‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 13 sur 78 · Langue matemtUe^ p · texte numérisé non relu

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mouvements affectifs. Partout la main, Tesprit, le cœur de l*homme laissent leurs empreintes sur ses œuvres : l'ouvrier, Tagriculteur, le fabricant, Tindustriel, Tingénieur, le savant, le poète, l'éducateur, le moraliste, l'artiste, le magistrat, l'écrivain, le soldat, par là se ressemblent tous. Cette identification subjective de tous les producteurs humains, qui complète la théorie de Jacotot, a été très bien mise en lumière par un auteur dont il convient de citer les paroles: « Observez le plus humble de tous les manœuvres, et si vous voulez découvrir la vérité pour établir ses relations avec le banquier, le savant ou l'artiste, n'éliminez pas de votre analyse ce qui saute aux yeux avec la clarté de l'évidence. Pierre est scieur de bois et se trouve encore couché quand le jour commence à poindre. Il fait bien froid et il se trouve à l'aise dans son lit. Ni la faim, ai la pensée ne l'inquiètent ; son bonheur serait de prolonger cet état de somnolence. Une voix intérieure, qui n'est pas la voix de l'intelligence, lui crie que son père infirme va manquer de pain, que ses camarades vont l'appeler paresseux, qu'il va déchoir dans l'opinion de son patron, et aussitôt il brave les sensations les plus désagréables pour se rendre au chantier. Une fois à la besogne, son intelligence se mêle aussi aux efforts de ses muscles. Si la scie dévie à gauche, elle lui dit qu'il faut faire un mouvement matériel pour retourner à la ligne droite ; s'il y a un nœud dans le bois, elle lui commande d'aller doucement pour ne pas abîmer son outil ; mais si son énergie fait défaut, si le désespoir l'accable, quelle est la force qui le retient à son poste, l'anime et le fait continuer son travail? Mais vous plaisantez. La matière est impassible, et l'intelligence n'engendre jamais la chaleur, dont le cœur a grand besoin pour émouvoir l'orgaliisme et faire que l'être persévère. Le sentiment est là,

comme dans l'art, dans une proportion moindre, mais il y est. Si vous ne le voyez point, jamais vous ne comprendrez ni la science ni Thistoire (1). » L'excitation du sentiment, et même du sentiment esthétique, . se trouve donc toujours alliée à l'effort musculaire et à Teffort intellectuel, dans le travail le plus simple et le plus grossier comme dans le travail le plus difficile et le plus délicat. C'est là une confirmation, dans l'ordre économique, de l'axiome Tout est dans tout.

Nous pouvons maintenant envisager spécialement cette formule dans ses conséquences pédagogiques. Étant donné qu'un seul genre de connaissances contient les principes de toutes les connaissances, l'axiome Tout est dans tout a pour corollaire pratique celui-ci : Sachez une chose, et rapportez-y tout le reste. Jacotot avait remarqué l'importance de la liaison de toutes nos idées autour d'un centre commun auxquelles elles se rattachent. C'est la méthode des hommes supérieurs, qui peut devenir celle des enfants. La science, l'éducation, le progrès ne sont qu'à ce prix. Ainsi se forment des liaisons d'idées intimes et durables : « elles s'entr'aident, elles se développent, elles s'éclaircisscnt l'une par l'autre ; quoiqu'elles se touchent par tous les points, elles ne se mêlent pas. C'est un cercle immense dont les points innombrables se présentent à la pensée un à un, s'il lui plaît, réunis ou désunis, au nombre qu'elle a fixé, enfin dont tout l'ensemble et les détails ne font qu'un tout que l'intelligence peut embrasser d'un seul coup d'œil (2). » Ce passage contient l'esprit de la méthode. Elle consiste à apprendre une portion de la connaissance qu'on veut étudier, d'une façon générale, un livre plus spér

