CHAPITRE XIV
Jacolot dit du mal de la rhétorique, et il en sait l'usage ; il dit encore plus de mal de la métaphysique, et il en fait à ses heures, au hasard de son improvisation écrite, peu ou point surveillée. Faisons connaître, par quelques extraits, ce nouveau côté du réformateur.
Jacotot, comme on le pense bien, n'est pas pour la métaphysique des entités. L'exposition de sa méthode l'amène fréquemment à dire ce qu'il pense de l'entité homme, humanité, genre humain.
« Laissons dit-il, les nations, les peuples, le genre humain en repos. Ces êtres de notre imagination n'ont rien de réel ; ces pluralités ne forment point un individu que les sens puissent saisir. C'est une vieille habitude de s'adresser à ces fantômes pour étayer nos opinioûs d'un suffrage imaginaire, ou pour les combattre avec le simulacre d'une prétendue décision. Les philosophes qui discutent avec une société, ressemblent aux enfants qui jouent à madame ; ils parlent tous seuls, forgent les questions, imaginent les réponses, inventent les répliques, et terminent les débats quand il convient à leur cause pour prononcer l'arrêt qui leur est toujours favorable.
« La vérité est qu'une société ne peut juger de rien C'est par fiction, par supposition qu'on fait parler un peu
pie, OU qu*on lui adresse la parole. Il n'y a rien de moral dans un assemblage, dans un nombre d'individus. Le mot genre humain n'est le signe ni d'une chose, ni d'une personne, c'est le signe d'un fait que je considère par la pensée. Cependant, en prose comme en poésie, chacun de nous se complaît à converser avec ce genre humain ; ce genre nous entend, ce genre nous approuve ; il nous semble que nous entendons ses arrêts, dont l'infaillible équité nous dédommage de la décision de tout individu qui nous condamne.
« Ainsi nous discutons avec le fait que nous contemplons, comme si ce fait pouvait approuver ou désapprouver la manière dont nous le considérons ; comme si ce fait pouvait nous dire : Il y a réellement, entre les objets que tu regardes, la relation que tu viens d'énoncer. L'homme n'est pas une plante ; c'est un être intelligent et libre ; mais les relations que nous apercevons entre tous les hommes, pas plus que les relations qu'on a découvertes entre toutes les plantes, ne peuvent constituer un être ; et lorsque nous considérons ces objets ensemble, cet ensemble est purement idéal.
« Une fraction d'un ensemble n'est autre chose qu'une collection moindre que l'ensemble ; elle en a donc l'idéalité. C'est encore un fait que la philosophie peut étudier, en observant les rapports qui existent entre quelques individus considérés sous un certain point de vue. Or ce point de vue, c'est ma pensée. Ces relations, entre des individus dont j'examine l'arrangement, ne peuvent donner l'existence à rien de réel. Un chimiste peut montrer le résultat d'une combinaison qu'il a faite, ce résultat existe, c'est un nouvel individu à qui l'existence vient d'être donnée. Mais Vespèce des sels, Vespèce des plantes, ui;e espèce d'hoounes, uAe
réunion întellectuelle d*êtres qu'on appelle hommes, une société d^hommes, tout cela n'existe que dans notre pensée. Les sociétés, toutes les sociétés, aucune société n'est donc juge d'une opinion philosophique. Au contraire, chaque homme peut la juger. L'opinion d'un homme, en pareil cas, ne doit pas être mise en balance avec l'opinion d'une société, qui ne peut avoir d'opinion (1). »
De ces raisons, les unes sont vraies, les autres spécieuses. En voici d'autres, sur cette même entité espèce huinaine, qui n'ont aucune apparence de raison. « L'homme est libre, mais l'espèce ne l'est pas : elle est soumise à des lois fixes et invariables. Chaque homme a le pouvoir en lui d^enfreindre ces lois de société, et de faire mieux ou plus mal que son semblable ; mais l'espèce d'aujourdhui est Tespèce d'autrefois, ni meilleure ni pire ; elle restera ce qu'elle est jusqu'à la consommation des siècles.... Je ne parle que de l'espèce, et jamais des individus. Le plus âgé des savants à qui j'ai communiqué ma méthode est un de ceux qui l'ont le mieux comprise. Il peut donc se trouver quelques hommes qui renoncent à leurs préjugés, mais ils doivent être rares : cela suppose une bonhomie qui n*est pas commune... Je suis toujours disposé à aider les individus de mes conseils : la perfectibilité de l'espèce est à mes yeux une billevesée philosophique » (2). II soutient ailleurs la même thèse avec des comparaisons qui ressemblant à celle de M™° de Sevigné disant que Racine passerait comme le café. « L'homme est libre, le genre humain ne l'est pas : il appartient à la petite vérole pour toujours. 11 paraît changer quelquefois ; mais c'est une apparence : il pourra bien troquer un jour la petite
^ 1. Mathémathiques, p. 144 et suiv.