‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 74 sur 78 · Langue maternelle^ p. 13B · texte numérisé non relu

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fort bien môDlré dans son Paradoxe sur le Comédien y celui qui sait le mieux exprimer les sentiments. Le pectus est quod disertos facit, de Quintilien, est bien usé. Il en est de même du vir bonus dicendi peritus, sur lequel nous avons enfilé tant de périodes cicérohiennes. Cicéron, je l'accorde à Jacotot, définissait l'orateur dans ses livres bien autrement qu'il ne le représentait en réalité.

« Cicéron définit l'orateur : Vir probus dicendi peritus. Voilà une singulière définition. Il sera bien difficile de reconnaître un orateur en partant de cette description. Parcourez tous les pays et tous les temps, demandez un vir probus ; vous ne trouverez pas deux avis d'accord sur cette question : dicendi peritus; vous pourrez juger de cet attribut avec vos oreilles, si vous appris la langue de l'orateur. Un homme ne passe pour honnête que dans telle corporation, telle coterie, telle famille. Du reste, les opinions sur ce point varient à Tinfini. Je prends Démoslhène pour exemple : tout le monde convient qu'il était orateur. Était-il honnête homme? Chacun a son sentiment sur cette question délicate. Il était lâche dans les combats; il était ambitieux ; il recherchait le pouvoir, et l'on sait où conduit le désir insatiable des honneurs. Voilà ce que dirait un Athénien. Consultez maintenant un Spartiate, un Macédonien, un Perse, et votre embarras pour reconnaître l'honnête homme ne fera qu'augmenter ; et si vous admettez la définition de Cicéron, il n'est pas clair que Démosthène fût un orateur. Cicéron lui-même adorant César et conservant contre lui dans son cœur une haine implacable, -Cicéron lui-même, sera-t-il un orateur, si on le juge par ses propres principes? On a déjà assez de peine à s'entendre sur la qualité de bien dire, sans y ajouter, comme condition nécessaire» celle de bien, faire. L^a vertu n'est pa^s un'art,^

elle appartient à la seule volonté; il n'y a rien à apprendre pour être vertueux ; on est toujours assez savant pour cela. Au contraire, il faut s'instruire des choses qu'on ignore et qu'il est impossible de deviner, pour devenir orateur. Cicéron veut-il dire que lé meilleur orateur, qui est le plus sûr delà victoire, c'est l'honnête homme, c'est l'homme raisonnable! Je le crois, et c'est un principe de l'Enseignement universel. On ne l'entendait pas ainsi, quand nous étions' au collège. Là, nous admirions le talent de Cicéron, sans' nous occuper de ses vertus ; nous regardions la définition dont il s'agit, comme une belle phrase, bien sonore ; et* nous faisions comme on fait, nous ne pensions à rien. Il y a un fort grand nombre de • pensées de Cicéron que l'on répète ainsi sans songer à ce qu'on dit. Quand noua prétendons faire des Bossuet, des Fénelon, de Massillon,, on nous rit au nez. Cependant Cicéron a dit fiunt oratores ; il a même essayé d'indiquer la marche qu'il fallait suivre. Chez les anciens, c'était un métier : fiunt oratores, disaientils. Nous avons changé tout cela ; nous avons décidé qu'on naissait orateur, et nous déclarons que Cicéron ne sait ce ' qu'il dit, quand il nous assure qu'il l'est devenu à force de ' travail. Cicéron, au surplus, mérite ce démenti de notre part, tant il met peu de réflexion dans ses paroles. Dans * nos temps, nous ne voyons faire ni orateurs ni poètes, et^ nous disons : on naît poète, on naît orateur. Cicéron était témoin des procédés qu'on employait à Athènes et à Home pour former des orateurs, et il a écrit qu'on naissait poète. C'est ainsi que nous sommes tous portés à tirer des conséquences inexactes... Nous disons, nous : l'homme est né' avec l'intelligence nécessaire pour devenir par le travail capable de nous émouvoir dans la langue des vers comme daQs la langue de la prose ; mais il ne connaH paff* plus

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ruQe que Taulre quand il vient au monde. Pour apprendre tout cela, suivez la route de la nature, écoutez et imitez : c*est le chemin des enfants. Pour bien imiter il faut réfléchir, et il est bon de connaître les réflexions d'autrui pour les imiter aussi. Voilà pourquoi nous recommandons la lecture des rhéteurs : mais nous pensons qu'il faut vérifier, et non pas apprendre leurs observations. Il faut finir par là et surtout laisser de côté toutes ces questions oiseuses : on est né pour, on n*est pas né pour (1). »

Recueillons encore, çà et là, quelques pensées justes et bien dites sur les principaux moyens à employer pour devenir orateur. Jacotot parle ainsi du genre démonstratif :

« On se propose quelquefois de louer ou de blâmer... Si nous' voulons enseigner à improviser un éloge, nous faisons étudier Toraison funèbre de Henriette de France. Nous remarquons que Bossue! a choisi cette proposition oratoire : Dieu a voulu la Révolution d'Angleterre. C'est cela qu'il s'agit de prouver. Le cadre est vaste, le spectacle est grand, l'exemple est terrible, les suites sont affreuses, les obstacles renaissent sans cesse. La vertu de Henriette semble d'abord tout aplanir. Dieu triomphe de tout. L'événemont avait été prédit d'avance : cette sinistre prédiction nous épouvante.

