Langue maternelle, ^. 8Si
vérole pour la peste ; mais jamais il n'adoptera la vaccine, ou bien ce sera pour quelque mauvaise raison que j'ignore. Tous les individu^ peuvent être raisonnables; le genre humain ne peut pas l'être. Il ne discute rien; il roule, comme les planètes, par des lois étemelles, qui règlent' jusqu'aux anomalies que nous croyons apercevoir dans son cours ». Jacotot écrivait cette bizarre affirmation vers 1823. S'il avait fait une dernière édition' de son livre vingt ans' après, il aurait pu mettre en note, sous ce passage, le petit post'Sbriptum suivant : » La vaccine est généralement' adoptée en France ; la petite vérole s'en va; comme la peste s'en est allée : donc le genre humain progresse! du moins en France. »
Jacotot parle de la vérité' en sceptique rassurant, tel qu'un français peut l'être :
« On ne peut jamais atteindre le pourquoi d'aiicun phénomène naturel ou humain. Non- seulement nous ne pouvons pas expliquer le pourquoi des ouvrages d'autrui, mais nous ignorons presque toujours le pourquoi de nos propres ouvrages. Un enfant dit car^ et il ignore pourquoi il l'a dit, il ne s'en est point rendu compte. Fénelon ne sait peut-être pas pourquoi les nymphes chantent Véducatiori de Bac^ chus conduite par le vieux Silène, Si on lui demandait ce pourquoi^ il dirait peut-être : J'ai choisi ce sujet' pour les chants des nymphes, parce qu'elles chantaient en présence de Télémaque et de Mentor. Ce pourquoi trouvé après coup par Fénelon, je puis en faire la recherche panécaétique, quoique le discours de Fénelon soit un phénomène naturel, une invention d'instruit, de génîei comme le car de l'enfant dont je parlais tout à l'heure.
« En un mot, la méthode consiste à rechercher \q^ pour -^ Çî^oj, et non pas à les trouver, c^uand il s'agit d'un ouvrage
d'homme. Je puis avoir du bonheur et mettre le doîgt su? le véritable pourquoi, par hasard. Je n'en serai jamais sûr; mais cet exercice qui consiste à chercher, à développer des pourquoi, est une source inépuisable où j'irai chercher des moyens dans l'occasion.
« Il est vrai que, lorsqu'il s'agit de Dieu, non-seulement je ne puis pas assurer que j'ai trouvé le vi^ai pourquoi, mais je pense que le hasard même ne peut nous servir en cette occasion. Nous cherchons un de nos pourquoi, il s'agit d'un pourquoi de Dieu. Nous allons à tâtons dans notre sphère intellectuelle, et le pourquoi dont il s'agit ne s'y trouve pas, il est dans une autre sphère ; où est-elle ? que contient» elle? Nous l'ignorons ; elle est inaccessible à nos recherches. Non-seulement nous n'y pouvons rien trouver, nous ne pouvons pas même nous y transporter par la pensée pour y fouiller.
« Cependant cet impossible, nous le supposons à notre portée ; nous le façonnons, nous le poétisons, comme Bossuet qui explique admirablement la chute de Charles I®'. Le doigt de l'homme, en tâtonnant dans l'inépuisable trésor des conseils de Dieu, a-t-il rencontré véritablement le doigt de Dieu où l'orateur me le montre dans son discours? non, sans doute. Quand Isaie, Jérémie, etc., nous donnent leurs pourquoi, ils n'ont pas l'audace de parler en leur nom, c'est Dieu lui-même qui parle par leur bouche. Et encore Dieu, parlant à des hommes, emploie leurs langues, leurs images, leurs pourquoi (colère, jalousie, vengeance et pourquoi humains, etc.).
