ART ET LITTÉRATURE
Guyau a exposé ses idées sur l'art dans deux ouvrages importants : les Problèmes de VEsthétique contemporaine (i88i) et YArt au point de vue sociologique, qui ne fut publié qu'après sa mort, en 1889.
I. — Dans le premier de ces livres, Guyau étudie trois problèmes qui offrent de nos jours un intérêt particulier : 1° Tart a-t-il son principe dans un jeu de Timagi nation et dans la fiction, comme l'ont soutenu Schiller et Spencer? 2° quel est Vavenir de l'art et de la poésie, que semblent, au premier abord, menacer la science et l'industrie modernes? ?j'^ quelles sont les vraies lois et l'avenir du vers?
La théorie en faveur, au moment où Guyau abordait ces problèmes, c'était celle qui ramène l'art, comme le beau mémo, à un simple jeu de nos facultés représentatives. Guyau montra que, en s'attachant au plaisir de la contemplation pure et du jeu, en voulant désintéresser l'art du vrai, de l'utile, du bien, en favorisant ainsi une sorte de dilettantisme chez les uns, de culte exclusif pour
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la forme cliez les autres, on méconnaissait le côté sérieux et pour ainsi dire vital du grand art et de la littérature.
II. — VArt au point de vue sociologique contient une doctrine nouvelle et originale. Guyau y montre la nature éminemment sociale de Tart. Il étudie successivement le principe de l'émotion esthétique, celui du génie, le rôle de la sympathie dans la critique, le réalisme et l'idéalisme, l'introduction des idées philosophiques et sociales dans le roman et dans la poésie de notre siècle, les vraies lois du style, considéré comme moyen d'expression et instrument de sympathie, la littérature des décadents et des déséquilibrés, enfin le rôle moral et social de Fart. Selon lui, ce qui fait la beauté, c'est la vie expansive manifestée dans les choses et avec laquelle sympathise notre vie propre; la beauté artistique, c'est l'expression intense et sympathique de la vie. L'art est donc social non pas seulement par son but et par ses effets, mais par son essence même et sa loi, qui est « de faire rayonner la sympathie en s'inspirant d'elle et en l'inspirant ». L'art, tout au moins le grand art, consiste à vivre la vie même de tous les êtres et à exprimer cette vie au moyen d'éléments empruntés à la réalité : or, vivre en autrui, n'est-ce pas aimer? Le véritable artiste n'est donc pas celui qui contemple, c'est celui qui aime et qui communique aux autres son amour. Il en résulte que c'est le sentiment de la solidarité et de la sympathie universelle qui est le principe de l'émotion esthétique.
Le jour où cette haute conception de l'art aura porté ses fruits, au lieu d'une littérature maladive, déséquilibrée, antisociale en son principe et en ses effets, nous aurons une littérature pleine de vie et de force, capable de contribuer à l'évolution et non à la dissolution de la société. Bacon disait que l'art, c'est* l'homme ajouté à la nature * : ars, homo additus iiaturœ. On pourra dire alors que l'art supérieur, c'est la vie sociale s'étendant à la nature entière et devenant ainsi comme une nouvelle religion.
Le rêve, avec l'espoir qui en est inséparable, est ce qu'il y a de plus doux. C'est un pont entrevu entre l'idéal lointain et le réel trop voisin, entre le ciel et la terre. Et parmi les rêves, le plus beau est la poésie. Elle est comme cette colonne qui semble s'allonger sur la mer au lever de Sirius, laiteuse traînée de lumière qui se pose immobile sur le frémissement des flots, et qui, à travers l'infini de la mer et des cieux, relie l'étoile à notre globe par un rayon.
C'est le privilège de l'art que de ne rien démontrer, de ne rien « prouver », et cependant d'introduire dans nos esprits quelque chose d'irréfutable. C'est que rien ne peut prévaloir contre le sentiment. Vous qui vous croyiez un pur savant, un chercheur désabusé, voilà que vous aimez et que vous avez pleuré comme un enfant ; et votre raison proteste, et elle a raison, et elle ne vous empêche pas de pleurer. Le savant aura beau sourire des larmes du poète; même dans l'esprit le plus froid, il y a une multitude d'échos prêts à s'éveiller^ à se ré-
pondre; une simple idée, venue par hasard, suffit à en appeler une infinité d'autres, qui se lèvent du fond de la conscience. Et toutes ces pensées, jusquelà silencieuses, forment un chœur innombrable dont la voix retentit en vous. C'est tout ce que vous avez pensé, senti, aimé. Le vrai poète est celui qui réveille ces voix.