1. Mélllon Martin, Le travail humain, p. 37* %. Langue matetnelley p. 192^

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cialement, qaelqtres pages pour la langue maternelle ou étrangère, quelques règles pour Tarithmétique, quelques partitions pour la musique, et d'y rapporter tout le reste. Tout le français, toute la langue étrangère seront dans ces quelques pages, toute l'arithmétique dans ces règles, toute la musique dans ces morceaux, si l'élève les sait bien, s'il â fait toutes les combinaisons possibles avec les mots, les idées, les faits contenus dans ce livre, cette page, ce morceau, et s'il s'est habitué à rapporter à ce foyer de coaiiaissances premières tout ce qu'il voit ailleurs. Apprendre quelque chose, c'est le rapporter à ce que Ton a déjà appris ; ce n'est pas seulement passer du connu à l'inconnu, mais savoir qu'on y passe, retrouver Tun dans l'autre. Ainsi chaque science a son livre, son Epilome^ qu'il faut bien savoir pc^ur y rapporter tout le reste ; de plus, chaque livre est le premier chaînon, le résumé, YEpitome de la science tout entière.

Télémaque^ nous l'avons dit, était donné par Jacotot à «es élèves comme le livre d'où ils devaient extraire toutes les connaissances. Le choix du livre n'était d'ailleurs qu'accessoire : ce n'est qu'un instrument de la méthode. Si Jacotot avait adopté Télémaque, c'est d'abord, parce que que la première expérience de la méthode avait été faite à Loùvain avec ce livre ; c'est ensuite, parce que ce livre, simple dans sa marche et facile à suivre, intéressant par son sujet, riche en faits de toute sorte, propre à fournir un nombre infini de combinaisons, se recommande encore par la pureté de sa morale, et par le style, qui, bien qu'un peu traînant, peut servir aussi de modèle. Avec ce poème, dont un morceau était appris chaque jour, et dont les six premiers chants, une fois' sus, étaient répétés deux fois car sonaaine» l'élève apprenait à- lire» à écrire» à meitro r<M>

Ihographe, à découvrir les règles de 4a,gFamcaaîre rrt fie l^a rhétorique, à trouver des idées et des expressions poi^r les rendre ; il s'exerçait à observer, à compjjrer, à distinguer, à vérifier, à penser ; il recueillait des termes de rapprochement et des associations d'idées pour tous les Gas»à venir. Avoir dans son esprit la substance d'un tel livre, c'était posséder la clef de toutes les connaissances, çt |e secret même du génie.

En effet, ne voyons-nous pa,s que la plupart des hommes supérieurs s'étaient adonnés spécialement à une connaissance qu'ils possédaient parfaitement et à laquelle ils rattachaient tout le reste? On ne peut nier la puissance d'un objet de science qui devient partie intégrante de notre esprit, et lui devient principe et instrument d'un nombjçe illimité d'acquisitions, je veux dire d'associations d'idéçs et de rapports. Rappelons, sans y insister, les exemples bien connus qui montrent l'immense influence d'un seul livre sur les peuples comme sur les individus. L'histoire, la littérature, l'esthétique de la Grèce, sont partout empreintes de l'héroïsme et du polythéisme d'Homère : YlUade et V Odyssée comptent comme facteurs importants dans la civilisation hellénique. Proudhon va jusqu'à dire : « Toute la Grèce, ses origines, ses tribus, ses mythes, ses dynasties, sa géographie, ses dialectes, sa politique, son économie, ses mœurs, ses passions, son industrie, sa flore même et sa faune, est dans V Iliade... Homère, plus encore que Léonidas, Miltiade, Thémistocle, Cimon, Âgésilas, Alexandre, vainquit les Perses. . C'est l'Iliade qui combat et qui triomphe à Marathon, aux Thermopyles, à Salamine^ à Mycale, à Arbèles.... Toute la littérature qui vient à la ^ suite d'Homère est un développement de l'Iliade. Eschyle Qt lea Tragiques» Hérodote» Thucydide^ Xenophon» Phidio^s^

