L HISTOIRE
Quoique un de ses disciples ait composé un épitome pour renseignement de l'histoire (1), et qu'il ait lui-même, dans Langue maternelle (2), indiqué la manière de vérifier This-
1. De Séprès, Epitome d'histoire contenant les douze époques de Vhistoire universelle de Bossuet, suivi d'un résumé de V histoire de France et de chronologie générale»
2. Page 156-178. Nous donnons à npg-lecteurs un spécimen de cette laborieuse vérification :
f VI« Fait. Cécrops fonda douze villes dont il composa lé royaume d'Athènes, Les peuples de rEgyptes'éldblissent en divers endroits de la Grèce,
Vérifiez.
« J'aime la Grèce, dit Sésostris, plusieurs Egyptiens y ont donné (t les lois. » Remarquez que Fénelon suit notre méthode, et qu'il ne compose que sur des faits.
"V1I« Fait. Moïse affranchit le peuple hébreu de la tyrannie des Egyptiens, Josué conquiert la terre sainte,
Pélops règne dans le Péloponnèse, Bel, roi des Chaldêens, reçoit^ de ces peuples ^ les honneurs divins.
Vérifiez.
Voyez si la réflexion que vous fournit le fait inconnu ne se trouve pas dans quelqu'un des faits de votre livre qui vous sont connus dV vance. Ainsi, par exemple, Bel reçoit les honneurs divins, Isis, Osiris, etc., les bienfaiteurs du genre humain, ont été souvent déifiés par la reconnaissance, dit Massillon. Dans ce cas, c'est une folie des peuples, et, par conséquent, cela n'apprend rien ; mais si on suppose que Bel se faisait rendre les honneurs divins, ce trait d'orgueil n'est pas neuf non plus ]9our moi. Voyez Nabopharzan dans .Télémaque » (]^« 169^
HISTOIRE lâ9
(ôirô uùiverselle de Bossuet d'après Télémaque, Jacotot a très irrévérencieusement parlé de Thistoire. 11 n'est pas, il est vrai, le premier des philosophes ou des éducateurs qui en ait nié ou diminué Timportance. 11 nous suffit de citer, sans rapporter leurs jugements bien connus, les noms de Descartes, de Locke, de Fleury, de Rousseau, qui ont regardé l'histoire comme une science de luxe ou de pur agrément, utile peut-être aux grands, mais inutile ou même dangereuse à la majorité des hommes. L'émancipateur universel mérite un rang distingué parmi les contempteurs de cette noble science.
Il commence son réquisitoire tout à la fois plaisant et sévère en contestant la portée morale que Bossuet attribue aux leçons de l'histoire. « L'histoire, dit ce dernier, est le récit des vices, des vertus, des bonnes qualités qu des défauts de certains hommes. 11 n'y a pas de meilleur moyen de découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures. » Le meilleur moyen, selon Jacotot, c'est de s'étudier soi-même. « Je n'ai pas besoin, pour connaître l'orgueil, de regarder, dans la nuit des temps, Nabuchodonosor ; il me suffitde jeter un coup d'œil ^ur mon voisin et sur moi-même. Je ne comprendrais même pas les personnages de Thistoire si je ne leur ressemblais pas... On n'a pas besoin d'étudier Néron et Marc* Aurèle pour savoir ce dont les hommes sont capables... Les Annales de Tacite ne sont donc pas, selon vous, la -source d'une solide instruction ? — Oui, sans doute ; mieux vaut étudier l'art oratoire dans Tacite que dans tel gazetier qui ne sait pas sa langue, et qui ne sait pas même raconter les faits. Tacite, orateur, est un bon modèle ; mais la rhétorique n'est pas l'histoire : et il n'y a pas plus d'histoire dans Tacite que dans tout^^utre bistprien. Je sois bien qu'oi^
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confond tout cela, et que Thistorien le plus éloquent pslssé pour le meilleur histoHen.
