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époque et dans telles circonstances favorables : ce sont là toutes questions importantes qui déjouent les intentions de l'éducateur le mieux informé et le plus habile (1).
En attendant que la science ait répondu, si elle doit un jour le faire, à tous ces desiderata psychologiques et pédagogiques, nous devons user de la plus grande réserve dans les jugements que nous portons sur la mesure des intelligences. Les exemples éclatants de déconvenues en pareille matière abondent dans l'histoire. Si les parents et les maîtres d'Alfieri avaient su découvrir en lui le germe du talent poétique, et avaient donné à ses facultés intellectuelles et morales une direction appropriée, il n'aurait pas passé, comme Rousseau, la plus grande partie de sa vie à rechercher son propre génie. Napoléon était un dne pour son professeur de littérature, qui n'avait pas eu le talent de lui apprendre la version latine. Le futur auteur d'Atala et de René passait dans son enfance pour un esprit maussade et fermé. Les professeurs du grand romancier Balzac le regardaient comme un esprit lourd et paresseux, alors que, déjà passionné pour la lecture, il remuait tout un monded'idées dans sa jeune tête. Le nombre est grand d'hommes qui démentirent d'une façon tout aussi brillante les pronostics de leurs parents ou de leurs maîtres. On en pourrait citer d'autres qui les démentirent d'une façon déplorable. Mais le cas ne fut pas rare, non plus, d'hommes supérieurs dansuùe application spéciale de l'intelligence, et médiocres
1. Le Di" Castle espérait que la phrénologie permettrait un jour de résoudre ce complexe problème. On trouvera quelques éléments importants de la solution future dans le chapitre sur Véducation de sa Phrénologie apirituahste ; et surtout dans l'article éducation du Dictionnaire de pédagogie^ par M. Buisson ; dans Tarticle de M. Ribot sur Vhéréhté, du même dictionnaire; et dans le chapitre III de la 3 Ipartie délivre die XS4rtdiié psf^chologiqyMK
OU tout à fait nuls dans une ou plusieurs autres. De ces faits on peut conclure, avec la même vraisemblance, que les intelligences ne sont pas toutes égales, et qu'aucune n'est égale à elle-même ; ou que lelleTaculté non manifestée n'en existe pas moins à l'état latent, que nous ne voyons que ce qui a été développé, et non ce qui aurait pu l'être. Assurément les apparences donnent tort aux partisans de l'égalité naturelle ou rendue possible par l'éducation. Mais elles ne sauraient leur donner absolument tort, tant qu'on n'aura pas scientifiquement établi dans quelle mesure l'hérédité et l'éducation peuvent harmonieusement concourir à développer l'être humain, tant que la science ne fournira aucun moyen de prévoir la direction que prendront les facultés d'un jeune enfant, et s'il possède en naissant l'étoffe d'un scélérat ou d'un sage, d'un imbécile ou d'un homme de génie. L'axiome de Jacotot reste donc debout, tout bien pesé, à litre d'hypothèse utile.
Mais ce qu'on ne peut admettre, en bonne psychologie, c'est rinégalité naturelle de la volonté mise en regard do l'égalité naturelle des intelligences. Jacotot nous paraît trop dire, ou pas assez, quand il soutient absolument que la difiTérence des volontés fait'l'inégalité des intelligences. Nous ne voulons pas tous, dit-il, mais nous pourrions tous vouloir, et rétablir ainsi l'égalité naturelle. L'attention se développe, la volonté se développe par l'exercice : c'est un fait incontestable. Mais, ni plus ni moins que l'intelligence, la volonté et l'attention, qui ont sur elle une influence si considérable, sont dominées par les influences plus ou moins puissantes du tempéramment héréditaire et de la constitution originelle (1). C'est là un fait qui n'entrait pas dans les
1. Durivau a fort biea dit ; c Pourquoi les différences d'organisatioa
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considérations du mathématicien et logicien Jacotot, mais qui n*aarait pas échappé au coup d'œil d*un éducateur naturaliste.