sont fils d'Homère. Le cycle se ferme à Platon et Démoâthène (l). » Le puissant et original dialecticien dit aussi de Y Enéide : « Virgile est l'expression du caractère romain, de la religion romaine, le poète des traditions et des destinées du peuple romain. Comme la littérature grecque gravite sur Tlliade, de même la littérature latine, avant et après Virgile, gravite sur TEnéide. Virgile est la pensée condensée de Rome, de la Rome républicaine aussi bien que de la Rome des empereurs (2). » Et quel livre a plus que la Bible excité, échauffé, nourri, dirigé, souvent même dévoyé l'activité intellectuelle et morale de Thumanité, pendant plusieurs siècles? Ceux qui s'en réservèrent l'intelligence et la propagaûde, et qui essayèrent, mais en vain, d'édifier à toujours cet instrument de domination sur les cendres de la pensée humaine, connaissaient bien le pouvoir d'un seul livre incessamment lu et médité sur les pensées, les sentiments et les actions des hommes.

Si nous passons des nations aux individus, le même fait est appuyé d'exemples ressassés. On a dit d'Homère que Virgile est son plus bel ouvrage ; Démosthène copia huit fois de sa main l'histoire de Thucydide ; Virgile à son tour forma Dante et Le Tasse; Shakespeare, nourri des légendes et des romans de chevalerie, a fait aux trois quarts la poésie de l'Angleterre, et pour une bonne partie celle de l'Allemagne moderne ; l'influence de J.-J. Rousseau se fait sentir dans Gœthe et dans Kant; en un mot, presque tous les grands hommes de la littérature ont trouvé, ou, si l'on Veut, retrouvé le meilleur d'eux-mêmes dans quelques livres préférés, qu'ils avaient

1. Le lajtutice dans la révolution et dans VégliBe, T. III, p. 117- 2.' Même Uvre, t. lU, p. 126.

tôûî EST DÀNâ Tout 8t

sans cesse dans la pensée ou sous les yeux. Longtemps ce proverbe a eu cours : « Gardez-vous de Thomme d'un seul livre » , c'est-à-dire ne disputez point avec un homme sur un sujet dont il a fait son unique étude. À tous les points de vue, pour le bien comme pour le mal, le proverbe a eu raison. La puissance et la facilité d'invention dans les scien-r ces, les arts, la littérature, dans les simples conversations , dans les discussions d'afTaires privées, comme dans le^ grandes batailles de la tribune et du barreau, ont leur secret dans cette maxime : « Sachez une seule chose, ou un seul livre, et rapportez-y tout le reste. »

Jacotot ne s'est pas contenté d*affîrmer le principe de Y Égalité et celui de Tout est dans tout : il a essayé de bâtir une philosophie sur ces deux axiomes. Il a spécialement développé, et même dilué cette philosophie dans le livre bizarre, mais parfois profond, et souvent écrit en vrai style français, qui porte le titre de Droit et philosophie panécastique (1).

La philosophie panécastique, c'est la connaissance de soi-même rapportée à la connaissance de tous les autres hommes. Mais cette connaissance ne s'applique dans l'homme qu'à l'intelligence opérante.

Tout homme qui se connaît verra, sans maître explica^ leur, que tous les autres hommes lui ressemblent. Artisans, artistes, savants, tous sont la même intelligence, quelque art ou quelque métier qu'ils exercent. Le panécasticiea

1, Pan tout^ Écastos chacun; Tout est dans tout, toat est daii) chaque chose«

cherche à découvrir dans les ouvrages de Thomme les procédés de sa propre intelligence, il rapporte ces ouvrages à ce qu'il fait lui-même. Il y reconnaît Timage, le reflet de son propre esprit, les ouvrages de ses propres mains. C'est alors seulement qu'il les apprécie, qu'il les sent, qu'ils les comprend, qu'il sait comment il pourrait les imiter et les traduire à son tour en d'autres ouvrages de même nature 6u de nature différente. La philosophie panécastique a pour résultat d'amener l'homme à faire ce dont il est capable : elle le proclame une volonté servie par une intelligence (1). Elle interdit à tout homme le triste orgueil de se croire supérieur aux autres en intelligence, ou la triste faiblesse de se résigner à son apparente infériorité, de se laisser faire ou de se faire humblement sa part dans le domaine commun des sciences et des arts.