« Aye2 soiti de faire la distinction ; et, d'après notre méthode, n'apprenez pas Tacite d*abord ; commencez par vous apprendre. S'il est vrai que ce qui se passe aujourd'hui fera un jour de l'histoire, démêlez dans Tacite la raison des explications, des réflexions, du blâme, des éloges qu'il donne à ses personnages ; pensez aux [commérages d'aujourd'hui; vérifiez : vous trouverez tout cela dans Tacite... Etudions l'histoire commô on étudie une langue, pour nous mettre en rapport avee les hommes instk^uits ; mais nous ne pouvons pas y apprendre quelque cht>se de nouveau. Tout est dans notre livre, et notre livre lui-même ne contient que ce que nous savons tous. » (1).
Révisons lôs considérants de ce brusque et bizarre jugement, de cette exécution en forme, et voyons s'il en restera quelque chose. Avec Jacotot, on ne doit s étonner de rien.
Jacotot n'a vu dans l'histoire qu'un Côté, il est vrai, im^ portant, celui de l'information psychologique et morale. On accordera sans peine que, pour bien comprendi^ Tacite, il faut avoir observé et soi-même et les autres. Mars pM^drons- «lous notre temps à démontrer que la lecture des historiens peintteà de moeurs et de caractères contribue, en revanche, à développer, à préciser, à généraliser cette connanïsance «n quelque sorte courante du coeur humain? Partout où il y a rapports fréquents et étroit commerce entre les hommes, il nèut spontanément une myriade d'obserViteurâ intéressés, clairvoyants, surtout malveillanCs, psycholoi;ues des deux sexes an regard subtil et à la langue acérée, dont les commérages défraieraient vingt recueils dQ
• l.M^imà)eriK{tê«p«Sf$as^v^
moralistes. La Rochefoucault et Molière ont beaucoup appris à leur école. Mais ce sont là des éléments bruts et confus d'observations ; à ces remarques souvent fines et justes, il manque cette vérité de l'ensemble, cette liaison rationnelle, cette portée générale qui en fait de vraies observations psychologiques. Or, nul doute qu'on ne puisse tirer quelque secours de l'histoire pour compléter et affiner le sens de l'observation personnelle, vérifier l'observation directe par l'observation racontée, et réciproquement. Il n'est pas utile de connaître l'histoirô uniquement <c pour en parler avec les gens instruits. »
Mais, il ne faut pas exagérer le genre d'utilité que chacun peut retirer des leçons psychologiques de l'histoire. Nous agissons moins d'après nos jugements que d'après nos sentiments, et d'après nos sentiments abstraits que d'après nos émotions et même nos sensations actuelles. L'influence morale de l'exemple se fait surtout par contagion : ce qui est près de nous nous touche, nous impressionne, nous excite, nous porte à l'action ou nous en détourne, plus que ce qui émeut à distance ; les exemples de nos contemporains, de nos proches et de nos voisins, plus que ceux des personnages les plus illustres de l'histoire. La biographie même des grands hommes n'influe que très indirectement, au hasard, et d'une manière variable, sur les actions des hommes les mieux faits pour leur ressembler. Il est, d'ailleurs, malheureusement trop vrai que cette influence vaut pour le mal comme pour le bien : on est bien près d'imiter les vices de celui dont on admire les vertus. Quant au commun des hommes, ils sont en général trop peu instruits, trop distraits, trop indifférents, trop affairés, pour que les leçons dé l'histoire même anecdiHiqite ne glis** sent pas à côté ou au-dessus d'eux«
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L'influence des exemples historiques, non seulement sur les actions de la vie privée, mais sur certaines actions isolées qui se rapportent plus ou moins directement à la vie collective, a été bien surfaite. Croyons plutôt aux effets indirects de l'hérédité et de l'éducation, aux vertus suggérées par les exemples de nos voisins et de nos pairs, et surtout à cette force de la coutume et des institutions qui font un puissant courant d'actions et d'influences auquel il est rare que l'individu échappe ou résiste. Les récits guerriers que les Spartiates faisaient à leurs enfants des exploits de leurs ancêtres valaient-ils autant, selon vous, que leurs vivants exemples, pour les former à la patience, au courage, au mépris delà vie? Certes, Tinstruction historique des Athéniens qui se laissaient écraser par Lysandre et par Philippe était autrement brillante que celle des braves de Marathon et de Salamine ; mais les lauriers de ces derniers n'empêchaient plus leurs fils de dormir. Et savaient-ils l'histoire de leur pays, ces paysans et ces ouvriers dont la fougue républicaine a sauvé la France et la République, ces héros va-nus-pieds de Jemmapes et de Valmy? Ils étaient soldats et républicains, voilà tout, comme Barat et Viala, héros naïfs, dont l'histoire, lue et relue par tous nos jeunes Français, ne susciterait peut-être pas à l'occasion un seul émule de leur héroïsme, quoique nombre d'enfants puissent devenir leurs imitateurs sans le savoir. Pour la conduite ordinaire de la vie, comme pour les actions difficiles et extraordinaires, croyons très peu à l'influence, sinon fortuite et exceptionnelle, des exemples jbisloric[ues.
