‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 31 sur 78 · LA LANGUE MATERNELLE · texte numérisé non relu

LA LANGUE MATERNELLE

Après avoir examiné les axiomes et les principes qui étaient la base de renseignement universel, nous indiquerons aussi succinctement que possible les applications que le maître en avait faites aux principales parties de renseignement. Nous appuierons d'abord, comme il convient, sur Fétude de la langue maternelle.

Lectwre et écritv/re.

• Dans la première leçon, Jacotot ouvrait TéUmaque^

et lisait Pun après l'autre, l'élève répétant, les mots de la première phrase : Catypso — Calypso ne — Calypso ne pouvait — Calypso ne pouvait se — Calypso ne pouvait se consoler — Calypso ne pouvait se consoler du — Calypso ne pouvait se consoler du dépotât — Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Le maître faisait aussi écrire celte phrase d'après un exemple en fin, et il vérifiait si rélève distinguait tous les mots^ toutes les syllables, toutes les lettres. «Prenez garde, disait-il, d'aller trop vite en commençant, retenez l'élève sur la première leçon jusc^u'à ce

quil la sache imperturbablement. Il y a pour lui tant d*aC* quisitions à faire dans une seule phrase; il faut être si attentif pour ne rien confondre, et répéter si souvent pour ne rien oublier (1)1 »

On le voit, la méthode de Jacotot était Tinverse de celle que Ton avait presque toujours employée jusqu'à lui. Au lieu de s'attaquer au 6a, be^ bi^ bo, bu traditionnel, d'aller de la connaissance des lettres à celle des syllabes, et de celle des syllabes à celle des mots, il commençait par montrer à l'élève les mots eux-mêmes, il les prononçait, il les lui faisait montrer et prononcer, répéter et apprendre par cœur. Il est, en effet, « plus aisé en fait de distinguer Ca^ lypso de pouvait que d'apercevoir la différence qui existe entre ca et co^ puisque dans ce dernier cas la ressemblance paraît exacte pour l'enfant au premier coup d'œil ». Le procédé de la méthode allant, sinon du composé parfait (la phrase}, au moins du composé complet en lui même (le mot), pour arriver aux détails simples (les lettres), était conforme à la vraie psychologie, non moins que la manière dont Jacotot l'appliquait. Car il se gardait bien d'aller trop vite en commençant ; l'élève restait sur la première phrase •jusqu'à ce qu'il pût indiquer, sans hésiter, où était le mot ne^ le mot Ulysse, le mot consoler, le mot Calypso, etc.

Par cette méthode, l'enfant apprenait à lire et à écrire ^n même temps. La juxtaposition de ces deux exercices paraît justifiée, psychologiquement et physiologiquement, par l'analogie qui existe entre la parole articulée et la parole écrite, et par ce fait supposé par C. Vogt (2), et peutêtre démontré par les cas concurrents d'aphasie et d'agra-

1 • Langue maternelle^ p. 12.

2. récriture considérée au point de vue physiologique^ HevuQ 9Qientifiquet juin 1880.

LECTURE ET ÉCRITURE , Ôâ

phie, que le laDgage el les mouvemeDts nécessaires pour l'écriture dépendent du même centre cérébral.

Étant admis, comme le procédé le plus naturel, car il passe par degrés de l'analyse relative à la synthèse, l'enseignement simultané de la lecture et de l'écriture, on peut se séparer de Jacotot quant à la graduation des exercices d'écriture. Jacotot commençait par faire écrire d'après un modèle en fin^ pour passer à l'écriture moyenne et ensuite à la grosse. La moyenne est la grosseur normale, et il serait même à désirer, non seulement au point de vue hygiénique et dans l'intérêt de l'organe visuel, mais aussi pour la comm^bdité plus grande de la lecture, que l'usage commun adoptât ce genre d'écriture pour type et cherchât .à s'en éloigner le moins possible. Cette écriture est plus facilement saisie que la fine et la grosse par les yeux .et par les doigts de l'enfant. Elle est plus favorable que la fine à la position verticale du buste, qui est réclamée par l'hygiène. Elle exige du débutant des mouvements moins étendus du poignet et du bras que la grosse. Il semble donc plus avantageux d'exécuter les premiers exercices en écriture nwyenne, pour passer ensuite à l'écriture demi-fine, et de là à la grosse, et ensuite de revenir fréquemment de .celles-ci à l'écriture moyenne, en n'abordant la cursive expédiée que lorsque l'enfant possède à peu près sûrement la cursive à main posée.

