de toutes vos peines et des miennes. Marquez-moi du moins que vous vous portez bien, malgré les atrocités dont on vous accable. Puissiez-vous jouir enfin de ce repos que vous avez cherché dans les bois! Obi heureux l'homme sauvage! il n'a point affaire à des magistrats, à des prêtres, à des auteurs, à des lecteurs!

' Le pnstciir Yerncs. L'auleur véritable du libelle étail Yollairc.

Enfin il trouve aisément partout la vie ou la mort sans de longues souffrances. Je vous offre les respects et les erabrasseraenls de ma femme et de mes enfants. Tout à vous.

Parme, ce 11 novembre 1763.

Combien votre lettre ^ m*a touché, mon vénérable et malheureux amil Toujours souffrir pour la vérité! Si le roi de Prusse n'est pas assez puissant dans ses propres Etats pour vous y défendre contre l'hypocrisie des prêtres et le fanatisme du peuple, qui pourra donc vous protéger sur la terre? Mais tous ces maux vous viennent de ces républicains que vous avez tant vantés. Des ambitieux et des fourbes démasqués ne mettent plus de bornes à leur vengeance. Vous savez à quels excès se portent les animosités de parti dans les démocraties. Rappelez -vous jusqu'où les Grecs poursuivaient leurs bannis. La haine religionnelle^sije puis ainsi m'exprimer, est encore plus forte. En France, le peuple a tour à tour sur le dos les prêtres et les magistrats. Mais vous vous êtes attiré seul tout le ressentiment des uns et des autres dans votre patrie. C'est trop pour l'homme juste. Si c'est un spectacle digne du ciel de voir la vertu lutter contre l'adversité, avouez que c'est un grand opprobre pour les humains qu'elle ne trouve point d'asile sûr la terre. Voilà pourtant le scandale de notre siècle. Eh ! mon ami, comment n'en concevrait-on pas de l'horreur pour la vie? C'est sans doute ce qui vous donne le courage d'exposer la vôtre à si bon escient; mais enfin il me semble que vous pourriez vous réfugier sûrement aux environs de Berlin ou dans toute l'Angleterre. Cette idée que je vous suggère n'est pas à mon avantage, puisque ce serait m'ôler l'espérance de vous revoir peut-être jamais. Cepen-

* Nous n'avons pas celte lettre de Rousseau. -

A J.-J. ROUSSEAU. â53

dant, si Ton ne vous laisse point seul dans Tile^ où vous êtes, il faudra bien que vous preniez ce parti. Je ne vous parle point de la Corse, parce qu'il y reste encore des semences de trouble qui nuiraient à Totre sûreté. D'ailleurs, j'y crois le peuple plus superstitieux que dans le reste de lltalie. Je m'imagine qu'il faut être moine ou général d'armée pour y réussir. La vérité ne doit pas y avoir plus d'accès que dans les autres pays. Depuis qu'on a commencé à la travestir sous tant de couleurs, elle fait horreur toute nue, ainsi que la chasteté. — Vous dirai-je, mon ami, que, pour en avoir écrit d'assez indifférentes dans une lettre adressée à la Gazette lit'» téraire de l^ Europe, qui se fait en France depuis deux ou trois ans, je me suis attiré une sorte de persécution dans ce pays-ci? J'ai dit que l'Italie n*était plus ce qu'elle avait été pour les arts et les sciences; j'ai dévoilé quelques-unes des causes de sa décadence à cet égard ; j'ai fait sentir que dans un pays où les églises et les monastères remplissaient un tiers de l'enceinte des villes, rien ne pouvait fleurir longtemps. Là-dessus, après de mauvais raisonnements mêlés d'injures, qu'on a imprimés pour me réfuter, l'évêque de Parme est allé dire à notre ministre que mes enfants n'étaient pas baptisés, quoique je lui eusse demandé à lui-même la permission d'en faire ondoyer un chez moi, et qu'ils eussent reçu tous les deux ce sacrement que TÉglise ne donnait pourtant jadis qu'aux adultes, avant qu'il y eût assez d'évêques et de richesses en leurs mains pour qu'ils décidassent en plein concile que sans baptême point de salut. Heureusement le minisire, qui avait vu et approuvé ma lettre avant qu'elle fût envoyée à Paris, et qui l'avait en conséquence soutenue assez hautement, a fait taire ces rumeurs, et de bonnes informations les ont dissipées. Mais la vengeance reste au fond du

