LÉGALITÉ INTELLECTUELLE
Volées de jeunes gens distingués, dont les pères et les ancêtres, ouvriers ou cultivateurs, n*ont pas eu le loisir d'accroître pour eux un héritage d'aptitudes scientifiques, littéraires et artistiques, qu'eux-mêmes n'avaient pas reçu. Le domaine des lettres, des sciences et des arts est encombré d'esprits éminents, je ne dis pas de génies, dont tout le monde connaît les noms et les œuvres. Or, entre génie et talent, comme entre talent et médiocrité, l'intervalle est-il donc si grand ? On peut soutenir le contraire. M™® de Staël, à qui tout le monde, sauf peut-être Proudhon, a reconnu du génie, avait assez de bon sens ou de modestie pour le soutenir. « Malgré son goût pour les types incomparables qui font saillie dans ses romans, elle croyait à l'égalité de la famille humaine; M"^** Necker de Saussure nous apprend que, même à l'égard des facultés intellectuelles, elle estimait qi\p c'était assez peu de chose au fond, une assez petite disproportion originelle, qui constituait la supériorité des talents éminents sur la moyenne des hommes (1). »
A-t-on d'ailleurs fait, pouvait-on faire le bilan de l'innéité en sens inverse, je veux dire la biographie des talents qui ne sont pas arrivés ? La plus inflme partie seulement des germes qui surgissent à la vie vient à maturité. Il doit y tivoir, dans les époques les plus favorisées, un nombre prodigieux de talents et de vertus comme écrasés dans l'œuf, morts-nés en quelque sorte, soit que l'aliment extérieur leur soit refusé dans le miheu social, soit défaut de santé, de courage, de culture, ou, ce qui revient au même, de culture •appropriée. Or, je me demande si l'on peut faire véritablement leurs parts à l'innéité et à l'éducation, quand on n'a
'^ i, Sainte-^Bouve, PortraiU de femmes^ p. 104.
pas la liste de toutes ces grandes capacités moissonnées souvent même avant la fleur, pour les mettre en parallèle avec les capacités auxquelles il fut donné de vivre et de se développer au grand jour de l'histoire.
D'autre part, je ne vois pas que l'expérience commune fournisse des données suffisantes pour résoudre le problème. L'éducation publique, l'éducation de famille, données dans des conditions à peu près parfaites d'identité, n'en laissent pas moins subsister entre ceux qui les reçoivent des différences très appréciables. Il est vrai, dira-t-on, que l'éducation la plus uniforme ne l'est jamais entièrement, que,mêpQe dans le cercle étroit de la famille, elle admet ou impose des différences selon l'âge, le tempérament, le caractère des enfants, et selon les dispositions particulières que les différentes personnes de la maison apportent dans leur rôle éducateur. On peut même ajouter que, la science de l'éducation, ou l'éducation selon la science, n'étant pas encore fondée, il est bien difficile que les facultés naturelles de chaque enfant reççivent une culture appropriée. Il entre, même dans la meilleure des éducations, beaucoup de préjugés, de caprices, d'arbitraire et d'imprévoyance. L'éducateur le plus clairvoyant n'a aucun moyen de vérifier si les phénomènes actuels dans une intelligence et dans un caractère donnés, sont tout ce que cette intelligence et ce caractère sont capables de manifester. Quels phénomènes de l'esprit sont transitoires ou durables, sont l'expression naturelle ou déviée de tendances originelles; quelles facultés se développeront par leur combinaison avec d'autres facultés, ou manqueront de force faute de cette combinaison ; quelles senties facultés actuellement engourdies, non développées, ou même supplantées par d'autres, dont on peut prévoir, d'après l'ensemble do Torçanisation individuelle^ l'éclosion possible à lôUe