LE MAITRE
seloù lui, faire réducalion complète de Tenfanl; elle le peut, si elle en a le goût ; mais elle ne doit pas l'entreprendre par vertu : il y aurait mécompte. Il ne comprend pas qu'on s'arrête un seul instant à la question de la diver-' site des sexes : entre là femme et l'homme, au point de vue intellectuel et moral, « égalité parfaite ». On peut argumenter pour ou contre cette égalité ; on ne discutera janiais que' sur une mince' question de degré, sur une différence très .variable, et qui ne constitue pas, quoi qu'on dise, un écart de plus en plus sensible en raison des progrès de la" civilisation. En tout cas, Jacotot légitime le droit de la mère' institutrice par des raisons un peu humoristiques : « Elles n'ont jamais fait de tragédies comme Racine; Racine n'écrivait pas une lettre comme elles. — Mais une tragédie est plus difficile à faire qu'une lettre ; il fant savoir plus de choses. — Oui, mais l'intelligence qui combine quoi que ce soit est toujours la même. Il n'y a pas deux manières de voir ce qu'on voit : il y a plusieurs choses à voir. Quand on a étudié et répété longtemps, on les voit à la fois, on les combine, et on y aperçoit des rapports avec l'intelligence de Madame de Sévigné. — Mais les femmes n'ont pas cette profondeur de réflexion qui est notre apanage distinctif. — Faites cette objection à Catherine de Russie et à Elisabeth d'Angleterre. Citez un exemple contre, je vous riposterai par un exemple pour (1). » Somme toute, l'instruction consiste à interroger les enfants sur ce qu'ils ont appris, à les faire parler et à leur faire remarquer qu'ils raisonnent ou qu'ils déraisonnent, et que nous nous
i. Langue maternelle^ p. 227. Sur ce fait désormais bien établi de régalité des sexes dans la diversité îles aptitudes intellectuelles et morales lire Tintcressant article de M. Gréard : De l'éducation dûs fil* les. Revue pédagogique, décembre 1882.
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en apercevons. Une mère peut donc servir d'institutrice à ses fils.
Voilà qui est dit pour l'instruction. Pour ce qui est de l'éducation proprement morale, soit de sa fille, soit de son fils, Jacotot pense que la mère n'a pas besoin de conseils. « Ici, dit-il, tout est dans la volonté ; c'est le domaine de la conscience, et nous en avons tous. On ne peut rien nous apprendre en morale. » L'important, « c'est de donner toujours de bons exemples aux enfants ». Une mère qui aime sa fille, et qui sacrifiera tout à ce tendre objet de son alfection, qui lui donnera le spectacle du bonheur par la vertu, ne peut pas lui donner une meilleure leçon de morale. Il serait trop facile de réfuter l'opinion de Jacotot, de montrer que l'instinct maternel et la bonne volonté ne sont des guides sûrs, quoique précieux et indispensables, pas plus dans l'éducation morale que dans l'éducation physique des enfants. Il y a tout un art d'élever et d'instruire, qui est jusqu'à un certain point à la portée de toutes les mères; mais la tâche est si délicate et si compliquée, qu'il n'y a pas trop de toutes les facultés soigneusement cultivées de l'esprit et du cœur pour la conduire à bonne fin. Toutefois l'essentiel, répétons-le avec Jacotot, c'est l'émancipation intellectuelle, c'est la confiance dans les vertus innées de l'esprit de l'enfant, et le dévouement des parents poussé jusqu'à ses dernières limites (1).
Jacotot met, et avec raison, le zèle et l'enthousiasme de
1. M>A* Guizot dit « qu*il n*y a pas trop de tout le dévouement paternel )»< lettres 9UV réducàHont lettre IL
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Téducateur bien au-dessus de la science et de l'expérience qu*il peut avoir. C'est par là seulement que les aptitudes éducatives peuvent différer. « Je vous vaux bien et vous me valez bien... Si l'un de nous est préférable, ce n'est pas ceHii qui a le plus d'esprit : nous avons tous la même intelligence ; c'est celui qui pense sans cesse à ses élèves, qui les aime, qui s'intéresse à leurs progrès, qui les fait parler, qui réveille la paresse endormie, qui soutient le zèle ; en un mot, c'est celui qui s'occupe de leur éducation avec toute la sollicitude qu'inspirerait l'amour de ses propres enfants. Il ne faut point de génie pour cela, mais il faut un certain caractère, un goût particulier, et un dévouement sans réserve. Cela ne s'apprend pas plus que Pesprit... Tout le monde n'a pas le caractère convenable à telle ou telle situation de la vie humaine. Heureux ceux que la nature en a doués 1 Ils font bien par goût.Celui qui le fait par vertu est beaucoup plus louable, mais il né fait jamais constamment bien comme le premier, car la vertu est un effort et il est à craindre qu'on ne se relâche (i) ». Conclusion : tout maître est bon, mais il y en a d'excellents ; c'est la nature qui s'est chargée de les former en leur donnant le caractère ou le goût de leurs fonctions. Il est des dons de nature, que la vertu peut imiter, sans jamais les égaler. « Cela ne s'apprend pas plus que Tesprit. » Enfin, en instruction comme en éducation, la bonne volonté, la méthode, en un mot, le savoir-faire, dans le sens favorable du mot, valent mieux que le savoir et Tintelligence. Cela ne veut pas dire que, doublés du savoir, ils ne valent pas davantage. Mais ils sont Tessentiel : Jacotot a raison de l'affirmer, bien qu'avec son exagération habituelle et non sans se contredire un peu.