La philosophie panécastique est l'ensemble des réflexions que chaque homme, « dans le silence de son individualité, peut faire sur les ouvrages des autres hommes considérés seulement comme une des manifestations d'une intelligence. » Elle ne recherche pas autre chose dans les livres, les discours, les doctrines et les actions des hommes. Elle ne s'occupe ni de la vérité de leurs discours, ni de la moralité de leurs actions. Quels que soient les sentiments, les passions, les opinions du philosophe panécasticien, « ce n'est point son cœur, c'est son esprit qu'il prend pour arbitre des jeux intellectuels qu'il étudie (2). » Admirable maxime, d'une application difficile, mais qui exprime avec force cet état de calme et sereine impartialité de la raison où devrait s'efforcer d'entrer tout homme qui prend en main, pour la juger, une œuvre de ses semblables,

' 1. Jacotot a été appelé Yapôtre de la volonté. %. Droit et philQaophiâ panécoitique^ passim«

ï>ïtlLÔSOPHlÈ î>ANëcAâTfQÛE â&

Comme Jacotot a fondu Tun dans l'autre, ce dont il aurait pu se dispenser, son travail sur le Droit et son travail sur la philosophie pa/nécastique^ indiquons, d'après lui, quelques-unes des applications de cette philosophie à l'étude du droit. Elle sert à l'élève, d'abord, d'une manière générale, en ce sens qu'il étudie en intelligence active, et non passive, assuré que ce qu'il ne comprend pas de prime-abord, il le comprendra une autre fois avec un redoublement d'attention, puisque ce qu'il a à comprendre est l'œuvre d'une intelligence égale à la sienne. Un principe absolument panécastique, c'est qu'on peut apprendre le droit sans maître explicateur, en commençant par où l'on voudra, dans n'importe quel ouvrage de droit, livre, code ou commentaire. « L'élève en droit apprendra ce qu'il voudra, il pourra toujours y rapporter le reste. Qu'il choisisse le titre regulisjuris, le de verborum significationey le Deledits legum de Domat, le premier livre des Institutes de Justinien, le titre des absents, celui des legs, celui des obligations, le contrat de mariage, etc., une matière spéciale ou générale, peu importe (1). »

Il pourra, d'ailleurs, se faire aider par un questionneur et vérificateur, élève de l'école polytechnique ou de l'école de médecine, qui, sans connaître un seul mot du droit, pourra Je faire parler panécastiquement sur ce qu'il a appris, sur la valeur des termes, leurs acceptions différentes, les titres, les articles, etc, lui faire reconnaître son ignorance sur tel ou tel point, stimuler sa paresse, etc. Ce sont là des examens réciproques de vérification, que Jacotot conseille aux étudiants des diverses spécialités, pour leur plus grand profit et pour la plus grande gloire^ de la méthode.

1, Droîl et philosophie parkieoBiique^ p. i94.

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Voici, par exemple, des questions qulun ignorant peut adresser à un étudiant en droit. « Qu'avez-vous appris seul ? Quels mots, signes, moyens ou instruments de la pensée avez-vous étudiés ? Qu'avez-vous oublié et qu'avezvous fait panécastiquement pour le retenir? Qu'avez-vous rapporté à ce que vous avez appris et retenu? Que répétezvous chaque jour par cœur et que racontez-vous ? Pouvezvous prouver tout ce que vous dites en le montrant dans un livre ? Pouvez-vous rapporter tout un code à un titre, tout un titre à un article? Pouvez-vous m'expliquer comment l'exercice rapporter vient en aide à la mémoire?. .• Savez-vous faire, sur un plaidoyer, tous les exercices qu'on vous a fait faire sur Télémaquel,,. Savez-vous (dans la langue particulière du droit) des synonymes de mots, d'expressions, de titres, de codes, de plaidoyers, d'exploits, etc ? Savez-vous parler sur un plaidoyer donné, pour montrer que vous le comprenez ? Connaissez-vous toutes les compositions des plaidoyers divers, savez-vous les imiter, les . traduire, etc. (1)?»