La science se compose d'un nombre défini d'idées, que l'entendement saisit tout entières : elle marque un triomphe et un repos de l'intelligence; la poésie, au contraire, naît de l'évocation d'une multitude d'idées et de sentiments qui obsèdent l'esprit sans pouvoir être saisis tous à la fois : elle est une suggestion, une excitation perpétuelle. La poésie, c'est le regard jeté sur le fond brumeux, mouvant et infini des choses. Nos savants sont semblables aux mineurs dans la profondeur des puits : cela seul est éclairé qui les entoure immédiatement; après, c'est l'obscurité, c'est l'inconnu. Ne tenir compte que de l'étroit cercle lumineux dans lequel nous nous mouvons, vouloir y borner notre vue sans nous souvenir de l'immensité qui nous échappe, ce serait souffler nous-mêmes sur la flamme tremblante de la lampe du mineur. La poésie grandit la science de tout ce que celle-ci ignore. Notre esprit vient se retremper dans la notion de l'infini, y prendre force et élan, comme les racines de l'arbre plongent toujours plus avant sous la terre, pour y puiser la sève qui étendra et élancera les branches dans l'air libre, sous le ciel profond. Un théorème d'astronomie nous donne une satisfaction intellectuelle, mais la vue du ciel
infini excite en nous une sorte d'inquiétude vague, un désir non rassasié de savoir, qui fait la poésie du ciel. Les savants cherchent toujours à nous satisfaire, à répondre à nos interrogations, tandis que le poète nous charme par l'interrogation même. Avoir trouvé par le raisonnement ou l'expérience, voilà la science; sentir ou pressentir en s'aidant de l'imagination, c'est la plus haute poésie. La science et surtout la philosophie demeureront donc toujours poétiques, d'abord par le sentiment des grandes choses connues, des grands horizons ouverts, puis par le pressentiment des choses plus grandes encore qui restent inconnues, des horizons infinis qui ne laissent entrevoir que leurs commencements dans une demi-obscurité. En outre, les inspirations venues de la science et de la philosophie sont à la fois toujours anciennes et toujours renouvelées. De siècle en siècle, en efTet, l'aspect du monde change pour les hommes; en parcourant le cycle de la vie, il leur arrive ce qui arrive aux voyageurs parcourant les grands cercles terrestres : ils voient se lever sur leurs têtes des astres nouveaux qui se couchent ensuite pour eux^ et c'est seulement au terme du voyage qu'ils pourront espérer connaître toute la diversité du ciel.
La conception moderne et scientifique du monde n'est pas moins esthétique que la conception fausse des anciens. L'idée philosophique de l'évolution universelle est voisine de cette autre idée qui fait le fond de la poésie : vie universelle. Le firmament même n'est plus ferme et imm.uable, il se meut, il vit. A l'infini, dans les cieux en apparence immo-
biles, se passent des drames analogues au drame de la vie sur la surface de notre globe. Dans l'immense foret des astres, dit l'astronome Janssen, on rencontre le gland qui se lève, l'arbre adulte, ou la trace noire que laisse le vieux chêne. Les étoiles ont leur âge; les blanches et les bleues, comme Sirius, sont jeunes, en plein éclat et en pleine fusion; les rougeâtres, Arcturus ou Antarès, sont vieilles, en train de s'éteindre, comme une forge qui du blanc passe au rouge. L'évolution est dans l'infini. En nous la montrant partout, la science ne fait que remplacer la beauté toute relative des anciennes conceptions par une beauté nouvelle, plus rapprochée de la vérité finale, de ce que les astronomes appellent le ciel absolu. Mais c'est surtout dans la philosopliie qu'il y a un fond toujours poétique, précisément parce qu'il demeure toujours insaisissable à la science : le mystère éternel et universel, qui reparaît toujours à la fin, enveloppant notre petite lumière de sa nuit. La conscience de notre ignorance, qui est un des résultats de la philosophie la plus haute, sera toujours un des sentiments inspirateurs de la poésie.
