‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemisChapitre 44 sur 50 · TRESSAN · texte numérisé non relu

TRESSAN

Toul, ce SU décembre 1755.

Vous connaîtrez, monsieur, par la lettre du roi de Pologne que j'envoie à M. d'Alembert, à quel point ce prince est indigné de l'attentat du sieur Palissot *. Il est tout simple, il est bien sûr que vous auriez trop méprisé Palissot pour être ému par la sottise qu'il vient de faire ; mais le roi de Pologne mérite d'avoir des serviteurs attachés, et je suis trop jaloux de sa gloire pour n'avoir pas rempli dans cette occasion des devoirs aussi chers à mon cœur.

Je n*ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, mais je suis lié d'une tendre amitié avec vos compatriotes. Je regarde Genève comme la ville de l'Europe où la jeunesse reçoit la plus excellente éducation. J'ai toujours sous mes ordres beaucoup de jeunes officiers genevois, je n'en vois aucun sortir de sa famille sans prouver qu'il a des mœurs et

^ Tressan (Louis-Élisabetb de la Vergoe, comte de), né au Mans en 1705, mort en 1782.

' Les trois lettres de Tressan qu'on ya lire sont indiquées dans le VIII* livre des Confemons; elles ont trait i Tariairede Palissot. On sait comment Rousseau, ayant été ridiculisé par ce personnage dans un drame, s'en vengea en obtc. nant sa grâce du roi Stanislas, qui voulait le chasser de l'Académie de Nancy.

de la littérature. Si l'ancienne amitié dont plusieurs de vos amis m'honorent, si Tamour que j'ai pour les sciences et les lettres, que vous enrichissez tous les jours, peuvent m'étre un titre auprès de vous, j'aurai bien de l'empressement, monsieur, à me lier avec vous dans le premier voyage que je ferai à Paris, et je vous prie de recevoir avec plaisir et amitié les assurances de la haute estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Lunéville, 1*' janvier 1756.

Recevez, monsieur, le prix de la vertu la plus pure! Vos ouvrages nous la font aimer en nous peignant ses charmes dans leur première simplicité; vous venez de l'enseigner dans ce moment par l'acte le plus généreux et le plus digne de vous.

Le roi de Pologne, monsieur, attendri, édifié par votre lettre, croit ne pouvoir vous donner une marque plus éclatante de son estime qu'en souscrivant à la grâce que seul aujourd'hui vous pouviez prononcer. M. Pahssot ne sera point chassé de la société de Nancy, mais cette anecdote littéraire doit être inscrite dans les registres, et vous ne pouvez nous blâmer de conserver dans la mémoire des hommes les excès qui peuvent les avilir, les actes de vertu qui les honorent. Enchanté de vos ouvrages, monsieur, et désirant d'affermir dans mon cœur les sentiments qui sont si naturels dans le vôtre, je n'ai fait dans cette occasion que ce que j'ai dû, et sans l'ordre du roi de Pologne qui m'a chargé de vous faire passer sa lettre, je n'aurais point osé vous faire connaître tout mon zèle.

Vous me promeltez, monsieur, de me recevoir quand j*irai" à Paris, et moi je vous promets de vous écouter avec confiance et de travailler de bonne foi à me rendre digne d*étre votre ami.

Pardonnez-moi d'avoir donné plusieurs copies de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrîre ^, malgré l'estime trop honorable pour moi que vous m'y témoignez. Je sens: qu'on doit m' oublier en lisant cette lettre, et ne s'occuper que du grand homme qui s'y montre tout entier pour faire rougir le vice et pour le triomphe de la vertu.

J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute estime et l'attachement le plus sincère, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.

Lunéville, 11 janvier 1756.

Vous serez obéi,, monsieur ; il est bien juste que vous jouissiez de l'empire que vous vous acquérez sur les esprits. Je vous avoue cependant que j'aurais peut-être encore balancé à TOUS accorder tout pour M. Palissot, sans une lettre que j'ai reçue de Paris en même temps que celle que vous m'avez fait Thonneur de m' écrire. On commence par m' assurer d'une amitié à toute épreuve, et c'est en conséquence de ce sentiment qu'on m'avertit qu'on sort d'une compagnie nombreuse et brillante, où l'on s'est déchaîné contre moi au sujet de TafTaire de M. Palissot, et que même on s^y est dit l'un à l'autre à Toreillë une épigramme faite contre moi.

Cette lettre m'a déterminé sur-le-champ, monsieur, à suivre votre exemple. Je me trouve aujourd'hui dans le cas d'ayoir aussi à pardonner à M. Palissot; je le fais sans nulle

«26 décembre 1755.

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