Un des principes de la philosophie panécastique, nousl'avons vu, c'est qu'elle ne s'occupe pas de la vérité ou de l'erreur, de la moralité ou de l'immoralité, ne cherchant, dans les actions ou discours, que l'intelligence qui se montre partout la même.

Telle est la méthode que l'étudiant en droit pourra suivre dans l'étude et l'imitation des plaidoyers d'autrui. S'il est panécasticien, il admirera également, au point de vue de l'intelligence qu'il découvrira en eux, M. Berryer et M. Thiers se disputant à la tribune, l'un tournant ses gestes vers la droite, l'autre vers la gauche, protestant l'un et l'autre de la

Mbid.p.328.

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-Vérité de leurs sentiments, invoquant, avec la même conviction peinte sut» leur visage et les mêmes motifs de persuasion, la justice, l'honneur, Tordre, la liberté, la patrie. Il devra savoir traduire Tun des discours dans l'autre. Il devra pouvoir « faire un discours pour la révolution avec les élans de M. Berryer, qu bien un discours pour la légitimité avec les exclamations de M. Thiers. Ces deux hommes habiles sont la traduction Tun de l'autre. » Un élève de la méthode pourra faire des discours purement intellectuels pour ou contre la même proposition politique. Mais il doit le faire à titre de- jeu utile, d'exercice oratoire seulement. Quand il plaidera par son compte, réellement, la prudence lui conseillera, « au jour le jour, et quelquefois à l'heurel'heure », ce qu'il aura à dire.

L'interprétation panécastique dont nous venons de parler n'est pas seulement utile à l'étudiant en droit, elle l'est à quiconque veut en faire la vérification sur les orateurs de la tribune, et sur ceux du barreau, sur les ouvrages écrits en faveur de telle opinion, sur les journaux et les pamphlets. Le panécasticien ne recherche par les opinions sous les paroles. Il y a quelque chose de commun entre tous ces artistes plus ou moins habiles, c'est le commencement et la fin de leur art, c'est qu'ils travaillent avec la même intelligence. Ont-ils réussi, chacun de son genre et dans sa coterie? Le panécasticien les apprécie par là, et c'est par là qu'il peut tous les admirer tour à tour. Il les admire, non pas en homme, mais en panécasticien, en intelligence libre de toute préoccupation qui n'est pas celle de Tart, de l'intelligence, de rhabileté et du génie (1).

1. C'est avec ceUe sûreté d'instinct, et cette largeur de raison qui répondait chez lui à Tindulgence la plus généreuse envers les hommes, et envers ses ennemis même, c^ue Léon Gambe^ta, jeune encore

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Pour le panécasticien Jacotot, le progrès ne se voH nulle part, mais le changement* est partout. La littérature, par exemple, n'est qu'une longue suite de modifications, d'imitations, de traductions du même. Ainsi « nos romantiques ont changé nos classiques, mais ils ne les ont pas améliorés... Je ne serais point étonné, si Ton m'annonçait une restauration des classiques... En attendant qu'on retourne l'habit des romantiques, ils se sont évidemment revêtus des lambeaux de la garde-robe classique. Fénelon dit : « Déjà les voiles s'enflent, on lève les ancres, la terre semble s'enfuir... Je me demande quel est le romantique qui, en pareil cas, ne parlera point desyoiles et des ancres^ Mais, pour changer, il emploiera beaucoup d'autres termes de marine; il dira que c'est un progrès, et le lecteur le croira et le répétera. » M. Emile Deschanel n'a pas été le premier, ni peut-être même Jacotot, qui ait vu dans les classiques d'anciens romantiques. Toujours est-il que Jacotot, pousse le paradoxe, si paradoxe il y a, plus loin que le spirituel critique : les romantiques sont pour lui des classiques travestis ou tranfigurés. « Charles (Nodier) est entraînant; il imite et traduit à merveille les classiques. Les derniers venus parmi les romantiques imitent et traduis sent les anciens, de telle sorte que, de copie en copie, la forme classique a presque entièrement disparu. Oii cela s'aiv rêtera-t-il? Quand il ne restera plus aucun trait classique dans les productions littéraires ; du moins quand Fénelon et autres y seront tellement défigurés qu'il faudra de bons yeux pour les reconnaître. Cependant, on a beau faire, ils y

et inconnu, se formait à l'éloquence politique. II assistait régulièrement aux séances, du Corps législatif, et le soir, il refaisait pour ses amis, avec une verve endiablée, les discours qu'il avait entendus : c'était^ a dit M. Sarcey, quelque chose de merveillevut.