« Vous me comprenez, je puis donc terminer cette discussion sur le pourquoi des ouvrages divins. Supposez que Dieu soit homme et cherche le pourquoi de ses œuvres. Vous parlerez comme les pères de l'Éçlise, comme Bossuet|
mètaphVsiqùè dé UCÔTOÏ ^Ôi
Vous sei*eÉ orateur. Mais gardez-vous de croire que vous avez deviné la vérité. Ce serait une croyance de philosophe. Sachez que la vérité restera perpétuellement voilée aux yeux des hommes à cet égard. Tout ce qu'on en connaît, c'est ce qui en a été dit. Mais les paroles ne lèvent pas le voile ; c'est un mystère enveloppé de paroles mystérieuses. Le fait a été longtemps inconnu, et cet inconnu a été changé en un mystère.
« Rien ne prête plus à Tart oratoire que les religions, par les raisons ci-dessus, une fois la supposition fausse de l'égalité des intelligences divines et humaines admise, le poète parle par mystères, et l'intelligence des auditeurs, qui est égale à la sienne, se réjouit de ces créations idéales; il suit avec plaisir l'orateur dans ces mondes qu'il pourrait créer comme lui. La poésie est, en ce sens, un hommage rendu par le poète à l'auditeur ; il semble lui dire : N'est-il pas vrai que vous pourriez imaginer comme moi ces mille et une explications, toutes également vraisemblables pour des êtres de notre nature.
Et moi je dis : cherchez donc les pourquoi^ même des actes divins, vous trouverez de beaux discours » (1).
Je ne puis résister au plaisir de citer encore cette excellente page écrite sur le même sujet, avec la même élévation d'idées, et une parole de sens à l'adresse des positivistes métaphysiciens :
« Comment atteindre la nature, les moyens, le pourquoi des phénomènes naturels ? J'ai répondu : On ne peut rien atteindre, mais on peut chercher. Dans la vieille méthode, le maître dit ce qu'il a trouvé, et surtout ce que les autres ont trouvé. De siècle en siècle, on recommande ces trou-i
\, UélangeB posthumes^ ^/àkh ci %my.
éoè i. JACOTOT m
vailles, cpmme des .vérités. Nous disons, nous, cherchez la vérilé, et vous ne la trouverez pas, frappez à sa porte, et elle ne vqus ouvrira point ; mais cette recherche vous sera utile pour apprendre à faire. Cherchez, je vérifierai si vous avez suivi cette méthode universelle.
« Cette réponse s'applique à toute votre lettre. Vous rencontrerez partout des X obstinés, qui s'opposeront à la solution d\i problème de Tart; sans doute, mais rien ne ^peut s'opposer à la recherche de cette solution.
a Ypus ne trouverez pas pourquoi et par quoi Taîmant se .tourne vers le nord ; 3ans doute,* mais cette recherche* comme celle de la pierre philosophale, donnera d'utiles résultats.
« La recherche des causes finales a été légitimement proscrite parla philosophie positive ; sans doute, mais cette philosophie, soi-disant positive, n'a de valeur que comme recherche. Dès qu'elle croit qu'elle a trouvé, elle cesse d'être positive. C'est la foi dans ce qu'on a trouvé qui est une rêverie, qui nuit au progrès des sciences, à la philosophie véritable ; mais aucune rêverie ne .peut nuire à la philosophie panécastique. Ce n'est pas la recherche qui jpuit à la vérité, c!est l'opinion qui se donne pour la vérité lorsqu'elle n'en est que le Sosie.
. « Maudite vérité! on en a soif et l'on connaît, dit-qn, le pourquoi de cette soïf. Quoi qu'il en soit, on la cherche comme Tantale, et Ton ne peut pas parvenir à se désaltérer. Eh I renoncez à boire à cette fontaine, mais ne cessez pas pour cela de chercher à y boire ; c'est un acte intellectuel, p'est une aventure de votre esprit, dont vous rendrez compte à votre maître ignorant. Quoiqu'il n'ait pas fait le voyage, il jugera de vos efforts par votre relation (1).
