‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 16 sur 78 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ON NE RETIENT QUE CE Qu'ON RÉPÈTE. — CE QUI REND SAVANT, CE N*EST PAS d'apprendre, c'eST DE RETENIR.

Aux principes généraux que nous venons d'indiquer se rattachaient, dans la méthode de Jacotot, quelques autres axiomes certainement féconds. D'abord celui-ci : On ne retient que ce qu'on répète* Ce qui rend savant, comme il le disait aussi fort bien, ce n'est pas d'apprendre, c'est de retenir, La mémoire, surmenée par les contemporains de Jacotot pour le stérile proQt des récitations verbales, mais dont la pédagogie actuelle se défie elle-même un peu trop, a été justement remise en honneur par le fondateur de Y enseignement universel. On a trop complaisamment répété les tirades plus ou moins sincères de Montaigne contre cette faculté, qui annule les autres facultés quand elle va devant elles, et qui les quintuple quand elle les accompagne. Il serait d'autant plus déraisonnable de la sacrifier aux autres facultés que son rôle est, comme on l'a dit, de les approvisionner toutes. C'est ce que Jacotot ne cessait de proclamer, tout en s'efiforçant de sauvegarder les droits de l'attention, de l'observation, du jugement, de la spontanéité, contre les effets du mécanisme inhérent aux exercices de mémoire.

La principale obligation de l'éducateur, selon Jacotot, c'est non pas de former l'esprit, qui est tout formé par la nature,

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mais de Taider à se développer, à se donner la science, et cela en l'excitant, surtout, à enrichir sa mémoire. Cette faculté est celle qui a la plus grande action sur Tharmonieux développement de rhomme. Nous lui devons toutes nos idées, toutes nos connaissances. Quand nous ouvrons les yeux sur le monde extérieur, nous croyons le voir par intuition, et nous ne le voyons que par induction. Nous ne jugeons, nous ne raisonnons que sur des faits, sur des faits présents dans Tesprit. Y eut-il jamais un grand esprit sans une vaste mémoire ? Et y a-t-il un seul enfant sans mémoire, un enfant qui n'apprenne pas très vite à parler? A l'état sain, tout esprit possède une mémoire capable de s'exercer et de s'étendre sur un nombre infini d'objets. Nous ne dirons point cependant avec Jacotot que tous les enfants ont une égale mémoire au commencement, que les mémoires faibles sont le résultat exclusif de la négligence, de l'inattention, de la paresse, du dégoût et du manque d'exercice. C'est trop dire : mais, par contre, qui oserait limiter la puissance des qualités d'esprit opposées à tous ces défauts, pour contrebalancer les faiblesses et les inégalités de mémoire imputables aux variétés d'organisation et aux altérations de la santé? Ce qu'il y a d'indéniable, et dans une certaine mesure, même pour les hommes exceptionnels, .qui retiennent sans effort et longtemps ce qu'ils ont su, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen de développer la mémoire que l'exercice.

Cet exercice consiste surtout dans la répétition. Chacun, dit Jacotot, doit avoir confiance dans son esprit, mais il ne se défiera jamais trop de sa mémoire. Ce qu'il a appris est la base de tout l'édifice de ses connaissances, le terme de comparaison auquel il rapporte tout ; il doit former sans cesse avec cela de nouvelles liaisons d'idées ; si bien ordon*

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nées, si claires, qu'il ne les confonde pas, si faciles h rer trouver qu'elles viennent toujours quand il en a besoin, qu'il a toujours sous sa main et à sa disposition pour vérifier de nouveaux objets, pour en faire la source de pensées nouvelles. Ce que l'homme a une fois appris est pour lui de si. grande importance, qu'il doit toujours craindre de l'oublier. C'est pour cela que Jacotot recommande une répétition continuelle. Tout s'efface peu à peu de la mémoire, si l'on n'y revient. Cette répétition incessante remet sans cesse sous nos yeux tout ce que nous avons appris, « notre encyclopédie. » Cette encyclopédie peut prendre des proportions colossales, mais jamais au commencement. « Apprendre 'tout, c'est le moyen de ne rien savoir. » D'ailleurs, « il ne faut compter que sur la répétition ; et, comme on ne peut pas tout répéter, on doit se borner à très peu de chose : la réflexion fera le reste. »