Par une contradiction tout au moins apparente, qui dénote encore Tinsuffisance de sa psychologie, Jacotot, après avoir presque soustrait la volonté à la loi de Tégalité, applique sa formule du nivellement universel aux facultés proprement morales. Contrairement à Rousseau, il soutient, que « rhomme en naissant n'est ni bon, ni méchant; il est tantôt Tun, tantôt Tautre ; il fait le bien, il fait le mal : s'il en était autrement, il ne serait pas homme. » Nous l'approuvons quand il dit encore que « nous avons tous le germe de toutes les vertus et de tous les vices. » Il fallait ajouter, et cette limitation atténue lés choses de beaucoup, que nous l'avons à des degrés différents. Ainsi donc, pour la volonté et pour les facultés morales, comme pour l'intelligence, la culture trouve toujours un fonds déterminé, mais non Gxé, par la nature, l'hérédité, la complexion individuelle. Que ce fonds soit pour tous plus riche en virtualités que l'éducation ordinaire ne le suppose, qui en douterait? Ce qu'on ignore encore, ce qui est en question, c'est la mesure, la portée universelle ou moyenne des intelligences et des volontés, le degré jusqu'où chacune peut aller, et qu'elle ne peut dépasser, en un mot, l'éducabilité humaine (i).
et de position entre les individus n'apporteraient-elles pas à l'essor des inteHigences, les mêmes facilités et les mêmes obstacles qu'on ne fait pas difficulté d'attribuer à la différence des âges? » Examen critique et raisonné de Venêiiignement dit universel de Jacotot, ip. 62.
1. Ni Tanthropologie générale, ni les branches spéciales de cette science, la crâniologie, Tanthropométrie, Féthnologie comparée, la mésologie ou Finfluence des milieux, la nouvelle .phrénologie ou Vôtodâ directe du aerreau» ne permettool encore autre choses que
âO J. JACOTOT
De l'axiome de Jacotol, soumis à une sérieuse révision, que reste-t-il en définitive ? Il reste d*abord qu'il est impossible, en Tétat actuel de la psychologie et de la .physiologie, de déterminer a priori le développement futur d'une intelligence : la mesure dans laquelle l'éducation peut influer sur les forces innées nous est encore inconnue. Il reste surtout que Tintelligence humaine n'admet que des différences de degré, non de qualité. L'éducation doit donc prodiguer à tous les mêmes soins avec une libérale confiance : tous les hommes ont les même facultés, les mêmes moyens d'apprendre, tous peuvent et doivent atteindre aux bienfaits de l'instruction. L'égalité ainsi comprise est la base de l'éducation moderne, et l'égalité politique, l'égalité civile elle-même seraient des non-sens, s'il en était autrement. Le dogme de l'égalité intellectuelle, déjà reconnu par plusieurs écrivains avant d'être inscrit par les hommes de la Révolution dans la charte des droits du peuple, avait encore besoin d'être proclamé quand les ministres de l'instruction publique en France s'appelaient de Freyssinous et de Vatimesnil. Jacotot le fit avec l'ardente conviction d'un apôtre. « L'artisan et le paysan, disait-il, sont des êtres
des hypothèses sur ces deux questions étroitement liées entre elles : Jusqu^où va l'énergie transformatrice des influences extérieures? Jusqu'où la plasticité en adaptation de l'organisme humain s'étend-elle? Voir, à ce sujet, un article de M. G. Sergi dans la Rivista di filoso/ia 8cie'%tifica,'n9 d'octobre 1882. — Lire da^s la Storia critica délie teorie pedagogicfiCy de M. P. Soiliani, la section III du chap. I, p. 13-25, qui a pour titre régénération psychique individuelle. Lire aussi, ^. 8-1Q dansi IsK^efjtQUQgicty^o sidto e ia famiglia^ de M. A. AjigiuUù
t^éOALnk INÏELtECtÛfiLLB ^\