1, Mélangea posthume9f p. 350,
METAPHYSIQUE DE JACOTOt 203
J*extrais, enfin, de Langue maternelle une dissertation sur le fondement de la certitude, qui est menée avec assez de bon sens et de bonne humeur : qualités assez rarement unies dans une dissertation philosophique :
« L'étude des mathématiques a cet avantage de nous montrer, par un résultat évidemment impossible, que nous avons fait un faux raisonnement. Quand on ajoute 1 à 3/2 on a 5/2 ; en généraUsant, on pourrait indiquer le procédé suivant pour tous les cas semblables : Ajoutez les deux termes de la fraction, et divisez le résultat par 2. Il faut donner des procédés à rédiger. La marche de Tesprit humain est la même que celle qu'il suit pour parler du courage et de la patience en lisant un récit de faits et d'actions où brillent ces deux vertus. L'intelligence saisit tous les détails du fait qu'elle considère ; elle fait le triage de ceux qui peuvent l'éclairer sur l'objet de ses recherches ; elle écarte, elle oublie, elle ne regarde pas ceux qui peuvept varier ; elle en fait abstraction pour ne s'occuper que des faits essentiels à la solution qu'elle cherche. L'objet qu'on étudie, débarrassé pour ainsi dire d'enveloppes étrangères qui le cachaient, paraît à nu sous la forme qui lui est propre. 11 ne reste plus qu'à généraliser ce qu'on voit; et l'expression, quand on sait la langue, transmet dans toute sa pureté, dans toute son énergie, l'image de ce que Ton a pensé avec les sentiments que l'on a éprouvés pendant la contemplation, la méditation de l'âme sur les faits considérés attentivement, et soigneusement combinés entre eux.
« Vous vous trompez, dit Kant, la certitude mathéma'^ tique ne vient point des sens. Les sens ne peuvent nous présenter que des faits particuliers, une conséquence tirée, par analogie, de quelques faits connus à tous les autres Çu'on n'a pas vérifiés; cette conséquence n'est pas uçq
ÎOi j. JÀcôlfof
certitude mathématique : c'est une croyance hypothétique et sous condition que rien ne viendra jamais saper le petit système qu'on a construit, et qu'on suppose irréfragable jusqu^à nouvel ordre. De cette nature sont tous les systèmes dés sciences dites exactes : la première découverte renverse l'hypothèse; on en fait une autre qui dure jusqu'à nouvel ordre, et ainsi de suite. Mais en mathématiques, en logique même, il est des axiomes qui ne craignent aucune révolution dans les sciences; par exemple : Le tout est plus grand que la partie. Cet axiome, aussi vieux que Tespèce humaine, ne doit pas l'existence au nombre des faits qui l'attestent. Il ne signifie point : d'après tous les faits connus jusqu'à ce jour, je crois que le tout est plus grand que la partie. Nous voulons dire une vérité éternelle, immuable, indépendante de tous les corps, antérieure même à la création de la matière. Ce n'est pas une loi imposée à mon intelligence par les corps qui ont frappé mes sens, c'est une loi que mon esprit, ou, comme dit Kant, que le cogrhitif impose à Vobjectif^ c'est-à-dire, même aux corps qui me sont inconnus. Si Dieu créait un corps nouveau, le tout serait plus grand que la partie.
« Cette objection, dit Kant, paraît d'abord très spécieuse, et il semble au premier coup d'oeil que Locke, à qui elle est surtout adressée, n'aurait rien à répondre. D'après Kant, le cognitif, c'est-à-dire, l'intelligence, a des idées â priori, indépendantes deVobjectif, c'est-à-dire de la nature. C'était l'opinion de Socrate : quand il interroge un petit esclave, il l'amène par ses questions à construire un carré double d'un autre aussi bien que les géomètres du temps. Socrate conclut de cet exemple que l'âme dé cet enfant qui n'a rien appris, se rappelle toutes les propriétés des JiÇnes et des espaces ; et Socrate ne .paraît point étonué d^
tout ce savoir, puisqu*il est hors de doute (et c*est ce qui renverse l'interlocuteur et achève de le confondre) que l'âme, par la métempsycose, a été instruite de tout ce qu'on peut savoir, puisqu'elle a vécu depuis des siècles, habitant des corps de toute espèce, des corps d'animaux, d'oiseaux, de reptiles, de femmes, de petits, de grands, de pauvres et de riches.
