TOUT EST DANS TOUT. — PHILOSOPHIE PANECASTIQUE
Cette formule, envisagée dans sa valeur philosophique, se confond jusqu'à un certain point avec la théorie de l'association et avec celle de la corrélation^universelle des sciences.
Les hommes se ressemblent toujours et partout dans leurs capacités essentielles, dans leurs manières de sentir, de penser et d'agir. De là, dans les productions de leur esprit, cette unité sous-jacente à la diversité inépuisable ; ces idées primordiales, ces idées mères^ dont les combinaisons infinies produisent cette variété que nous appelons imagination, invention^ génie ; ces principes généraux de composition qui enchaînent les unes aux autres toutes les œuvres d'art, de science et de littérature. Toutes ces idées fondamentales sur la nature et sur l'homme, qui dominent la vie et la pensée de chacun de nous, se retrouvent partout, se répètent continuellement. Comme elles doivent se trouver dans tout ouvrage d'homme, Jacotot affirmait que le premier livre venu contient tous les livres, que ceux-ci ne sont que le commentaire de celui-là, qu'un livre contient le germe de toutes les connaissances.
« Il faut remarquer,^ dit-il^ quels sont les passages dei
Fénelon qui font le plus d'impression à la lecture : on s'apercevra, dans la suite, que, dans tous les poètes, dans tous les orateurs, ce sont les mêmes sujets qui touchent et qui attachent. Cela tient à la nature de l'homme, et ne dépend point de nos convictions. Dans toutes les langues, dans tous les ouvrages, Fénelon se retrouve à chaque page : voilà pourquoi je répète sans cesse : Tout est dans tout. Il s'en faut bien que j'aie tout vérifié, quoique j'aie professé pendant quarante ans ; mais j'ai été étonné de revoir dans Fénelon tout ce que j'avais lu. »
L'axiome Tout est dans tout paraît d'une application évidente, sinon absolue, dans l'ordre des vérités les plus largement humaines, dans la formation des facultés communes à l'espèce, dans le développement régulier du langage, de la logique, de la psychologie et de la morale naturelles. Mais les sciences spéciales, sciences de faits et de raisonnements fondées sur l'explication des faits, le calcul, la géométrie, la physique, l'histoire, la géographie, la composition musicale, etc., sera-t-il possible de les faire dériver plus ou moins directement d'un seul livre, soit TéUmaque^ soit tout autre? Jacotot n'hésitait pas à se prononcer pour l'affirmative, et il justifiait avec une apparence de raison cet étrange paradoxe.
On n'avait pas manqué de lui demander, en riant, si les mathématiques étaient aussi dans Télémaque, et tout en riant lui-même, il répondait oui. Selon son habitude, il cherchait, pour résoudre laquestion, les ressemblances. Les mathématiques sont une langue, où, comme dans la langue de Fénelon, la même réflexion s'offre sous plusieurs formes différentes : même artifice, mêmes procédés de l'esprit, même emploi des transformations. D'un côté, l'on modifie les expressions pour faire comprendre une idée ou communi-
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quer un sentiment ; de Tautre, les formules pour faire sau« ter aux yeux ce qu'on ne voyait pas dans une autre formule. La possibilité des transformations est immense ; mais dans Texpres&ion des sentiments, comme dans Texpression des quantités, elles se trouvent par le dessein qu'a le poète ou Je calculateur. L'un, par exemple, peut envisager là joie, Tespérance ou la douleur, sous une infinité de faces; mais, à un moment donné, il lui plaît de la considérer dans une circonstance particulière. Ainsi de l'autre; il peut nous présenter un nombre sous plusieurs formes, mais il le présentera sous telle ou telle forme, selon le besoin qu'il en a.
L'esprit humain, sa marche, ses procédés sont toujours les mêmes dans tous les hommes et dans toutes les applications scientifiques ou artistiques. « Les sciences ne diffèrent que par les objets divers, que par l'objet particulier dont elles s'occupent. » La vérité de ce point de vue s'impose de plus en plus à la pensée des philosophes, et l'on sait tous les efforts qui ont été faits depuis un demi-siècle pour ramener à l'unité les méthodes scientifiques. Personne peut-être n'a mieux exprimé que Jacotot cette vérité. « Ce que l'esprit humain fait en considérant un objet quelconque, il le fera encore en considérant un autre objet. Sa marche est uniforme, sa nature ne change point selon les objets qu'il considère ; son allure est toujours la même. Une suite quelconque de réflexions dans un cas est un excellent modèle dans tous les autres. Il n'y a pas deux manières de regarder, de comparer, de rechercher... Le poète qui regarde l'aurore, ou l'anatomisle qui dissèque un cadavre, sont tous deux en admiration devant la nature, en étudiant précisément les mêmes rapports. Fénelon qui ^int la çrolte de Calypso, ou Cloquet qui décrit une ar-
tère, suivent exactement la même marche. Des deux côtés c'est un homme qui regarde ; c'est la même intelligence qui fait les mêmes rapprochements, et qui arrive à des résultats identiques » (1).
La démocratique formule de Jacotot ne s'applique pas seulement aux lettres et aux sciences ; elle embrasse aussi les arts dits autrefois libéraux, et les arts mécaniques. Elle abaisse l'orgueil du savoir et les prétentions du génie, pour relever la modestie du travailleur et du manœuvre. « Tous les ouvrages humains, dit-il, sont dans le mot Calypso, puisque ce mot est un ouvrage de l'intelligence humaine. Celui qui a fait l'addition des fractions est le même être intelligent que celui qui a fait le mot Calypso... Cet artiste ressemble à celui qui a imaginé les moyens d'écrire le mot dont il s'agit. Il ressemble à celui qui fait le papier sur lequel on l'écrit, à celui qui emploie la plume à cet usage, à celui qui a procuré le fer à ses semblables, à celui qui a imprimé le mot Calypso, à celui qui a fait la machine à imprimer, à celui qui a généralisé ces explications, etc.. Toutes les sciences, tous les arts, Tanatomie et la dynamique, etc., sont le fruit de la même intelligence qui a fait le mot Calypso » (2). Ainsi tout est dans tout, mêmadans un seul mot.
On peut encore pousser plus loin, sans rien exagérer, cette assimilation entre les produits variés de l'activité humaine. Au point de vue objectif, le travail varie suivant les lieux, les temps, la matière mise en œuvre, le but poursuivi. Mais au point de vue subjectif, on y trouve toujours, dans des combinaisons variables, ces trois éléments essentiels : l'union du travail mécanique, des efforts intellectuels et des