^ L'ile de Saint-Pierre, dans le lac de Bienne.

cœur des ifnoines ci n'y dort pas. Je ne vous apporté cet exemple, cher ami, que pour vous montrer combien il est aisé de se faire de grands ennemis en ne voulant que du bien ' aux hommes. Que serait-ce si j'avais débité la dixième partie des idées iqui me roulent dans la tête sur ies abus et les vices de toute espèce dont la sociclc se trouve gangrenée? Il n'y a plus de remède. On fait crier les malades sans ks guérir quand on veut les panser ; et la frénésie des préjugés, non plus que celle des passions, ne souffre point de traitement qui n'expose la vie des médecins sans aucune apparence de succès. Je vous remercie d'autant plus de voire dernière lettre, que je n'eu espérais plus de vous, depuis un avis que j'avais lu depuis peu dans la Gazette de Bernej où vous avertissiez le public que vous n'écriviez ni ne receviez plus de lettres par la poste pour de bonnes raisons. Je présumais bien que c'était parce que vous aviez à vous plaindre d'indiscrétion ou d'infidélité. J'étais fort en peine, et je méditais déjà de m'adresscr à quelque homme public de Neuchâtel pour me rouvrir une voie de communication avec vous ; mais je profilerai de celle que vous m'avez indiquée.

Vous me faites une description de votre ile, bien séduisante pour qui pourrait s'y transplanter. Votre lac est-il grand? Éles-vous près ou loin de la terre ferme? L'air est-il doux, sans être épais et trop humide? Au milieu des montagnes sans doute? Vous me rappelez Robinson; que ne puis-je être Vendredi? Avez-vous du moins une nacelle? Gomment avec une seule maison l'ile a-t-clle tout ce qu'il faut pour nourrir une famille? Votre séjour m-intéressc. Écrivez-moi, je vous prie, et que ce ne soient pas des disgrâces, s'il est possible. Quoiqu'elles ne fassent qu^accroitre ma vénération et mon attachement pour vous, c'est me vendre trop cher des sentiments si doux.

Vous voulez que je vous parle de mon sort actuel* Il n'est

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ni asseï stable ni assez gracieux pour m'engager à vous en faire part. Si vous vous étiez rappelé la première lettre que je vous écrivis il y a deux ans et demi, vous ne m'auriez pas dit que noire nouveau souverain me connaissait mieux que son père. J'ai tout aussi peu vu Tun que Tautre, car je n'ai jamais rien valu pour une cour. On m'a trouvé la tcte trop chaude, et Ton m*a laissé exhaler mon feu dans mon cabinet. Il y a longtemps que je ne serais plus ici, sans les circonstances qui m'ont fait la loi. Mais je n'ai pas le courage de jeter ma femme et mes enfants dans les horreurs de la misère et de l'abandon général. C'est ce qui retient ma plume, ma voix et tous mes pas. Je ne vois pas de démarche à faire qui ne m'exposât à des inconvénients pires que ceux de l'état où je reste, quoiqu'à contre-cœur. S'il n'est pas de refuge pour vous chez les hommes, où en trouverais-je donc, moi qui, peut-être aussi jaloux de l'indépendance et de la liberté que vous, n*ai pas les talents pour me les procurer ni vos vertus pour les acheter au prix des mêmes souffrances? Cependant il est des choses que je ne sacrifierai jamais à mon bienêtre, parce qu'il vaut mieux mourir que d'être honoré des hommes pour des infamies. — On m'a dit, par exemple, que l'inquisition avait droit en ce pays-ci de faire enlever les enfants pour les instruire dans la religion quand ils ne l'étaient pas d'assez bonne heure par leurs parents. Mais, si je n'étais pas soutenu par la cour dans les droits de l'autorité pater* nelle, je me sauverais plutôt dans les bois, et je crois mémo dans la mer avec mes enfants, que de les livrer à l'inquisition dltahe. Quant à l'âge d'être instruit, comme, à douze ou quinze ans, mon fds ne connaîtra pas mieux la religion chré* tienne que la plupart des prêtres de vingt-quatre à trente ans, alors qu'on se plaigne de ma négligence et qu'on prétende y suppléer, à la bonne heure! Mais si l'on veut que j'en fasse une pie et un perroquet, ainsi que vous l'observez

