‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 28 sur 78 · LE MAÎTRE · texte numérisé non relu

LE MAÎTRE

monde, comme il arrive d'ordinaire, pour nous revenir un beau jour applicable.

Jacotot n'était pas de ces amis violents et exclusifs de l'égalité, qui la réclament pour les pauvres et ne s'en inquiètent pas pour les riches. Son ardente philanthropie, son inépuisable charité s'adressait aux uns et aux autres. Il terminait ainsi son livre de la Langue maternelle : «c Disciples de France, je vous recommande les artisans et les paysans français. Dites-leur qu'ils peuvent faire l'éducation de leurs enfants. » Le meilleur des hommes terminait aussi toutes ses lettres par ces mots : '< Je vous recommande surtout les pauvres. » Mais il appelait tout le monde à l'émancipation intellectuelle. La méthode universelle se faisait toute à tous, elle était la méthode des pauvres et la méthode des riches. Jacotot pensait, du reste, avec raison, qu'elle est pour ces derniers d'une application plus facile et plus complète. A l'époque où il émettait cette opinion, les privilégiés de la fortune n'avaient, il est vrai, « nul besoin pour leurs enfants des certificats d'un examinateur abrutissant (pourquoi marchander l'épithète?) » : leur position leur permettait de ne tenir aucun compte de la science oflicielle sCt des méthodes universitaires. Il n*en est plus tout à fait de même aujourd'hui, et ce n'est pas seulement par ostentation ou par goût, mais par une commune nécessité que tous courent aux brevets. La liberté des riches, relativement au choix des maîtres de leurs enfants, est-elle un peu plus gênée qu'il y a cinquante ans? Je ne le crois pas. Cette liberté est toujours petite pour les pères de la classe moyenne, mais elle n'en existe pas moins. Quoi qu'il en soit, les premiers peuvent instruire euxmêmes leurs enfants, dès le berceau, s'ils ne sont pas « distraits dQ l'apoour de l^qrs enfants par l'amour de la for*

8â J. JACOTOT

tùne». Rien de plus facile pour eux que de s'émanciper, et d'émanciper ensuite leurs enfants. Qu'ils s'intéressent à l'instruction de ceux auquels ils ont donné leur sang et leur nom, c'est bien; mais qu'ils y participent aussi activement que leurs affaires le leur permettront, c'est encore mieux. Dans cette œuvre unique, ils peuvent avoir des collaborateurs, jamais des remplaçants. Le droit de l'enfant à l'instruction, le droit de la société sur l'enfant, imposent au père le devoir étroit de surveiller de près, s'il ne lui est pas possible de diriger entièrement cette instruction. Or, le riche n'a aucune excuse pour couvrir cette désertion de son droit et de son devoir les pluï sacrés. Quant aux pères dont la position est simplement aisée, et à ceux qui sont pauvres sans l'être absolument, les progrès chaque jour accomplis dans l'organisation de l'enseignement national leur procurent l'avantage de faire instruire leurs enfants tout près d'eux, dans les écoles et collèges de leurs localités, et de vérifier leurs progrès d'après la méthode de Jacotot. Les parents aisés peuvent même garder leurs enfants chez eux sans inconvénient, les instruire eux-mêmes jusqu'à huit à dix ans : tout seuls, par la méthode des pauvres^ les enfants apprendront à lire, à écrire, à dessiner, à jouer du piano, à calculer, à composer des récits, etc. Us peuvent apprendre tout cela d'eux-mêmes, sous l'œil de leur mère ou de leur sœur aînée.

Parmi les voix nombreuses qui, depuis Condorcet, ont réclamé pour la femme, je ne dis pas le droit à l'instruction, mais le droit à l'enseignement, celle de Jacotot fournit une note originale. Nul n'a plus énergiquement revendiqué pour elle ce double droit ; et c'est en se tenant dans les limites de son système égalitaire qu'il a pu rehausser encore le rôle maternel de la femme. A défaut du père^. elle peut |

Page 1