IV INTRODUCTION
cord d*une âme d'élite avec des milliers d'âmes, d'une intelligence supérieure avec des milliers d'intelligences. Le mode d'action en vertu duquel le génie se concilie chaque individualité et se l'approprie nous demeure' donc à peu près inconnu.
11 y aurait surtout iulérêt et profit à se rendre compte de ce mode d'action, quand la clientèle de l'illustre écrivain que l'on se propose d*étudier se divise en plusieurs fractions, en plusieurs groupes qui correspondent aux aptitudes variées, 'aux ressources intimes, aux multiples moyens d'iniluence de cet écrivain. Un auteur que la faveur générale entoure, et qui a su légitimement s'acquérir une renommée considérable, a non-seulement un public, mais plusieurs publics. Et, pour sortir du vague, il est permis de dire, par exemple , que la foule des admirateurs de Jean-Jacques Rousseau, entre 1760 et 1770, au plus beau moment de sa carrière littéraire, se composait de bien des éléments et venait, en quelque sorte, des quatre points de l'horizon.
Pour ne marquer ici que les divisions principales , il y avait dans cette foule ardente et confuse, les enthousiastes de la Nouvelle Héloise^ les fanatiques du Contrat social et les fidèles de VÉmile^ fraîchement convertis au déisme par la Profession de foi du Vicaire savoyard. Dans quelle situation chacun des hommes distingués appartenant à ces diverses catégories se sentait-il à l'égard de l'initiateur, de l'émancipateur, du maître? Quel langage se croyait-il en mesure et en droit de lui tenir? de quelle maiiièro, à queji degré pensait-il pouvoir et devoir lui prouver sa gratitude, lui manifester son adhésion, lui apporter son concours ? C'est là ce qui excite notre curiosité, ce qu'il nous importe d'apprendre.
INTRODUCTION. v
Entre rhomme de génie el ses contemporains, un étrange et mystérieux dialogue s'établit : de ce dialogue, son œuvre ne nous conserve qu'une partie, celle qui lui est personnelle; la voix de ses interlocuteurs s'afraii)lit peu à peu, se perd à une certaine distance et presque jamais ne parvient jusqu'à la postérité.
Précisément, en ce qui concerne Jean-Jacques Rousseau, cette lacune va être comblée. Une importante publication nous met à même, aujourd'hui, de compléter et de contrôler les Confessions, les Rêveries' du promeneur solitaire et la Cori'espon,dance. Nous allons çntendre converser librement avec le philosophe ses amis, ses protecteurs et ses disciples ; nous allons aussi nous éclairer sur le compte de ses adversaires et de ses ennemis. Certes, lorsque Rousseau, disposant avec ordre et classant méthodiquement les lettres à lui adressées par tant de personnes remarquables pendant dix ou douze années de sa vie, préparait les pièces justificatives des Confessiom^ il ne se doutait pas que ce curieux et piquant recueil, en remplissant parfaitement le but auquel il le destinait, nous servirait en outre un jour à mesurer jusqu^en ses moindres particularités, jusqu*en ses détails individuels, l'immense influence qu'il exerça sur le temps où il vécut. Le succès, en ce sens, a été au delà de son intention, de son désir et de sa secrète espérance ; grâce à ces lettres, nous pouvons maintenant nous montrer pleinement équi* tables envers l'homme qui a le moins connu, le moins éprouvé la justice de ses semblables. Après une attentive et impartiale lecture de la nouvelle publication, notre génération saura mieux ce que Rousseau fut pour le dix-hnitièmo siècle, et en pénétrant plus avant dans l'intimité de rélo-