très-bien de tous les enfants à qui on fait balbutier ineptement leur catéchisme, je n'y consentirai jamais tant qu'un souffle de vie et de force me battra dans le cœur. Revenons à vous, mon cher philanthrope. Les hommes sont nés bons, dites-vous, et vous agissez bien comme s'ils l'étaient, mais eux certainement comme ne l'étant pas. Qu'en croirai-je, ou votre théorie, ou voire expérience? Est-il possible que cette espèce, bonne et saine par sa nature, ail pu tellement se corrompre qu^elle ne soit plus susceptible du bien? Les chets des nations sont méchants par caractère ou par état, je le veux et je le vois; mais comment les peuples sont-ils abrutis au point de ne plus entendre la raison, ni la vérité, ni leur intérêt?... Il vous faudrait être, mon cher ami, parmi les sauvages savanais des bords de l'Ohio, qui avaient si bien traité leurs prisonniers anglais^ que, lorsqu'il a fallu les rendre, ceux-ci ne voulaient pas les quitter. Ceux-là vous recevraient et vous laisseraient en paix. Peut-être encore si vous décrcditiez leurs jongleurs, vous mangeraient-ils comme l'ennemi de leur Grand-Esprit, Tout homme qui ne dira que la vérité, surtout en fait de morale et de gouvernement, sera la victime du genre humain. Les habiles législateurs n'ont détruit une imposture que par une imposture. Mahomet aurait été lapidé, s'il n'avait substitué sa religion à l'ancienne. Mais le philosophe qui combat toutes les sectes sans en faire aucune sera seul et misérable. Vous êtes trop religieux pour les impies et pas assez pour les dévots : aussi vous avez les derniers contre vous, sans que les premiers se déclarent pour vous. Voilà ce qui me fait d'autant plus gémir sur votre situation, que je n'ai pas assez de force d'âme pour la partager. Adieu, mon ami; donnez moi de vos nouvelles et des motifs d'être plus courageux. Recevez les respects de ma famille. Tout à vous.

A J.-J. ROLiSSEAU. ' 257

Parme, ce 21 avril 1768.

Il y a six mois que je n'ai reçu de vos chères nauvelles, trop illusire Genevois. Cependant je vous ai écrit deux fois, et la dernière au mois de janvier passe. Je crains, ou que cette lettre ne vous soit pas parvenue, ou bien plus encore. que vous ne soyez malade de tant d'agitations et de traverses que vous avez essuyérs. Enfin vous aurez trouvé le port dans cette île * qu'on a toujours dite feos]Jtfi6w5 /eram. On débite pourtant que les Anglais se sont humanisés pour vous et qu'ils vous déjommageiit par leurs caresses des persécutions que vous a suscitées voire ingrate patrie. Puissiezrvous jouir longtemps de rhommage qu'ils rendent en votre personne à la vérité et à la liberté!

Tandis que de mon côté je songeais à la retraite, les événe- (nents me l'ont aplanie. On me rend à moi-même avec une pension de mille écus, que le soin d'une famille dont je suis chargé m'oblige d'accepter. La hai ;e monacale que j'ai en- CQUrue ici ne me permet point de rester dans un pays d'inquisilion. Relonrner dans ma patrie, quelque intérêt domestique qui m^y rappelât, ne me plaisait pas davantage à cause des semences de trouble que j'y voyais fermenter, lorsqu'un discours du roi an parlement de Paris a redoublé mon horreur naturelle pour la servitude qui règne en France. Vous aurez peut-cire vu cet écrit; jamais le despotisme, même sous Richelieu, ne s'est expliqué si crûment. Enfin le roi semble s'attribuer l'infaillibilité qu'il a ôlée au pape. Uesprit de C07iseiljde juniice et de raison^ dit-il, est le caractère propre de la puissance suprême qui réside eu sa personne. Charles r' n'en avait point tant dit en Angleterre^ mais il

* I/AnîïlctciTC.