Pourquoi le bagage scientifique des élèves de nos écoles est-il si lourd à porter et se réduit-il en définitive à si peu de chose? C'est qu'on vise à développer leur intelligence, à la forger, et point à la meubler. Leur cerveau est traité comme un tonneau des Danaïdes, d'où tout sort après y être entré. Au lieu d'apprendre une chose uae bonne fois, et de la répéter sans cesse, ce qui n'est qu'un jeu, on recommence sans cesse de nouvelles études, qu'on oublie presque aussitôt, sauf i y revenir longtemps après, et à perdre ainsi un temps incalculable pour apprendre si peji de chose. « Si la répétition est continue, on va vite ; si elle ne se fait qu'à de longs intervalles, et à force de changer de livres, il faut bien du temps pour qu'elle opère soja, effet. »

Puisque nous voici sur le terrain des études classiques, n'en sortons pas sans demander à Jacotot comment il çiurait conseillé d'y appliquer la répétition CjOptinuçUe

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d*un seul livre. « Pour rendre, disait-il, les collèges mille fois plus utiles qu'ils ne le sont, il faudrait d*abord décider quel est l'objet auquel on donnera la préférence. Je suppose qu'entre toutes les matières qu'on enseigne, on choisisse le latin comme Tétude la plus importante. Dans cette supposition, il n'y aurait rien à changer à tout ce qui se fait ; seulement, on répéterait, dans toutes les classes, l'auteur adopté pour la sixième. Le petit qui entre en cinquième saurait par cœur Phèdre, par exemple : il le répéterait toute l'année, en même temps qu'il ferait tous les devoirs de la cinquième classe. Passant en quatrième, il ferait la même répétition, rapportant à l'auteur choisi tous ceux de la classe où il se trouve. Il commencée connaître Phèdre sous les rapports grammaticaux; en troisième, il en apprend la quantité, toujours en faisant les devoirs de la classe où il est; en seconde, même répétition enfin; en rhétorique, Phèdre, que l'on connaît déjà comme versificateur, serait étudié comme poète etc. » (1).

Quelle force de cohésion auraient des connaissances ainsi triturées, assimilées, approfondies, étendues, sans cesse groupées autour d'un centre commun, un seul livre, ou de quelques centres communs, une demi-douzaine de livres bien choisis I Que de ressources résulteraient, pour l'abondance et la précision, soit des mots et des expressions, soit des idées et des jugements, de cette évolution constante de l'esprit sur un même objet considéré sous diverses faces et sous divers rapports I Ce serait là, pour l'enfant, comme le trésor intime de la science, le point de ralliement de toute son encyclopédie. Cette idée de Jacotot me paraît aussi originale que simple et féconde.

i. Languelmatermlle, p. 169.

ON NE RETIENT QUE CE QU^ON Rl^PÈTE ëâ

Pourquoi ne serait-elle pas une idée pratique ? Pour ne citer qu'un seul cas de ses applications possibles, ne seraitil pas facile d'offrir aujeuae enfant (je suppose qu'il n'a pas moins de six ou sept ans) qui apprend à lire, un recueil de morceaux assez simples, assez vrais, assez sérieux, assez convenablemeut écrits, pour exercer utilement son intelligence pendant les premières années d'école, et lui devenir un sujet de révision et d'étude toujours plus approfondie jusqu'à la fia de ses études, un de ces livres qu'on pourrait dire, plus à propos qu'on ne l'a fait pour la Fontaine, « le lait de nos premières années, le pain de l'homme, mûr, le dernier mets substantiel du vieillard? » Ce serait le livre de l'enfance, et le livre de toute la vie.

La répétition n'a pas seulement pour résultat de nous faire découvrir à chaque instant l'enchaînement qui existe entre les notions acquises et les notions nouvelles, et de retourner, de rapprocher, de mêler de mille, façons toutes DOS idées ; elle a surtout l'avantage d'aiguiser et d'amplifier notre intuition des objets ou des idées. On ne revoit jamais de la même façon : on revoit mieux ou moins bien. Mais quand on revoit avec attention et avec l'habitude prise de la réflexion, on revoit souvent mieux, on voit plus qu'on n'avait vu tout d'abord. Il y a, par le fait de la complexité des objets, et par la nécessité d'analyse qui est essentielle à l'esprit, comme une acuité progressive de la vision intellectuelle, qui saisit d'abord les ensembles, et puis les détails, les plus saillants d'abord, les plus minutieux ensuite. « Plus je regarde la même chose, dit Jacotot, plus j'y trouve des détails nouveaux (1). » Et ailleurs : « Regardez toujours, et vous verrez toujours quelque chose de plus, d'égal,'de semblable, de différent, de contraire même. La

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