Une autre question, qui peut paraître paradoxale, mais qui aurait paru toute naturelle à Franklin, et sans doute à .Jacotot, s'il y avait pensé, est celle de la convenance qu'il y aurait à exercer l'enfant à écrire, comme à faire beaucoup d'autres exercices, des deux mains. Ici, je le sais, les physiologistes vont nous opposer des objections de leur compétence. G, Vogt, précité, nous avertira peut-êtrç que

la question n'est pas seulement pédagogique, qu'elle est de plus physiologique et même ethnologique. Pour ne prendre que les deux types les plus connus d'écriture phonétique, récriture sémitique, et l'écriture aryenne, qui est la nôtre, sont deux formes essentiellement opposées. L'une est d'adduction, et procède de droite à gauche, dans une direction centripète par rapport à l'axe du corps ; l'autre est d'abduction, et dispose les lettres dans une direction centrifuge. « L'arrangement des lettres et la direction des lignes dépendent-ils de lois physiologiques, de nécessités de structure et de conformation anatomique, ou ne sont-ils pas plutôt, comme le soutient Vogt, l'effet de causes externes différentes ? Ces dernières, au jugement du célèbre anthropologiste, développèrent leur influence à des époques très reculées sur les premiers hommes, et, bien qu'elles aient pu disparaître, ont laissé à leura descendants, en vertu de l'hérédité et de l'habitude, le mode particulier de formation des signes graphiques. Il est certain, pour ne pas nous enfoncer dans un sujet si difficile, que l'écriture centripète, d'après les faits les plus immédiats, est le propre des races inférieures, et que dans les races élevées, non seulement la manière d'exprimer graphiquement ses propres pensées, mais toutes ou presque toutes les opérations manuelles exigeant facilité, précision, élégance, sont accomplies par des mouvements centrifuges, et il semble que dans l'évolution physiologique des fonctions motrices les mouvements des muscles abducteurs aient obtenu la prédominance sur ceux des muscles adducteurs. Ainsi l'écriture en direction centrifuge doit être considérée par nous comme un fait naturel, et, comme on dit, plus approprié au but, à cause de la plus grande liberté de mouvements que le bras, par rapport à l'axe du corps, acquiert en se dirigeant vers l'extérieur. Et

LECttlRË Et ÉCRITURB 9?

ceci s*appliqu6 au bras gauche ainsi qu*au bras droit ; les physiologistes ont pu le prouver parce qu'on appelle Vécri- Pure à miroir on lithographique, laquelle s'observe chez les enfants qui s'essaient pour la première fois à tracer des signes graphiques, et plus spécialement et avec plus d'évidence chez quelques personnes obligées à écrire de la main gauche, parce que la paralysie a rendu inerte la moitié droite de leur corps (1). »

On pourrait donc nous objecter que l'écriture dans le sens ordinaire, c'est-à-dire lue de gauche à droite, serait centripète, c'est-à-dire peu naturelle, peu commode, peu civilisée, si on l'exécutait avec la main gauche. Cette considération n'arrête pas ceux que le hasard de la naissance ou des causes accidentelles ont privés de la main droite. On devrait même, selon moi, prévoir les cas si fréquents où l'on serait réduit par la maladie, la fatigue, les accidents, à demander à la main gauche, pour toujours, ou pour un temps plus ou moins long, les services que rendait auparavant la main droite. 11 me semble qu'on n'a pas asez tenu compte jusqu'ici des services que la main gauche a pu ou peut rendre, ne serait-ce que comme auxiliaire de la main droite. L'écriture, quelle que soit la forme adoptée, nous paraît rentrer dans les services naturels que peut rendre cette sœur cadette, suivant l'expression dont Franklin s'est servi dans son fameux plaidoyer de la main gauche contre la main droite. Jacotot a oublié d'en parler au chapitre de l'écriture ; mais il a réparé cet oubli à propos de la gravure. Un habile maître d'écriture étant venu lui montrer un bel exemple d'écriture qu'il avait composé, Jacotot lui

1. 6. Buccola, La mémoire organique dans le mécanisme de Vécrî" ture, recherches expérimentales, àana la Bivista di fitosofia sdentU fica, juillet 188:2, jluria.