n^avait pas cent cinquante mille hommes sur pied, toujours à ses ordres. Tels sont les progrès de la monarchie quand elle n'a point de limites dans un corps législatif ni de frein dans Tesprit national. — Toutes ces réflexions me font errer en idée sur la face de la terre pour y chercher un asile inviolable. J'ai souvent pensé à la Corse, dont je suis assez voisin à Parme; mais l'incertitude de Tétat où s'y trouvent la législation et fa sûreté publiques jusqu'à ce que les Génois en soient absolument chassés et les Français sortis, la chaleur du ciel, la stérilité du sol, des mœurs que la superstition doit rendre barbares, enfin tous les inconvénients d'une situation critique et périlleuse, balancent l'envie que j'avais de me transporter dans cette île avec ma famille naissante. S'il n'y a point de possibilité morale à suivre ce projet, dites-moi du moins ce que vous feriez à ma place, avec l'antipathie de rentrer sous une puissance monarchique de qui dépend encore le peu de biens que je puis attendre de mes parents pour assurer l'élat de mes enfants. Je serais allé volontiers me réfugier à Genève, et là, travailler paisiblement à un long ouvrage que je veux faire sur les harbaries des peuples po^ licés. Mais, depuis que celte république en a si mal agi envers le citoyen qui l'a le plus illustrée au dehors et peutêtre le mieux servie au dedans, quoique de loin, je l'ai prise en aversion, et je n'espère me réconcilier avec elle que lorsqu'elle le sera avec vous. Quant à la Suisse, où vos ouvrages m'avaient fait désirei* de trouver une retraite libre et tranquille, les injustices dont elle a payé vos éloges m'en ont dégoûté. Il est vrai que n'étant point célèbre comme vous, mon obscurité m'y procurerait peut-être le repos qui vous fuit. En un mot, cher ami, je cherche un pays où je n'entende point le peuple se plaindre du gouvernement, où l'on puisse parler avec plaisir et des lois et de leur exécution, ou l'étranger n'ait rien à craindre des citoyens ni ceux-ci de leurs ré*

gisseurs. En connaissez-vous quelqu'un de celte espèce? — Mais je vous entretiens toujours de moi : c'est que j'en suis embarrassé dans le moment où je vous écris, et que je voudrais me décider pour le reste de ma vie avant trois ou quatre mois. Et vous, clier ami, que faites- vous malntenafni? Ne donnerez-vous pas* à Londres l'édition de vos œuvres que vous aviez projetée en Suisse? Serai-je à temps d'y paraître pour quelque chose? Je suis en vos mains pour m'acquitter d*un honneur périlleux, dont je me ferais un devoir s'il n'y allait que de ma vie à le remplir. Quelque parti que vous preniez sur mes dispositions, accordez-moi par grâc6 l'estampe de votre portrait, dont vous avez fait présent à des gens qui vous étaient moins attachés que moi. Vous pouvez me l'envoyer par le canal de M. Hume. Si vous me répondez, que ce soit au plus tôt, je vous en prie. J'ai besoin de vos avis et de votre amitié. Parlez-moi de votre santé, du séjour que vous habitez, du genre de vie que vous y menez, de tout ce qui' vous touche et qui par là me devient cher. Combien je donnerais des années qui me sont encore destinées pour en passer une ou deux avec vous, du moins à portée de vous voir quelquefois ! Mais nos jours se consument en désirs parmi lesquels les plus honnêtes ne sont pas les moins infructueux. Ni le méchant ni l'homme de bien ne trouvent de satisfaction sur la terre. Tout nous échappe, et la possession de ce qu'on souhaite, et le goût de ice qu'on possède. Chaque jouissance est mie perte ou pour le corps ou pour l'âme, et notre existence s'écoule dans une succession de sentiments inqulcls qui se détruisent et nous emportent dans leur néant. — Mais cette lettre est déjà trop longue. Adieu, mon cher et vénérable ami. Tout à vous. '

Parme, ce 13 décembre 1766.

Voici, mon cher et roallieiireux ami, la quatrième lettre que je vous écris depuis votre dernière. Vous devez en avoir reçu une par le canal de M. Du Peyrou; une autre, du mois de janvier, par Tenlremise de M. SuarJ, directeur de la Gazette de France; une troisième, du mois d'avril, par M. Hume. A tout cela point de réponse. Dois-je attribuer voire silence à vos chagrins? Je les ai sus bien lard, et vous ne douterez pas qu'ils ne m'aient fait une très-douloureuse impression. Mon amitié s'affecte vivement de vos malheurs, quelle qu'en soit la cause. La source en est, je le vois bien, dans une extrême sensibilité d'âme qui vous fait concevoir ou Irop bonne ou trop mauvaise opinion des hommes. Il en est trop peu de vo« tre trempe pour que vous n'ayez pas souvent à vous plaindre de la plupart. Quant à moi, mes propres défauts m'accou» tument aux imperfections des autres, et, sans me sentir vil ni méchant, je ne m'étonne plus d'en trouver beaucoup de ce caractère. J'avoue, mon cher ami, qu'il y a des procédés qui semblent entraîner une foule de vertus et promettre, quelque nobles qu'ils soient, encore plus qu'ils ne renferment. Tels étaient ceux que vous avez éprouvés de M. Hume. Mais, si vous aviez bien lu son âme dans ses écrits, vous auriez vu que c'était un homme un peu froid, et que, par conséquent, une liaison intime avec lui ne vous convenait pas; car il y a beaucoup d'honnêtes gens qui ne doivent pas vivre enseimble ni se voir de trop près. Il faut tant de choses pour unir deux belles âmes, il en faut si. peu pour les diviser! N'accusons dans tout cela, trop illustre Genevois, que la fragilité (!c notre nature qui, ne devant point durer, change à chaque msrant de rapports avec tout ce qui l'environne. Ba-