pendants comme les académiciens. Tous les hommes sont semblables... Si le paysan pense à tous ceux avec qui il a affaire, il verra que son domestique et son maître sont, Tun et l'autre, hommes comme lui. Même connaissance pour se bien conduire, même intelligence pour agir avec esprit, quand ils le veulent. »
Et quel ressort pour la volonté de Thomme qu'une confiance même excessive dans l'énergie intime de ses facultés 1 Qui veut ce qu'il peut, est bien près de pouvoir ce qu'il veut. Je sais bien que Jacotot outrait sa formule, et ne désespérait personne d'arriver même au génie. Mais il est quelquefois nécessaire de regarder au-delà du but, pour le toucher. Jacotot est un homme à donner du cœur aux plus lâches. Écoutez-le plutôt : « Le préjugé qui nous fait croire à la supériorité de l'intelligence des savants a beaucoup d'inconvénients ; il nous persuade que la mémoire et l'esprit, c'est la même chose. Dès qu'on sait, on s'imagine qu*on a raisonné, et l'on étudie de la même manière les faits, qu'on ne peut pas deviner, et les réflexions d'autrui, qu'on doit faire soi-même. On nous entretient dans cette abjection, en nous faisant croire que celui-là est un orgueilleux qui s'écrie : « Et moi aussi, je suis peintre 1 » On ne voit point que l'orgueil n'est point dans ce noble mouvement de l'âme. C'est l'intelligence humaine qui se regarde, qui se voit, qui se sent, qui se juge. L'orgueil consiste à dire tout bas des autres : « Et vous, non plus, vous n'êtes* pas des peintres ! » Je dis, moi, que nous sommes tous peintres (1). »
Rien aussi de plus propre, quoi qu'on en dise (2), à étouf-
i. Langue maternelle, p. 15.9
2. Entre autres, M. Dorivau : c Cette maxime de régalité des es« prits est-elle auss^ utile que singulière ? Je ne puis le croire. A. 1%
St4 ^. lACôtot
fer «1 nous le genre derinfatualiôn que celle pensée, rebattue par Jacotol, qu'il y a moins de dislance entre un homme de génie et un hommeordinaire qu'entre un homme d'esprit et un idiot. Rien de plus propre à émousser l'aiguillon dé l'envie que cette autre pensée : c'est le travail qu'il faut louer dans un homme, et non la nature; est savant qui veut. Nous savons, d'ailleurs, tous beaucoup plus que nous ne le croyons. « Nous sommes risibles avec nos prétentions, parce qu'elles portent toujours à faux ; nous ne tenons pas compte de ce que nous savons ; nous perdons ainsi le fruit des études que nous avons faites sans étudier. L'enseignement uni" versel nous apprend à jouir, par la réflexion, des connaissances acquises dans l'enfance, sans nous tourmenter à amasser sans cesse de nouveaux trésors. Heureux qui sait tout ce qu'il sait ! » Pensée profonde entre toutes.
Une conséquence fort importante du principe de l'égalité intellecUielle, c'est la commune aptitude des hommes à tous emplois. Chez les Américains du Nord, une vocation assez, ordinaire, c'est de n'en point avoir, c'est d'être propre à tout. Ouvrier, marchand, avocat, ingénieur, professeur, journaliste, orateur, soldat, député, on est là-bas tout cela, suivant les circonstances et de par sa volonté. Nous avons chez nous d'autres mœurs et d'autres traditions : au lieu de ces praticiens universels qui savent faire tant d'applications diverses de leur énergie, nous avons les spécialistes montés comme les machines pour un seul genre de fonctions. On
réflexion, on n*y voit qu'une déplorable déception pour la multitude un leurre qui Tezcite à consumer ses forces et son temps dans de vaines tentatives, et elles seront nécessairement vaines^ parce que, dans ce système, personne ne doit mesurer ses entreprises sur ses ressources, mais seulement sur Ténergie de sa volonté. Quant aai( QioyenS) ou dq s'en met pas en peine« a Ouvr. cité, p. 55.