PHILOSOPHIE PÂNÉGâSTIQUB 4â

seront toujours pour les clairvoyants. Je suis si convaincu de ce que j'avance, que si un jeune romantique me demandait des leçons de romantisme, je crois que je pourrais lui rendre un grand service. Vous connaissez la forme romantique, lui dirais-je, il ne vous reste plus qu'à vous inspirer par quelque lecture féconde. Croyez-moi, lisez Bussuet, Fénelon, etc.; le plus rococo est le meilleur ; c'est celui que nos lecteurs connaissent le moins ; puis vous traduirez de deu^ façons. D'abord tout ce qui sera mythologique, traduisoz-Ip en politique, par exemple ; et enfin mettez-le tout en votre style. Ayez donc deux modèles : un vieux dont vous tr^ duihez les idées et un jeune dont vous prendrez l'habit. Avec cette livrée, vous passerez sans encombre au trave^rs des rangs romantiques, et avec la manière originale de^ classiques, vous aurez l'air, de nous donner du neuf. Or le neuf n'est jamais à dédaigner. Ainsi, voyant la descriptioa de la fureur des Ménades dans Fénelon, traduisez et dite?nous la fureur des émeutiers ; comment voulez-vous qu'oa aille chercher le feu de votre description dan? le froid archevêque, comme disait Voltaire ? Si vous lisez dapi^ quelque classique : il n'y a qu'un Dieu, éternel, tout-puissant, etc.; prenez un et éternel^ et traduisez. D'abord au lieu dç un, vous direz seul, puis célibataire; alors vous jetterez hardiment : le vieux célibataire des siècles, et Ips bravos des romantiques seront éternels. Que si vous entendez ; Diçu le père ; traduisez avec les Saint-Simonienç, et dites que vous entendez Dieu la mère. Suivez mes conseil^ et vous viendrez me remercier de ma recette, et nous cri^rpus ensemble : Il y a changement, mais point de progrès ; vivo l'enseignement universel! Imiter et traduire, il n'y a que cela(l) ». Il y a bien, en vérité, quelque chose do pl.u0, i. Mélanges posthumes, p. liS-léTi passim*.

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mais si peu de chose pour chaque siècle, et surtout pour chaque homme î Jacotot n'a jamais tout à fait tort.

La philosophie panécastique s'applique aussi à la politique et à la religion. Voici comment elle comprend la première : « La politique prend quelquefois le nom de science, et c'est une politique de sa part. A ce titre, il semblerait qu'elle appelle l'étude, l'examen et Tinvestigalion des philosophes, mais il n'en est rien. C'est une science particulière qui veut qu'on l'écoute, mais qui ne permet pas qu'on la regarde. Il faut croire le manichéen, l'augure, le mythologiste. Non seulement tout ce qui est puissant veut être tîru, mais le plus faible individu a horreur de la contradiction ; et s'il ne s'en plaint pas, s'il ne la prévient pas sous prétexte de la réprimer, c'est que la politique du fort n'est pas à son usage. Il a la sienne 4][ui est différente dans ses effets, dans son but, dans ses moyens ; c'est le même art, du moins cet art est l'objet des recherches de la philosophie panécastique. La politique peut être traitée sans danger comme art, mais on se compromet nécessairement quand on parle de la science, c'est-à-dire de la vérité ou de la fausseté de telle ou telle politique : il faut donc de la politique quand on veut parler de la politique. On ne peut en parler que comme d'un art qui est toujours le même. Le roi d'un État, le conseiller d'une commune, le romantique, le classique, chacun a sa politique, c'est-à-dire son amour, son intérêt, son but, sa passion ; chacun poursuit son objet, sa chimère, avec une persévérante obstination, présentant aux hommages, à Tadoration des autres ce qu'il adore et quelquefois ce qu'il feint d'adorer par politique. La politique parle d'elle-même par politique. Elle se plaint, elle se vante, elle se blâme, sans qu'on puisse savoir quand elle est sincère ; elle trompe égalemeut en disa.nt la vérité,