Mais si rinstruclion historique vaut moins qu'on ne Ta dit, comme mobile d'action, elle peut être très utile comme source de renseignements divers. C'était se faire une idée bien réduite de l'histoire que de ne pas y voir autre chose qu'un récit des vices, des vertus, des qualités et des défauts des princes ou des personnalités célèbres. Jacotot, esprit géométrique, un peu circonscrit dans la sphère de ses méditations, s'est trop complu à juger l'histoire en bloc d'après les compilations connues de son temps. On peut rappeler peut-être à son excuse que la plupart des historiens, depuis Voltaire jusqu'en 1816, époque où Jacotot fonda V Enseignement universel, ne voyaient guère, comme l'a dit un éminent penseur, « dans les annales humaines que les fondations et les destructions d'empires^ les règnes, les batailles, les aventures des princes, leurs vertus ou leurs vices, et une collection d'anecdotes plus ou moins véridiques. Toute Yinstruction morale à retirer de la narration ainsi entendue des événements se réduisait à des observations ou préceptes vagues sur la bonne ou mauvaise conduite des souverains, leur ambition ou leur piété, leur témérité, etc. ; et sur ce qu'offrent de louable ou de répréhensible les actes des princes, ministres et autres principaux sujets. L'enseignement politique qui pouvait en ressortir était nul, parce qu'on avait coutume d'écarter les éléments les plus importants de la vie des nations, et qu'on ne comprenait rien aux mobiles des révolutions. L'histoire de Grèce et de Rome, notamment, qui, à nos yeux instruits par tout un siècle de révoltes et de coups d'État, de constitutions établies et renversées et de gouvernements mixtes» démocratiques à divers degrés, présente un spectacle du même genre que celui auquel nous assistons, et met en jeu les mêmes sentiments^ pose le^ mêmes questions de droite
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et de morale, cette histoire ne devait paraître alors qu*UTie espèce de roman dont les événements et les personnages se conformaient à des lois, suivaient des maximes en dehors de la vie actuelle... Avant que toutes les parties de Fhistoire eussent été mises en lumière, grâce aux penseurs qui ont appliqué Tanalyse à la vie même des peuples, aux mœurs des nations, à la marche de Tinfluence des idées religieuses et au progrès et à la décadence des institutions, et aussi avant que Texpérience eût mis et montré en œuvre chez les modernes des principes d'action dont on ne pouvait être instruit que d'une manière en quelque sorte abstraite par l'exemple de l'antiquité, il n'était pas possible que l'enseignement des choses du passé les montrât attachées étroitement, comme elles le sont, aux choses de notre temps, analogues par leur nature, semblables en leurs parties, toujours vivantes, et par conséquent intéressantes et instructives comme si leur action était encore présente et que nos propres destins ein dépendissent. Ce grand progrès a été accompli dans notre siècle, après avoir été préparé par les Voltaire et les Montesquieu » (1).
Il y a une solidarité historique, morale, politique et économique qui relie le présent au passé, les individus à leurs ascendants, les générations aux générations et les nationalités aux nationalités. L'histoire qui explique scientifiquement, autant que faire se peut, ces étroites et multiples connexions, ne fait donc pas une œuvre stérile. L'utilité à retirer de ses enseignements est une utilité surtout d'ordre social, applicable au gouvernement, à la politique, à la législation. L'histoire sera dans ce sens, si l'on veut, ce que l'appelait, je crois, Locke, le bréviaire de l'homme d'Etat.
1. Ch. Renouvier, Crit» phiU, août 1881, article sur une note insëréQ 4ans V Histoire romaine de M. £. Marécli«lt