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peut objecter les nécessités et les avantages de la division du travail, notre tempérament héréditaire, nos habitudes sociales : la pratique américaine n'en est pas moins un idéal qu'on peut montrer de loin à nos jeunes compatriotes. L'homme sûr de pouvoir toujours marcher dans une voie nouvelle, à peu près sûr de pouvoir dans la mesure de son vouloir, convaincu surtout que la vocation universelle est d'être heureux dans n'importe quelle condition, cet hommor-là lient dans ses mains, pour ainsi dire, le gouvernail de sa vie. Il sera du moins plutôt disposé à exercer utilement son intelligence qu'à l'user sans profit pour la satisfaction de ses convoitises et de ses caprices. Il agira bien où il sera, sachant qu'il peut se tirer d'affaire partout. Jacotot a raison encore ici : « Ne croyez point que l'homme soit né pour telle position sociale en particulier. L'homme est fait pour être heureux par lui-même, indépendamment du sort; sans cela la vertu serait une chimère. N'écoutez donc pas ces paroles si douces pour la paresse : « Nous ne pouvons pas tous maîtriser nos goûts et nos penchants ; on naît paresseux ou laborieux. » La vertu nous appelle, mais il faudrait se remuer pour la suivre : le vice nous porte, et nous nous laissons bercer comme des enfants. L'homme courageux arrive au bonheur pour prix de ses efforts; l'homme lâche et endormi, l'homme automate arrive à la honte, aux regrets, au désespoir. »
Deux éducateurs éminents, qui ont aussi quelques droits à être comptés parmi les philosophes, Pestalozzi et M™® Guizot, ont soutenu en passant l'opinion que Jacotot a développée et élevée au rang de système. Le premier posait en principe que l'homme apporte en naissant les facultés physiques, morales et intellectuelles qui doivent le conduire à jouir raisonnablement et paisiblement do son
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existence. ïl soùlônait, de plus, que la nature n^adioael ati-* cune différence entre les hommes, et que la marche générale de réducation devait être une pour tous les enfants. Elle devait prendre sa base sur les lois uniformes et éternelles de la nature humaine, et ne pouvait reposer solidement sur les circonstances fortuites des conditions sociales, qui peuvent se modifier profondément dans le cours de l'existence humaine (1).
M°*® Guizot, cette femme d'un esprit si fin et si raisonnable, a quelquefois parlé en jacotiste de Tuniversalité de nos dispositions naturelles. « Sauf quelques dispositions spéciales et rares, nous sommes tous faits pour tout. La raison de l'homme a reçu un droit égal sur toutes ses facultés ; à quoi bon resserrer son empire ? Il a été mis en présence du monde extérieur pour l'approprier à son usage ; pourquoi restreindre à quelques objets particuliers l'aptitude qui lui a été donnée d'agir sur tous, ou sur le plus grand nombre? Les événements, les hommes se pressent autour de nous à tout moment et de toutes parts ; sachons user de notre puissance, et du moins nous nous ferons faire place ; mais nous resterons écrasés à l'instant oii nous demeurerons sans action et sans résistance. Il ne faut donc pas tellement dévouer nos facultés à un genre particulier d'action que nous en devenions inhabiles à tout autre (2). » Elle se montre ailleurs encore plus franchement jacotiste, mais dans les principes seulement, car elle est loin de pousser aux conclusions de Jacotot. Voici une page qui mérite d'être citée tout entière. « Il est, je crois, très peu
1. Voir Études sur la vie et les travaux pédagogiques de Pesta-* loiziy de P. P. Pompée, dont nous reproduisons presque textuelle** ment les expressions, 223-2*24.
2» Lettres de famille sur Véducatian^i* I| p. 77«
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de nos facultés adirés (Ju^ôû ne puisse employer au service do la raison et du devoir, quel qu'il soit. Je ne prétends pas cependant que le développement de toutes soit également avantageux dans toutes les situations. Il faut choisir. Nul ne peut donner à toutes ses facultés toute Fintensité qu'elles étaient susceptibles d'acquérir; car personne, ou presque personne, n'a été si spécialement façonné par la nature pour telle ou telle direction, qu'il n'eût fort bien pu en suivre une autre. Ainsi, un grand général avait peut-être en lui les facultés qui, développées par d'autres circonstances, en eussent fait un magistrat. Celles de nos aïeules les Gauloises qui faisaient tomber sur les Romains des poings lourds comme des catapultes, avaient certainement cultivé par Tusage une sorte de mérite dont je crois que mes filles peuvent