t>HlLOSOPRIB P^ÊGASTIQUfi 45

tomme en se servant du mensonge ; elle se mêle à toutes les relations de société, de famille, d'intimité. On la trouve dans Tamour comme dans la haine. La conscience est le seul sanctuaire qui lui soit impénétrable : on n'est point politique avec soi-même ; et si Ton est dupe de ses passions, c'est qu'on veut bien l'être.

« Ce portrait delà politique n'est pas flatteur, mais je le crois vrai. D'ailleurs ce n'est pas de vérité qu'il s'agit, c'est de la recherché de l'art. Or, quand même il n'y aurait pas le même art dans la politique de tous les hommes, il est toujours possible de travailler à le découvrir ; et ce travail, et cette recherche est tout ce qu'exige la philosophie panécastique. Il ne s'agit ni de louer ni de blâmer les actes de la politique, quels qu'ils soient ; il est question de les sonder pour en tirer l'intelligence qu'on peut y découvrir en les fouillant. On dit que le gouvernement autrichien est à la fois le plus confiant et le plus soupçonneux des gouvernements. Doux, modéré en Autriche ; difficile, dur en Italie. Supposons que ces deux actes, si différents en euxmêmes, soient mis à l'étude parmi les panécasticiens : qu'y chercheront-ils ? Le droit du gouvernement? Non ; le malheur des italiens? Non ; on ne s'entend point sur de pareils sujets. On peut maudire la féodalité et l'esclavage ; j'ai entendu vanter le bonheur des mainmortables et des ^nègres. Mais on peut s'entendre sur l'art que le même gouvernement emploie dans deux circonstances différentes ; on peut rechercher si l'art des tortures n'est pas le même que celui des procédés doux et humains. Enfin, on peut s'instruire en étudiant l'art dans tous les discours et dans toutes les actions des hommes, et en recherchant si cet art est toujours le même. Cette étude est une méthode universelle d*instruction, puisqu'elle embrasse même la politique, être

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toujours inconnu, soit qu'il se cache, soit qu'il se moa^ tre (1). »

En religion, Jacotot, je ne vois pas bien pourquoi, distingue. « Les ouvrages de Dieu où nous ne voyons de défauts d'aucune espèce, ne peuvent être rapportés qu'entre eux... Quelque langue que Dieu nous parle (sa langue d'objets créés, ou noire langue de mots), il doit y avoir, dans ses discours, quelque chose d'impénétrable... La révélation n'est donc pas un sujet de philosophie panécastique. Mais ce que les hommes en disent (lorsque leurs discours n'ont point été révélés), mais leurs livres sur la révélation peuvent être étudiés par la méthode de l'enseignement universel (2). »

Enfin voici la philosophie panécastique appliquée généralement à tous les systèmes philosophiques et autres. « L'idée tout est dans tout est l'idée mère de tous les systèmes et de toutes les opinions. Financiers, politiques, philosophes, chaque petite coterie, chaque spécialité de savants s'accroupit autour d'une idée fixe, comme une famille de sauvages s'assied au foyer de la hutte qui la sépare des autres familles.

« Chaque siècle a son idée, qu'il exploite, qu'il mâche, qu'il rumine, qu'il digère ; c'est la nourriture de son intelligence qui ne pourrait pas vivre d'autre chose. Industrie, liberté, fiction constitutionnelle, augures, oracles, etc., chaque civilisation à son idée, son système, son tout est dans tout,,» Au milieu de toutes les idées qui se transmettent par la tradition, il est difficile de saisir les nuances d'altération, de dégradation, de changement, qu'elles éprouvent en passant, à travers plusieurs siècles, d'une génération depuis long-

1. Mélanges posthumes t p. 120, 123. Ces deux pages pourraient être signées La Bruyère, Voltaire et Diderot.

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