‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 70 sur 78 · G. F, Kenastoni Doctrines de Jacotot iûr Véducation · texte numérisé non relu

G. F, Kenastoni Doctrines de Jacotot iûr Véducation

S'il est utile de savoir écrire, le besoin de parler est plus fréquent. Il est bien des circonstances dans la vie où nous devons communiquer nos pensées par la parole, devant un plus ou moins grand nombre d'auditeurs. Il ne suffît pas alors d'avoir appris à faire un discours sur le papier; c'est un discours parlé qu'on a à faire. Tout homme peut se trouver dans la nécessité de défendre ainsi ses affaires ou celles des autres, de réfuter une erreur, de combattre un préjugé, de soutenir un droit, de repousser une injustice, de proposer une réforme, de divulguer une vérité, de grouper des adhérents autour d'une idée, d'un projet d'intérêt social ou privé, industriel, commercial, scientifique, artistique, moral, économique, politique, patriotique, humanitaire. Tout citoyen, sous les institutions démocratiques qui nous régissent, peut être appelé à improviser. « Dans les monarchies, a dit M. Legouvé, on écrit et on se tait ; il est inutile de savoir parler ; dans les républiques, on écrit et on parle ; l'avènement de la démocratie doit être aussi Tavénement de la parole. » L'improvisation est une arme dont chacun doit connaître le maniement, pour en faire au besoin un usage conforme au droit et à la vérité. Ai-je besoin d'avertir que c'est là une acquisition de rigueur pour le maître destiné à donner aux autres tout à la fois des leçons et des exemples?

Les considérations qui précédent indiquent peut-être une réforme à introduire dans notre enseignement national. Je ne sais s'il y aurait lieu de créer des chaires d'éloquence pratiqvs ou d'improvisation dans nos facultés de lettres. En tout cas, ces cours ne devraient rappeler en rien les anciennes écoles de déclamation : les maîtres n'y devraient enseigner qu'à travailler avec ardeur et sangfroid, donner aux élèves le goût du travail personnel, et

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vérifier s'ils ont fait ce travail. On n'enseignerait pas l'art, mais la méthode ; on ne débiterait pas les procédés à suivre pour devenir orateur, mais on chercherait si l'élève a su les trouver dans ses modèles, et s'il a fait tout son possible pour les appliquer. Je n'insiste pas sur les services que la pratique de l'improvisation pondérée par tous les autres exercices de réflexion et de vérification, et recevant un contrepoids effectif de l'habitude quotidienne d'écrire, pourrait rendre dans l'enseignement primaire supérieur et dans l'enseignement classique.

Quoi qu'on pense de l'idée qui m'est suggérée par les belles remarques de Jacotot sur l'improvisation, on ne con« testera pas la nécessité d'exercer les enfants, même tout jeunes, à bien parler. Je sais que les premières leçons qui leur sont données à l'école ont pour but déclaré d'exercer tout à la fois leurs sens, leur intelligence et leur faculté d'expression. Mais il faut les exercer à parler sur ce qu'ils savent, plutôt qu'à répéter ce qu'ils ont entendu. Plus ils avancent, plus on doit être exigeant en fait de précision et d'assurance. L'habitude est établie, dans la plupart des écoles primaires, de faire reproduire ou résumer par les élèves les explications ou les récits fournis par le maître ou lus dans un livre : la méthode de répétition et de vérification peut s'accommoder de pareils exercices. Je crois pourtant qu'il en faut user modérément, surtout avec les enfants du premier âge. Ces exercices amènent trop facilement le maître et l'élève à se contenter d'un à peu près. Mais j'estime qu'avec des élèves de douze ou quinze ans, les exercices improvisés de composition orale, sur un sujet et d'après un texte donnés, pourraient utilement s'ajouter aux autres exercices de langue et de composition. Je sais un internat de demoiselles où les élèves arrivent en quel-

(jues mois à faire très convenablement les compositions de style exigées pour le brevet de capacité ; le procédé d'enseignement est des plus simples : on leur donne, trois ou quatre fois par semaine, à reproduire des compositions lues deux fois en classe. On pourrait exercer de la même mai^ière, mais plusieurs fois par semaine, les élèves de dix à quinze ans à reproduire oralement un texte lu trois ou quatre fois piar l'un d*entre eux. Mais les exercices d'improvisation orale, d'après un texte, et mieux d'après un assez long texte, dûment appris, me paraissent préférables.