fort bien se passer; et quoique persuadée qu'en les exerçant à lutter, à sauter, à nager, je pourrais leur donner en ce genre une supériorité assez remarquable, je n'en suis pas tentée le moins du monde. De même, parmi leurs facultés morales ou intellectuelles, il peut s'en trouver dont je ne m'attacherai pas à favoriser le développement : je découvrirais en Sophie le plus beau germe des talents politiques, ou des dispositions à l'éloquence de la tribune, qu'assurément je ne travaillerais pas aies faire prospérer; et dans le nombre des sentiments élevés que je puis lui inspirer, je ne choisirai pas Tamour de la gloire. Je n'échaufferai pas non plus dans l'âme tendre de Louise les sentiments qui pourraient produire le dévoûment à la passion ou à l'héroïsme de l'amour. Je ne m'attacherai même pas à exciter le plus grand développement des facultés les mieux assorties à leur destination en ce monde, avec cette ardeur que je mettrais certainement à fonder les talents d'un fils. Je crois que, sans rien cem"-
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primer, il est bon de garder dans réducaiion des femmes une certaine modération, et de ne pas se laisser aller à l'ambition d'élever en elles une de ces puissances prédominantes qui maîtrisent toute la destinée. Qu'un homme cultive une faculté aux dépens de toutes les autres, elle peut le conduire à la gloire, ou même dans un degré inférieur à la fortune ; elle aurait surtout, pour une femme, le danger de l'écarter des routes du bonheur (1). »
Résumons. Cet axiome de l'égalité, restreint dans les limites convenables, exprime un droit social de première importance. Il aplanit les barrières entre les esprits, supprime l'orgueil de caste, Tesprit de corps et les privilèges de sexe ; il consacre l'universelle aptitude de tous à toute instruction, à iout genre de travail, intellectuel ou manuel. Si, au point de vue dea faits actuels, Tégalité absolue des intelligences est un paradoxe, disons mieux, une erreur, elle peut, jusqu'à un certain point, grâce aux lois de l'hérédité sagement appliquées, à la transmission et au développement continu par l'éducation des facultés humaines, devenir une vérité pour l'avenir. Ce qui est interdit à l'individu ne l'est pas à l'espèce. Or, l'égalité dans je progrès paraît la loi de l'espèce humaine. Le grand homme n'est que l'une des expressions et l'un des instruments de l'ascension indéfinie de l'humanité. Il s'élève, parce qu'elle s'élève; il disparaît, elle reste. L'individu n'est presque rien, l'espèce est tout. Le génie, . qui personnifie le capital accumulé de plusieurs généra- . tions, ne se transmet pas, à ce qu'il semble, par la généra- , tion: il rentre fatalement dans la nuit commune; mais son . œuvre est un autre capital, immortel celui-là, qui n'est pas retiré du commun trésor. La pensée, les passions, les
!• Ouvr, cité, T, I, p. 3M,
l'égalité intellectuelle S7
exemples de ces grands représentants de rhumanîlé vivent et vivront toujours en elle. Entre eux et elle, il y eut un échange de gloire et de bienfaits. Elle les a faits grands, ils Tont faite plus grande. Tout vient de Tégalité, tout y revient.
Aussi, que voyons-nous : l'égalité intellectuelle fait partout son œuvre, en haut comme en bas. Tandis que la vieille tradition classique et aristocratique cède le terrain au flot montant de l'instruction démocratique, la haute culture littéraire et scientifique tend à se subordonner aux conditions d'une sélection plus normale et plus féconde. La masse des travailleurs va s'éclairant, sans que l'élite des gens instruits, disons mieux, des gens de* goût, diminue (1). C'est le contraire qui a lieu. Proudhon écrivait, il y a un quart de siècle : « Les cent hommes de goût pour lesquels Voltaire se vantait d'écrire seraient cent mille, si Voltaire écrivait encore (i) . »
1. Ce progrès de l'égalité est-il un bien, est-il un mal? C'est une question différente de celle que nous traitons ici. Je ne partage pas, quant à moi, les craintes que cette rapide diffusion des sciences dans la masse des travailleurs fait éprouver à des hommes d'ailleurs très éclairés et très sincères, relativement au bonheur du peuple ou à l'avenir des hautes études. Je vois ces craintes exprimées dans des publications que j'ai lues récemment avec un sérieux intérêt, par exemple, un article de M. Ph. Paulhan sur les conditions du bonheur et de Vèvolution humaine dans la Revue philosophique, n9 de décembre 1882, et les pages ^'GS du livre de M. Guardia qui a pour titre VÉtat enseignant et VÉco le libre. Pedone-Lauriel, 1883.
2. De la justice dans la révolution et dans Véglise, t. III, p. 178.