‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 49 sur 78 · Fastel de Goulanges, La cité antique, préface · texte numérisé non relu

Fastel de Goulanges, La cité antique, préface

autre : celle qu'engendre l'histoire des inventions scientifiques, industrielles et artistiques. Envisagée à ce point de vue, rhistoire ouvre à tous, hommes de métier, cultivateurs, industriels, artistes, et hommes de théorie, une mine inépuisable de renseignements précieux, sur l'importance desquels je n'ai pas à insister. L'idée de Volney a été reprise, il y a bientôt vingt ans, et tournée à la pratique par un ministre qui a fait pour l'avenir de notre instruction publique plus que dix autres ministres ensemble. M. Duruy aura eu la rare fortune de fonder sur des bases durables l'enseignement primaire supérieur, ce pont tendu sur un abîme entre l'enseignement aristocratique et l'enseignement populaire! Ce ministre, qui disait avec un peu de solennité ; « Nos arts, nos lettres, nos sciences, notre esprit même et nos lois viennent d'Athènes et de Rome », était loin de se douter qu'en décrétant l'enseignement secondaire spécial, il venait de décréter implicitement la déchéance de l'enseignent classique, ou mieux, l'absorption à bref délai de celui-ci par celui-là. Pourtant rien de plus réel ; la plupart des réformes à introduire dans Tinstruction secondaire classique, il faut en chercher le germe ou l'équivalent dans l'enseignement dont le nom véritable est celui d'enseignement français (1). Aiusi, pour le cas présent, qu'on relise attentivement, dans le programme de 1866, le paragraphe concernant l'histoire élémentaire des inventions industrielles, et l'on ne pourra nier que ce ne soit là un genre

1. J'ai déjà exprimé cette opinion, apYès maint autre, dans une série d'articles sur la Réforme de l'enseignement à tous les degrés qui ont été publiés en 1871-1872 dans V Indépendance, journal de M. Massicault à Bordeaux. Je Tai encore exprimée dans une brochure publiée en 1873 chez M. A. Chevalier, sous ce titre caractéristique : Plus de latin ! M. L. Arréat Ta reprise à son tour dans un Mémoire dont nous avons parlé, et dans son livre Une é^wxUion intellectuelle (G, BaillièrQ).

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d'enseignement dont la lacune se fait sentir dans le pro* gramme de l'enseignement classique. Cette lacune est d'autant plus regrettable que le réformateur de 1866 avait tout créé du même coup, l'enseignement, la méthode et l'esprit. Rien d'abstrait dans l'exposé* des matières propres à cet enseignement; la démonstration y côtoie l'analyse, et l'analyse intuitive, qui fait la valeur des leçons de choses.

« .Le professeur, y est-il dit, examinerait successivement les grandes industries dont la création ou le développement ont fait époque dans la vie de l'humanité. Il montrerait l'homme mettant successivement à profit sa propre force et celle des animaux ; celles du vent et de l'eau; celles du feu, de la lumière et de l'électricité. Il ferait voir que les premiers progrès de la civilisation, au point de vue matériel, reposent sur la découverte du blé, sur l'invention de la charrue, sur la cuisson des poteries et l'extraction des métaux, c'est-à-dire sur trois emprunts faits aux sciences naturelles, à la mécanique et à la chimie. Il poursuivrait l'application de cette pensée jusqu'aux temps modernes, et il ferait voir que, ce fil conducteur une fois trouvé, l'homme s'en est toujours servi, et qu'il est encore l'occasion de ses plus brillantes nouveautés. Pour chaque invention, il montrerait la matière première employée; il analyserait succinctement les opérations que Tindustrie lui a fait subir, et il mettrait en évidence l'idée précise qui en forme le lien et à laquelle elles donnent un corps. Dans cette histoire des inventions de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, se placeraient naturellement, à leur rang et à leur date, les biographies des savants, des inventeurs ou des fabricants qui les ont réalisées par leur science, leur génie et leur activité; et, lorsque le professeur rencontrerait de nobles caractères,, tels que çeu2; de QerthoUeU de Fresnel, d'Ampère ;

