‹ J. Jacotot et sa méthode d'émancipation intellectuelleChapitre 75 sur 78 · C'est Lucrèce qu'il fallait dire · texte numérisé non relu

C'est Lucrèce qu'il fallait dire

2« Jacotot a dit ailleurs : « Celui qui lit toujours ne sera jamais lu, »

quand on veut en écrivant, voilà Racine ; enfin le dire à la première interpellation, voilà l'improvisation » (1).

Jacotot ne supprime pas la rhétorique, pas plus qu'il ne Bupprime la grammaire. Mais il veut que Télève les tire de sa pratique et de ses réflexions journalières sur les œuvres qu'il sait par cœur et qu'il veut imiter, écrits ou discours.

« Dans tous les cas, c'est moins dans les livres de littérature que dans les habitudes autorisées qu'il faut prendre les règles qu'on doit suivre... N'oubliez pas surtout l'exercice de. la traduction. Gardez-vous de croire que je vous propose une imitation servile, et que votre esprit n'ait rien à faire. Vous avez sous les yeux un beau développement d'une seule pensée d'un grand orateur. Choisissez une autre pensée. L'orateur a puisé sa réflexion et toutes ses conséquences, toutes ses assertions et toutes ses preuves, dans des faits historiques qu'il connaissait et que sa mémoire lui a rappelés. Le livre que vous avez appris n'est pas moins riche en faits, et vous les voyez tous en même temps ; les réflexions que vous suggéreront ces faits sont intarissables. Vous avez, comme cet écrivain, la faculté de combiner. Isolez-vous, par la méditation, de tout objet étranger qui pourrait vous distraire. Forcez votre esprit à se fixer sur un de ces faits, votre mémoire vous rappellera tous les autres; comparez-les assez longtemps avec patience ; revenez-y sans cesse, et votre intelligence saisira un nombre infini de rapports : de là mille réflexions qu'il faudra transmettre par la parole, et vous aurez traduit l'écrivain. Ce n'est point un tmaître que vous devez suivre par derrière et de loin ; c'est un émule qu'il s'agit d'accompagner; son exemple ne doit pas vous intimider ; voyez

1« Langue maternelle^ p. 302-314, pa^sim,

tout ce qu'un homme peut tirer du fait le plus ordinaire, de la réflexion la plus simple ; voilà votre tâche : elle est digne de vous, mais elle n'est point au-dessus de vos forces.

« Cependant, avant de vous hasarder ainsi dans cette lutte qui vous effraie, et dont vous croyez peut-être ne devoir attendre que de la confusion et de la honte, faites un vrai préliminaire. Ce long développement de la même pensée, pourquoi ne le feriez-vous pas vous-même? Empruntant au maître toutes ses pensées, pourquoi ne les présenteriez-vous pas dans un autre ordre? Ici, qui peut vous arrêter, si ce n'est la paresse ou le dégoût? Eh bien ! contentez-vous d'abord de renverser les paragraphes. N'avezvous pas assez d'esprit pour changer les liaisons nécessaires, d'après l'ordre de l'écrivain, en d'autres liaisons nécessitées par la nouvelle combinaison que vous y substituez. Si vous le voulez, cet essai vous réussira après quelques tentatives, ce succès vous enhardira; et, d'efTorts en efforts, de renversements en renversements, bouleversant toutes les idées sans les changer, vous arriverez à recomposer le même édifice sous mille formes différentes avec les mêmes matériaux (1).

Voici, pour terminer, des considérations très intéressantes, comme les apprentis orateurs en trouveront en quantité dans la partie rhétorique de Langue maternelle (2) :

« Quand l'esprit de vos auditeurs sera bien disposé, dites ce qu'il vous plaira, vous serez toujours le bienvenu : si vos

i. Langue maternelle, p. 324-326.

2. Voir les chapitres dont les titres suivent : Différence des trois genreSf — De Véloquence de la chaire, — De Vorateur à la tribune, — Des assemblées qui exercent le pouvoir matériel, — un pouvoirmoralj — ^ui sont censées exercer une partie de pouvoir.

191 J. JACOfof

paroles ont toutes rapport au sujet, Tauditeur se pâmera d*aise; sition, il vous excusera. C'est ce qui arrive tous les jours aux orateurs de la tribune. Il ne s'agit point dans ces assemblées de plaire à tout le monde, mais d'exciter, d'irriter, d'enflammer l'armée qu'on commande; en pareil cas, vous ne pouvez pas disposer à votre gré l'esprit de l'armée ennemie; il ne reste qu'à exalter les sentiments de ceux qui combattent avec vous. Cicéron ne voulait pas séduire César qui défendait Catilina ; mais il poussa l'effroi des sénateurs de son avis à tel point qu'on le chargea de sauver la république : César, qui ne partageait pas leurs craintes, fut entraîné par le torrent. Cicéron fit périr Catilina, et plus tard on lui en fit un crime. Le motif qui avait décidé contre le factieux n'agissant plus dans la cause de Cicéron, le sauveur de la patrie fut abandonné à la vengeance de ses ennemis, quoiqu'il n'eût rien perdu de son éloquence. Se concilier la bienveillance par les mœurs qu'on montre, disent les rhéteurs, est une chose importante pour obtenir des succès...

« J'ai quelquefois réussi par des moyens assez bizarres. J'ai trouvé des personnes pénétrées de respect pour moi, et qui m'en donnaient, par leurs gestes et leurs discours, les témoignages les moins équivoques. Je savourais, moi, tout cela, croyant que c'était ma personne qu'on encensait. N'étais-je pas cruellement désappointé, quand je venais à découvrir par la suite de la conversation, que mon admirateur n'ïivait salué que la robe dont il me voyait revêtu en imagination?... — Monsieur n'est pas professeur... — Je n'ai pas cet honneur-là (c'est un mensonge de rhétorique). •^ Ah I monsieur n'est pas professeur !.. — Alors, je tâche d'éluder la question ; je parle de ce que j'étais autrefois ; je fais sonner mes sonnettes comme le mulet de la fable ;

KHÈTORIQUE £T ÉLOQUENCE 195

je jette nonchalamment, et comme par hasard, les mots école polytechnique, mathématiques, droit, langues anciennes, hébreu, etc. Si cela prend, je suis vainqueur, et Tadmiration redouble ; quelquefois je ne réussis point. C'en est fait, j'entends l'interlocuteur qui me répond tout bas: — Autrefois ! autrefois ! cela ne prouve rien ; vous étiez ce que vous n'êtes plus. » Alors je me tais, je me console de ma déconvenue ; mais je prends mes mesures pour être meilleur rhétoricien une autre fois » (1).

Page 1