‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 39 sur 78 · EXERCICES DE COMPOSITION · texte numérisé non relu

EXERCICES DE COMPOSITION

bbjeclion n'est pas sans réplique. L'erreur est grande de croire qu'il y a un rapport exact de filiation entre la pensée et Texpression, et même qu'il y a toujours une parfaite proportion entre l'une et l'autre, que tant vaut la pensée, tant vaut l'expression. C'est le contraire qui se produit souvent. On juge malheureusement la pensée d'après l'expression, de même que l'homme d'après l'habit. Or, le style est un habit, qu'une seule pensée peut porter, simple ou élégant, commun ou apprêté, long ou court, à l'allemande, à l'anglaise, à la chinoise, à l'arabe, à la française, suivant Tusage d'un peuple ou la mode d'une époque. Il y a une science et un art de l'expression tout à fait à part des connaissances plus ou moins nombreuses et plus ou moins bien digérées et assimilées que le style peut habiller.

Les mathématiciens sont en général de pauvres écrivains, parce qu'ils n'ont pas cultivé un art dont la connaissance leur aurait pris trop de temps ou leur paraissait superflue : mais quels admirables écrivains que les mathématiciens qui ont eu l'occasion, le loisir, la volonté d'apprendre à écrire ! Les naturalistes sont souvent des écrivains faciles, élégants, précis, brillants, pittoresques, quelquefois un peu trop : habitude des notations, des classifications qui jouent un si grand rôle dans leurs études, des observations continuelles sur des êtres concrets qui remplissent leur cerveau d'images nettes et vives ; ils apprennent à faire du style en décrivant, distinguant et définissant du matin au soir. Mais voyez : quand ils se trompent, quand ils ont peu ou mal observé, qu'ils ont sacrifié la réalité à l'esprit de sytème, ils n'en restent pas moins des écrivains séduisants : qu'ils ont souvent et joliment tenté le roman de la nature } Il est aussi nombre de littéf

rateurs distingués qui possèdent seulement Thabilet^ d'écrivains, et le petit coin d'observation ou de fantaisie où ils se sont campés en soi-disant maîtres. Que n'a-t-on pas reproché aux élèves de TÉcole normale? Tout, excepté de ne pas savoir écrire. Or, la plupart d'entre eux avaient appris à écrire en français comme eh latin, à force de centonner Virgile, Horace, Lucain, le Conciones, Fénelon, Bossuet, La Bruyère, et surtout Voltaire. Rien de mieux : la méthode Jacotot, qu'ils l'aient su ou non, était en grande partie la leur. Il a cependant manqué à plus d'un cette toute petite chose qui est l'art de pousser en avant les idées recueillies en chemin, et de n'avoir pu se défaire des jugements officiels que la force des influences magistrales et le besoin de se préparer des succès universifaires leur ont infligés. Mais ceux d'entre eux qui ont essayé d'oublier l'école, en ont été largement récompensés, pour leur gloire ou leur fortune, et pour le plaisir et profit de leur époque. En tout cas, tous ces exemples prouvent bien qu'il y a un art d'écrire, indépendant de l'art de penser, indépendant du vrai savoir.

Il y aurait, selon nous, grand avantage à se pénétrer de l'esprit de la méthode en ce qui concerne la formation du style. Qu'on s'attache à étudier un seul livre ou des extraits, peu importe ; l'essentiel est qu'on se borne à un petit nombre de modèles, qu'on les répète sans cesse, qu'on y rapporte tout, au point de vue de la composition, la philosophie, l'histoire, la morale, la psychologie, l'art, la critique, et jusqu'aux mathématiques. A mesure que l'élève sait mieux le livre ou les livres prototypes, comme cela se pratiquait dans l'enseignement universel, et qu'il devient à peu près sûr de lui-même, il n'y a pas d'inconvénient à tolérer chez lui une liberté croissante dans l'imitation. Il

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