in J» jâcotot

dos hommes lentement formés par la puissance de TeiTort personnel, comme Bernard Palîssy, Vauquelin, Jacquard, Philippe de Girard, modèles d'assiduité au travail, de fermeté et de dévouement, il les éclairerait d'une vive lumière, afin de montrer tout ce qu'il est au pouvoir de chacun de nom d'accomplir pour honorer sa mémoire et servir son pays. Cette histoire des inventions industrielles serait donc en même temps un cours de morale pratique, une véritable morale en action ; et ce sercût aussi le cours le plus fécond en fertiles pensées, car les exemples sont les meilleures leçons (!)• »

Nous lerépétonB, ce neson.t p^ seulement le cultivateur, l'ouvrier, l'employé, le commerçant, l'industriel, qui ont intérdt à se familia^ser dès l'école avec les sciences qu'ils seront «appelés à appliquer, les machines qui seront leurs iû^ruscienid, elles ol^ets qui seront la matière de leur travail. At^'ourd'hciii que la science a partout pénétré, l'utilité de t^ls renseigneBie&is est universelle. Quoi de plus intére^&l, en effet, pour tout homme instruit, que d'appreodre en détail ces grandes inventions, dans lesquelles écbite la puissance de l'intelligence humaine, et qui fonctiduoient à. côté de lui, sous ses yeux, et pour lui ? Au surplus, ne voyons-nous pas tout ce que les arts et Tindustrie Oui dû jusqu'à ce jour à la culture générale de l'esprit, tout ce qu'un esprit formé à la spéculation pure est capable de faire lorsque les circonstances le tournent vers la pratique la plus étrangère à ses travaux habituels? Les hommes de science et de réflexion rendront encore de plus grands services à 1 humanité lorsqu'ils seront accoutumés dès Teafanoe & voir de près tous ces instruments matériels du

1. Plan d^épudea et programmes de renseignement secondaire 9fé^lfikpteécri9l par iXéchiotk du 6 aviit 1806, p. 227. Delalaxn fr^res^

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progrès. Il leur sera bien plus difficile qu'auparavant d'oublier le vrai but de la science, qui est, comme le disait Volney, après Bacon, « le triomphe de Thomme sur la ma« tière. »

Me voici loin de Jacotot : je reviens à lui. J'ai affirmé, contre son opinion, que l'histoirepeut apporter son appoint de faits et d'observations à la phsychologie et à la morale, tout en reconnaissant que son influence est toujours peu considérable sur les actions de la vie privée. J'ai reconnu, contrairement aussi à son opinion, et, d'accord avec celle de Renouvier et de Volney, les deux genres d'utilité que rhistoire peut rendre, soit au point de vue politique, soit au point de vue artistique et industriel. J'ajoute que l'histoire ne convient, en aucun cas, aux jeunes enfants. Il faut une certaine expérience de la vie et quelque maturité de jugement pour saisir l'enseignement et la signification des faits historiques. Si l'histoire ne doit pas être enseignée trop totaux enfants, ni avec trop de détails ou de réflexions morales, il convient encore moins d'en faire, pour une certaine catégorie d'écoliers, futurs lauréats des concours, l'objet d'une étude spéciale, absorbant à son profit des heures que les sciences d'observation et de raisonnement, les exercices nécessaires de pratique et de réflexion peuvent plus utile^, ment occuper.

Encore moins convient-il de faire de cet enseignement quelque chose d'amusant peut-être, mais, à coup sûr, d'i< nutile, par l'abus de l'imagerie, des causeries morales, dea sentences intempestives. En niant absolument l'utilité beau-^

coup trop surfaite de Thistoire, Jacotot nous a du moins donné Texemple de secouer le joug de la routine, et de vérifier la valeur pédagogique de cette science que les traditions consacrées de notre enseignement avaient rendue stérile et abrutissante. C'est à nous de ne pas aboutir à la stérilité et à Tineptie en nous enfonçant, tête baissée, dans rornière opposée à celle que suivaient nos pères. Supprimons, conservons avec opportunité et mesure.

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