« Nous faisons voir que tous les détails de cette belle composition se trouvent partout ; que tous les éloges sont calqués sur celui-là, et qu'il ressemble lui-même à tous les autres. L'histoire d'Angleterre est écrite dans chaque mot ; il serait facile de l'inventer d'après le discours ; et, si l'on 8e trompait sur les faits précis, on ne pourrait imaginer

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que des faits analogues quand on sait lire. Or, voici comment nous faisons lire :

« Exorde : Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté, l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons. »

« Cela m'apprend que Charles ne régnait que sur un coin de terre, que son empire ne contenait que quelques petits royaumes ; seul me fait comprendre que sa gloire a été perdue, son indépendance détruite. Sa Majesté violéie ; Se glorifie de fcCire la loi m'apprend que Dieu avait menacé dans l'Écriture ceux qui abandonneraient son culte ; quand il lui plaît, m'indique un événement inattendu. La désobéissance était ancienne ; la punition arriva quand on en avait presque oublié la cause.

« Continuez ainsi la lecture, vous apprendrez ce que c'est qu'écrire. Si je ne trouve pas les faits, ou des faits analogues, en lisant votre discours, en écoutant votre improvisation, c'est comme si vous ne parliez pas. Cette règle est la même pour improviser et pour écrire ; c'est la marche de Racine comme celle de Bossuet. Racine a dit :

Tel, en un secret vallon,

Sur le bord d'une onde pure,

Croît, à Tabri de Paquilon,

Un jeune lis, rameur de la nature.

« Vous voyez bien que Joas a été secrètement élevé dans le temple : il était nourri de pures maximes, il était à l'abri des fureurs d'Athalie, tout le monde l'aimait. Ne dirait-on pas que beaucoup de versificateurs ignorent cette règle ? Ils vont me dire : Nous le savons bien ; mais nous avons du génie, et les règles ne sont pas faites pour nous.

« Laissez ces messieurs enfiler des mots qui ne disent rien> dont il est impossible de composer un tableau de faits concordants et vraisemblables, et recommandez cette règle unique à vos élèves. Toute la rhétorique est là... Regardez, et dites ce que vous voye^.

« Quand on a appris le discours de B'ossuet, on le répète sans cesse, on vérifie tous les autres, et Ton improvise. Mais expliquez-nous, dira-t-on encore, comment on fait pour improviser? On fait ce que je viens de dire : on apprend le français ; on sait un discours du genre, on le comprend, on y compare tous les autres, on étudie Thistoire d'un homme, et Ton ouvre la bouche. Voilà le secret. Mirabeau n'en avait pas d'autre.

« Blâmer est trop aisé : il ne faut pas ici de règles partilières. Qui sait louer d'ailleurs sait tout dans le genre démonstratif; car Bossuet n'a pas manqué de blâmer Henri VIII et toutes les sectes de l'Angleterre....

« La satire, littérairement parlant, n'est pas plus facile à composer que l'éloge. Si vous vous moquiez de moi en face, il vous faudrait un grand talent pour me faire goûter vos calembours ou vos jeux de mots. Mais attaquer un homme absent, le tourner en ridicule, est chose aisée entre rieurs. Parlez toujours ; ceux qui vous écoulent sont disposés à l'indulgence. ; en fait de satire, on ne conteste l'esprit à personne. Le lion seul s'indigne du coup de pied de l'âne ; les autres animaux ne le trouvent jamais mal appliqué ; c'est toujours un coup de pied. Courage ; on vous accueille, on vous sourit ; prenez garde seulement que cette bienveillance n'encourage trop votre vanité : vous pourriez aller trop loin. Vous voyez bien que cette difficulté peut encore se vaincre par la volonté, et que si vous donnez dans le paA-« ûeau c'est de vice que naît votre ânerie.

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« Pour l'éloge, les difficultés se présentent dans un ordre' renversé: Au premier mot de votre exorde, Tàuditeur fronce le sourcil s'il est puissant ; il joue la distraction s'il est votre égal ; on baille si vous parlez dans une assemblée ; peu à peu votre voix s'éteint, les concessions se suivent, vous reculez au lieu d'avancer, et vous venez dô donner la preuve de ce que je ne cesse de répéter : ce n'est pas l'intelligence qui manque, mais la volonté....

« Quand on sait un livre, la matière ne manqué jamaîsi les pensées abondent; il faut choisir et y mettre de l'ordre en parlant : voilà tout. Tâchez de vous rappeler cette expérience que nous avons faite : un homme nous déplaît et nous remarquons un de ses défauts ; je vous demande quelle^ est l'action, les paroles de cet homme que nous n'ayons pas l'esprit d'interpréter malignement ; quel est le fait dont nous ne puissions pas induire la preuve du défaut que nous avons remarqué? Parle-t-il bien, c'est un bavard. N'allez pas plus loin, direz-vous ; Térence (1) et Molière, tout le monde a dit cela, et le contraire aussi :

La naine un abrégé des merveilles des cieux.

« Continuez. Eh bien ! je continue : chaque bonne qualité d'un personnage de mon livre peut donc se développer à l'infini, en passant en revue tout ce qui se fait et tout ce qui se dit dans les livres; car je puis prêter parla pensée à mon personnage ce qui appartient à un autre. Dans un éloge, mille éloges sont dans Télémaque par pièces et par morceaux; les rassembler est impossible aux gens de la vieille méthode qui lisent tout (2) ; les réunir le livre à la main est l'ouvrage de nos commençants ; les présenter

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