« Je suis de l'avis de Socrate pour la logique et la morale ; je pense que celui qui a vécu dix-huit ou vingt ans sait tout cela, uniquement parce qu'il a vécu. Pour les sciences, c'est autre chose : Socrate même ne les suppose connues que par la vie de l'âme pendant la transmigration : or, je ne crois pas à la métempsycose.
«Je vous conseille donc d'étudier les mathématiques comme si vous n'aviez jamais été Socrate, Platon, Pythagore, ou Archimède, ou Kant.
« L'opinion de Kant paraît plus soutenable que celle de Socrate. Car, si j'ai été autrefois péripatéticien, par exem* pie, que je reparaisse sous la forme féminine, et que j'épouse un individu qui, de son vivant d'autrefois était platonicien, les souvenirs de la femme et du mari se heurtant sans cesse, nous ferions, sans doute, mauvais ménage ; Socrate et Xantippe étaient probablement dans un cas sem* blable, ainsi que beaucoup d'autres. Tout ce que je dis paraît bien sot, et pourtant cette raison d'incompatibilité d'hu«* meurs eût pu être alléguée par Platon, dans la discussion du divorce, et nous lirions cela très gravement parce que ce serait du Platon ; et Cicéron nous dirait : J'aime mieux me tromper avec Platon que d'avoir raison avec un au* tre. Yoilà, je l'espère, la rhétorique prise sur le fait. Ce n'est pas que je veuille faire passer ma petite histoire : c'est un exemple des métamorphoses et des rencontres
d'autres que je yQux ki^d^r devijîfir : («lalewitTuyolip^lit roman.
« Le roman deKaût mi beattcayp,plu8aérie»x;ie»trilpl)J8 v^?ai ? Mon intelligence y dit-il, donne des hisàJki .n^ime- Sacs doute; mais s*il n!y. avait ^poijit.denalure>,ij04i3.jû'aurions pas jugé, nous n'aurions pas imposé des Ioîs«:SiiDieu créaitiUn Qorps, le tout . s»i»it plus ^raod ijue .la jpa^ie. Cela ae fait auQiuae «difficulté, puiaque AQuiSiappdlqnâLeoxps un tout qui est plii« .graud.que sa^partie.
« Qepe:udantje crois, comme .Kant, qua ma :.fiuûilléide juger dQs corps. e^t indépj^odante .de leur epcktâncet' dans ce sens qu'ils ne lui donnent pas la faillite,. mais qalls lui fournissent l'occasion.de l'exercer.
« Aiçsi, daaa im s^us,:SQcratie.aj:^alsrà.:'raaH^tJia^ est capable de tout deviner; il .contient toutes, le&^ciençes ; il les invente comme, s'il s!en souvieuiait. Lpckeiaraiwx^»*il n'y avait, pas de corps, nous n'aurioDS Jamais dit : le iout est plus grapd que la partie. Kant a raison i.quaMje^ verrais qu'un ^eul corps, j'ai ia facpiUé jde comprendre, aussi uetlemeïil que si je l^s voyaid >tcms» que ieiantâoca toujours plus,graftd que. sa partie.
. « Tout le monde a raison et moi. aui^i (1)..» . Jacotot, peu métaphysiicien par nature et par^^ût^'p^a* tique cependant à l'égard des systèmes iceUe vprtu .de to^ lérance, qui seisiit si. digne xl'un penseur et .d'un orépabli-* cain, et que si peu d'hommes parmi .nous ont fixée dans leurs habitudes. Nous oublions trop. aisément «.>que ^les doctrines les plus divergentes en apparence contiennent dans des proportions diverses unimème fonds de vérité, n