rement d^accord avec nous-mêmes, peu satisfaits de noire manière d'êlre, comment nous accommoderions-nous longtemps de l'humeur et des façons d*autrui? Mais vous souffrez, et je ne suis malheureusement pas capable de vous con^ soler. Voilà ma peine. Cependant je vous^suis autant et plus attaché que jamais. Eussiez-vous même des torts dans votre querelle avec M. Hume, je lui saurais toujours mauvais gré de ne vous les avoir pas pardonnes ; et, s*il devait rompre avec vous, c'était avec plus de générosité, ce me semble. Que n'aije été à portée de vous voir dans la naissance ou les progrès de votre mésintelligence réciproque ! Je me serais jeté à vos genoux pour en empêcher les suites, et, si ce neût été par la force de mes raisons, j'aurais obtenu par prière et par amitié la suppression de toutes les voies d'éclat. Mais enfin, mon cher ami, votre conscience vous reste pour vous faire, réparer vos injustices ou supporter celles des autres. Si vous êtes prompt à Taccusation et même à Toffense^ vous savez revenir de la précipitation de vos jugements désavantageuXt »rai éprouvé Tun et l'autre de votre part. Après tout, il vaut mieux passer pour imprudent que d'être injuste. Ne voyez dans ces réflexions, je vous conjure, que Tépanchement d'un cœur droit, d'un ami sincère qui s'intéresse le plus tendrement à votre repos. Ne m'impulez point de vouloir vous donner des avis lorsque vous me refusez depuis près d'un an vos conseils sur des choses essentielles à mon bonheur. Tout négligé que je suis de vous, mon amitié n'en est point altérée ; elle ne peut, cesser qu'avec votre probité, qui vous l'a plus acquise encore que vos talents. Si ma franchise ne vous déplaît point, écrivez-moi, je vous prie, ne fût-ce que pour me tranquilliser sur voire situation actuelle et sur le sort des lettres que je vous ai adressées. Je vous parlais bien ouvertement dans ma dernière des projets de ma retraite, que je croyais prochaine alors; mais elle se trouve encore différée,

26^ LETTRES DE DÈLEVRE

eimft destinée incertaine jusqu'au mariage de notre prince, âgé de seize ans. J'ai trois enfants par le surcroit d^une fille qiii m'est née il y a six semaines : mes ressources ont diminué

d*un tiers et mes besoips augmenté d'autant. Je sens mes chaînes s'appesantir ou se multiplier par l'amour paternel et mes forces baisser par Page. Ce n'est plus moi que j'envisage dans Tavenir, et cela change beaucoup mes idées sur le présont. Si je pouvais cependant trouver à vivre loin d'une cour, dans un pays de liberté, je m'y traînerais à quatre pattes, mes enfants sur le dos. Je rêve toujours à la Corse, dont je suis plus voisin que vous.

En quel élat est votre santé, votre âme, la disposition de vos sentiments pour moi? La chaleur de l'imagination ne s'affaiblit point chez vous'; je crains que le corps n'en souffre. Un excès de sensibilité vous tue. Faites aussi peu de cas, s'il est possible, des injures que des éloges. Quand vous êtes content de vous-même, que vous importent les jugements d'autrui? Vous consoleraient-ils si vous ne l'étiez pas? Hélas ! mon bon anai, vous avez des principes de morale à faire des millions d'heureux : n'aurez-vous écrit que pour le bonheur des autres et pour votre malheur? Donnez-moi la consolation de trouver dans votre exemple celte paix et celte félicité que je cherche dans vos leçons. Tout à vous du fond du cœur, avec les tendres embrassernents de ma femme cl de mes enfânls.

<P, S. C'est par M. Boswell que je vous envoie cette lellre. Bien des compliments à mademoiselle Lcvasseur.

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