La même méthode s'applique à la versification , j'allais dire à la poésie. Mais il ne paraît pas que les essais en ce genre aient produit à Louvain des résultats remarquables. Langue étrangère contient quelques pièces ou morceaux composés par le maître, d'après des modèles, et destinés à encourager les élèves en leur donnant l'exemple de l'audace et aussi celui de la modestie, puisqu'il appelait leurs critiques sur les défauts de ces petits ouvrages. Mais je ne vois trace nulle part, chez Jacotot, ni chez ses disciples, des improvisations poétiques de leurs élèves.

Ce genre d'exercices réclame premièrement le choix d'un modèle. Tous sont bons : Horace vous apprendra à écrire en vers, soit latins, soit français. « Les sentiments que vous avez à exprimer sont peints dans tous les livres, comme dans celui que vous avez choisi d'abord ; mais il est bon de tout lire afin de faire beaucoup de comparaisons ; surtout il est indispensable de s'attacher spécialement à un Wteûr du genre que vous avez choisie Que cet auteur* soit

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pris paroîi les anciens ou dans une autre langue que celle que vous employez ; autrement vous courriez le risqué, ou d'être trop servile imitateur, ou de gâter en changeant. » C'est bien là, en effet, la pratique la plus constante des poètes qui ont réussi. Le conseil, d'ailleurs, est bon pour la prose comme pour les vers. Si Ton veut apprendre à composer, à improviser des plaidoyers, des discours politiques et autres, on doit prendre un modèle du genre auquel on se destine, l'analyser, l'imitet, le traduire, le fouiller et le piller dans tous les sens. « Nous bouleversons, nous dépeçons tout pour trouver comment dire ce que nous pensons. Nos compositions sont d'abord ridicules : peu à peu elles s'améliorent ; mais nous savons que Racine a commencé par une tragédie qu'il a fallu Jeter, et nous prenons courage. » Mais il 'convient de ne pas s'en tenir à un seul ouvrage, ni à une imitation littérale de toutes ses parties : quand on sait parfaitement un modèle, on peut y rapporter, lui comparer, sous le rapport du style et de la composition, d'autres ouvrages du même genre.

Un précepte excellent, c'est d'habituer l'auteur d'une pièce de vers à en faire publiquement la critique. Il fa.ul forcer l'amour-propre jusqu'en ses derniers retranchements,, l'amener à faire tomber de lui-même devant les autres cette fausse honte qui devient si facilement de la vanité ou de la complaisance pour soi-même, quand on est seul devant son propre ouvrage. Jacotot donne, d*ailleurs, de bonnes raisons à l'appui de ce précepte. Non-seulement l'élève ne doit jpas craindre la critique, il doit mettre un point .d'honneur à s'y exposer : il apprendra ainsi qu'il peut s'il veut, qu'il ne fait mauvais ou médiocre que par distracLion ou paresse, qu'il n'a pas assez étudié la langue, qu'il n'en connaît pas toutes les ressources, que c'est presque toujours,

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OU surtout le style qui lui manque pour exprimer ses pensées et ses sentiments. Pour se faire comprendre, et pour comprendre, il faut connaître la langue : « Si les étrangers, dit Jacotot, comprenaient Racine, ils Tadmireraient comme nous ; si Louis XIV et Monge eussent su la langue de La Fontaine, ils l'auraient apprécié comme ceux qui l'appellent inimitable » (1). L'élève qui aura appris à critiquer ses essais poétiques saura qu'il faut travailler pour acquérir le talent, non pas le génie, pour acquérir ce style, qui n'est pas tout V homme, comme l'a dit BufTon, mais qui seul peut montrer tout l'homme.

Dernière considération qui nous paraît bonne à méditer, Jacotot a prévu l'objection qu'on pouvait faire contre l'introduction du vers français 4ians l'enseignement : quel gaspillage de temps à la recherche du génie d'un Racine, d'un V. Hugo ou d'un Bérangerl « Au surplus, dit-il, .la poésie n'est qu'un amusement qui ne convient qu'aux personnes dont la fortune est assurée (Scribe en disait autant du théâtre), ou bien à ceux qu'un goût inviocible entraîne. La société n'a que faire des poètes pour son existence ; c'est un besoin de luxe. Il n'y a point de délassement plus agréable ; mais il est dangereux de s'y livrer : c'est un plaisir qui nous séduit et nous fait négliger des affaires plus importantes. Vous n'aurez donc pas souvent l'occasion d'enseigner la poésie ; ceux qui en ont la passion n'ont pas besoin de maîtres ; ce serait à eux à nous donner des leçons (2) ».

On peut admettre, avec Jacotot, que la vocation poétique est rare, et qu'elle se charge elle-même de trouver ses moyens. Mais comme ces moyens consistent première^

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