Ce soir, dans le silence de la nuit, j'entends une petite voix qui sort des rideaux blancs du berceau. L'enfant rêve souvent tout haut, prononce des bouts de phrase; aujourd'hui un simple petit mot : (( Pourquoi? » Pauvre interrogation d'enfant destinée à rester à jamais sans réponse! Il reprend son rêve, le grand silence delà nuit recommence. Nous aussi, nous disons en vain : pourquoi? Jamais notre question ne recevra sa dernière réponse. Mais, si le
mystère ne peut être complètement éclairci, il nous est pourtant impossible de ne pas nous faire une représentation du fond des choses, de ne pas nous répondre à nous-mêmes dans le silence morne de la nature. Sous sa forme abstraite, cette représentation est la métaphysique ; sous sa forme Imaginative, cette représentation est la poésie. Voilà pourquoi le sentiment d'une mission sociale et religieuse de l'art a caractérisé tous les grands poètes de notre siècle; s'il leur a parfois inspiré une sorte d'orgueil naïf, il n'en était pas moins juste en lui-même. Quand les poètes ne se considéreront plus que comme des ciseleurs de petites coupes en or faux, où on ne trouvera même pas à boire une seule pensée, la poésie n'aura plus d'elle-même que la forme et l'ombre, le corps sans l'âme : elle sera morte.
l'émotion artistique et son caractère social
I. — Les arts primitifs, aussi bien la poésie que le dessin et la sculpture, ont toujours commencé par la figuration des êtres animés; ils ne se sont attachés que beaucoup plus tard à reproduire le milieu inanimé où ces êtres se meuvent. Encore aujourd'hui, c'est toujours l'homme ou le côté humain de la nature qui nous touche dans toute description littéraire ou reproduction de l'art.
L'émotion artistique est, en définitive, l'émotion sociale que nous fait éprouver une vie analogue à la nôtre et rapprochée de la nôtre par l'artiste. Voici un fil qu'il s'agit d'électriser, le physicien ne peut pas entrer en contact direct avec lui ; comment s'y prendra-t-il? Il a un moyen d'y faire passer un courant dans la direction qu'il voudra : c'est d'approcher de ce fil un autre fil où circulera un courant électrique ; le premier fil s'électrisera aussitôt par induction. Ce fil qu'il s'agit d'aimanter sans contact, où il faut de loin réussir à faire courir des vibrations dans une direction connue d'avance, c'est chacun de nous, c'est chacun des individus
l'émotion artistique. 9
qui constituent le public de l'artiste. Le poète ou l'arlistc ont pour lâche de stimuler la vie en la rapprochant d'une autre vie avec laquelle elle puisse sympathiser : c'est une stimulation indirecte, par indaclion. Tous les arts, en leur fond, ne sont autre chose que des manières multiples de condenser l'émotion individuelle pour la rendre immédiatement transmissible à autrui, pour la rendre sociable en quelque sorte. Si je suis ému par la vue d'une douleur représentée, comme dans le tableau de la Veuve du soldat ', c'est que cette parfaite représentation me montre qu'une âme a été comprise et pénétrée par une autre âme, qu'un lien de société morale s'est établi, malgré les barrières physiques, entre le génie et la douleur avec laquelle il sympathise : il y a donc là une union, une société d âmes réalisée et vivante sous mes yeux, qui m'appelle moi-même à en faire partie, et où j'entre en effet de toutes les forces de ma pensée et de mon cœur. L'intérêt que nous prenons à une œuvre d'art est la conséquence d'une association qui s'établit entre nous, l'artiste et les personnages de l'œuvre; c'est une société nouvelle dont on épouse les affections, les plaisirs et les peines, le sort tout entier.
L'art est ainsi une extension, par le sentiment, de la société à tous les êtres de la nature, et même aux êtres conçus comme dépassant la nature, ou enfin aux êtres fictifs créés par l'imagination humaine. L'émotion artistique est donc essentiellement sociale; elle a pour résultat d'agrandir la vie indi-