‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 32 sur 78 · ORTHOGRAPHE ET GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

ORTHOGRAPHE ET GRAMMAIRE

Dans la deuxième leçon, on faisait répéter la première phrase, et on apprenait la seconde en suivant la même marche. Ainsi des autres phrases. Comme la répétition et la vérification sont Tessence de la méthode, « dès que rélève a oublié quelque chose, on le note pour le lui redemander. » A Tenfant qui connaît les mots, on montre, on fait montrer les syllabes, Ca, pour^ pou, lyp, ait. Quand il sait par cœur plusieurs phrases, la distinction des syl« labes lui devient facile, puisqu'il n'a qu'à prononcer lentement chacun des mots qu'il connaît. Ca-lyp-so ne poti" vait se. A mesure qu'il avance, il reconnaît les mots et les syllabes déjà vus : progrès utile pour la grammaire et l'orthographe. Il arrive ainsi très vite à lire couramment la plupart des mots de la langue. Le travail d'anatomie qu'il fait sans cesse sur les mois connus l'amène tout naturellement à former des mots nouveaux. Par exemple, s'il a bien distingué les syllabes Ca, lyp, so, ne, il n'aura pas de peine à reconnaître ca-ne, et, en combinant ces deux sons, à lire cane. Il passe ainsi d'abord de l'ensemble au détail, du composé au simple, pour revenir du détail à l'ensemble, du simple au composé : c'est la réunion de l'analyse et de la synthèse, c'est la marche même de l'esprit humain quand il apprend quelque chose. Aussi Jacotot disait-il qu'il n'enseignait pas une méthode, mais qu'il ramenait à la mô* thode.

On a déjà entrevu qu'en apprenant à lire et à écrire, l'élève se trompe de moins en moins en écrivant, même de mémoire, les mots et les syllabes qu'il sait par cœur

lOâ î. JACOTOT

et qu'il revoit sans cesse. II apprend donc tout machinalement, ou, si Ton veut, tout naturellement l'orthographe, et tout à la fois par ForeilJe et par les yeux. On met le plus grand soin à vérifier s'il la sait, s'il écrit correctement ce qu'il est capable de lire et de réciter. On peut lui faire aussi réciter par cœur l'orthographe des mots : nous voici donc revenus à Tépellation. Jacotot, comme il s'en vante, finit- par où les autres commencent. Toutefois, la date indiquée par Jacotot pour cet exercice peut paraître un peu hâtée, car il recommande d'y soumettre l'élève dès la cinquième leçon, c'est-à-dire dès que la cinquième phrase de Télémaqîie a été apprise. Le travail analytique de l'intelligence (à moins qu'il ne s'agisse d'adultes) se fait plus lentement peut-être, même en supposant chez les commençants des aptitudes exceptionnelles, c'est-à-dire, pour parler comme Jacolot, une force de volonté exceptionnelle.

Au bout de quelques semaines, l'élève aura vu, il aura écrit plusieurs fois les mots et les expressions les plus habituels. Il aura remarqué des ressemblances et des différences toujours ramenées dans certains cas : ce qui lui permettra d'appliquer, sans les formuler, de deviner, les habitudes constantes de la langue, c'est-à-dire les règles d'orthographe. Les interrogations du maître l'y aideront, du reste. L'élève fera comme les grammairiens ont fait, il retrouvera la grammaire dans la langue. Cette idée était bien vieille quand Jacotot vint l'exprimer à son tour ; il n'en est pas moins louable pour lui d'en avoir fait une partie intégrante de sa méthode.

Mais ici formulons un doute : le système d'interrogations, qui provoque chez les élèves l'expression de leurs découvertes grammaticales, n'équivaut-U pas, pour leurs camarade^ moinç avancés ou plus lents d^esprit, au vieus

ORTHOGRAPHE ET GRAMMAIRE l03

système des règles dictées par le livre ou par le maître ? Et que devient alors le travail personnel de ces élèves? Jacotot nous aurait sans doute répondu : dans aucun cas, nous ne demandons à notre élève une formule autre que la sienne, c'est-à-dire une réponse indiquant qu'il sait bien ce qu'il dit. Et puis l'élève qui ne sait pas encore, au lieu de prendre au plus avancé des formules toutes faitos, dont il n'aurait que faire pour ses réponses imprévues, est excité à produire de son côté, pour comprendre le fait dont il s'agit, l'effort qu'il voit faire à son camarade. Il sait bien que le maître ne lui demandera jamais que ce qu'il peut savoir; et un maître qui vérifie chaque jour les acquisitions de ses élèves se gardera bien de demander à aucun ce qu'il ignore, disons mieux, ce que, d'après les principes mêmes de la méthode, il est tenu d'ignorer, n'ayant pas encore eu occasion de le voir et d'y réfléchir. Jacotot ne proscrit pas absolument le formulaire abstrait; mais il veut qu'il vienne à son moment, quand l'élève a longtemps réfléchi, comme nous venons de le dire, sur ce qu'il connaît. Alors qu'il prenne une grammaire, celle qu'il voudra, pourvu qu'elle soit claire et courte, et qu'il la vérifie sur son livre ou sur ses souvenirs. Il pourra reconnaître chaque règle dans les explications que lui en présente le livre qu'il sait. La grammaire une fois apprise ainsi, « il ne l'oubliera jamais ». Il lui sera, d'ailleurs, toujours très facile de trouver dans son livre, tant qu'il l'aura dans sa mémoire, les applications des règles, par conséquent les règles elles-mêmes, dès qu'il en sentira le besoin.

104 J. JAGOTOT

L*éiude de la grammaire ainsi comprise est en même temps une étude des idées, et, comme Ta dit le P. Girard, une grammaire des idées. En apprenant l'orthographe des mots et les lois de leurs liaisons habituelles, l'enfant n*a jamais cessé de saisir le sens des mots, d'y réfléchir, de comparer les idées et les faits. L'interrogateur a dirigé son attention sur le sens de mots, soit signes de choses, comme grotte; soit signes de personnes, comme Calypso, nymphes; soit signes d'actions ou de faits, comme elle se promenait. Ces derniers sont, d'après Jacotot, les plus impor. tants. « On ne se trompe pas, dit-il, sur les signes de cette espèce. Il y en a qui expriment une succession de faits, un ensemble de circonstances, un tableau : ce sont ceux-là, surtout, qu'il faut étudier et apprendre pour les employer à propos. Si vous vous rappelez toutes les circonstances où vous les avez vus, vous vous en servirez dans les mêmes circonstances et pour des faits analogues ; mais si vous avez oublié plusieurs des faits dont ils sont destinés à vous retracer l'image, vous ne pourrez les prononcer qu'au hasard. On n'est pas toujours heureux à cette loterie ; on peut acquérir, par cette voie, de la faconde et une grande facilité d'élocution : mais celui-là seul parle bien qui a appris, en regardant par la pensée, la chose dont il parle (1). »

Il faut donc exercer l'enfant à voir et à se rappeler les circonstances des faits ou les séries de faits dont un mot

Page 1