‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 9 sur 78 · U Siicîe, juin · texte numérisé non relu

U Siicîe, juin

l'égalité intellectuelle 13

dentelles ou surajoutées, entre les esprits, considérés en bloc, et non au point de vue restreint de l'intelligence, est donc un fait psychologiquement et physiologiquement établi.

Ce qui Test moins, c'est la portée des influences qu'on doit attribuer à l'accident après la naissance, et surtout dans les premières années de l'enfance, toutes fraîches et faciles aux impressions. Le tempérament physique et moral est, selon plusieurs, en grande partie préformé, et ils n'accordent qu'une action secondaire sur les aptitudes originelles au milieu physique et à l'éducation. Très peu soutiennent de nos jours, avec les philosophes mentionnés plus haut, que ces dernières influences peuvent modifier essentiellement les facultés innées, et partant réparer plus ou moins les inégalités naturelles. Rien ne permet d'ailleurs, en l'état actuel de la pédagogie, et à la lumière des indications expérimentales, de. trop élever la puissance de l'éducation.

Les renseignements empruntés à l'histoire se rapportent à des personnages exceptionnellement doués, et reposent sur des témoignages le plus souvent hypothétiques ; ils sont insuffisants, quand ils sont vrais : ils prouvent trop ou trop peu. Quand on parle de l'influence de l'éducation sur quelques grands personnages, on n'en juge que d'après certaines circonstances apparentes de leur développement, et abstraction faite de beaucoup d'autres qui étaient peutêtre d'une valeur considérable. Si l'on cite, par exemple, les noms de tcapitaines qui débutèrent tout jeunes dans la carrière, on rapporte à la nature seule la rare précocité de leurs talents militaires : mais on oublie les exemples qu'ils avaient eus sous les yeux, les récits qu'ils avaient lusou entendus, les exercices militaires auxquels ils avaient

assisté et pris goût dès l'enfance. Ne dit-on pas du jeune Hoche qu'il jouait tout enfant au général avec des soldats de son âge, sans doute pour avoir été ébloui par les parades de la garnison versaillaise ? On rencontre la même précocité chez beaucoup d'écrivains, d'artistes, d'inventeurs, et on se hâte de l'expliquer par l'innéité, d'autant que plus d'un arriva comme tout seul, sans ressources extérieures, sans conseils, sans encouragements, et même en dépit des obstacles ou des railleries qui lui vinrent le plus souvent de ses proches : mais on oublie que plusieurs d'entre eux reçurent une éducation ou une inspiration quelconque, une initiation décisive de quelqu'un, peut-être du hasard, et qu'ils travaillèrent ensuite d'après ces premières données. Quelle qu'ait été l'éducation, reçue ou trouvée, longue ou courte, il n'y eut jamais de facultés puissantes sans culture et sans direction appropriée. Il faut y regarder à deux fois avant de baptiser inné le génie, quelque forme et quelque degré qu'il ait pris dans le monde.

M. Joly, dans sa remarquable étude sur la Psychologie des grands hommes, a fait vivement ressortir toutes les circonstances d'éducation et de milieu qui favorisent la création du talent supérieur, mais en exagérant, selon nous, le rôle de la culture héréditaire dans la production du génie. Il suffit de nommer, entre cent, ces trois plébéiens, le grand soldat Hoche, le puissant remueur d'idées Proudhon, et l'admirable orateur et patriote que la France pleure encore, pour être en droit d'affirmer que le génie est une production naturelle et sociale dont la formule est encore à trouver. Si l'hérédité des aptitudes intellectuelles est un fait, il est certain aussi qu'elle ne va pas sans une éducation spéciale et individuelle du système nerveux. Nous voyons tous les jours nos hautes écoles s'ouvrir à des

Page 1