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fait remarquer un plein qui n*est pas plein ; le maître d*écriture rejette la faute sur le graveur. Jacotot lui conseille de graver lui-même ses exemples. L'autre reste un moment ébahi; puis il s'irrite, il s'indigne. « Flatteur! jongleur! charlatan! Votre ignorance vous trahit. Vous ne savez point que Fart de récriture exige une main reposée, obéissante, facile, légère, tandis que.... — N'achevez pas, je vous comprends. Le maniement d'un burin exige des efforts qui rendent la main brusque et indocile. -^ Vous y êtes, mon ami ; vous voyez donc... — Je ne vois rien. — Comment ! — Un homme tel que vous ? — Au fait, au fait. — Êtes-vous manchot? Mon cher maître d'écriture... — Tout autre l'éprouverait sur l'heure. — Eh bien I Savez-vous tout ce que votre intelligence peut faire avec l'outil que nous appelons une main gauche ? — Je n'en sais rien. — Essayez. — Mais comment? — Comme vous avez essayé votre main droite. Alors la droite écrira, et la gauche gravera. Ma méthode consiste à vous dire : essayez (1). » Je n'ai rien à ajouter à ces paroles ; je n'ai qu'à dire aux éducateurs : quand votre élève sait écrire de la main droite, il sait écrire de la main gauche ; c'est affaire d'un très court exercice : essayez.

Passons à une. question plus intéressante p^r son actualité. Je me demande si, conformément à Tusage de plus en plus adopté, il convient de faire intervenir dans les. exercices de lecture-écriture les exercices d'intuition objective,

iy Droit et philosophie panécastiquei p« 157<iQSt^

ÉGRITURB BT LB(7rUEB 99

Il semble que la leçon de choses doît, autant que possible, se suffire à elle-même. La mettre partout, c'est lui nuire, et nuire aux exercices qu'elle envahit et supplante. En écriture, l'observation doit strictement se fixer sur les signes et non sur la valeur ou le sens des mots. Il ne s'agit pas de regarder un objet, qui peut ou doit être déjà connu, mais son nom écrit ou imprimé : pendant que l'attention visuelle s'applique à saisir la forme des lettres et des syllabes, l'attention auditive doit s'appliquer à bien distinguer, et l'attention- musculo-phonétique à bien reproduire les sons dont le mot est composé. Que d'efforts presque simultanés à faire, efforts difficiles pour les débutants ! Il est à craindre que l'objet montré ou figuré ne distraie jusqu'à un certain point l'attention nécessaire pour que la leçon d'écriture, ou d'écriture-lecture, soit convenablement prise. Je crois donc que l'exercice d'écriture, qui peut se faire immédiatement après la leçon de lecture, dans la même séance et sur le même objet, doit être rigoureusement exclusif de tout autre. Il est facile d'appliquer cette méthode, non pas avec Télémaque, mais avec des livres dont tous les mots et leurs combinaisons seront connus et compris de l'élève.

Oserai-je encore émettre le soupçon que les procédés dé méthode objective et amusante qu'on a pu imaginer depuis Quintilien jusqu'à M. Grosselin ne sont pas le meilleur moyen d'apprendre à lire et à écrire? Vous voulez amuser les enfants : vous avez le chant, les rondes, les ébats du préau, etc. Vous voulez les instruire, leur apprendre à lire, à écrire, à nombrer : obtenez leur attention sérieusement, par les moyens les plus simples, et pendant un temps aussi court que leurs frêles organes le demandent. Et d'ailleurs, est-ce que l'écriture et même la lecture sont à proprement parler objets d'instruction? Ce ne sont c^ue des moyens

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plus eipéditifd d*intellection et de communication des idées. L'instruction proprement dite a pour véritable objet les faits et leurs liaisons, la connaissance des êtres et des objets, de leurs caractères essentiels, de leurs rapports entre eux et avec nous, et puis la connaissance de plus en plus développée de la nature humaine autour de nous et en nous-mêmes. Que de choses plus utiles à enseigner avant la lecture et récriture! On arrive assez vite à lire et à écrire, par la méthode naturelle et même par toutes les méthodes, pour ne pas embarrasser la première instruction de ce fatigant exercice. Pour moi, je regard^ comme des anomalies regrettables les prodiges d*enfants, comme j*en ai tant vu, qui savent lire presque avant de savoir parler. J'estime, avec Tabbé Sicard, que le temps de l'instruction vraiment scolaire n'est pas celui où l'enfant bégaie. « 11 faudrait, dit-il, à ce premier âge, où l'œil qui s'ouvre pour la première fois sur la nature lit ordinairement si mal dans ce livre intéressant, apprendre à un enfant à regarder, à observer, à comparer, à distinguer et & juger, à énoncer ses jugements, à mettre enfin de l'exactitude dans les propositions et de la correction dans ses premières phrases (1). » Tout cela, c'est Tinstruction des choses ou sur les choses, et un enfant peut la recevoir jusqu'à sept ou huit ans, sans avoir besoin de savoir ni lire ni écrire. Vers cet âge, qu'il apprenne à lire et à écrire, à écrire même des deux mains ; mais ne lui compliquez pas d'une inutile leçon de choses ces deux exercices qui peuvent facilement intéresser par eux-mêmes.

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