‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 22 sur 50 · LETTRE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE VOLTAIRE

Il prend envîc de marcher à qualre pâlies quand on lil voire ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'Iiabilude, je sens'malheureusement qu'il m*est impossible de la reprendre, et je laisse celle allure nî\lurelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m*embarquer pour aller trouver les sauvages (lu Canada, premièrement parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent vu médecin d* Europe nécessaire * ; secondement parce que la guerre est portée dans ce pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous; je me borne à élro un sauvage paisible dans la solilude que j*ai choisie auprès de voire pairie, où vous devriez ôlrc.

J'avoue* avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal.

Les ennemis du Tasse firent de s'a vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent' gémir dans les prisons à soixante-dix ans pour avoi^ connu le mouvement de la terre, et ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter.

Dès que nosamih^ eurent commencé le Dictionnaire encyclopédique^ ceux qui osaient être leurs rivaux les Irailèrenl de déistes, d'athées et même de jansénistes. Si j'osais me compter parmi ceux dont les travaux n'ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir une troupe de misérables ' acharnés à me perdre du jour que je donnai la tragédie û Œdipe; une bibliothèque de calomnies ridicules imprimées contre moi, un prêtre ex -jésuite que j'avais sauvé du demi» r* supplice mé payant par des hbelles difFainatoires du seivice

* ...dont je suis accablé, riie rclicnncnl auprès du plus grand médecin de l'Europe, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris...

' ...je conviens...

* ... des gens...

que je lui avais rendu; un homme plus coupable encore fni^ sànt imprimer mon propre ouvrage du siècle de Louis XIV, avec des noies où* la plus crasse ignorance débite les impos^ tures les plus effrontées V un autre qui vend à. un libraire une prétendue histoire universelle^ sous mon nom, et le libraire «55^2 avide et assez sot^ pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits et de noms estropiés, et enfin des hommes assez lâches et assez méchants pour m* imputer cette rapsodie^* Je vous ferais voir la société infectée de ce nouveau genre d'hommes inconnus à toute l'antiquité qui, ne pouvant embrasser une profession hon-> nète, soit de laquais, soit de manœuvre, et sachant malheureusement lire et écrire, se font courtiers de la littéra-» turej volent des manuscrits ^^ les défigurent et les vendent^ Je pourrais me^ plaindre quune plaisanterie'^ faite, il y a [)lus de trente ans, sur le même sujet que Chapelain eut la bêtise de traiter sérieusement, court aujourd'hui Je monde par rinfidélité ^^ l infâme avarice'^ de ces malheu<! feux qui Vont défigurée^ avec autant de sottise que de malice, et (juiy'au hout^^ de trente ans, vendent partout cet ouvrage, lequel certainement n est plus le mien et qui est dévenu le leur^\ J'ajouterai qu'en dernier lieu, on a osé fouil-

^ ... dans lesquelles. i.

*,... vomit les plus infâmes impostures... 5 ...quelques chapitres d'une prétendue histoire...

* ... assez avide...

• 5 ... pour m'imputer là publication de celte rapsodic...

* ... littérature, vivent de nos ouvrages, volenl des... . ' ... plaindre que des fragments d'une plaisanterie...

* ... et l'avarice...

. ^ ... qui ont mêlé leur grossièreté à ce badinâge, qui eh ont rempli les vides avec autant, etc., etc..

*® ... et qui enfin au bout..

" ... partout en manuscrit ce qui n'appartient qu'à eux, et qui n'est digne que d'eux...

âCG LETTRE DE VOLTAIRE

1er daiis les ' archives les plus respectables et y voler une partie des mémoires que jy avais mis en dépôt lorsque jVtais historiographe de France^ et quon a vendu à «n libraire de Paris le fruit de mes travaux ^ Je \ous peindrais l'ingratitude, ri m posture et la rapine me poursuivant jusqu'aux pieds * des Alpes et jusqu'au bord de mon tombeau.

MaiSj monsieur^ avouez aussi que ces épines^ attachées à la littérature et à la réputatioii ^, ne sont que des fleuis en comparaison des autres maux qui de tout temps ont inondé la terre. Avouez que ni CicéroUj ni Lucrèce^ ni Virgile, ni Horace ne furent les auteurs, des proscriptions de Marins y de Sylla^ de ce débauché d^Antoine^ de cet imbécile Lépide, de ce tyran sans courage^ Octave Cépias^ stirnommé si lâchement Auguste.

Avouez ^ que le badinage de Marot n'a pas produit la Saint-

1 ... On a voléanc partie des matériaux que j'avais rassemblés dans les archives publiques pour servir à l'histoire de la guerre de 1741, lorsque j'étais hîsto* riographe de France, qu'on a vendu à un libraire de Paris ce fruit dé mon travail, qu^on se saisit à l'envi de mon bien, comme si j'étais déjà mort et qu'on le dénature pour le mettre à l'encan...

' ... me poursuivant depuis quarante ans jusqu'au...

^ Mais que conclurai-je de toutes ces tribulations? Que je ne dois pas me plaindre; que Pope, Descartes, Bayle, IcGamoëns, et cent autres ont essuyé les mômes injustices, et de plus grandes; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l'amour des Lettres a trop séduit. Avouez, en eCfet, monsieur, que ce sont de ces petits malheurs particuliers dont à peine la société s'aperçoit. Qu'importe au genre humain que quelques frelons pillent le miel de quelques abeilles! Les gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites querelles; le reste du monde ou les ignore, ou en rit. De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine ce sont là les moins funestes. Les épines attachées à la littérature et à un peu de réputation... .

* ... que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace n'eurent la moimlrc part aux proscriptions. Marins était un ignorant, le barbare Sylla, )c crapuleux Antoine, rimbécilè Lépid'e lisaient peu Platon et Sophocle, et pour ce tyran sans courage, Octuvc Gépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans les temps où il fut privé de la société des gens de lettres. Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles d'Italie, avouez,..

Barthélémy, et que la tragédie du Cid ne causa pas les guev' res * de la Fronde. Les grands crimes n'ont ^/^' commis' que par de célèbres ignorants. Ce qui fait cl ce qui fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est Tinsatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes, depuis Thamas-Kouli- Kan, qui ne savait pas lire, jusqu'à un commis de la douane, qui ne sait q*AC chliïrer. Les Lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent, et elles font même votre gloire dans le temps^ que vous écrivez contre elles; vous êtes comme Achille, qui s'emporte conlre la gloire, et comme le père Malebranche , dont l'imagination brillante écrivait conlre l'imagination \

M. Chappuis m'apprend que voire santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches et brouter nos herbes. Je suis très-philosophiquement, et avec la plus tendre estime, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

' Les Uoublcs...

* .., n'ont guère étd commis...

^ ... et elles vous servent, monsieur, dans le temps...

* ÏM lettre imprimée contient ici le paragraphe suivant : « Si quelqu'un doit se plaindre des Lettres, c'est moi. puisque dans tous les temps et dans tous les lieux, elles ont servi à me persécuter. Mais il faut les aimer malgré l'abus que l'on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs, comme il faut aimer si patrie, quelque injustice qu'on y essuie, comme il faut aimer et servir l'Être suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.

Page 1